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samedi 5 octobre 2013

Mohammed VI doit s’expliquer sur l’arrestation du journaliste Ali Anouzla

L'incarcération du journaliste Ali Anouzla le 17 septembre 2013 et son inculpation à Rabat par le procureur du roi dans le cadre de la loi anti-terroriste soulève de sérieux doutes sur la capacité de la monarchie marocaine à accepter la liberté de la presse et l'expression d'opinions indépendantes et critiques à l'égard du roi et de son entourage.

Youssef Bellal
Que reproche la justice marocaine à Ali Anouzla? La publication d'un lien vers une vidéo d'Al-Qaida sur le site d'information Lakome.com qui équivaudrait à une « aide matérielle, apologie, et incitation au terrorisme ». En réalité, c'est dans son travail de journaliste libre -et non dans une prétendue apologie du terrorisme- qu'il faut chercher le véritable motif de son inculpation dans cette mascarade de procès politique. Ali Anouzla est connu pour ses articles pointant du doigt l'autoritarisme du roi, la corruption sévissant au plus haut niveau du régime ou encore l'affairisme de la monarchie.
A travers le site Lakome.com, Ali Anouzla a joué un rôle de premier plan dans le « Daniel Gate » (août 2013) en révélant aux Marocains le scandale de l'amnistie royale dont a bénéficié le pédophile espagnol dont le sort est aujourd'hui entre les mains de la justice ibérique. En suscitant une vague d'indignation au Maroc et des manifestations mettant en cause directement une décision royale, le « Daniel Gate » avait obligé Mohammed VI à se déjuger sous la pression du mouvement contestataire, et ce, pour la première fois depuis le début de son règne en 1999. Ali Anouzla paie donc, avant tout, le prix de sa couverture de cette affaire, qui a constitué un tournant dans le rejet du pouvoir autoritaire du roi.
Au-delà du cas d'Ali Anouzla, la monarchie cherche de nouveau à intimider toutes les voix critiques qui pourraient s'élever et mettre en cause l'autoritarisme royal. Car quelques semaines à peine après le « Daniel Gate », on a vu, là aussi pour la première fois dans le règne de Mohammed VI, des députés de partis pourtant acquis au régime critiquer ouvertement le caractère servile de la cérémonie annuelle de renouvellement de l'allégeance au roi. Le régime entend donc signifier à tous ceux qui, à l'avenir, critiqueraient ouvertement le monarque que le sort d'Ali Anouzla les attend.
Comme dans le « Daniel Gate », l'affaire Anouzla montre que le système judiciaire est entièrement aux ordres de la monarchie. Plutôt que d'être les protecteurs des libertés, de nombreux juges au service du régime en sont les fossoyeurs. L'arsenal législatif permet à la monarchie de jeter en prison des individus pour leur simple opinion (Sahraouis militant pour le droit à l'autodétermination du Sahara, les membres des différents mouvements islamiques) en toute « légalité ».
L'affaire Anouzla intervient également dans un contexte régional que la monarchie cherche à exploiter à son avantage. Le coup d'état contre le président égyptien Mohammed Morsi, et la répression sanglante des Frères musulmans se sont déroulés sans craintes sérieuses pour le régime militaire qui a fait un large usage de l'accusation de terrorisme pour éliminer le mouvement islamique. En ayant à l'esprit l'exemple des militaires égyptiens qui n'ont été inquiétés ni sur le plan intérieur, ni dans leur relation avec les puissances occidentales, et en exploitant également le prétexte du terrorisme, les dirigeants de l'Etat marocain croient donc prendre peu de risques. Pour le régime de Mohammed VI qui se prévaut d'avoir absorbé la contestation en ayant recours à une révision de la Constitution et à des élections anticipées, le putsch d'Egypte signifie un coup d'arrêt durable aux espoirs de démocratisation suscités par la chute, en 2011, des dictateurs Ben Ali et Moubarak, et un regain d'assurance dans la répression du mouvement démocratique.
Une nouvelle fois, le Parti de la justice et du développement (PJD) qui dirige le gouvernement marocain depuis les élections législatives de novembre 2011 et détient le portefeuille de la Justice, a été mis devant le fait accompli par le Palais. Mais au lieu de se désolidariser d'une décision qu'ils n'ont jamais prise, les dirigeants du PJD ont fait le choix de la défendre par la voix du porte-parole du gouvernement. Cette situation est d'autant plus paradoxale que la loi anti-terroriste qui sert de cadre légal aux poursuites judiciaires contre Ali Anouzla, avait été dénoncée par les mêmes dirigeants pour son caractère liberticide au moment de son adoption en 2003. Le PJD avait également pris fait et cause pour plusieurs centaines de détenus « salafistes » incarcérés et condamnés abusivement pour terrorisme.
Toutefois, le cœur du problème n'est pas la responsabilité du PJD dans l'affaire Anouzla mais bien celle des réels détenteurs du pouvoir. Car si l'incarcération d'Ali Anouzla a été décidée par le pouvoir marocain, il est légitime de se demander qui exactement est derrière cette décision? Un conseiller du roi qui n'a aucune existence constitutionnelle ? Avec l'aval de Mohammed VI ? Dans un système politique où la justice est, de fait, aux ordres du Palais, et où selon l'article 107 de la Constitution, le roi est censé être le garant « de l'indépendance du pouvoir judiciaire » et non son fossoyeur, c'est à Mohammed VI de s'expliquer sur cette affaire.


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