Le Maroc à la recherche d’une révolution : première partie
.
De nombreuses mobilisations sociales et démocratiques, y compris le
M20F, ont traduit le besoin de changement, sans pour autant réussir à
imposer des réformes profondes ou un changement radical du régime
politique. Pour certains observateurs, le Maroc serait une exception en
raison du multipartisme et des formes d’ouvertures politiques opérées
depuis deux décennies, de l’épaisseur historique de l’état makhzen et de
sa capacité à s’ajuster aux transformations sociales. En d’autres
termes, le pouvoir malgré la crise sociale, les inégalités sociales
criantes, son despotisme institutionnel aurait la capacité de réguler
les contradictions qui émergent, de neutraliser les oppositions et de
canaliser les revendications. Pourtant, il y a lieu de se demander
s’il s’agit d’une situation d’exception historique ou de sursis
conjoncturel.
Au Maroc, un processus de délégitimation du pouvoir absolu est
enclenché et les éléments d’une rébellion sociale et démocratique sont
en train de s’approfondir, de s’accumuler et se combiner, au-delà des
apparences immédiates. Sans que l’on puisse prédire les rythmes et les
formes d’un soulèvement populaire. Une révolution nait quand « ceux d’en
bas » n’acceptent plus d’être gouvernés comme avant et quand « ceux
d’en haut « n’arrivent plus à imposer et légitimer leur pouvoir. Or
plusieurs facteurs tendent à faire émerger « ce possible ». Une série
d’articles viendront étayer ce point de vue. Le premier concerne
l’analyse de la crise économique en cours dans notre pays.
Une crise économique sans précèdent : le rapport social de l’ODT note que le « déficit
du compte courant de la balance des paiements a atteint 62,8 milliards
de DH soit 10% du PIB. Déficit très lourd et jamais inégalé, en plus
d’un déficit commercial aux alentours de 22% du PIB, soit 183 Milliards
de DH et un taux de croissance ne dépassant pas les 2,8% ; tandis que
le taux d’endettement a atteint 65% du PIB soit 196 milliards de DH
soit 6,8 milliards de plus que 2011 et l’endettement public continue sa
progression en flèche, en hausse actuellement de 8,5%. La dette
globale( intérieure et extérieure) a atteint 583 milliards de DH dont
celle de l’administration centrale qui représente désormais 56,8 du
PIB au lieu de 53,7 à la fin de l’année 2011 . » Sans parler de
la contraction des activités dans une série de secteurs, le recul des
investissements, la fragilité du système bancaire. Il faut cependant
aller au-delà des chiffres ou d’autres indicateurs.
Le propre des accords de libre-échange signés avec l’Union
européenne et les USA est de mettre en concurrence directe des économies
à productivité différente, des nains contre des géants dans un ring
sans arbitre. L’année 2013 est d’abord la fin des accords
intérimaires et progressifs, laissant place aux mécanismes d’une
concurrence généralisée dont le coût social va être majeur dans la
décennie à venir. Les politiques d’ajustement structurel imposées dans
les années 80, malgré leur violence sociale, ne sont rien en comparaison
avec les « réformes » exigées et auxquels se combinent les exigences
des institutions financières internationales en raison des prêts
récemment accordées. Cette contrainte structurelle va déterminer l’horizon économique dans un espace-temps court.
L’autre élément à prendre en compte est la nature durable de la crise
du capitalisme mondial et la manière dont elle affecte l’union
européenne qui apparait comme le maillon faible des puissances
dominantes. L’économie locale fortement dépendante ne peut s’appuyer
sur une croissance des exportations et une diversification des marchés
et, sur le plan interne, sur une consolidation du secteur productif et
du tissu économique fortement exposés à la concurrence internationale.
Un véritable nœud coulant est en train de se mettre en place
accentué par les politiques « de lutte contre les déficits publiques »
qui ne sont, en réalité, que des politiques d’austérités généralisées
dont l’effet majeur est de renforcer la récession. A cette logique
globale liée aux formes d’insertion dans l’économie mondiale se
combinent les traits spécifiques des classes dominantes locales. Ces
dernières années, la critique de l’économie de rente est montée en
puissance dévoilant le lien intime, presque incestueux entre corruption
institutionnalisée, logique de prédation et confusion des pouvoirs
politiques et économiques. Il apparait assez clairement que
« l’économie de rente » traduit une domination généralisée, directe ou
indirecte, de quelques familles sur l’ensemble des secteurs. Certains
notent l’impact économique de ce fonctionnement : manque de
transparence, délits d’initiés, multiplication des paradis fiscaux,
privilèges indus, possibilité de profits considérables qui échappent
aux impôts et qui se traduisent par un manque de ressources
considérables pour « le développement économique », dans une conjoncture
difficile.
Au fond, l’idée sous-jacente est qu’avec une meilleure gouvernance,
une justice plus indépendante, une plus grande déconnexion entre les
cercles de décision politique et économique, un état de droit dans les
affaires, on pourrait lever les blocages économiques et asseoir le pays
dans les rails d’une croissance plus équilibrée. Or le problème est plus
vaste que de constater que l’économie de rente fait perdre quelques
points au PIB. L’économie de rente makhzenienne est au cœur de l’économie politique de la prédation capitaliste. (Voir à ce sujet : L’économie politique de la prédation : le cas du Maroc.).
Si elle apparait peu rationnelle du point de vue d’un « développement
économique », elle est très rationnelle du point de vue de la logique
interne du système. D’abord le pouvoir central, à travers la corruption
institutionnalisée, reproduit une partie de sa base sociale et
politique ; la pratique des agréments qui n’est que le sommet de
l’iceberg, vise à produire ou maintenir des alliés dans différentes
couches sociales et corporations nécessaires à sa stabilité. Et d’autre
part, il y a une corrélation très étroite entre la poussée du
néolibéralisme, la corruption institutionnalisée et la concentration de
la propriété. La constitution de monopoles de fait ne relève pas
seulement de l’intervention de la monarchie et de son entourage immédiat
dans les affaires, elle a des racines plus profondes. Le propre du
capitalisme néolibéral dépendant est qu’il a renforcé les bases
économiques, matérielles du despotisme à la faveur des vagues
successives de privatisation et de libéralisation. Et il l’a fait à
partir de ce que certains auteurs nomment « l’accumulation par dépossession » rendue possible par les politiques de déréglementation généralisée. Plus rien ne vient entraver la logique du profit maximum et l’accaparement maximale des ressources.
La corruption n’est-elle pas, dans ses formes les plus développées, une
capture de l’Etat pour maintenir ou conquérir des marchés et des
propriétés ?
D’une certaine manière, la structure historique parasitaire du
makhzen (et pas seulement l’existence de lobbies) qui a toujours
privilégié les investissements improductifs et la captation des
ressources, y compris par le monopole de la violence organisée, a
fusionné avec la logique de prédation spécifique du néo-libéralisme
généralisée. Il y a un lien très étroit entre despotisme, situation de dépendance, prédation et politiques de paupérisation. Prenons
un seul exemple au milieu de milliers d’autres : Imider où le pompage
effréné de la nappe phréatique et des ressources d’eau, par une
compagnie bien connue, spécialisée dans l’extraction des mines d’argent
de fer , fortement connectée au marché mondial, ramène un village entier
à l’âge des cavernes, tout en le soumettant à une répression
incessante.
Les dynamiques économiques imbriquent néo-libéralisme généralisée
et logique de prédation rentière, donnant un caractère quasi mafieux à
la bourgeoisie locale. C’est d’abord pour cette raison que l’économie
locale, aussi bien dans les villes que les campagnes, va subir en
profondeur l’impact de la crise du capitalisme mondial et que les
politiques en place vont aggraver la récession et s’avèrent incapables
de lutter contre la corruption et la rente.
http://badiltawri.wordpress.com/2013/02/27/le-maroc-a-la-recherche-dune-revolution-premiere-partie/
Une crise sociale généralisée
- Trois décennies de politiques d’ajustements structurels ont abouti à une dégradation sensible des conditions de travail et de vie, non seulement des majorités populaires, mais aussi de secteurs de classes moyennes. La crise actuelle du capitalisme fait que l’économie informelle ne joue plus le rôle d’un filet social, même relatif et dérisoire, et n’arrive plus à absorber un chômage de masse en expansion , ni à assurer le minimum vital face à l’explosion des prix. Elle développe la concentration inégalitaire des richesses.
La violence sociale est palpable à tous les niveaux. Les indicateurs de la pauvreté ont connu une percée sur cette décennie. La précarité dans le travail s’étend bien au-delà du secteur privé. Des millions de personnes ne peuvent ni se soigner, ni bénéficier d’une protection sociale, une grande majorité n’a pas droit à une retraite, si ce n’est des pensions misérables, près de 9 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Une fraction majoritaire de la jeunesse se retrouve sans qualification et/ou sans emploi, les salaires gelés sont dérisoires en comparaison du coût de la vie. Il est de plus en plus difficile et carrément impossible d’accéder à un logement décent, de se soigner, d’étudier. La malnutrition et certaines épidémies regagnent du terrain. Il n’est pas nécessaire de décrire ici ce que tout le monde connait. Ce qui marque profondément les politiques en cours, bien avant même le gouvernement Benkirane, c’est un mécanisme particulier de reproduction élargie des inégalités sociales. Les politiques de l’Etat, au nom de la lutte contre les déficits publics, ne s’attaquent pas seulement aux salaires et conditions de travail mais touchent d’emblée les conditions de vie et de reproduction sociale. L’objectif non déclaré est, à travers l’austérité budgétaire et le démantèlement des services publics, de réduire le coût global de la force de travail, la part des richesses produites qui bénéficiaient même mal et d’une manière très partielle et inégale aux classes populaires.
Surexploitation, dépossession, paupérisation sont des mécanismes sociaux de transfert des richesses qui bénéficient à une minorité de plus en plus riche. A moins d’oublier que derrière l’économie de marché des rapports sociaux existent. Car il faut bien expliquer pourquoi ou comment la production de richesses globales qui a augmenté ces dernières décennies aboutit, non pas à une réduction des inégalités, mais à son expansion. Ou si l’on veut aborder le problème différemment, nous pouvons dire que la marginalisation de territoires entiers (et des populations qui y vivent), la casse sociale, le chômage de masse ne sont pas des phénomènes naturels ou la conséquence d’une mauvaise gouvernance, mais le résultat d’un fonctionnement global, construit et maintenu politiquement, et qui renvoie au talon de fer de la dictature du (sur) profit sur les besoins, des prédateurs sur la population. Il n’y a pas de fatalité économique mais un ordre social et politique, où la logique de profits, dans le cadre d’une concurrence généralisée et maffieuse, produit en permanence la guerre sociale contre les pauvres, avec son lot d’exclusion, de misère et de précarité.
L’exemple même de la réforme de la caisse de compensation est significatif. La proposition d’aide directe supposer bénéficier à 2 millions de personnes (alors que selon les chiffres officiels, il y aurait 8,5 millions en dessous de la pauvreté) restent dérisoires : qu’est-ce que 500dh dans la conjoncture sociale actuelle ? Alors qu’un démantèlement de la caisse de compensation signifierait une inflation quasi automatique des prix de denrées de base. On enlève d’une main ce qu’on donne de l’autre, sans toucher aux mécanismes de subvention directe ou indirecte des grandes entreprises et sans tenir compte de la hausse structurelle de la facture énergétique et alimentaire. Et que deviendraient les soi-disant 24 milliards de dirhams économisés ? Le seul résultat est le risque d’une explosion sociale et c’est la seule raison pour laquelle cette décision politique a été reportée jusqu’ici. On pourrait multiplier les exemples de « cette politique de classe ». Or une analyse même sommaire des raisons du creusement des déficits, montrerait non pas que les caisses sont vides (sauf pour la population) mais qu’elles vont ailleurs. Faut-il rappeler que la réduction des impôts sur les grandes entreprises et hauts revenus a entrainé depuis 2007 un manque à gagner de 30 milliards ? Faut-il rappeler que le code actuel des investissements autorise le rapatriement des bénéfices nets des multinationales, ce qui équivaut à plusieurs milliards annuels ? Sans compter ceux dissimulés qui apparaissent comme des échanges comptables entre filiales d’un même groupe ? Faut-il rappeler que les accords de libre-échange ont laminé les taxes de douanes ? Faut-il rappeler les vagues d’exonération et d’amnistie fiscales qui touchent tant les entreprises publiques que privées et en particulier dans le foncier et l’immobilier ? Assurant une perte sèche de recettes de plus de 36 milliards. Faut-il rappeler que plus de 220 milliards de dirhams ont été placés dans des banques étrangères par les prédateurs locaux pour la seule année 2011 ? Faut-il rappeler, ce qui n’apparait jamais dans les comptes, les sommes faramineuses extorquées sur le budget public par les voies royales de la corruption, du délit d’initiés, du maquillage des comptes ? . Sans compter la part omnivore du budget royal…
Le déficit public n’est rien d’autre que le résultat de politiques décidées en haut lieu pour les intérêts d’une minorité qui sait que sa fortune repose sur le racket généralisé, la baisse continue du coût de travail et un système fiscal des plus injustes du monde. Au nom des « équilibres macro-économiques », on allonge l’âge de départ de la retraite, on casse la gratuité de l’enseignement, on impose le gel des salaires, on augmente le prix du gazoil et des denrées alimentaires, on détruit l’hôpital public et on casse le droit de grève ?
Les logiques économiques en place sont contradictoires avec la satisfaction des droits et besoins élémentaires de fractions de plus en plus larges de la population. C’est pourquoi la crise sociale va s’approfondir. Qui peut raisonnablement penser que cette situation ne va pas produire des contestations encore plus profondes alors que la jeunesse voit son horizon bouché et que de larges fractions populaires sont à la limite de la logique de survie ?.
La farce démocratique et la crise politique
Un pouvoir qui ne peut assurer ni progrès social, ni l’extension des droits et des libertés, suscite un antagonisme fondamental avec les forces sociales qui vivent la précarité, l’exploitation et la hogra d’une manière quotidienne. Cet antagonisme peut être atténué et masqué pendant un temps lorsqu’il arrive à produire des formes de légitimation qui masque sa nature régressive et despotique. Or aujourd’hui au Maroc, ces formes de légitimation sont en crise. La légitimation octroyée par le mouvement national au sultanat au moment des luttes pour l’indépendance fait partie de la préhistoire. La question du Sahara occidental comme moteur d’un « consensus national » et de « la paix sociale » s’est effritée devant l’enlisement d’un conflit et la réalité des urgences sociales. La légitimité religieuse du commandeur des croyants est contestée par des mouvements islamistes solidement enracinés, et par des transformations sociales et culturelles qui font émerger une conception démocratique du pouvoir, où même le représentant de dieu sur terre doit rendre des comptes et ne pas être au-dessus des lois. La centralité arabo-islamique dans sa version « jacobine » se heurte à la montée des mouvements culturels amazighs qui croisent revendications culturelles et politiques. Les légitimités sociales enracinées dans l’univers rural, qui ont permis historiquement au makhzen d’assurer sa domination sur les villes et de reconstruire ses assises « féodales » derrière des apparences de « modernité », sont déstructurées par l’extension de l’urbanisation, les transformations capitalistes dans les campagnes et le développement ascendant de contestations sociales dans les régions marginalisées.
Que reste-t-il ? La fameuse transition démocratique ?…. qui n’a transité que vers un pouvoir encore plus absolu sur le plan économique et politique. Il est très difficile de contester que les institutions politiques apparaissent radicalement étrangères aux citoyens, corrompus, arbitraires et au service des puissants et des affairistes. Que l’ensemble de la classe politique institutionnelle a l’échine courbe devant celui qui la nourrit à coup de prébendes et privilèges, en échange de sa servilité volontaire. Et la fameuse entourloupe, selon laquelle « le palais veut » mais est entouré d’incapables, a fait long feu, parce qu’une chose a été acquise ces dernières années, que ces incapables sont là où ils sont, du seul fait du prince, et que derrière un corrompu il y a toujours un corrupteur.
Mais aussi pour une raison plus profonde, dans la constitution makhzeniene non écrite, la monarchie gouverne à travers des partis qui n’ont pas d’autre légitimité que d’être des extensions périphériques de l’appareil d’état. On l’a vu avec la domestication de l’opposition historique. On le voit aujourd’hui avec le PJD. Le pouvoir est devant une équation impossible : plus il utilise les partis et acteurs de la façade démocratique, pour voiler sa nature despotique, plus ils perdent en substance sociale et crédit politique. On peut maquiller les acteurs, gagner du temps en jouant sur le renouvellement électoral de « la façade démocratique » et par l’instauration d’un pseudo « dialogue social, la scène reste la même et la pièce jouée, un remake d’un mauvais film de série B avec des bouffons sans talents. Et cela pose un problème pour le pouvoir : les partis, les bureaucraties syndicales, la société civile officielle, sont usés jusqu’à la corde et ne constituent plus des garde-fous crédibles où peut se déverser la colère sociale et populaire ( en épargnant la monarchie ). Ils n’ont plus les moyens de canaliser les luttes concrètes vers des garages institutionnels, ni de noyer les aspirations sociales et démocratiques dans un tour de passe-passe électoral ou une énième réforme constitutionnelle.
Nous ne sommes plus dans la phase où la dialectique palais/mouvement national pouvait cultiver l’illusion qu’existait une opposition capable d’incarner plus ou moins un changement. Nous ne sommes plus non plus dans la phase du début du nouveau règne où le régime cherchait à cultiver une image de rupture avec Hassan II. Après l’échec du PAM et le discrédit du PJD que restera t-il comme atout pour le pouvoir ? . La monarchie peut de moins en moins masquer sa responsabilité centrale dans la dilapidation de richesses publiques, dans la corruption institutionnalisée, dans la mainmise des ressources par une minorité.
Le pouvoir absolu ne se partage pas. Mais un pouvoir absolu qui ne peut s’appuyer sur des relais politiques et sociaux crédibles dans la société (relais qui par le passé ont pu jusqu’à un certain point canaliser le mécontentement), tend à créer les conditions d’un vide politique et les possibilités d’un choc frontal avec les majorités populaires.
URL Source : http://badiltawri.wordpress.com/2013/02/28/le-maroc-a-la-recherche-dune-revolution-deuxieme-partie/
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Deuxième partieUne crise sociale généralisée
- Trois décennies de politiques d’ajustements structurels ont abouti à une dégradation sensible des conditions de travail et de vie, non seulement des majorités populaires, mais aussi de secteurs de classes moyennes. La crise actuelle du capitalisme fait que l’économie informelle ne joue plus le rôle d’un filet social, même relatif et dérisoire, et n’arrive plus à absorber un chômage de masse en expansion , ni à assurer le minimum vital face à l’explosion des prix. Elle développe la concentration inégalitaire des richesses.
La violence sociale est palpable à tous les niveaux. Les indicateurs de la pauvreté ont connu une percée sur cette décennie. La précarité dans le travail s’étend bien au-delà du secteur privé. Des millions de personnes ne peuvent ni se soigner, ni bénéficier d’une protection sociale, une grande majorité n’a pas droit à une retraite, si ce n’est des pensions misérables, près de 9 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Une fraction majoritaire de la jeunesse se retrouve sans qualification et/ou sans emploi, les salaires gelés sont dérisoires en comparaison du coût de la vie. Il est de plus en plus difficile et carrément impossible d’accéder à un logement décent, de se soigner, d’étudier. La malnutrition et certaines épidémies regagnent du terrain. Il n’est pas nécessaire de décrire ici ce que tout le monde connait. Ce qui marque profondément les politiques en cours, bien avant même le gouvernement Benkirane, c’est un mécanisme particulier de reproduction élargie des inégalités sociales. Les politiques de l’Etat, au nom de la lutte contre les déficits publics, ne s’attaquent pas seulement aux salaires et conditions de travail mais touchent d’emblée les conditions de vie et de reproduction sociale. L’objectif non déclaré est, à travers l’austérité budgétaire et le démantèlement des services publics, de réduire le coût global de la force de travail, la part des richesses produites qui bénéficiaient même mal et d’une manière très partielle et inégale aux classes populaires.
Surexploitation, dépossession, paupérisation sont des mécanismes sociaux de transfert des richesses qui bénéficient à une minorité de plus en plus riche. A moins d’oublier que derrière l’économie de marché des rapports sociaux existent. Car il faut bien expliquer pourquoi ou comment la production de richesses globales qui a augmenté ces dernières décennies aboutit, non pas à une réduction des inégalités, mais à son expansion. Ou si l’on veut aborder le problème différemment, nous pouvons dire que la marginalisation de territoires entiers (et des populations qui y vivent), la casse sociale, le chômage de masse ne sont pas des phénomènes naturels ou la conséquence d’une mauvaise gouvernance, mais le résultat d’un fonctionnement global, construit et maintenu politiquement, et qui renvoie au talon de fer de la dictature du (sur) profit sur les besoins, des prédateurs sur la population. Il n’y a pas de fatalité économique mais un ordre social et politique, où la logique de profits, dans le cadre d’une concurrence généralisée et maffieuse, produit en permanence la guerre sociale contre les pauvres, avec son lot d’exclusion, de misère et de précarité.
L’exemple même de la réforme de la caisse de compensation est significatif. La proposition d’aide directe supposer bénéficier à 2 millions de personnes (alors que selon les chiffres officiels, il y aurait 8,5 millions en dessous de la pauvreté) restent dérisoires : qu’est-ce que 500dh dans la conjoncture sociale actuelle ? Alors qu’un démantèlement de la caisse de compensation signifierait une inflation quasi automatique des prix de denrées de base. On enlève d’une main ce qu’on donne de l’autre, sans toucher aux mécanismes de subvention directe ou indirecte des grandes entreprises et sans tenir compte de la hausse structurelle de la facture énergétique et alimentaire. Et que deviendraient les soi-disant 24 milliards de dirhams économisés ? Le seul résultat est le risque d’une explosion sociale et c’est la seule raison pour laquelle cette décision politique a été reportée jusqu’ici. On pourrait multiplier les exemples de « cette politique de classe ». Or une analyse même sommaire des raisons du creusement des déficits, montrerait non pas que les caisses sont vides (sauf pour la population) mais qu’elles vont ailleurs. Faut-il rappeler que la réduction des impôts sur les grandes entreprises et hauts revenus a entrainé depuis 2007 un manque à gagner de 30 milliards ? Faut-il rappeler que le code actuel des investissements autorise le rapatriement des bénéfices nets des multinationales, ce qui équivaut à plusieurs milliards annuels ? Sans compter ceux dissimulés qui apparaissent comme des échanges comptables entre filiales d’un même groupe ? Faut-il rappeler que les accords de libre-échange ont laminé les taxes de douanes ? Faut-il rappeler les vagues d’exonération et d’amnistie fiscales qui touchent tant les entreprises publiques que privées et en particulier dans le foncier et l’immobilier ? Assurant une perte sèche de recettes de plus de 36 milliards. Faut-il rappeler que plus de 220 milliards de dirhams ont été placés dans des banques étrangères par les prédateurs locaux pour la seule année 2011 ? Faut-il rappeler, ce qui n’apparait jamais dans les comptes, les sommes faramineuses extorquées sur le budget public par les voies royales de la corruption, du délit d’initiés, du maquillage des comptes ? . Sans compter la part omnivore du budget royal…
Le déficit public n’est rien d’autre que le résultat de politiques décidées en haut lieu pour les intérêts d’une minorité qui sait que sa fortune repose sur le racket généralisé, la baisse continue du coût de travail et un système fiscal des plus injustes du monde. Au nom des « équilibres macro-économiques », on allonge l’âge de départ de la retraite, on casse la gratuité de l’enseignement, on impose le gel des salaires, on augmente le prix du gazoil et des denrées alimentaires, on détruit l’hôpital public et on casse le droit de grève ?
Les logiques économiques en place sont contradictoires avec la satisfaction des droits et besoins élémentaires de fractions de plus en plus larges de la population. C’est pourquoi la crise sociale va s’approfondir. Qui peut raisonnablement penser que cette situation ne va pas produire des contestations encore plus profondes alors que la jeunesse voit son horizon bouché et que de larges fractions populaires sont à la limite de la logique de survie ?.
La farce démocratique et la crise politique
Un pouvoir qui ne peut assurer ni progrès social, ni l’extension des droits et des libertés, suscite un antagonisme fondamental avec les forces sociales qui vivent la précarité, l’exploitation et la hogra d’une manière quotidienne. Cet antagonisme peut être atténué et masqué pendant un temps lorsqu’il arrive à produire des formes de légitimation qui masque sa nature régressive et despotique. Or aujourd’hui au Maroc, ces formes de légitimation sont en crise. La légitimation octroyée par le mouvement national au sultanat au moment des luttes pour l’indépendance fait partie de la préhistoire. La question du Sahara occidental comme moteur d’un « consensus national » et de « la paix sociale » s’est effritée devant l’enlisement d’un conflit et la réalité des urgences sociales. La légitimité religieuse du commandeur des croyants est contestée par des mouvements islamistes solidement enracinés, et par des transformations sociales et culturelles qui font émerger une conception démocratique du pouvoir, où même le représentant de dieu sur terre doit rendre des comptes et ne pas être au-dessus des lois. La centralité arabo-islamique dans sa version « jacobine » se heurte à la montée des mouvements culturels amazighs qui croisent revendications culturelles et politiques. Les légitimités sociales enracinées dans l’univers rural, qui ont permis historiquement au makhzen d’assurer sa domination sur les villes et de reconstruire ses assises « féodales » derrière des apparences de « modernité », sont déstructurées par l’extension de l’urbanisation, les transformations capitalistes dans les campagnes et le développement ascendant de contestations sociales dans les régions marginalisées.
Que reste-t-il ? La fameuse transition démocratique ?…. qui n’a transité que vers un pouvoir encore plus absolu sur le plan économique et politique. Il est très difficile de contester que les institutions politiques apparaissent radicalement étrangères aux citoyens, corrompus, arbitraires et au service des puissants et des affairistes. Que l’ensemble de la classe politique institutionnelle a l’échine courbe devant celui qui la nourrit à coup de prébendes et privilèges, en échange de sa servilité volontaire. Et la fameuse entourloupe, selon laquelle « le palais veut » mais est entouré d’incapables, a fait long feu, parce qu’une chose a été acquise ces dernières années, que ces incapables sont là où ils sont, du seul fait du prince, et que derrière un corrompu il y a toujours un corrupteur.
Mais aussi pour une raison plus profonde, dans la constitution makhzeniene non écrite, la monarchie gouverne à travers des partis qui n’ont pas d’autre légitimité que d’être des extensions périphériques de l’appareil d’état. On l’a vu avec la domestication de l’opposition historique. On le voit aujourd’hui avec le PJD. Le pouvoir est devant une équation impossible : plus il utilise les partis et acteurs de la façade démocratique, pour voiler sa nature despotique, plus ils perdent en substance sociale et crédit politique. On peut maquiller les acteurs, gagner du temps en jouant sur le renouvellement électoral de « la façade démocratique » et par l’instauration d’un pseudo « dialogue social, la scène reste la même et la pièce jouée, un remake d’un mauvais film de série B avec des bouffons sans talents. Et cela pose un problème pour le pouvoir : les partis, les bureaucraties syndicales, la société civile officielle, sont usés jusqu’à la corde et ne constituent plus des garde-fous crédibles où peut se déverser la colère sociale et populaire ( en épargnant la monarchie ). Ils n’ont plus les moyens de canaliser les luttes concrètes vers des garages institutionnels, ni de noyer les aspirations sociales et démocratiques dans un tour de passe-passe électoral ou une énième réforme constitutionnelle.
Nous ne sommes plus dans la phase où la dialectique palais/mouvement national pouvait cultiver l’illusion qu’existait une opposition capable d’incarner plus ou moins un changement. Nous ne sommes plus non plus dans la phase du début du nouveau règne où le régime cherchait à cultiver une image de rupture avec Hassan II. Après l’échec du PAM et le discrédit du PJD que restera t-il comme atout pour le pouvoir ? . La monarchie peut de moins en moins masquer sa responsabilité centrale dans la dilapidation de richesses publiques, dans la corruption institutionnalisée, dans la mainmise des ressources par une minorité.
Le pouvoir absolu ne se partage pas. Mais un pouvoir absolu qui ne peut s’appuyer sur des relais politiques et sociaux crédibles dans la société (relais qui par le passé ont pu jusqu’à un certain point canaliser le mécontentement), tend à créer les conditions d’un vide politique et les possibilités d’un choc frontal avec les majorités populaires.
URL Source : http://badiltawri.wordpress.com/2013/02/28/le-maroc-a-la-recherche-dune-revolution-deuxieme-partie/