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samedi 29 mars 2014

Melilia. Le calvaire 
des femmes mules

  • Par : Fernando Del Berro, TelQuel, 17/3/2014
Melilia. Le calvaire 
des femmes mules
Crédit photo : Fernando Del Berro
Des centaines de porteuses traversent chaque jour la frontière avec l’enclave espagnole, transportant jusqu’à 80 kg de marchandises sur leur dos. Parfois au péril de leur vie.
Il est 7h20 à la frontière marocaine de Melilia. L’heure fatidique à laquelle la police ouvre les barrières aux centaines de femmes qui font la queue dans les étroits tourniquets bleus à l’entrée du passage réservé aux piétons. Tous les jours, ces « femmes mules » vont chercher des marchandises dans la zone industrielle de l’enclave espagnole. Chaussures, briquets, couvertures, chips, couches pour bébé… elles chargent sur leur dos jusqu’à 80 kg d’articles qu’elles courent ensuite livrer en territoire marocain. Un parcours du combattant qui leur permettra d’empocher la modique somme de 50 dirhams.(environ 5€)

Une avalanche humaine
Lorsque la frontière s’ouvre, c’est la ruée. Les femmes se précipitent pour pouvoir effectuer plusieurs trajets jusqu’à midi, heure à laquelle la frontière se ferme aux marchandises. L’angoisse se lit dans les regards et les veines apparaissent à fleur de peau. Au milieu de cette mêlée, certaines tombent, se font piétiner, risquant parfois leur vie. En novembre dernier, Safia Azizi, 41 ans, a péri sous cette avalanche humaine. Un policier du côté espagnol s’est aperçu de la bousculade et a tenté de l’atteindre. Sur place, il a découvert un amas de femmes et de colis écrasés par la puissance de la foule. Il a tiré en l’air pour se frayer un chemin, en vain. Le mal était fait. L’autopsie d’un médecin légiste le confirmera : Safia est morte des suites d’« une hémorragie pulmonaire provoquée par une compression violente du thorax ».
Originaire de Fès, Safia était diplômée de littérature arabe. Elle avait quitté sa ville natale à la recherche d’un emploi, n’importe lequel. Quelqu’un lui avait dit qu’il y avait moyen de gagner de l’argent à la frontière. Elle s’est donc fait recenser à Nador, dernière ville avant la frontière, car seuls les résidents de cette ville peuvent se rendre du côté espagnol sans passeport. Il fallait fournir un grand effort physique, mais cela rapportait suffisamment pour pouvoir vivre. Safia transportait des marchandises la semaine et le week-end, elle travaillait comme aide-cuisinière ou serveuse à Melilia. Avec son diplôme, elle faisait figure d’exception parmi les porteuses, dont la plupart sont illettrées. Beaucoup d’entre elles sont divorcées, d’autres ont été abandonnées par leur maris ou sont mères célibataires. Elles travaillent pour le compte de commerçants qui profitent de ce système pour se faire livrer des marchandises exonérées de taxes douanières. Il est en effet légal de faire passer des marchandises du moment qu’on les transporte sur soi en tant que bagage personnel.


Découvrez le calvaire des femmes mules à Melilia en photos.

« La frontière n’est pas adaptée »
En ce début de matinée, le côté espagnol de la frontière est déjà envahi par la foule. Le froid transperce les os. Quelques camions arrivent sur le terrain découvert qui précède le point de passage frontalier. Ils ne se sont pas encore arrêtés que beaucoup d’hommes et de femmes sautent sur les portes arrière, les ouvrent en jouant des coudes, se battent entre eux et grimpent dans le véhicule afin de prendre un colis. Bien que la scène semble chaotique, la plupart des colis sont déjà préalablement assignés. Les hommes s’en chargeront puisqu’ils peuvent les pousser ou les faire rouler sur des charriots. La plupart des femmes devront marcher jusqu’aux entrepôts de la zone industrielle, charger leurs reins et retourner à pied jusqu’à la clôture.
Pour elles, ce trajet serait un parcours impossible s’il n’y avait Antonio, le chauffeur du bus municipal, qui les dépose près de la zone industrielle et les ramène à la frontière afin d’atténuer leurs efforts. La tâche quasi humanitaire de cet homme va jusqu’à les aider à monter ces lourds ballots dans le bus. « Ce que tu vois est inhumain, mais c’est comme ça tous les jours. Chaque jour toutes ces femmes transportent 300 tonnes sur leurs épaules », témoigne Antonio. Au pied du bus, les porteuses attachent les marchandises sur leur dos, leur poitrine, leur taille et leurs cuisses avec des tissus ou de la simple corde. La vision de ces femmes mules qui avancent cahin-caha, le dos formant un angle droit avec le sol, semble davantage sortir du Moyen-Age que de la frontière sud de l’Europe. Beaucoup s’effondrent dans les files d’attente sous le poids de leur chargement. « Le passage piétonnier de la frontière n’est pas adapté au volume de personnes qu’il reçoit chaque jour, soutient José Palazón de l’ONG Prodein. On fait passer les Marocains par des petits points d’accès où ils restent debout pendant des heures ». Les porteuses « doivent non seulement porter la charge, mais aussi attendre les directives de ceux qui contrôlent le passage de marchandises », ajoute l’Association pour les droits de l’homme d’Andalousie (APRODH-A). L’ONG insiste sur la nécessité de «  modifier la structure physique des zones de passage et permettre l’utilisation de moyens mécaniques pour transporter les marchandises ».

La police s’organise
La Guardia Civil a tenté de mettre un peu d’ordre pour éviter les bousculades. Elle a mis en place un « circuit » composé de plusieurs chemins aboutissant à l’entrée de la frontière. Les porteurs empruntent l’un ou l’autre en fonction de la marchandise qu’ils transportent. « L’idée est qu’il y ait du mouvement, pour éviter le risque d’avalanche », précise le capitaine Rafael Martínez, responsable de la sécurité à la frontière, qui ajoute : « Bien qu’elle semble normale, cette organisation a nécessité beaucoup d’efforts et de temps ». Le capitaine a sélectionné vingt porteurs, tous des hommes, pour aider les agents de police à maintenir l’ordre, faire les interprètes. En échange, ils sont autorisés à passer leur propre marchandise sans faire la queue. « Le premier jour, je leur ai donné une casquette jaune afin de les reconnaître. Mais le jour d’après, 80 hommes à casquettes jaunes se sont présentés. Impossible de savoir qui était qui. J’ai donc dû aussi attribuer un numéro aux volontaires », raconte Rafael Martínez.
Il est déjà midi. Plusieurs porteuses n’ont pas eu le temps de faire passer leurs dernières cargaisons vers le Maroc. 
L’une d’elles est restée coincée du côté espagnol, appuyée sur une barre de protection, épuisée, son hijab collé à la peau par la sueur. Rapidement, elle marche à nouveau vers le poste de contrôle, de retour à l’endroit où Safia a perdu la vie. On peut presque entendre le gémissement de son dos et le grincement de ses dents quand elle disparaît derrière le grillage. Le dos courbé, elle s’arrête quelques secondes et baragouine dans un espagnol approximatif : « Tôt demain matin… encore ».   


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