Il
faisait 48°C vers 15 heures, sous le cagnard de la place Djemaa el Fna.
Les cinq copains avaient soif, ils ont bu. C’est simple comme la vie,
non ? Pas du tout : c’est un outrage car nous sommes au mois de ramadan.
Quelques délateurs — des marchands, des passants — se ruent donc vers
la police pour signaler le crime commis par ces jeunes assoiffés,
manifestement marocains. Les voilà coffrés à la prison de Marrakech, la
sinistre centrale Boulmharez, en application de l’article 222 du code
pénal qui interdit à tout musulman d’enfreindre le jeûne. Les défenseurs
des droits de l’individu demandent son abrogation depuis des années.
Ces gens-là ont du mérite : ils prêchent l’humanisme le plus élémentaire
dans le vide sidéral d’un pays confit en dévotion irascible. Le
royaume, dont on nous vante avec entrain les ébouriffantes réformes, est
un enclos de soumission comportementale à des codes archaïques.
Injuriées et molestées parce qu’elles faisaient leurs emplettes en jupe, des jeunes filles d'Inezgane ont aussi eu un procèsL’affaire
du jus d’orange de Marrakech succède ainsi à celle des jeunes filles
d’Inezgane, près d’Agadir, le 16 juin dernier : injuriées et molestées
au souk parce qu’elles faisaient leurs emplettes en jupe, elles aussi
sont passées en procès. Leur libération, voici quelques jours, n’est due
qu’à une énorme mobilisation des associations féministes dans tout le
pays. Il y a eu ensuite le lynchage d’un jeune homosexuel, à Fès, le 29
juin : une foule agglutinée auprès du malheureux sorti de son taxi qui
lui avait volé argent et portable. Le chauffeur criait « Travelo ! »
pour ameuter la populace. L’homosexualité, ici, est passible de trois
ans de prison. En ces temps de salafisation galopante, la
criminalisation renforce le préjugé et la haine. Mais devant la vidéo du
tabassage qui tourne en boucle, la justice recule et poursuit les
agresseurs.
Pour l’affaire de lèse-ramadan, c’est autre chose. « Alors que
près d’un millier d’avocats s’étaient portés candidats à la défense des
jeunes filles en jupe d’Inezgane, personne n’ose plaider la cause des
jeunes au jus d’orange en dehors de nos deux avocats et de celui trouvé
par la famille » constate Omar Arbib, responsable de l’Association marocaine des droits de l’homme à Marrakech. Marianne
avait déjà rencontré Omar Arbib lors des affaires récurrentes de
prostitution d'enfants, fillettes et garçons. Dans le ventre sombre de
la ville ocre grouillent la misère, la honte, le non-dit, la corruption
(voir Marianne n°745 du 29 juillet 2011). Tout ce qui a forgé
la victoire aux législatives de novembre 2011 des islamistes du PJD, le
Parti de la justice et du développement. Les seuls islamistes au pouvoir
dont, mystérieusement, personne ne semble s’inquiéter dans l’opinion
internationale et surtout française. Pourquoi s’en faire puisque Sa
Majesté les contrôle ? C’est devenu un dogme médiatique, relayé par
toutes les complaisances.
Pourtant, sous la houlette d’Abdellilah Benkirane, le Premier
ministre PJD, les islamistes se sont octroyés notamment les
portefeuilles de la Justice et de la Communication. Mustapha Ramid, le
ministre de la Justice, refuse catégoriquement la dépénalisation de
l’homosexualité. Il défend avec acharnement le droit des imams à pondre
des fatwas. Il attaque une chaîne de télévision pour avoir retransmis un
concert à Rabat de la belle Jennifer Lopez, spectacle jugé
« indécent ». Le dernier film de Nabil Ayouch, présenté à Cannes, Much love, qui retrace avec sensibilité et intelligence la tragédie des prostituées marocaines, est naturellement interdit.
Les serpents des forains sont moins dangereux que cette
pulsion reptilienne qui a été déculpabilisée par l’obscurantisme
religieuxC’est sur cette sinistre toile de fond que les cinq
copains de Marrakech ont étanché leur innocente soif. Tout le monde
n’était pas beau et gentil sur la place Djemaa el Fna. Les serpents des
forains sont moins dangereux que cette pulsion reptilienne qui, comme à
Inezgan et à Fès, s’est donnée libre cours, déculpabilisée par
l’obscurantisme religieux. Les jeunes gens, venus de Rabat,
raccompagnaient l’un des leurs vers l’aéroport d’où il devait rejoindre
son père, journaliste marocain installé au Qatar. Pouvaient-ils
seulement imaginer qu’un verre de jus les conduirait au cachot ?
« En réalité, l’affaire n’est pas surprenante, la pression du ramadan augmente d’année en année, explique Siham Chitaoui, animatrice avec Ibtissem Lachgar du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), C’est
en 2009 que nous avions organisé notre premier pique-nique public de
déjeûneurs du ramadan pour affirmer le droit de manger en public ce
mois-là. A l’époque de mes parents, le problème ne se posait absolument
pas ! »
Ce grand bond en arrière pour un pays qu’on nous dit poussé vers
l’avant par son souverain se traduit ainsi, au quotidien, par ces
oukazes jaillis à la fois du code pénal, de l’aveuglement religieux, de
l’ignorance (une femme sur deux est analphabète) et du conditionnement
des esprits favorisé par le pouvoir islamiste. En profondeur, le
salafisme chemine dans un pays déjà éprouvé par les attentats de
Casablanca du 16 mai 2003 et celui du café Argana, à Marrakech, le 28
avril 2011. Cette semaine, le magazine américain Foreign Policy
s’inquiète des visées de Daech contre la stabilité du royaume. D’où la
tentation de Mohammed VI et du PJD d’en remettre dans l’observance
outrancière. Alors, même s’il existe une contre-société vigilante et
moderne — on l’a vue dans la rue pour défendre les jeunes filles en jupe
— est-elle de taille contre ce rabotage des cerveaux ? Va-t-elle se
mobiliser le 14 juillet devant le tribunal de Marrakech ?
En attendant, en ce pays de vacances, étancher sa soif ces jours-ci est un crime.