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samedi 7 septembre 2013

Syrie : la faute de François Hollande

Quelle que soit l’issue de la question syrienne, elle restera comme un tournant du quinquennat de François Hollande dont il faut prendre acte. Ce président à la première personne qui entendait décider seul de la guerre, de façon précipitée et simpliste, tourne le dos aux deux défis que recouvrait son élection après l’alerte du sarkozysme : une refondation démocratique de notre République, une nouvelle relation au monde.

C’est évidemment une utopie, mais de celles qui, loin d’égarer, indiquent un horizon d’attente et d’espoir. Ecrit en 1795 sous le choc révolutionnaire français, Vers la paix perpétuelle du philosophe Emmanuel Kant est, au temps des Lumières, la première et décisive tentative de penser un « droit international » fondé sur « une fédération d’Etats libres » ainsi qu’un « droit cosmopolitique » créant les « conditions d’une hospitalité universelle ». Autrement dit, de fonder un droit de l’humanité, prise comme un tout dont les parties sont solidaires, interdépendantes et indissociables, droit qui s’imposerait aux nations et à leurs souverains – particulièrement à leurs emballements égoïstes et aveuglements guerriers. Nul hasard si c’est aussi le premier texte philosophique à théoriser la notion de « publicité », cette exigence d’une information libre et étendue des citoyens sur les actes de leurs gouvernants, afin qu’ils puissent les contrôler par la vitalité d’un espace public démocratique.
Au détour de ce texte, on trouve cette évidence politique, sèchement rappelée la semaine passée aux présidentialismes français et américain par leur aîné démocratique, le parlementarisme britannique : en matière de guerre, « le consentement des citoyens est exigé » et, ajoute Kant, « il est on ne peut plus naturel que ceux-ci pèsent bien leur décision pour savoir s’ils vont engager un jeu si funeste, puisqu’il leur faudrait décider de subir eux-mêmes tous les malheurs de la guerre. » Une évidence de plus en plus malmenée, sinon oubliée à mesure que, de missiles en drones, tirés ou commandés à distance, la guerre semble débarrassée des contraintes liée à la mobilisation de combattants humains. Dès lors, soulignait Grégoire Chamayou dans sa récente Théorie du drone, « la guerre devenant fantôme et téléguidée, les citoyens, n’y risquant plus leur vie, n’auraient, à la limite, plus leur mot à dire ».

Echapper à la contradiction, au débat et à l’argumentation. Les faire taire par un alliage de clichés et de sentiments, d’arguments d’autorité et de paroles d’exclusion. Tel est le fantasme d’une politique devenue apolitique, menée par l’urgence et par l’émotion. D’une politique inapte à penser et à assumer la complexité du monde, ses interdépendances et ses pluralités. D’une politique surtout dont l’activisme inconséquent masque dangereusement sa peur d’une nouveauté qu’elle ne sait maîtriser parce qu’elle ne réussit pas à l’appréhender. Et cela d’autant moins que cette nouveauté se dresse contre ses errements du passé – aveuglement colonial, prétention occidentale, domination économique, soutien aux dictatures, etc. Nous en avions analysé et documenté les risques sous la présidence de Nicolas Sarkozy : des compromissions corruptrices d’avant les révolutions arabes à l’aventurisme militaire en Libye d’après, qui nous aura finalement légué aujourd’hui une guerre au Mali, guerre de police sans solution politique.
Nous y voici, hélas, de nouveau avec ce président François Hollande, chef des armées à la première personne du singulier qui, seul, a cru pouvoir mettre la France en guerre contre l’Etat syrien. Sous l’unique argument que ce dernier était définitivement criminel pour avoir ajouté 1.400 morts dans un bombardement chimique aux 130.000 déjà existants de l’assaut acharné qu’il mène contre son propre peuple, depuis deux ans que celui-ci s’est soulevé contre sa dictature. 
Avant que le coup d’arrêt du vote des Communes britanniques ne rappelle son auteur à la réalité, cette embardée de va-t-en-guerre solitaire n’avait même pas pris la peine de ménager ses arrières, ni diplomatiques – sans même parler des Nations Unies, l’Europe fut comme effacée du paysage, alors même qu’elle sera de nouveau en jeu dans les urnes l’an prochain –, ni médiatiques – élémentaire après les mensonges de la communauté du renseignement ayant accompagné l’invasion américaine de l’Irak, la précaution de renvoyer aux experts indépendants de l’ONU le constat définitif du crime syrien fut négligée.
Que, sur la scène internationale, l’on semble en venir, selon des apparences que l’on espère durables, à ce par quoi on aurait dû commencer – plan global d’aide à la révolution syrienne, délibérations démocratiques sur les options militaires, respect du verdict des inspecteurs des Nations Unies, tractations diplomatiques auprès de la Russie et de l’Iran, etc. –, ne saurait faire oublier ce qui s’est laissé entrevoir sur notre scène hexagonale. 
En résumé : un président solitaire, une nation isolée. Comment, en ce début de XXIe siècle, concevoir qu’un homme seul, fût-il élu chef de l’État, puisse décider de la guerre sans s’en remettre, par le truchement de leurs représentants, au jugement de ses concitoyens que sa décision va exposer à de nouveaux périls ? Comment, dans notre monde global dont les parties instables sont inséparables d’un tout en devenir, envisager qu’une nation seule, dressée sur ses ergots présidentiels, puisse décider du bien et du mal, des punitions et des récompenses, sans confronter son jugement à celui des autres nations, dans le respect du droit international qui les soude et les oblige ?
Poser ces questions, et donc ces limites, ce n’est pas obliger à l’impuissance. C’est au contraire exiger une action globale, constante et cohérente, qui soit à la hauteur du défi lancé au monde par les peuples qui se sont mis en marche en 2011, de la Tunisie à la Syrie en passant par l’Egypte. Depuis le début des révolutions arabes, saluées par Mediapart comme l’heureux événement d’un retour de l’histoire et dans l’histoire pour une partie de l’humanité qui subissait son destin plutôt que de l’inventer, c’est cette réponse que nous réclamons, et la pédagogie politique qui va avec. Au lieu de quoi, de Nicolas Sarkozy à François Hollande, nous n’aurons eu qu’une réponse guerrière, expéditive et éruptive. Cet activisme militaire s’accompagnant, en France même, d’une stigmatisation de ceux-là même que l’on prétend défendre au loin – les musulmans, entendus au sens large d’origine, de culture ou de religion. Le paradoxe n’est qu’apparent tant les deux attitudes, extérieure et intérieure, témoignent de la même incompréhension des réalités concernées – peuples, sociétés, cultures, religions…

 Le droit s'impose aussi bien au justicier qu'au criminel
Ce fiasco aoûtien de François Hollande est donc une alarme sérieuse. Il souligne combien notre exception présidentialiste nous fragilise et nous expose. Car il met la France à la merci de l’aventure d’un seul par son refus institutionnel des médiations, discussions et négociations, bref de ces contre-pouvoirs forts et puissants qui font les démocraties vivantes et conscientes. Sous la hautaine grandeur qu’on nous sert comme alibi, la solitude revendiquée d’une nation et de son chef porte, comme la nuée l’orage, un risque augmenté pour les citoyens qui composent l’une et que représente l’autre – qui plus est sans qu’ils en aient été avertis. Risque d’un enchaînement imprévisible de conséquences et d’événements échappant à toute maîtrise et à tout contrôle, à la manière de l’effet papillon des théories du chaos.

En outre, cet instantané d’un pouvoir élu pour dire « nous » et saisi par la pathologie du « je » présidentiel alourdit le sentiment de déception, déjà fortement nourri en matière économique et sociale, face à l’exercice conformiste du pouvoir par des socialistes que nos votes avaient investi d’un espoir de changement. Parce qu’elle contredit tous les principes – multipolarité, interdépendance, respect de l’ONU, etc. – qui, sous la présidence de Jacques Chirac, avaient épargné à la France les folies de la guerre des mondes de l’administration Bush Junior, cette alerte est en effet porteuse d’une inquiétude supplémentaire sur le cap suivi par cette présidence socialiste dans notre monde incertain et imprévisible. Rétrospectivement, elle laisse entrevoir qu’aux commandes présidentielles dans l’immédiat après-2001, les mêmes socialistes foncièrement atlantistes, déjà peu virulents à l’époque face aux délires néo-conservateurs, auraient pu glisser sur cette pente irresponsable – celle qui a produit Guantanamo et Abou Graïb, réhabilité la torture systématique, cautionné les disparitions, inventé les prisons secrètes, assumé les crimes collatéraux, piétiné le droit international, bref nié l’humanité de l’ennemi proclamé.
Procès d’intention, objectera-t-on, tant le présent ne saurait réécrire le passé. Reste que ce ne sont pas les récentes rodomontades en service commandé des divers porte-paroles socialistes qui nous rassureront. Harlem Désir évoquant « un esprit munichois », David Assouline parlant de « lâcheté » et Najat Vallaud-Belkacem traitant le dictateur syrien de « fou » : ces invectives à destination de ceux qui refusent de marcher au pas sans discuter ni réfléchir rappellent les pires moments de l’hystérie guerrière américaine du début des années 2000 dont le monde paye aujourd’hui le prix. Mais le plus grave, c’est que l’on ne peut plus exclure que ce degré zéro de l’expression et du raisonnement politiques dise la vérité de ce qu’est devenu le Parti socialiste dans ses sphères dirigeantes : « Un parti qui a perdu sa pensée », tranchait récemment ici même Edgar Morin, fondant sa propre inquiétude sur le constat d’un « président Hollande nourri dans le sérail du PS ».
Que les militants socialistes, et il en est parmi nos lecteurs fidèles, veuillent bien entendre cette critique comme un appel à la raison, tant guerre de puissance et gauche de progrès ont toujours fait mauvais ménage. De l’aveuglement nationaliste de 1914-1918, dont Jean Jaurès fut le martyr symbolique avant que cette boucherie enfante la catastrophe européenne, à l’entêtement colonial des années 1950, dont la honte morale disqualifiera durablement la SFIO, la gauche ne peut que se souvenir des gouffres dans lesquels l’ont entraîné des choix à courte vue, sans vision d’ensemble ni réflexion sur leurs conséquences, sans souci du passé ni précaution du futur.
Des socialistes le savent et le disent, notamment ceux qui, loin d’une vision narcissiquement occidentale du monde, en connaissent et en vivent la diversité. On ne saurait trop, de ce point de vue, écouter les pertinentes mises en garde du député Pouria Amirshahi qui est, à la fois, issu d’une famille iranienne (il est né en 1972 en Iran qu’il a ensuite quitté à l’âge de quatre ans) et élu pour le PS de la neuvième circonscription des Français de l’étranger qui recouvre l’Afrique du Nord et de l’Ouest et, par conséquent, comprend aussi bien la Tunisie que le Mali. Appelant à « un débat argumenté fondé sur la raison et non sur l’émotion », il soulignait récemment combien ce registre compassionnel masque l’absence cruelle de « stratégie géopolitique », autrement dit d’un « plan crédible de sortie de crise » capable de porter une transition politique en Syrie.
Le régime syrien est une dictature qui opprime son peuple, c’est un fait. L’usage d’armes chimiques contre ce même peuple est un crime, c’en est un autre. Et que ce peuple souffre le martyr pour avoir été trop longtemps abandonné dans son aspiration à choisir librement son destin, c’en est un troisième. Mais ce triple constat valait aussi bien pour l’Irak de Saddam Hussein, dictature aussi criminelle, usant de façon répétée d’armes chimiques alors même qu’elle était soutenue et armée contre l’Iran de la révolution islamique par un Occident qui finira par la juger incontrôlable, et donc inutile. Aussi, sauf à rééditer peu ou prou le désastreux épisode irakien qui, loin de les réduire, a accru les déséquilibres de l’Irak comme du monde, aucune réplique militaire venue de nations occidentales s’arrogeant le privilège de la force sur la loi ne détient la réponse efficace, durable et stable, à cette dramatique réalité syrienne.
« Quiconque se propose d’atteindre l’objectif du droit doit procéder selon le droit », énonçait Dante dans son De Monarchia, écrit entre 1312 et 1313. Sept cent ans plus tard, la recommandation vaut toujours pour notre monarque républicain qui ferait bien de renoncer à sa hautaine solitude guerrière pour rejoindre notre commune humanité, soucieuse d’un monde commun où le droit, international en l’espèce, s’impose aussi bien au justicier qu’au criminel.

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