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vendredi 6 septembre 2013

En immersion dans les rues de Casablanca


Ce n’est qu’après de longues années de regards passifs et familiers sur les rues de notre pays que l’on finit enfin par y déceler ces trésors de scènes presque anachroniques dont elles débordent.
rue casablancaTout d’abord, le balayeur de rues, celui qui manie poétiquement de grandes et élégantes feuilles de palmiers et qui soulève sur son passage des nuées de poussières et de souvenirs. Notre passage rapide en voiture nous offre tout de même le temps de poser un regard illuminé sur cette scène de parade amoureuse digne des plus grands films indiens ou autres ballets classiques.
L’autre acteur principal de la pièce, dont les apparitions sont, pour sa part, plus courtes et plus rares, n’a rien à envier dans sa singularité à notre valseur-balayeur. Il s’agit de celui que l’on appelle communément le commis de « Moul lpisseri» ou Bras de droit de Lahcen, celui qui livre toutes sortes de choses à travers la ville avec le même entrain et la même allure vagabonde et décomplexée. Sa livraison phare est cette ronde et lourde chose bleue nommée «Bouta» ou « Boutagaz» pour les puristes linguistes de la darija marocaine. Cet être particulier qui semble avoir un passe au-dessus des lois routières, et qui traverse sans prévenir rues et boulevards, s’affaire à pousser vaillamment son petit chariot, pour livrer sa belle, sa bien-aimée, sa bouta, dont il se soucie comme d’une mariée dont on va donner la main.
Mais celui qui cristallise sans aucun doute toute la beauté de l’absurde marocain, celui dont la présence se démultiplie à l’infini à travers toute la ville, celui qu’on ne présente plus et qui se présente à vous en accostant sans transition les fenêtres de vos automobiles est le fameux gardien de voitures.
Partout où vous irez il sera, dans les ruelles les plus profondes de Casablanca, dans les impasses, les culs-de-sac, les rues cachées, celles abandonnées, à demi-construites, et ne faites pas même confiance aux routes pistées car là où un bout de trottoir il y aura, notre cher dresseur de roues sera. N’essayez donc jamais de semer sa présence, car cet être venu d’ailleurs, de cette Gardiane Planet qui remplace désormais Pluton, est capable des plus beaux sprints derrière votre voiture en cas d’oubli, disons involontaire, de sa rétribution. Vous ne verrez de lui depuis votre rétroviseur que la magnifique blouse bleue dansant avec le vent et la vitesse.
Ce surhomme a su repeindre tous les trottoirs jaunes en blancs par la seule force de la pensée et de la supputation pour l’amour du stationnement, et a rendu presque irrationnelle l’utilisation du parcmètre.
Il est celui qui a décidé de garder toute la monnaie gagnée dans une seule poche musicale qu’il raffole de faire tinter et celui dont le remix s’appelle « Braqui, Braqui, Braqui, safi hbess».
Il est le coach du créneau, celui qui refera naître en vous l’envie de garer votre voiture et qui redonnera de l’entrain à vos marches arrière.
Autre mais tout aussi fascinant, le 3essass ou la mère juive du quartier, celui qu’on soupçonne d’avoir un immense tableau des heures d’entrée et de sortie des gens du coin, un trombinoscope des invités selon la fréquence de visite et peut être même un book des immatriculations des voitures restées sans identité, car le 3essass a une sainte horreur de ne pas savoir. Gardien de vos maisons et de votre moralité, il est cette mère poule et étouffante dont nous avons tous rêvé.
Puis arrive le semssar, celui qui sait simultanément quand est ce que votre titre foncier sortira à la commune et combien coûterait une femme de ménage pour le mois en basse saison. Il est celui qui ne se charge que des informations collatérales, sans cohérence aucune, spécialisé dans les débris informationnels et dans toutes les infos qui servent du rayon « infos qui ne servent à rien».
Last but not least, Mr Bi3, notre Mr Bean local, vocaliste et castafiore, il criera d’un son presque électronique tout ce que vos oreilles désireront entendre en plus des classiques «Jabil» et « wa lbayd».
Comme les personnages d’un théâtre à ciel ouvert en perpétuelle représentation dont on a arbitrairement distribué les rôles à travers la ville, les êtres que l’on vous présente ici sont bel et bien tirés de faits réels.

Asmaa El Arabi


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