image: http://s1.lemde.fr/image/2015/05/25/768x0/4639786_7_2337_capture-d-ecran-de-much-loved-du-realisateur_827e3069fc9bb0e12142eb277629b7d1.jpg
Contrairement à son titre, Much Loved, le dernier
film du cinéaste marocain Nabil Ayouch présenté à la Quinzaine des
réalisateurs à Cannes, suscite, au Maroc, un véritable déchaînement de
haine. La raison tient au sujet mis en scène : quatre prostituées
filmées avec un réalisme cru, dans des hôtels, clubs et appartements
dédiés au commerce de la chair.Tout se passe à Marrakech, de la
nuit à l’aube, sous un ciel bas et lourd qui accentue le sordide de
certains lieux et situations. Un Marrakech sans le soleil éclatant et
les clichés enchanteurs qui présentent cette ville comme un paradis
exotique. Un enfer plutôt, peuplé de filles qui n’existent que pour la
jouissance tarifée du client. Elles ont des aventures mais elles n’ont
pas d’histoire puisque leur seul avenir est celui de la nuit suivante
qui ne fait que répéter la précédente. Pour elles, aucune figure de
« père » respectable, à la loi duquel se fier ; seuls des hommes
libidineux, que ce soit de riches Saoudiens, des Occidentaux ou encore,
faute de mieux, des Marocains moins fortunés. A cela, vient s’ajouter
une chaîne d’individus : mère maquerelle, chauffeur de taxi, flic,
garçon de café, videur de boîte de nuit, « amant de cœur », parents : bref, tout un système où chacun trouve son compte.
Après les enfants des rues dans Ali Zoua, les bidonvilles comme fabrique de djihadistes dans Les Chevaux de Dieu, il s’est attaché dans Much Loved à représenter une autre forme de marginalité : la prostitution. Si celle-ci n’a rien d’une spécificité marocaine, le Maroc n’y échappe pas, loin de là.
Il y a quelques années, la presse marocaine - dont le magazine Tel Quel - avait osé aborder la question. Mais à l’écran, voilà que la réalité crève les yeux. On peut comprendre alors que ce long-métrage, qui pointe un tabou de taille, provoque une sorte de blessure narcissique collective. Il blesse en ce qu’il donne à voir. Il est insupportable au regard d’un conformisme social dominant, qui fait sienne la devise des trois petits singes : « Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ».
Il a suffi de quelques extraits diffusés sur la Toile pour que les réseaux sociaux bruissent de fureur contre ce qui est perçu comme une atteinte à l’image du Maroc, et aux valeurs de l’islam que tiennent à donner les Marocains.
Hammad Al- Kabbaj qui est un proche du très rigoriste cheikh Al- Maghraoui (auteur notamment d’une fatwa autorisant le mariage des filles de 9 ans), ne se contente pas de condamner et d’appeler à la mobilisation, il inscrit Much Loved dans le cadre d’un « plan savamment étudié pour faire de la société marocaine régie par la chasteté et la vertu une société dépravée et décadente ».
Selon le site d’information Actu Maroc, un auditeur s’exprimant sur une radio privée aurait promis d’engager un avocat pour le traduire en justice et appelé à la mobilisation de l’opinion publique pour organiser une grande marche nationale contre ce film jugé scandaleux et infamant.
En revanche, il est bien un film pornographique au sens littéral du mot, dont l’étymologie grecque est composée de « pórnê » signifiant « prostituée » et gráphô, « peindre » ou « décrire ». Nabil Ayouch ne fait donc rien d’autre que cela, mais dans une visée qui n’a rien de graveleux.
Dans ce concert d’anathèmes vertueux, quelques voix discordantes tout de même, telle celle de cette jeune femme : « Franchement, vous méritez tous de passer devant un tribunal, bande d’hypocrites. Je suis une femme marocaine et je suis plus qu’honorée qu’un réalisateur marocain montre au monde entier ce que la femme marocaine endure, et si ça vous déplaît, personne ne vous oblige à regarder Much Loved »
Si la fièvre continuait à monter, les autorités marocaines se trouveraient face à cette alternative :
« Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire »
Nabil Ayouch n’a pas fait un film sur le Maroc et encore moins sur un Maroc de carte postale : « J’avais envie de dire cette réalité, loin des mythes. Dire c’est montrer. Tout. Sans retenue, sans concession ni fausse pudeur. Lever le voile sur cette industrie, c’est mettre chacun face à ses responsabilités… »Après les enfants des rues dans Ali Zoua, les bidonvilles comme fabrique de djihadistes dans Les Chevaux de Dieu, il s’est attaché dans Much Loved à représenter une autre forme de marginalité : la prostitution. Si celle-ci n’a rien d’une spécificité marocaine, le Maroc n’y échappe pas, loin de là.
Il y a quelques années, la presse marocaine - dont le magazine Tel Quel - avait osé aborder la question. Mais à l’écran, voilà que la réalité crève les yeux. On peut comprendre alors que ce long-métrage, qui pointe un tabou de taille, provoque une sorte de blessure narcissique collective. Il blesse en ce qu’il donne à voir. Il est insupportable au regard d’un conformisme social dominant, qui fait sienne la devise des trois petits singes : « Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ».
Il a suffi de quelques extraits diffusés sur la Toile pour que les réseaux sociaux bruissent de fureur contre ce qui est perçu comme une atteinte à l’image du Maroc, et aux valeurs de l’islam que tiennent à donner les Marocains.
« Fils de… », « sioniste », les insultes fusent
Pour cette trahison, voire ce crime de lèse-majesté, Nabil Ayouch a fait l’objet d’une véritable fatwa, fulminée par le cheikh salafiste Hammad Al- Kabbaj sur sa page Facebook, et disparue au bout de 24 heures : « J’appelle en ma qualité de citoyen marocain à traduire en justice cet homme parce qu’il porte gravement atteinte aux mœurs et à l’intégrité morale des Marocains. J’appelle aussi au lancement d’une vaste campagne nationale pour réclamer au gouvernement l’interdiction de ce film ordurier ».Hammad Al- Kabbaj qui est un proche du très rigoriste cheikh Al- Maghraoui (auteur notamment d’une fatwa autorisant le mariage des filles de 9 ans), ne se contente pas de condamner et d’appeler à la mobilisation, il inscrit Much Loved dans le cadre d’un « plan savamment étudié pour faire de la société marocaine régie par la chasteté et la vertu une société dépravée et décadente ».
Lire aussi : Derrière le cocorico, gare aux malentendus
Ce thème complotiste est repris à l’unisson par une meute
d’internautes dont les mots élégamment choisis ne sont pas assez
violents pour insulter Nabil Ayouch : « Fils de pute » quand ça n’est pas « fils de pédé », « fils de juive » ou encore « sioniste ».Selon le site d’information Actu Maroc, un auditeur s’exprimant sur une radio privée aurait promis d’engager un avocat pour le traduire en justice et appelé à la mobilisation de l’opinion publique pour organiser une grande marche nationale contre ce film jugé scandaleux et infamant.
Un film pornographique, au sens littéral du terme
Dans le même registre, une autre page Facebook, ornée de portraits de Nabil Ayouch barrés d’une croix rouge, invite à dire « Non à la pornographie dans le cinéma marocain ». Pornographie, le terme est lancé. Much Loved n’a rien d’un film pornographique au sens vulgaire du terme, désignant ces films achetés ou piratés sur les « sex-shop » qui fleurissent sur Internet.En revanche, il est bien un film pornographique au sens littéral du mot, dont l’étymologie grecque est composée de « pórnê » signifiant « prostituée » et gráphô, « peindre » ou « décrire ». Nabil Ayouch ne fait donc rien d’autre que cela, mais dans une visée qui n’a rien de graveleux.
Dans ce concert d’anathèmes vertueux, quelques voix discordantes tout de même, telle celle de cette jeune femme : « Franchement, vous méritez tous de passer devant un tribunal, bande d’hypocrites. Je suis une femme marocaine et je suis plus qu’honorée qu’un réalisateur marocain montre au monde entier ce que la femme marocaine endure, et si ça vous déplaît, personne ne vous oblige à regarder Much Loved »
Si la fièvre continuait à monter, les autorités marocaines se trouveraient face à cette alternative :
- Céder à la pression de la rue et de la Toile, et refuser d’accorder le visa d’exploitation permettant au film d’être diffusé au Maroc.
- Refuser de céder à la vindicte populaire et prouver leur attachement déclaré à la liberté d’expression artistique.
Ruth Grosrichard, professeure agrégée de langue arabe et de civilisation arabo-islamique à Sciences Po Paris.
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