Abdelkrim
Abdelkrim – parce que la
postérité a retenu plus le prénom que le nom, un peu comme pour Guevara
dont on n’a retenu que le « Che » – est notre « Che », à nous,
maghrébins. Si on fait ici le lien entre les deux personnages, c’est
pour signaler leur proximité de combat : l’anti-impérialisme.Guevara
lui-même reconnaitra en Abdelkrim son prédécesseur, lorsque, en visite
au Caire, en 1959, un an après la victoire de la révolution castriste
contre la dictature de Batista, il demandera à rencontrer l’exilé
« rifain » du Caire : Abdelkrim El Khatabbi.
Pour la petite histoire,
c’est par l’intermédiaire d’un certain Alberto Bayo que Guevara et ses
compagnons vont prendre connaissance de « l’épopée d’or et de sang »
d’Abdelkrim (c’est le titre d’un livre écrit par Zakiya Daoud en 1999).
Bayo a participé dans les rangs de l’armée espagnole à la guerre du
Rif, mais il était parmi les rares responsables militaires à sympathiser
avec les résistants « rifains ». Il se retrouvera dans les rangs
« républicains » durant la guerre civile espagnole de 1936 contre les
fascistes de Franco, dans les rangs des résistants durant la Seconde
guerre mondiale et, au début des années 1950, au Mexique aux côtés de
Fidel Castro, Raul Castro et Che Guevara. Castro raconte que c’est
Alberto Bayo qui les a initiés à la lutte de guérilla, ce dernier ayant
fait ses premières armes en la matière dans le Rif marocain.
La rencontre entre les deux guérilleros n’a pas reçu la publicité
qui sied à ce type de rencontre et même les photos prises à cette
occasion ont été soustraites par les autorités consulaires marocaines,
dans la bonne tradition stalinienne où l’on efface les visages des
« vaincus » des clichés (de la révolution bolchévique ou de la
révolution chinoise).
L'histoire est toujours écrite par les "vainqueurs", jamais par les "vaincus".
Abdelkrim, comme beaucoup de combattants révolutionnaires, même
morts, font encore trembler les fondations de pouvoirs qui se sont
consolidés dans le déni de leur contribution à la lutte contre la
domination coloniale impérialiste.
En Tunisie, c’est l’épopée dite « Youssefiste » qui est passée à la
trappe, avec comme prix, l’exécution d’un millier de partisans de Salah
Ben Youssef et l’assassinat de ce dernier à Francfort en 1961.
En Algérie, ce fut l’effacement de tout un pan de l’histoire
anticoloniale dont de nombreuses figures comme celle d’un des fondateurs
de l’Etoile Nord-africaine, Messali Hadj, et tant d’autres qui sont
tombés dans l’oubli, liquidés physiquement pour nombre d’entre eux.
Et par un hasard qui mérite de retenir l’attention, un fil rouge
court entre ces « oubliés », ces « vaincus » de l’Histoire, et remonte à
Abdelkrim.
Crise révolutionnaire et mémoire
A l’occasion du
cinquantenaire de sa mort, nous voulons rappeler aux jeunes qui
s’engagent en politique à l’occasion de la crise révolutionnaire qui
balaye le monde arabe dans ses deux ailes du Maghreb et du Machrek,
l’importance de ce personnage clé pour la compréhension de notre
histoire contemporaine.
A contre-pied de la nouvelle mode des généalogies mythologiques
verticales qui font vieillir les provinces de nos régions à coup de
millénaires : « 3000 ans pour la Tunisie… », « 7000 pour l’Egypte… », et
dont les protagonistes restent amnésiques à propos de la période
contemporaine, celle du vingtième siècle, qui a vu naître, avec
Abdelkrim et sa guerre du Rif en 1921, notre longue lutte contre le
colonialisme franco-espagnol.
Il est vrai que nous avons hérité de cette tradition des généalogies
mythiques, « pur produit » des français, et leurs « gauloiseries ». Ce
sont ces mêmes Français qui nous ont enseigné qu’il valait mieux fêter
« Vercingétorix » qui ne parlait ni ne se considérait évidemment pas
« Français », contre des « Romains » qui n’étaient, en aucun cas, les
ancêtres des habitants de la péninsule italienne d’aujourd’hui, plutôt
que de célébrer la mémoire d’Auguste Blanqui, le révolutionnaire ayant
passé les trois quarts de sa vie emprisonné par les « Versaillais » et
leurs ancêtres thermidoriens, ni d’honorer la Commune de Paris de 1871
et sa « semaine sanglante » où furent massacrés 30 000 communards, sans
compter les dizaines de milliers de prisonniers enfermés dans les bagnes
de la Nouvelle Calédonie et de Cayenne en Guyane.
"Commune du Rif"
Abdelkrim est notre Blanqui et sa
résistance à l’oppression coloniale notre « Commune du Rif ». Il tint
tête à l’armée espagnole dans sa guerre d’invasion du Rif marocain et
obtint même une victoire, celle de la bataille d’Anoual en 1921, où le
général Sylvestre fut défait, avec des pertes, dans le camp espagnol,
estimées à 17 000 morts.
Cette première défaite d’une armée impérialiste eut un écho jusqu’en
Inde, où Gandhi salua la victoire des résistants rifains, et jusqu’en
Indochine, où Ho Chi Minh reconnut en Abdelkrim son frère d’armes. C’est
le même Ho chi Minh qui, de Paris, va organiser avec l’aide du jeune
Parti communiste la solidarité des travailleurs issus des colonies en
faveur des résistants marocains. Cela était d’autant plus nécessaire que
la puissance coloniale française qui occupait la moitié sud du Maroc
déclara à son tour la guerre à Abdelkrim et ses guérilleros.
C’est le Maréchal Pétain qui prit les commandes de l’offensive
française en remplacement du général Lyautey, jugé « trop mou ». Pour
venir à bout de cette résistance armée, on n’hésita pas à utiliser les
bombardements chimiques avec l’utilisation du fameux gaz « Hypérite »,
dit aussi « Gaz moutarde », utilisé abondamment et dont les effets se
font encore sentir dans le Rif, aujourd’hui.
Une étoile est née
De cette solidarité qui dura jusqu’à la
reddition d’Abdelkrim en 1926, va naître, à Paris, cette même année,
l’Etoile Nord-Africaine.
Cette Etoile Nord-africaine va organiser les travailleurs d’origine
maghrébine dans un cadre de lutte commun, avec comme programme : la
libération de l’ensemble des trois colonies du Maghreb. L’idéologie et
le programme de cette Etoile Nord-Africaine s’inspirent de l’épopée
d’Abdelkrim et de ses mots d’ordre unificateur. Au moment de sa
reddition, il aurait en effet eu ces paroles prémonitoires : « S’il y
avait eu, en Algérie et en Tunisie, et en même temps qu’au Rif, une
résistance équivalente, l’histoire se serait écrite autrement ».
Guevara ne disait pas autre chose quand il appelait au moment de la
guerre vietnamienne à ce « que naissent un, deux, trois Vietnam ! ».
C’est l’idée de disperser les forces de l’ennemi pour mieux le
combattre.
Nous sommes dans une situation similaire, aujourd’hui ! La
multiplication de nos soulèvements est une chance pour qu’elles
dispersent les forces qui nous sont hostiles. Elle serait aussi notre
faiblesse si on ne tire pas de leçons des expériences qui nous ont
précédées. Honorer la mémoire de ce grand lutteur que fut Abdelkrim,
c’est rendre hommage à un unificateur des luttes maghrébines et à un
fondateur de la lutte anticoloniale au vingtième siècle.
Les luttes d'hier et d'aujourd'hui
Dès sa fuite, en 1947,
du bateau qui l’emmenait de la Réunion vers la France et son
installation au Caire, il reprendra sa place, restée vacante pendant 20
ans, au sein de la diaspora maghrébine au Caire. Il dirigera le bureau
Maghrébin au sein duquel se retrouvent naturellement toutes les
composantes du mouvement anticolonial maghrébin.
C’est au sein de ce bureau et instruit de la défaite que venaient de
subir les « armées arabes » au moment de la décision des grandes
puissances coloniales de dépecer la Palestine et d’installer le nouvel
Etat colonial sioniste, qu’Abdelkrim décide d’organiser la lutte armée à
l’échelle maghrébine.
C’est chose faite à partir de 1952 en Tunisie, le 18 janvier, et
au Maroc les mois suivants en attendant le 1er novembre 1954 en Algérie.
La stratégie qui fondait cette action était la meilleure façon de
combattre l’impérialisme français. Le projet était un projet unificateur
pour l’ensemble de la région. Des factions opposées à ce projet vont,
en choisissant de s’allier avec l’occupant, le faire avorter et porter
un coup sévère à l’union de cette région. Ils dominent depuis un
demi-siècle la région et les révolutions en cours sont la meilleure
réponse à cette division entretenue par les classes dirigeantes et
possédantes.
Voilà une bonne raison pour se remémorer Abdelkrim et son épopée.
Il nous faut rejeter l’amnésie et rallumer la flamme de notre combat
unitaire contre toutes les formes de domination intérieure et
extérieure.
Abdelkrim est un jalon de toute une généalogie militante dont nous devons perpétuer le combat.