Chers amis lecteurs de solidmar,

Solidmar est fatigué ! Trop nourri ! En 8 ans d’existence il s’est goinfré de près de 14 000 articles et n’arrive plus à publier correctement les actualités. RDV sur son jumeau solidmar !

Pages

samedi 11 juillet 2015

Abdelhak Serhane : Ils veulent qu'on vive comme des morts



Tribunes, points de vue et libres opinions des invités de la rédaction de Mediapart.
L'écrivain marocain Abdelhak Serhane s'inquiète de la régression de la liberté (d'expression notamment) au Maroc. « Si l'Etat a définitivement décidé de bâillonner tous ceux qui ne chantent pas la gloire des maîtres du moment, ne s’adaptent pas aux ténèbres, ne s’inclinent devant personne, n’acceptent pas l’artifice, à quoi servent alors tous les centres culturels bâtis ou en construction, les grands théâtres mirobolants, les musées, les conservatoires de danse, de chant, de chorégraphie ?  »

  
« Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. » A. Camus

Au Maroc, depuis une décennie au moins, nous assistons à des offensives répétées de la part du système contre les libertés en général et la liberté d’expression en particulier. La presse dite indépendante fait désormais partie du souvenir et rien ne justifie la violence physique disproportionnée ou le harcèlement psychologique dont use l’État contre la liberté des citoyens.


  L’État qui emprisonne le journaliste, condamne le chanteur, appréhende le caricaturiste, interdit un livre ou un film, pousse ses intellectuels à l'exil ou au silence… L’Etat qui veut cacher la vérité comme il cache ses femmes et musèle ses hommes, qui s'entoure de lamentables interlocuteurs, crie au scandale devant les fesses d’une star invitée par lui, tremble devant une robe ou un bikini, mobilise ses cohortes de journaleux spécialistes de l'injure quand le mensonge est dévoilé... n'est pas un État solide, sûr de sa légitimité. L’État qui refuse de voir ce qui se passe dans la rue, ne veut pas entendre ce qui se dit sur lui, qui ne dialogue pas, qui a atteint un niveau singulier dans l'art de l'interdit et de la répression, est un État qui a peur. Peur de ses propres enfants et de ses défaillances. Un mot le perturbe. Un dessin le trouble. Un livre le déstabilise. Une caricature l’ébranle. Une information le dérange. Une anecdote l’agite... Et un spectacle lui ôte le sommeil. Cet Etat-là n'est pas un Etat-citoyen. Un État qui s'impose par la violence du gourdin n'est pas un État de droit. Un État qui n'honore pas ses femmes et ses jeunes, qui ne les respecte pas, n’est pas un État démocratique et ne peut être ni respecté ni écouté ni honoré à son tour. Et cet État qui permet aujourd’hui à n’importe qui de s’ériger en censeur, donneur de leçons, juge ou gardien de la morale, cherche à faire de nous des morts-vivants.


Si l’État (sans doute dirigé par les islamistes !) pense que le Maroc est un troupeau de bétail, il se met le doit dans l'œil. Qu'il ouvre ses oreilles sur le grondement de la rue dans toutes les villes du pays et il comprendra que personne n'est à l'abri du mauvais sort, comme personne n'est immortel, indispensable ou irremplaçable. Le terrorisme a bon dos et les régimes arabes les mains libres pour tabasser, emprisonner, assassiner… « Une approche sécuritaire est nécessaire, dit Kamel Daoud, mais pas suffisante. Tant qu'on sera dans une logique de réaction et non d'action, on ne pourra pas gagner. On ne naît pas djihadiste ou islamiste, mais on le devient. Il ne s'agit plus aujourd'hui seulement de tuer le djihadiste, mais de l'empêcher de naître. Pour cela, il faut comprendre sa logique. Le djihadiste se nourri du ressentiment et puise son argumentaire dans les désordres régionaux et mondiaux. » Comment s’en sortir alors ? Il répond : « Pour moi l'enjeu est d'abord culturel. Pour gagner la guerre, il faut d'abord mener la bataille culturelle. A l'évidence dans le monde arabe, et peut-être aujourd'hui dans le monde occidental, nous n'avons pas su fabriquer et défendre une idéologie alternative à l'islamisme. »

La culture (pas le folklore) peut NOUS sauver. Mais qui s’intéresse désormais à la culture là où les dirigeants sont des incultes chroniques pour la plupart ? Les intellectuels dérangent. Les artistes affranchis n’ont pas les moyens pour offrir à des jeunes complètement largués une expression culturelle capable de les élever, les éduquer, cultiver leur curiosité, former leur personnalité. On les voit se battre, avec les moyens du bord, contre le destin, contre le système et contre le vide laissé par ce dernier. Et quand une initiative citoyenne est entreprise, l’État arrive avec sa force policière et ses mauvaises manières pour réprimer et interdire. L’État et ses complices dont les moyens sont incommensurables, produisent de la sous-culture, folklorise la société et renvoie les jeunes à leurs doutes, à leur isolement, à leur ressentiment. Pas étonnant que ces derniers préfèrent la mort à la vie de chien qu’on leur propose. Pour interdire, l’État est toujours présent. Pour encourager les bonnes volontés, jamais. Alors même qu’il devrait soutenir le travail bénévole des associations qui n’est rien d’autre qu’une assistance fournie à l’État, là où il a failli, pour endiguer les dérives de la jeunesse de ce pays. Mais qui écoute ? Qui cherche à comprendre ?

C’est clair. L’État veut faire payer aux refuzniks leur 20 février. Et puis après ? N'y a-t-il plus de corruption, de criminalité, de mendicité dans les rues, d'enfants abandonnés, d'insécurité, de malades sans soins, de surendettement, d’injustices sociales, d'écoles sans rien, de diplômés-chômeurs, de jeunes sans travail et sans avenir... dont il faut s'occuper au lieu de mobiliser une armada de la sécurité pour empêcher un jeune de chanter, interdire un film ou un livre. Cet État ignore-t-il qu’il ne peut jamais séquestrer la liberté, ni tuer la vérité. Alors, si toutes les actions non couronnées doivent être prohibées, si le citoyen n'a plus le droit de s'exprimer envers et contre tous, pourquoi l’État construit-t-il tant de musées, de complexes culturels, de théâtres mirobolants, d’édifices singuliers pour la danse, la chorégraphie, la photographie, la musique, le chant... Que veut-il prouver ?

Le citoyen normal vit entre un terrorisme d’État et un terrorisme religieux. Le gouvernement actuel veut gagner les prochaines élections sur le dos d’une vertu dévoyée et sans fondement. Chanter, filmer, écrire, embrasser, boire, se baigner, s’habiller… deviennent des délits dans un pays qui veut vendre à l’étranger une fausse image d’ouverture et de modernité. A Inezgane, près d’Agadir, le terrorisme social-religieux a fait parler de lui. Molestées par une population fanatisée et frustrée, deux jeunes femmes seront jugées le 6 juillet pour atteinte à la pudeur. Leur crime ? Elles portaient une robe ! 25 juin, toujours à Inezgane, maudite soit-elle ! Hanane Kahmou, journaliste marocaine, est victime de jets de tomates lancés par les marchands de légumes au souk de Hay Jorf où elle faisait ses courses. Son crime ? Elle avait les cheveux découverts (Comment les hommes ne protègent-ils pas leurs épouses, leurs filles, leurs sœurs, dans cette ville de possédés et d’enragés ?) A Fès, un jeune homme est lynché avec une sauvagerie inouïe par une foule de névrosés. Son crime ? Il est homosexuel ! Sur une plage d’Agadir un halluciné se prend pour l’État et impose sa propre loi : « Respect ramadan, no bikini ! » Les exemples se multiplient ces derniers temps, aussi insensés les uns que les autres. La vacance ou le manque d’autorité de l’État donne lieu aux dérapages de ce genre. Chaque fou devient l’autorité. Et quand un État manque d’autorité, le désordre s’installe, et la peur. Alors, au nom de cette sombre pudeur défendue par les excités de la braguette, pourquoi ne juge-t-on pas tous ces mecs qui se promènent en short dans les rues et parfois torse nu, exhibant de vilaines panses  et des jambes poilues ? La vertu, imposée aux femmes, ne concerne-t-elle pas les hommes aussi ? Comment vivre au XXIème siècle avec la mentalité de l’imam Ghazali qui dit que les femmes « n’hésitent guère dans leur quête insensée à détruire la réputation de leur famille, à fouler au pied tout ce qui est sacré, à souiller les turbans et vont parfois aussi loin que le meurtre. »

Si l’État a définitivement décidé de bâillonner tous ceux qui ne chantent pas la gloire des maîtres du moment, ne s’adaptent pas aux ténèbres, ne s’inclinent devant personne, n’acceptent pas l’artifice, à quoi servent alors tous les centres culturels bâtis ou en construction, les grands théâtres mirobolants, les musées, les conservatoires de danse, de chant, de chorégraphie ? Si les dirigeants attendent de nous tous une soumission sans faille à leur propagande, il faudra alors qu’il se décide à nous crucifier une bonne fois pour toutes. Jacques Attali écrivait dans La Confrérie des éveillés : « Si, comme je le crains, le malheur s’abat sur cette ville, si les hommes y perdent le droit, unique au monde, de penser librement, c’est tout l’avenir de l’humanité qui est menacé. »

Jamais notre liberté n’a été aussi menacée que sous le gouvernement islamiste. Jamais l’avenir du pays n’a autant été incertain, ce pays qu’ils font reculer au lieu de l’aider à avancer alors même qu’il va bientôt se doter d’un TGV.

Puisque le système du plus beau pays du monde est déterminé à briser toutes ses soupapes de sécurité, de régner sur un peuple sourd-muet, eh bien, ses télévisions et ses festivals nous suffisent largement et nous remplissent d’allégresse.

Puisque le régime qui n’a rien à dire veut être le seul à parler, nous sommes toute ouïe pour écouter ses prêches et ses silences.

Puisque cet État a décidé de tuer la culture, la liberté d’expression, la créativité, la liberté d’être, c’est qu’il a décidé de tuer le pays.

Dans ce cas, ses mosquées et ses oraisons nous suffisent amplement.

Ils nous installent dans leur ignorance, leur cupidité, leur modicité, leur hypocrisie et leur mauvaise foi. Ils assassinent le rêve, la spontanéité, la créativité et l’imaginaire, rendant ce pays irrespirable. Qu’ils réfléchissent à cette formule d’Ibn Roshd : « L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence, voilà l’équation. » Nous sommes déjà dans l’ignorance, la peur, la haine et la violence est parmi nous, quotidienne, sournoise et abjecte.

Et quand ils auront fini avec le dernier contestataire, le dernier intellectuel, le dernier poète, le dernier journaliste, le dernier caricaturiste, le dernier humoriste, le dernier homosexuel, la dernière femme habillée en robe, le dernier baiser, le dernier bikini, la dernière goutte de vin, le dernier signe d’intelligence ou de compétence… ils se dessècheront et tomberont comme des troncs morts.

Triste réalité qui anticipe notre échec global.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire