Par Nadia Belkhayat, L'économiste, 13/2/2010
· Activité peu rentable, faible production annuelle
· Le lectorat estimé à quelques milliers de personnes
·Un secteur appelé à se développer, avec le recul de l’analphabétisme
LE secteur du livre se porte mal, mais la situation est stationnaire depuis de nombreuses années. La tenue du 16e Salon international du livre et de l’édition est une occasion de dresser un état des lieux et de réfléchir aux moyens de redynamiser ce volet primordial de la culture et du développement humain.
Chaque année, le SIEL draine des milliers de visiteurs, qui viennent de Casablanca, mais aussi des autres villes, pour acheter des livres (ouvrages jeunesse, romans locaux ou importés, encyclopédies…).

Malheureusement, le roman littéraire marocain est le parent pauvre du secteur, selon les professionnels. Il se vend difficilement et laborieusement, ce qui fait souffrir des éditeurs amoureux et passionnés du livre, qui poursuivent leurs efforts pour faire entrer le livre de loisir dans les habitudes de vie des Marocains, malgré les résistances…
C’est la même remarque que l’on entend auprès de tous les professionnels interrogés: «Les Marocains lisent de moins en moins, ils achètent très peu de livres», «Nous sommes dans une situation dramatique, où la lecture n’est pas du tout valorisée». D’après Bichr Bennani, patron de Tarik Editions, «il se vend au Maroc davantage de voitures que de livres». Pour lui, le constat est alarmant!
Il y aurait, d’après les professionnels, une trentaine d’éditeurs sur le marché, dont certains sortent régulièrement des ouvrages et d’autres seulement de manière épisodique. Une étude réalisée récemment a révélé que la production d’ouvrages au Maroc atteint les 2.000 titres par an, dont la moitié de romans et essais littéraires. C’est un très faible score en comparaison à d’autres pays. En France par exemple, la production de livres est très dynamique. Près de 60.000 titres y sont édités par an! En Angleterre, la production est encore plus prolifique (90.000 titres par an). Au Maroc, seulement quelques milliers de personnes par an achètent et lisent. Difficile d’estimer le chiffre exact. Et pourtant, le marché potentiel, (constitué de toutes les personnes capables de lire en français ou en arabe) est évalué à 7 ou 8 millions de personnes. Alors pourquoi ce désamour pour la lecture?
D’après Camille Hoballah, patron des éditions Afrique-Orient, «l’achat de romans est considéré comme un luxe, qui passe après de nombreux autres besoins». Bichr Bennani pour sa part estime que la majorité ne lit pas, préférant acheter des vêtements, bijoux ou accessoires de mode. D’après lui, la lecture n’est pas suffisamment valorisée. «Il faudrait qu’il y ait des campagnes d’encouragement à la lecture et que nos responsables se montrent en train de feuilleter des ouvrages dans des émissions télévisées».
Pour Abdelkader Retnani, patron des éditions «La Croisée des Chemins», il faudrait produire davantage d’émissions télévisées littéraires. En France, il y en aurait une trentaine, contre seulement une pour le Maroc.
Le manque de bibliothèques et de librairies est également mis en cause. Il y a trop peu de bibliothèques sur le territoire. Quant aux librairies, elles se comptent sur le bout des doigts. Même pas trente sur tout le territoire! La plupart des petites villes (Dakhla, Tétouan, Larache…) n’ont aucune librairie ou bibliothèque….
Le prix du livre en librairie peut bien évidemment constituer une barrière. Ainsi, d’après Nisrine Chraïbi, de la Librairie des Ecoles, la demande est presque nulle pour les livres à plus de 250 DH. Mais quand les prix varient entre 30 et 50 DH, il y a un marché. Et ça, quelques éditeurs l’ont bien compris, comme Le Fennec Editions par exemple, qui édite des collections à prix modérés, tout en sauvegardant un niveau de qualité satisfaisant. Ce dosage qualité/prix est parfois difficile à réaliser.
Pour ce qui est des tirages, ils ne dépassent pas 1.000 à 2.000 exemplaires par ouvrage édité. Des exemplaires qui s’écoulent en général laborieusement, après plusieurs années de présence en librairie. «L’édition de romans littéraires n’est pas rentable. C’est seulement pour une question de prestige que je suis encore présent sur ce marché», souligne Camille Hoballah d’Afrique-Orient.
Face à ces tristes constats, les éditeurs avancent des idées, qu’ils souhaiteraient voir se concrétiser. Ils proposent par exemple de construire des petites librairies ou bibliothèques, mitoyennes à chaque mosquée, sachant qu’il existe dans le pays 50.000 mosquées. Ils préconisent aussi d’encourager les enseignants à choisir eux-mêmes les romans à lire en classe, au lieu qu’ils leur soient imposés par le ministère de l’Education nationale. Enfin, ils proposent d’allouer aux communes un budget qui serait dédié à l’aménagement de petites bibliothèques au sein de leurs locaux… Les idées existent, maintenant, il faut qu’elles soient mises en pratique.

Le beau livre, un segment à risque…
PLUSIEURS éditeurs se sont lancés ces dernières années dans l’édition de beaux livres. La production de ces livres de luxe est estimée entre six et dix par an. D’après Abdelkader Retnani, patron des éditions La Croisée des Chemins, c’est une prise de risque car l’édition d’un beau livre coûte environ 500.000 DH (pour 1.000 à 1.500 exemplaires). Eleana Marchesani, patronne de Senso Unico Editions précise que le coût peut atteindre 800.000 à 1.200.000 DH, en fonction des matériaux utilisés et du nombre d’exemplaires imprimés. Si c’est un flop, l’éditeur perd donc beaucoup d’argent.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire