Maroc : qui s’enrichit avec le phosphate et qui reste pauvre ?
Livre CHASSEURS DE MATIÈRES PREMIÈRES
Dans son tout récent livre Chasseurs de matières
premières, Raf Custers enquête sur ces multinationales qui
s’enrichissent grâce aux ressources naturelles de pays qui restent
pauvres.
Son premier chapitre commence avec le Maroc : les pêcheurs de
Sidi Ifni, sur la côte Atlantique, se font appauvrir par les bateaux –
usines occidentaux qui épuisent le poisson. Une alternative possible en
exploitant la ressource naturelle de la région, les mines de phosphate ?
Hélas, non. Les pêcheurs ne peuvent sortir de la misère. A cause de
l’élite autour du roi, à cause des multinationales, à cause de
l’injustice Nord – Sud.
EXTRAIT :
1. Les monuments de l’exportation
Notre agriculture, elle aussi, utilise des matières premières.
Prenons les phosphates : sans eux, pas de céréales ni de bétail. Les
mines de phosphate les plus riches se trouvent au Maroc et dans le
Sahara occidental occupé. Pourtant, la terre et le désert y restent
arides. Le Maroc ne vise pas son marché domestique, il cible le monde.
C’est en voiture que nous entamons notre exploration. Le dimanche 29
juin 2008, à Sète, sur la Côte d’Azur, nous prenons le ferry pour
Tanger, dans le nord du Maroc. La traversée dure deux nuits et un jour.
Sur les petits coussins de la cabine sont brodés des bateaux à vapeur.
La petite piscine sur le pont grouille d’enfants, telles des anguilles
dans un seau. Nous sommes partis avec une Corolla d’occasion, datant de
1995. Elle venait d’être remise en circulation par la gendarmerie belge.
Quand j’ai aspiré l’intérieur, j’ai retrouvé sous la place du mort des
billets provenant d’un cinéma de Bruges. Les inspecteurs allaient-ils au
cinéma pendant leurs heures de service ? Quand nous sommes partis, le
compteur indiquait 153.243 kilomètres. Une caisse à la technique toute
simple, sans complexe ni sophistications électroniques. Pas d’air
conditionné, et des vitres à descendre à la main, tout simplement. Pour
profiter de la brise de mer, nous suivons les côtes marocaines.
Le
dimanche suivant, nous arrivons à Sidi Ifni, un petit port à environ
1.200 kilomètresau sud de Tanger. Nous décidons de nous y arrêter un peu
plus longtemps. L’auto doit aller au garage, il faut remplacer le
thermostat. Sinon, il risque de surchauffer d’ici peu dans la chaleur du
Sahara occidental et de la Mauritanie. Le lendemain, quelqu’un nous
accompagne, depuis l’hôtel Suerte Loca jusque chez un mécano. Je sors
quelques banalités – « Il fait calme, comparé avec les plages du
Nord ! » - mais l’histoire qu’on me sert en guise de réponse est tout
sauf banale.
Le blocage
Exactement un mois plus tôt, le 7 juin, une révolte a été réprimée ici,
à Sidi Ifni. Les protestations avaient débuté fin mai, quand la commune
avait proposé d’engager du personnel. Il y avait eu huit offres
d’emploi. Mais, le jour de la sélection, 985 candidats s’étaient
présentés à la mairie. Sidi Ifni compte plus d’habitants au chômage
qu’au travail. Le rassemblement face à la mairie était donc déjà toute
une manifestation en soi. Quand les candidats refusés avaient été
renvoyés chez eux, quelqu’un a crié : « Au port ! » Vraisemblablement
c’était l’un des jeunes diplômés. Ces jeunes ont fait des études mais ne
trouvent pas d’emploi. Ils se sont affiliés à un syndicat,
l’Association des jeunes licenciés. Immédiatement, la foule s’est mise
en mouvement. Au port, ils ont barré le long mur de l’embarcadère,
bloquant ainsi nonante camions réfrigérants. Ceux-ci venaient d’être
chargés de sardines fraîches et se tenaient prêts à partir pour le nord.
Ce n’était pas la première fois que les gens d’Ifni menaient des
actions. Ils savaient comment s’y prendre. Ce jour même, ils faisaient
parvenir leurs revendications aux autorités provinciales, à Tiznit. Ils
voulaient du travail dans leur propre région et exigeaient que les
sardines fussent mises en boîte sur place au lieu de les acheminer vers
les usines d’Agadir ou de les exporter vers l’Espagne.
Sidi Ifni est pressuré. La région se situe au bord du Maroc et les
villes du centre en emportent la richesse. Et la situation n’a pas
changé depuis l’époque coloniale. Longtemps, Sidi Ifni a été une enclave
espagnole. Jusqu’en 1969, la ville a été soumise à l’administration
coloniale espagnole. Autour de la Plaza Espana, quelques bâtiments de
style Art déco mauresque sont demeurés intacts. Certains habitants de la
ville pensent avec nostalgie à cette époque coloniale, quand cela se
bousculait à l’aéroport et que le commerce était florissant, entre
autres avec un autre territoire espagnol comme les îles Canaries. Le
commerce tournait autour du poisson. L’Espagne n’avait investi à Sidi
Ifni que pour en emporter facilement le poisson. L’administration
coloniale avait fait construire deux tours colossales en béton à
l’entrée du port, sur des socles qui s’enfonçaient à 150 mètres de
profondeur en mer. Les tours étaient reliées à la terre ferme par un
téléphérique. La tour la plus proche du littoral est toujours plus ou
moins intacte. Au pied des tours, on déchargeait les marchandises
espagnoles et elles étaient amenées à terre par le téléphérique. Le
poisson de Sidi Ifni faisait le trajet inverse pour être chargé dans les
navires espagnols et être exporté, naturellement.
Nul n’ignore à quel point les zones poissonnières sont riches, au
large des côtes de l’Afrique occidentale. On y pêche à l’échelle
industrielle à l’aide de bateaux-usines. Ils viennent de Russie, de
Corée, du Japon et d’Europe. Les pêcheurs européens qui, dans les mers
plus au nord, ne peuvent plus pêcher davantage que les quotas imposés,
se rendent dans les zones poissonnières du Maroc, de la Mauritanie, du
Sénégal et de la Guinée. L’Union européenne a conclu des accords de
pêche avec ces pays et convenu de la quantité de poisson que les
pêcheurs européens pouvaient remonter. Et le Maroc en tire un bon prix.
Dans le secteur européen de la pêche, quelque 250 emplois ont ainsi été
sauvés, mais, dans les eaux africaines, on prend beaucoup plus de
poisson qu’il n’a été convenu. Les pêcheurs africains ne peuvent faire
face à la concurrence des bateaux-usines. Bien des pêcheurs ont cessé
leurs activités émigrant vers les villes ou vers l’Europe où ils ont
rejoint le prolétariat des migrants.
Les pêcheurs de Sidi Ifni sont faibles. Je présume qu’ils louent les
bateaux avec lesquels ils vont pêcher. Pourtant, les producteurs peuvent
également défendre leur intérêt collectif. Par exemple, en organisant
la vente à la criée. C’est ce qu’on voit dans d’autres villes
portuaires. Les pêcheurs se mettent tous ensemble et vendent ainsi leur
poisson aux gens. La criée leur permet de céder leurs produits aux
acheteurs à des prix raisonnables. Mais, à Sidi Ifni, il n’y a pas de
criée. Le poisson est transvasé directement des bateaux dans les
camions. Les pêcheurs ne reçoivent pas d’aide non plus du gouvernement
marocain. Par expérience, ils savent que Rabat, la capitale, les
considère comme des citoyens de second rang et qu’elle contrecarre le
développement de la région. Le gouvernement ne fait rien pour moderniser
le port de Sidi Ifni. Devant l’embouchure du port, il y a un banc de
sable. Ce qui fait que, chaque fois que les pêcheurs sortent ou
rentrent, ils risquent leur vie. Mais il n’existe aucun plan de dragage.
Et tant que les pêcheurs de Sidi Ifni attraperont des sardines, le
poisson sera systématiquement emporté vers les conserveries des villes
du nord du Maroc. Dans le temps, Sidi Ifni était dirigé à partir de
l’Espagne, aujourd’hui à partir des villes du centre du Maroc. Le
colonialisme espagnol a fait place au colonialisme intérieur. Les
régions pauvres du Maroc restent à la traîne, complètement démunies.
La répression
Durant la révolte de Sidi Ifni, la fameuse élite marocaine a fait
savoir clairement qu’elle entendait bien maintenir la situation telle
quelle. Quand le blocage du port a commencé à traîner en longueur, les
acheteurs ont calculé combien cette plaisanterie allait leur coûter. Ils
ont fait intervenir leurs relations. Qui ont décidé d’infliger une
bonne leçon à Sidi Ifni.
Le 7 juin, une semaine après le début du blocus, l’armée et la police
antiémeutes débarquent en nombre. Elles viennent libérer les camions
frigorifiques. Quatre mille hommes – c’est le chiffre officiel –
entourent la ville. Des unités descendent des flancs de montagne
derrière Ifni et, de la mer, des fusiliers marins débarquent. Une fois
qu’ils arrivent en ville, ils se déchaînent. De force, ils sortent les
gens de leurs maisons. Dans la caserne de la police, les personnes
arrêtées, hommes et femmes, se font humilier. Ils doivent baisser le
pantalon et s’asseoir sur des goulots de bouteilles de Coke. C’est le
Samedi noir. La réalité. En même temps débute la traque aux dirigeants
de la révolte.
L’un des dirigeants qu’on m’a signalés me fait savoir qu’il voudrait me
rencontrer. Nous parlons sans être vus sur le toit d’une maison, à la
belle étoile. L’homme est membre du « secrétariat », un groupe de
syndicalistes et de militants de gauche fondé en 2005 lors de
précédentes protestations en faveur de l’emploi. Le « secrétariat » a
continué de se réunir dans la clandestinité. Il a rédigé un cahier de
revendications. Demandant entre autres que le port et l’hôpital de Sidi
Ifni soient modernisés, que la route côtière vers Tan-Tan soit élargie
afin de faciliter un trafic routier plus abondant, que l’on sorte Ifni
de son isolement et, par-dessus tout, que l’on crée des emplois pour les
jeunes. Mais le gouvernement de Rabat et l’administration provinciale
ne les écoutent pas. Au contraire, ils traficotent autour de l’avenir de
Sidi Ifini. L’homme du « secrétariat » sait que la municipalité avait
prévu des terrains pour des conserveries. Mais quelques politiciens et
hommes d’affaires ont vendu ces terrains en sous-main à des amis
politiques, « pour 1,5 dirham le mètre carré », une broutille.
L’homme du « secrétariat » me raconte le Samedi noir. Ses yeux se
mouillent pendant qu’il me parle. Mais les Ifnois ne se sont pas laissé
faire. Le lendemain de l’attaque de l’armée, ils sont descendus à
nouveau dans la rue, pour protester contre la répression. La chaîne de
télévision Al Jazeera a défié la censure et a transmis des images de la répression. Selon Al Jazeera,
l’armée avait même abattu des personnes. Le gouvernement a obligé
l’émetteur à cesser ses émissions. Mais la nouvelle de la révolte
s’était désormais répandue très rapidement. Les Ifnois avaient téléphoné
à leurs parents au Maroc et à l’étranger. Des migrants de Sidi Ifni
s’étaient également mis en mouvement, à Rabat, à l’étranger, et même à
Bruxelles. Les premiers messages de solidarité étaient arrivés. Une
semaine après le Samedi noir, un cortège défilait à nouveau dans les
rues de Sidi Ifni mais, cette fois, avec des délégations de Seffro,
Safi, Laâyoun, Ouarzazate, Guelimim : 9.000 personnes au total.
Combien d’endroits n’y a-t-il pas qui sont pareils à Sidi Ifni ? Les
gens d’ici sont entrés en résistance afin de profiter un peu plus
eux-mêmes des matières premières locales. Ils veulent mettre le poisson
en valeur à leur propre avantage et récupérer au moins une partie de ce
qu’il rapporte. Mais l’économie et la politique ne fonctionnent pas de
cette façon. Si le peuple ne frappe pas sur la table, il n’aura pas
grand-chose à dire.
La bande transporteuse
Le Maroc est pauvre, comparé au noyau riche de l’Europe
occidentale. Mais, en réalité, le pays n’est pas démuni. Il possède un
long littoral et de riches zones de pêche. Il a également des minerais,
dans son sous-sol. Les mines sont éloignées du monde habité. Mais, avec
leurs bandes transporteuses, elles arrivent à la mer. Quand on traverse
le Maroc du nord au sud, on se croirait sur la route des monuments de
l’industrie d’exportation. Partout, on a construit des installations
onéreuses qui n’ont qu’une seule fonction : exporter les richesses
locales, en exporter le plus possible et sans en faire quoi que ce soit
de tangible sur place.
A Sidi Ifni, sous l’administration coloniale espagnole, on a installé
un téléphérique afin de pouvoir transborder le poisson destiné à
l’exportation. Le joyau suivant se situe à Port Laayoun, à une grosse
journée de route vers le sud depuis Sidi Ifni. C’est une bande
transporteuse de près de cent kilomètres de long. Cette installation
sert uniquement à acheminer vers un port le phosphate brut en provenance
d’une mine de l’intérieur du pays. Au port, la marchandise est
transbordée et expédiée en Europe ou à destination de l’industrie
chimique américaine, dans le golfe du Mexique. L’exportation prime, la
transformation sur place passe bien après, alors que le phosphate est
nécessaire au pays même et qu’une industrie de transformation sur place
pourrait procurer des emplois et des revenus.
Le phosphate est littéralement d’une importance vitale. De la roche de
phosphate, on extrait du phosphore, dont on fait des engrais chimiques
et de la nourriture pour bétail. Le phosphore contribue à faire pousser
les plantes plus rapidement et consolide les os et les muscles des
animaux. On en ajoute aussi aux boissons rafraîchissantes et aux
aliments que les gens consomment. Le phosphate est une matière première
extrêmement importante. Il fait l’objet d’une forte demande. Mais on a
calculé que les réserves mondiales seront épuisées d’ici 75 à 100 ans,
si la demande continue à croître chaque année d’environ. [i] Le Maroc et
son voisin du sud, le Sahara occidental, disposent ensemble d’au moins
deux tiers de tout le phosphate brut de la planète.[ii]
Le Maroc occupe le Sahara occidental depuis des décennies et administre
le pays comme une province du Grand Maroc. La frontière entre le Maroc
et le Sahara occidental a été effacée, jusque sur les cartes terrestres
marocaines. Le Sahara occidental lui aussi était une colonie espagnole,
dans le temps. Aujourd’hui, le pays est incorporé à l’économie
marocaine. Parmi les Sahraouis, les habitants d’origine, beaucoup se
sont réfugiés dans des camps en Algérie. Ceux qui sont restés n’osent
pas parler ouvertement. La police marocaine fait le guet partout. Près
du port de Dakhla, nous nous entretenons sans être vus avec un Sahraoui.
Nous n’existons plus, dit-il, tout devient marocain. Les Sahraouis qui
travaillaient à Boukraa, dans la mine de phosphate, ont été remplacés en
grande partie par des colons marocains. Pour attirer ces colons, le
Maroc maintient le carburant à un prix ridiculement bas et on a
construit des villages qui ne manquent pas d’attrait. Mais les villages
se trouvent en plein désert de pierrailles et restent vides.
Le nom de la ville de Laayoun a été modifié en El Aâyoun par les
autorités marocaines. Ici, des garnisons ont toujours été casernées pour
veiller sur l’arrière-pays. Si on s’approche de Laayoun en venant du
nord, on passe devant la caserne de la légion étrangère espagnole. Mais
les légionnaires espagnols ont été remplacés par des militaires
marocains. Il en fourmille partout, dans les rues de Laayoun.
Les installations portuaires de Port Laayoun et la fameuse bande
transporteuse se situent à cinq kilomètres de la ville même. Au port, le
paysage change de couleur. C’est un port minéralier et partout, aux
alentours, tout est couvert d’une poussière blanche. La poussière
provient de la bande transporteuse qui enjambe l’autoroute. On dit que
c’est la plus longue bande transporteuse du monde. Cet honneur date des
années 1970, lorsque cette installation a été réalisée par la firme
allemande Krupp. A l’époque, il s’agissait encore vraiment d’une
première mondiale. La bande transporteuse achemine le phosphate brut.
Les blocs proviennent en droite ligne de la mine à ciel ouvert de
Boukraa. Cette dernière se situe au beau milieu du désert de Saguia
el-Hamra, à exactement 97 kilomètres d’ici. C’est l’une des mines de
phosphate les plus riches au monde. Pour extraire le minerai du sol, il
ne faut même pas creuser très profondément. Sur les photos satellites,
la mine de Boukraa ressemble à un long fossile nervuré. Le phosphate
brut extrait des puits est chargé sur la bande transporteuse. Dans un
bruit fracassant, celle-ci fonce en ligne droite, sans la moindre
courbe, vers le port de Laayoun. Au port, le minerai est lavé et séché.
Puis emmené par bateau aux quatre points cardinaux.
La colonie du phosphate
Les veines de minerai de Boukraa ont été découvertes dans les
années 1950, quand le Sahara occidental était encore une colonie
espagnole. Dans les années 1970, en Espagne, la dictature du général
Franco s’écroulait, mais le Sahara espagnol n’en est pas devenu
indépendant pour autant. Le Maroc et la Mauritanie, ses voisins du nord
et du sud, se sont d’abord partagé le pays. Ensuite, le Maroc a chassé
également les troupes mauritaniennes faisant main basse sur tout le
pays. Le Maroc n’entendait le céder à aucun prix. Car, en 1974, en
raison des zones de pêche au large des côtes et des réserves de
phosphate du sous-sol, la Banque mondiale avait décrit le Sahara
occidental comme le territoire le plus riche de l’Afrique du Nord-Ouest
(le Maghreb). L’ancien et le nouveau colonisateur, l’Espagne et la
Maroc, signaient d’ailleurs un accord à ce propos. L’Espagne restait
copropriétaire des mines de phosphate du Sahara occidental. Ce fut le
cas jusqu’en 2002, lorsque Boukraa devint entièrement propriété
marocaine.
C’est une absurdité, de voir cette colonie demeurer si aride, à
l’instar de régions entières du Maroc. Avec leur phosphate, le Sahara
occidental et le Maroc pourraient fertiliser leurs terres. Mais ce n’est
nullement une priorité pour les entreprises qui détiennent la chaîne du
phosphate, depuis l’extraction jusqu’au produit fini. L’une de ces
entreprises est Prayon, toujours en partie dans des mains belges.
Jusqu’au début des années 1990, Prayon transformait le phosphate du
Maroc en Belgique. On en faisait de l’acide phosphorique. En Belgique,
d’autres entreprises, comme UCB, BASF et Rhône-Poulenc s’en chargeaient
également. Ce procédé avait un grand inconvénient : il laissait derrière
lui des masses énormes de déchets de plâtre. Ceux-ci contenaient des
métaux lourds et étaient en outre légèrement radioactifs. On les
larguait dans des décharges, devenues tristement célèbres entre-temps,
entre autres à Rumst et à Zelzate, ainsi que dans l’Escaut et dans
d’autres cours d’eau.[iii] Des années durant, presque tout fut permis,
pour soutenir la « position concurrentielle » de l’industrie.
Mais le mouvement environnemental allait harceler cette industrie. En
1992, Prayon ne recevait plus de permis de décharge pour le site de
Rumst. Selon des informations de l’époque, Prayon avait alors trois
copropriétaires : Gechem (de l’écurie de la Société Générale), le
holding public wallon SRIW et une entreprise publique marocaine,
l’Office chérifien des phosphates (OCP).[iv] Prayon allait alors
installer la production d’acide phosphorique de base au Maroc même. Mais
pouvait-on encore faire là-bas ce qui était désormais interdit ici ?
A-t-on mis en service là-bas, en même temps, une technologie permettant
de produire (plus) proprement ? Ce sont des questions que j’espère
encore approfondir. Cependant, le Maroc a commencé alors à bâtir sa
propre industrie autour de l’exploitation du phosphate brut. Peu après,
Gechem s’est retiré de Prayon et l’entreprise, avec une usine à Engis,
près de Liège, est devenue la copropriété, à cinquante cinquante, de la
Région wallonne et de l’OCP.
Il importe de savoir que ce ne sont pas des firmes étrangères qui
exploitent les mines de phosphate au Maroc. L’Etat marocain a accordé le
monopole de l’exploitation à l’Office chérifien des phosphates. Dans
ses brochures, l’OCP explique en détail comment il entend contribuer à
l’agriculture au Maroc.[v] Mais, dans la pratique, on n’en voit pas
grand-chose. Car, encore une fois, l’économie marocaine est adaptée au
marché mondial, et non aux besoins intérieurs.
N.B. L’auteur examine ensuite “le dédale de la monarchie”, les
familles riches qui contrôlent le phosphate, et les difficultés
affrontées sur le marché mondial
[i] Cordell, D. e.a., « The story of phosphorus : Global food security and food for thought », dans Global Environmental Change,
19 (2), pp. 292-305, 2009, cité dans : Fischer-Kowalski, Marina,
« Socio-ecological transitions : definition dynamics and related global
scenarios »,Working Document Neujobs, avril 2012.
[ii] Les réserves de phosphate
du Maroc et du Sahara occidental sont de 50 milliards de tonnes pour des
réserves mondiales totales de 65 milliards de tonnes. « Phosphate rock », dans U.S. Geological Survey, janvier 2011, pp. 118-119.
[iii] Paridaens, J., Vanmarcke, H., Inventarisatie
en karakterisatie van verhoogde concentraties aan natuurlijke
radionucliden van industriële oorsprong in Vlaanderen (Inventaire et
caractéristiques des concentrations accrues de radionucléides naturels
d’origine industrielle en Flandre),
Departement Stralingsbeschermingsonderzoek Studiecentrum voor
Kernenergie (SCK), étude menée pour le compte de la Société
environnementale flamande, MIRA, MIRA/2001/01, juin 2001, 46 p.
[iv] Willems, R., « Prayon
Rupel. Bedenkingen bij een (fosfor)zuur dossier » (Prayon Rupel.
Réflexions sur un dossier acide (phosphorique) », dans Markant, 19 juin 1992, pp. 8-9.
[v] Voir par exemple le Rapport Annuel 2009, Groupe OCP, pp. 41-48.