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samedi 19 juillet 2014

Jacob Cohen : « Les Israéliens doivent constamment vivre en état de guerre »

Palestine occupée

Interview de Jacob Cohen par Mohsen Abdelmoumen

« Les Israéliens doivent constamment vivre en état de guerre »


8/7/2014



Mohsen Abdelmoumen : Que pensez-vous des événements actuels à Gaza ?

Jacob Cohen : Les évènements actuels à Gaza sont la continuation de la politique constante d’Israël de maintenir le territoire dans un état d’instabilité, d’insécurité, en l’empêchant de construire la moindre infrastructure, économique, agricole, hospitalière, culturelle. Tout est fait pour étrangler le territoire, mais pas au point de le laisser s’effondrer car ce serait un désastre humanitaire que la Communautaire internationale ne pourrait pas hypocritement supporter. Donc à chaque fois qu’il y a une accalmie, les Israéliens s’arrangent pour provoquer un ou deux tirs de roquette généralement inoffensifs pour relancer la répression. Rappelons que les Gazaouis n’ont même pas le droit d’aller pêcher au-delà de 4 ou 5 kilomètres des côtes, les Israéliens poussant le cynisme jusqu’à les empêcher de profiter des ressources naturelles de la mer. De même pour l’électricité, disponible de façon épisodique. Et la destruction du stade. Etc.

Dans votre livre « Le printemps des Sayanim », vous dites que tout Juif est susceptible d’être un agent du Mossad. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Pour être plus précis, tout juif sioniste, ou tout juif qui adhère à l’une de ces grandes organisations judéo-sionistes, notamment le Bnai Brit, c’est-à-dire la franc-maçonnerie juive mondiale, qui compte quand même 500 000 membres à travers le monde et d’un niveau social, économique, politique, très élevé. C’est quasiment la crème de la société. Pratiquement tous ces gens pourraient devenir des Sayanim si le Mossad le leur demandait. C’est ainsi que le Mossad peut disposer d’agents et d’informateurs dévoués dans tous les secteurs des sociétés dans lesquelles vivent et travaillent ces juifs. Pour vous donner une idée de leur importance. Victor Ostrovsky, un ex-agent du Mossad, estimait que dans la seule ville de Londres, dans les années 80, il y avait 3000 Sayanim. Au Maroc, dans les années 50 et 60, des milliers de juifs ont travaillé pour le Mossad sans toujours en être pleinement conscients.

Comment analysez-vous la politique guerrière d’Israël ?

Pour des raisons historiques et idéologiques, Israël s’est installé dans une région hostile. Et pour créer une Etat à majorité juive, les sionistes ont procédé à un nettoyage ethnique sans précédent. Puis Israël s’est allié avec les anciennes puissances coloniales pour empêcher les nations arabes nouvellement indépendantes de se développer librement. Voir la campagne militaire de Suez en 1956 menée contre l’Egypte de Gamal Abdel Nasser par la France, la Grande-Bretagne et Israël. Par ailleurs, Israël tente d’éradiquer le nationalisme palestinien et en même temps de récupérer ce qu’il considère comme ses frontières naturelles, c’est-à-dire les 2 rives du Jourdain. Enfin, la politique guerrière tend à consolider le front intérieur, à empêcher les conflits ethniques et religieux à l’intérieur d’Israël qui sont très graves, et à renforcer le nationalisme. Les Israéliens doivent constamment vivre en état de guerre. Le patriotisme et l’héroïsme nourrissent les gamins israéliens dès la crèche.

Votre position antisioniste a-t-elle donné lieu à certaines pressions ou à des menaces à votre encontre ?

J’ai subi deux agressions en 2012 par les membres de la Ligue de défense juive. Agressions classées sans suite par la justice française. Des menaces, ou des insultes, j’en reçois régulièrement, mais je n’y fais pas attention. Le plus grave, à mon avis, c’est la censure du silence développée par le système médiatique et culturel, et c’est là où on voit l’influence des Sayanim. Tout est fait pour que mon nom ni mes livres ni même le nom de Sayanim viennent à la connaissance du public. Même des organisations de gauche ou des associations pro palestiniennes m’évitent pour ne pas qu’on les accuse de dérive « antisémite ». Car l’organisation des Sayanim aurait des allures de « complot juif mondial ».

A votre avis, quelle est la raison du silence occidental face aux agissements criminels d’Israël ?

Il y a d’abord l’histoire de la Shoah qui est exploitée sans relâche par Israël et les lobbies judéo-sionistes. On peut dire ensuite qu’Israël s’est révélé être un chien de garde extraordinaire pour mettre au pas les régimes arabes au bénéfice de l’Occident. Tous les rêves d’unité et de développement de la Nation arabe, lancés après les indépendances, ont été brisés par l’impérialisme sioniste. Qu’on pense au destin tragique de l’Egypte, le phare de la Nation arabe, réduite aujourd’hui au rôle de supplétif au service du sionisme. Israël est devenu aussi une puissance militaire incontournable. La technologie des drones par exemple, l’arme de demain, est détenue par Israël et l’Amérique. Il y a enfin une autre raison : Une espèce de proximité « civilisationnelle » entre Israël et l’Occident. Israël est vu comme un bout d’Europe en terre arabe. Certains politiciens occidentaux vont même jusqu’à considérer Israël comme le poste avancé, ou l’avant-garde, pour la défense du monde occidental.

Votre engagement antisioniste se poursuit avec la publication de votre dernier ouvrage. Pourriez-vous nous en parler ?

Mon tout nouveau roman, qui est sorti il y a à peine quelques jours, chez KontreKulture, et qui s’intitule : « Le Commando de Hébron », participe à sa manière à mon engagement antisioniste. Partant d’une histoire d’amour a priori banale entre une étudiante juive et un jeune journaliste beur à Paris. Sauf que le milieu ultra sioniste de la fille s’oppose farouchement à une telle liaison. Au besoin par la force. Je fais le parallèle avec ce qui se passe aussi en Israël, où de telles unions « illégitimes » sont combattues souvent par la violence. Cela montre la dérive nationaliste et fasciste de la société israélienne.

Entretien réalisé par Mohsen Abdelmoumen pour Oximity


Jacob Cohen
Jacob Cohen
Jacob Cohen est un écrivain juif marocain né en 1944. Polyglotte et voyageur, militant antisioniste, il a été traducteur et enseignant à la faculté de droit de Casablanca. Il a obtenu une licence en droit à la faculté de Casablanca puis est entré à Science-Po à Paris où il a obtenu son diplôme de Science-Po ainsi qu’un DES en droit public. Il a vécu à Montréal, puis à Berlin. En 1978, il est retourné au Maroc et où il est devenu maître-assistant à la faculté de droit de Casablanca jusqu’à 1987. Il s’est installé ensuite à Paris où il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié sept livres, dont « Le printemps des Sayanim ».



mardi 16 avril 2013

Autocensure : la maladie infantile de la démocratie marocaine

Par Jacob Cohen, demainonline, 15/4/2013


Jacob Cohen
Opinion. L’autocensure consiste à « décourager » par une menace potentielle les opposants ou ceux qui s’engageraient dans des politiques, culturelles par exemple, qui contrarieraient le pouvoir. Pas besoin de répression : Les gens respectent spontanément la règle. C’est ce qui se passait sous le règne précédent. En plus de la répression policière proprement dite.
Je croyais qu’on aurait fait des progrès depuis. Il est vrai que la façade présente mieux. Les apparences sont sauves. Ou alors l’autocensure est suffisamment ancrée dans les esprits et les comportements, qu’elle en devient aussi normale qu’une formule de politesse.
Venant au Maroc pour une conférence à El Jadida, pour le roman : « Le destin des Sœurs Bennani-Smirès », j’avais contacté quelques institutions pour animer des débats avec les amis de Casablanca. La réponse avait été tout de suite enthousiaste, au point de me faire regretter de ne rester qu’une semaine. Enfin un écrivain qui allait nous expliquer ses engagements politiques (exposés sur les réseaux sociaux) et une vision non-conformiste de l’histoire des relations judéo-musulmanes (dont les lecteurs du roman « du danger de monter sur la terrasse » en avaient eu un aperçu) !
Au départ, je souhaitais aussi mettre l’accent sur mon livre : « Le Printemps des Sayanim ». Définition : Les Sayanim – informateurs en hébreu – sont des juifs de la diaspora qui, « par patriotisme », acceptent de collaborer ponctuellement avec le Mossad, ou autres institutions sionistes, leur apportant l’aide nécessaire dans le domaine de leur compétence. Sujet sensible, même et surtout au Maroc. Un sujet qui a passionné des centaines d’amis marocains sur les réseaux sociaux.
Mais ces institutions culturelles ont très vite réalisé leur erreur. Soit elles avaient entendu parler de mes écrits et trouvaient des prétextes dilatoires. Soit elles rappelaient quelques heures plus tard, après des recherches sur internet, et annulaient la conférence.
Le pire, je l’ai vécu avec M. Baker Saddiki, responsable de l’espace Saddiki, Boulevard Ghandi à Casablanca. Son 1er mail du 21 décembre 2011 était absolument enthousiaste. Grande soirée en perspective, avec médias et large communication. Echange de mails et de documents divers. Date fixée pour la conférence : le 26 janvier 2012. Et puis le 13 janvier, 2 jours avant la campagne de promotion dans la presse, changement brutal. Annulation pour cause de « travaux urgents » et durables. Quelques personnes qui connaissent bien les lieux m’ont affirmé que le 26 janvier, à l’heure où je donnais ma conférence à l’USM de Casablanca, il n’y avait pas de travaux particuliers sur le site de la fondation Saddiki. Tant de pusillanimité et de bêtise !
Mais je comprends leur panique. Je ne suis pas du genre à reprendre les « vérités » assénées par l’establishment sur l’harmonie et la coexistence parfaites entre juifs et musulmans. Les juifs marocains ont toujours été des sujets mineurs, au sens « arendtien » du terme. Le juif marocain n’a pas à ouvrir sa gueule. Mais je ne suis pas un « juif de cour », expression empruntée à Abraham Serfaty qui écrivait :
« Pourquoi suis-je le seul exilé dont on refuse le retour chez lui, fût-ce dans les geôles du roi ? Le Maghzen ne peut et ne pouvait tolérer que nous ayons une voix citoyenne. Le Maghzen ne date pas De Hassan II. Le premier Mellah à Fès a été fondé par les Mérinides en 1438. Ce fut la tutelle des juifs qui devaient rester inaudibles, sauf les juifs de cour dont il se servait. Un juif opposant, c’est impensable. »
Ou comme M. Serge Berdugo qui se répand urbi et orbi sur cette image idyllique. Car enfin, « les faits sont têtus » disait Lénine, pourquoi 99,5% des juifs marocains sont partis et continuent à partir ? Pourquoi tous les bacheliers juifs, depuis 40 ans, vont étudier à l’étranger et ne reviennent plus ?
Et voilà par exemple une autre vérité qu’on n’aime pas entendre. Abraham Serfaty : « Je dis que la campagne menée dans les journaux de l’Istiqlal en 1961 et qui fut rééditée en 1967 était du racisme. Elle alimentait fortement les desseins de la bourgeoisie juive et du sionisme. »
La population juive au Maroc, qui se réduit comme peau de chagrin chaque année, sert plutôt de vitrine pour l’extérieur, de faire-valoir pour une coexistence artificielle. Voilà ce que disait Simon Lévy dans une interview en 2011 :
Vous avez évoqué tantôt une sorte de marginalisation à l’égard des juifs marocains…
« Il s’agit en effet d’une décision politique. Un historien a remarqué en 2000 qu’il n’y avait aucune mention de toute une partie des Marocains (l’héritage juif) dans les manuels scolaires des enfants pendant 33 ans. Dans ce cas, comment voulez-vous que cette génération s’identifie ou reconnaisse une composante importante de son histoire et de son identité? Malheureusement, tout ce que cette génération sait des juifs aujourd’hui se rapporte uniquement au conflit israélo-palestinien. Néanmoins, il existe encore une génération plus âgée qui garde toujours en mémoire cet héritage de la société marocaine, surtout dans certaines campagnes où des gens se souviennent encore de leurs voisins juifs, de leurs noms, de leur mode de vie, etc. »
Mais ce sont des questions qu’il vaut mieux ne pas soulever publiquement. Gardons notre belle image d’Epinal.
Il y a une autre raison à la répugnance des responsables bien-pensants à me voir prendre la parole dans mon pays. Je suis engagé politiquement. À gauche. Mon blog et mes 2 pages Facebook en font foi. Je milite pour une Palestine unie et démocratique. Je ne défends pas – et je critique durement – la politique de « dialogue » avec un état qui continue, impunément, agressivement, cyniquement, à coloniser et à détruire les structures sociales, économiques et culturelles de la société palestinienne. Cette politique de « dialogue », bien servie par un autre « juif de cour », le sayan André Azoulay, n’a eu pour résultat jusqu’à présent qu’à légitimer la mainmise sioniste sur toute la Palestine. Que des dirigeants sionistes, comme la « bouchère de Gaza », arrivent au Maroc, à Tanger, comme en terrain conquis, et reçus avec les honneurs, je trouve cela indigne d’un pays arabe et musulman.
Les responsables culturels qui ont retourné leur veste, ne sont pas allés chercher leurs instructions au Palais ou au ministère de l’Intérieur. Pas la peine. Ils ont intégré la pensée unique et ne veulent surtout pas prendre le risque de déplaire. On ne sait jamais de quoi l’avenir sera fait. De bons soldats qui ont assimilé l’autocensure.
Malheureusement, cette attitude, qui ne recouvre pas seulement les questions qui me touchent personnellement, mais des sujets bien plus graves pour la démocratisation de la société, constitue un frein aux débats et à l’expression libre des opinions.
Mohamed Arkoun avait dit un jour, dans une conférence tenue à Casablanca dans les années 80 : « Les sociétés arabes ne connaîtront une révolution authentique, que lorsque la parole sera réellement libérée, dans tous les domaines, sans exception. »

Jacob Cohen est écrivain marocain. Son dernier livre s’intitule « Les Sayanim ».
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