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vendredi 26 juillet 2013

Tunisie : manifestations et accusations après l'assassinat de l'opposant Mohamed Brahmi

par Le Monde.fr avec AFP et Reuters |



Capture d'écran de Mohamed Brahmi lors d'une interview avec Radio CAP FM en Tunisie.

Mohamed Brahmi, député de gauche et opposant, a été assassiné par balles, jeudi 25 juillet, devant son domicile dans le secteur d'Ariana à Tunis. D'après des témoins, M. Brahmi a été tué par deux hommes à moto devant chez lui alors qu'il descendait de sa voiture.

La chaîne de télévision Watanya a précisé qu'il avait reçu onze balles, tirées à bout portant. Des voisins évoquent plutôt 5 coups de feu. "Son corps a été criblé de balles devant son épouse et ses enfants", a déclaré, en pleurs, Mohsen Nabti, membre du bureau politique du Mouvement populaire, petit parti de gauche dont Brahmi était le fondateur.
Après l'annonce de sa mort, un cortège d'environ 500 personnes s'est spontanément constitué devant le siège de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) avant de rejoindre l'avenue Habib-Bourguiba, où se trouve le ministère de l'intérieur. Parmi eux, la veuve de Chokri Belaïd, autre opposant de gauche tué par balle en début d'année. Devant le ministère, la foule a scandé "Ministère de l'intérieur, ministère terroriste", selon le site d'information Nawaat.
Le correspondant de France 24, David Thomson, rapporte que de nombreuses personnes se sont également réunies devant l'hôpital où a été conduit le corps de Brahmi.
Selon Nawaat plusieurs personnalités étaient notamment présentes : Mohamed Jmour, du parti Watad, Mehdhi Ben Gharbia, de la coalition démocratique, le député Brahim Kassas, l'avocate Leila Ben Debba, l'avocate Saida Garrach et la syndicaliste Thouraya Krichen.
Le corps de l'homme politique a été sorti de l'hôpital, juché sur les épaules de manifestants et suivi par un long cortège jusqu'à la cité El-Ghazala, le quartier de la banlieue nord de Tunis où vivait M. Brahmi, au 10 rue de la réconciliation, selon Nawaat.

COLÈRE CONTRE LE PARTI ENNAHDA
Dans le même temps, les partis démocratiques se sont réunis à 17 heures au siège du Front populaire, qui a appelé à la désobéissance civile, à la chute du gouvernement, à la dissolution de l'Assemblée constituante, à la création d'un gouvernement de salut public et à la grève générale le jour de l'enterrement de M. Brahmi. L'UGTT a appelé à la grève générale pour la journée de vendredi 26 juillet.
Des manifestations ont également éclaté à Sidi Bouzid, ville natale de Brahmi, où des centaines de personnes ont laissé éclaté leur colère, avant de mettre le feu au siège local du parti islamiste Ennahda, selon un habitant cité par Reuters.
La famille de Mohamed Brahmi a accusé Ennahda d'être responsable du meurtre. "Notre famille avait le sentiment que Mohamed allait connaître le même sort que Chokri Belaïd", a déclaré en pleurs Chhiba Brahmi, la sœur du défunt.


L'avocate tunisienne Leila Ben Debba crie sa colère devant un hôpital de Tunis après l'annonce de la mort de Mohamed Brahmi, tué de onze balles devant son domicile, jeudi 25 juillet.
 
CHOKRI BELAÏD, ÉGALEMENT TUÉ DEVANT CHEZ LUI
Sous la dictature, Mohamed Brahmi militait dans le Mouvement des étudiants arabes progressistes et unionistes. En 2005, il crée, dans la clandestinité, le Mouvement unioniste nassériste. C'est après la chute du président Ben Ali qu'il crée le Mouvement du peuple, dont il a été écarté le 7 juillet en raison de son adhésion au Front populaire. Le député avait récemment créé le Mouvement populaire (Attayar Echaab), dont il était le coordinateur général.
Elu à l'Assemblée nationale constituante (ANC), Mohamed Brahmi, âgé de 58 ans, n'avait pas ménagé ses critiques envers le parti islamiste Ennahda au pouvoir. Le président de l'ANC, Mustapha Ben Djaafar, a déclaré que vendredi serait "un jour de deuil national".
L'assassinat de Mohamed Brahmi est le deuxième du genre en Tunisie depuis la chute de Ben Ali. En février,  Chokri Belaïd, critique virulent du parti islamiste Ennahda, avait également été tué par balle devant son domicile. Cet assassinat avait alors choqué et provoqué une profonde crise politique dans le pays, qui avait mené à la démission, à la fin de février, du gouvernement du premier ministre Hamadi Jebali.

LES ISLAMISTES DÉNONCENT "UN MEURTRE CONTRE L'ETAT TUNISIEN"
Le président de la République tunisienne a condamné cet assassinat, appelant les Tunisiens à "ne pas tomber dans le piège de la violence". Il souligne le fait que ce "crime [a été] réalisé le jour de l'anniversaire de la République", cinquante-six ans après la proclamation de la République tunisienne, le 25 juillet 1957.
François Hollande a condamné cet assassinat dans un communiqué "avec la plus grande fermeté", demandant que "la lumière soit faite au plus vite sur ce meurtre". Rached Ghannouchi, leader d'Ennahda appelé à la démission par les manifestants, a demandé publiquement "la mise en place d'une coalition nationale contre la violence".
"C'est un meurtre contre l'Etat tunisien et la démocratie. On cherche à travers ça à mettre la Tunisie dans l'instabilité et pousser les Tunisiens à s'accuser les uns et les autres. La révolution tunisienne était pacifique, on cherche à la rendre sanguinaire alors que nous sommes en train de finir la Constitution et de mettre en place les institutions qui vont mener le pays vers des élections libres."
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Déclaration du Conseil d'administration d'Attac-France

Mohamed Brahmi, militant Tunisien, élu député à l'Assemblée Constituante et membre dirigeant du Front Populaire a été assassiné ce jour.

Cet acte lâche, 5 mois après le meurtre d'un autre dirigeant du Front Populaire, Chokri Belaïd, s'attaque directement à celles et ceux qui oeuvrent pour la défense des libertés et des droits fondamentaux des Tunisien.ne.s, et ne peut avoir qu'un seul objectif : remettre en cause le processus de transition politique, en faisant le pari d'un durcissement du régime.

Attac France affirme son soutien à l'ensemble des forces démocratiques tunisiennes, qui luttent pour que la démocratie l'emporte contre la violence politique et les tentations autoritaires. 

Attac, le 25 juillet 2013

vendredi 13 janvier 2012

Les deux pôles de l’opposition syrienne défilent à Tunis كتلتي المعارضة في سوريا يزوران تونس

 بعد الزيارة التي قام بها اعضاء من المجلس الوطني السوري برئاسة برهان غليون والذي عقد مؤتمره الاول في تونس الذي انطلق يوم 17 ديسمبر الماضي بجهة قمرت بالضاحية الشمالية لتونس العاصمة ودام ثلاثة أيام, هذا المؤتمر الذي حضره الرئيس المؤقت المنصف المرزوقي والذي اثر انتهائه رفع برهان غليون حذائه في وجه بعض المحتجين التونسيين الذين تواجدوا على عين المكان للتعبير عن رفضهم للتوجه الذي اتخذه المجلس نحو تدويل الثورة السورية الذي يهدف الى التعجيل بتدخل عسكري دولي تحت غطاء حماية المدنيين. اقرأ المزيد و إستمعوا إلى حوارات  هيثم مناع و محمد حجازي
En décembre dernier, le Conseil national syrien présidé par Bourhan Ghalioun, a tenu son premier congrès à Gammarth, une banlieue balnéaire chic du nord de Tunis, dont les travaux ont été ouverts par Moncef Marzouki, président provisoire de la République tunisienne. Le congrès a été clôturé par une scène spectaculaire : Bourhan Ghalioun sur le balcon de sa chambre d’hôtel et brandissant ses chaussures en direction des manifestants tunisiens rassemblés pour exprimer leur désaccord avec le choix du Conseil national d’internationaliser la révolution syrienne dans le but d’accélérer une intervention militaire internationale au nom du sauvetage des civils. Lire la suite  

jeudi 17 février 2011

De paysage à territoire : Trois jours dans le Sud de la Tunisie (Gafsa, Moularès, Redeyef, Kasserine)

 par Alma Allende,  8/2/2011
« La France c'est Paris, le reste n’est que paysage », affirmait avec mépris le centralisme français du XIXe siècle. Nous avons déjà été plusieurs fois dans le centre et le sud de la Tunisie par le passé, mais nous n'avons jamais vu autre chose que des troupeaux et des nuages; des montagnes zébrées et des déserts propres, ainsi que des gens qui, dans les hameaux et les cafés au bord des routes, semblaient accepter passivement d’être transparents et quantité négligeable. 
Notre court et intense voyage - parallèle à cet ébranlement qui traverse le pays en ondes successives depuis plus d'un mois - nous révèle la transformation décisive, mentale et matérielle, d'un paysage en territoire. Ce qui distingue un paysage d'un territoire, c'est que le paysage est objet de contemplation, alors que le territoire est objet de dispute. L'intifada tunisienne, c'est cela avant tout: la résistance de tout un peuple qui refuse de continuer à faire partie du paysage. Le centre et le Sud-ouest de la Tunisie est déjà un territoire vivant, bouillonnant d'êtres humains, dans lequel les luttes revendicatives de ces derniers jours revêtent des intensités et des formats inégaux. Dans certains endroits, c’est une révolution; dans d'autres, de la révolte; et dans d'autres encore, un pur désespoir. La manière dont ces différents niveaux s’articuleront va décider s’il se produira ou non une nouvelle transformation: d'un paysage à un territoire, et d'un territoire à une société libre – ou à une terre brûlée.
1.Gafsa
Nous partons le jeudi matin sous la pluie, un temps de chien, avec la crainte de nous heurter à de nombreux obstacles: policiers, milices embusquées au milieu de la route… Mais alors que nous approchons déjà de Kairouan, à 130 Km de la capitale, voici que le ciel s'éclaircit sans que nous ayons rencontré le moindre contrôle. Le premier est militaire, à la sortie de la ville sainte, au rond-point que nous devons emprunter la déviation vers Gafsa, première étape de notre périple. Quelques mètres plus loin, nous prenons avec nous un jeune à l'apparence paysanne qui fait de l'auto-stop et va dans la même direction que nous. Il a des traits rudes, réguliers, simples. C'est un policier. Cela n'a rien d'étonnant. La Tunisie pullule de policiers, d'ex-policiers, de policiers qui nient l'être, de policiers qui se déguisent en voyous, de policiers caméléons qui passent d'une espèce à l'autre. Notre hôte fait partie de la Garde nationale et on lui a accordé une permission pour rendre visite à sa famille après un mois de service à El Aouina, le quartier général dans la capitale. Nous lui demandons, bien entendu, ce qu'il pense de la « thaoura », la révolution, et il se défend de ce qu'il interprète immédiatement comme une insinuation:
— Nous n'avons rien fait. C'est la police et la Garde présidentielle. La Garde Nationale a protégé le peuple en collaboration avec l'armée. Nous avons arrêté quelque 600 hommes des milices de Sériati, l'ancien chef de la garde de Ben Ali.
Tandis qu'il nous raconte quelques contes et légendes, qui font déjà partie du fonds mythologique commun autour de la famille du dictateur, nous sommes doublés par trois jeeps de la police qui escortent un fourgon blindé. En vérité, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous sentir menacés. Ce sont les premiers que nous croisons et nous n'en verrons pas beaucoup d'autres. Il semble qu'ils transportent les salaires des travailleurs engagés sur les chantiers publics. C'est ce que nous explique notre compagnon avant de descendre au croisement d'Hajeb Al Ayoun.
— Essayez de ne pas circuler la nuit, nous prévient-il gentiment avant de nous dire adieu. Les milices profitent de l'obscurité pour lancer leurs attaques.
Nous entrons dans la zone la plus affectée par les convulsions sociales, le foyer d’où sont parties les révoltes, entre Sidi Bouzid et Kasserine, et à partir de là tous les villages que nous traversons conservent des traces des batailles de ce dernier mois.

À Jelma, il y a deux voitures brûlées sur le bas-côté de la route et sur les murs nous pouvons lire: « Vous ne nous volerez pas la révolution », et « Le sang des martyrs n'est pas à vendre ».
À Bir Haffey nous passons devant le siège local du gouvernorat, également incendié.
À Sidi Ali Ben Aoun, c'est le tribunal et un autre édifice au bord de la route qui ont brûlé.
Dans tout le centre et le Sud-ouest de la Tunisie, selon les dires et comme nous pourrons nous en assurer  nous-mêmes au cours des prochains jours, presque tous les postes de police, les sièges du RCD, les bureaux locaux des gouvernorats, tout a  brûlé sous les coups de la furie ciblée  du peuple.
Mais le ciel est également en feu. Malgré les avertissements, nous ne pouvons nous retenir de stopper la voiture sur le bas-côté de la route. Les révolutions ne soignent pas les grippes, mais elles n'empêchent pas non plus les couchers de soleil. On pourrait même dire que l'on devient plus sensible à cette beauté naturelle du crépuscule, dont la fragilité accentue notre anxiété émerveillée. Au-dessus de la vaste plaine pelée, dans un froid intense, le bleu glacé du ciel, illuminé par un soleil déjà caché derrière le Djebel Touil, a absorbé les nuages jusqu'à ne laisser que quelques grands grumeaux isolés, très sombres, traversés de flammes horizontales d'un feu vif. Cendres et flammes: révolution dans le ciel. Nous sommes abasourdis devant cette constance de la nature, indifférente face à l'histoire, mais nous sommes également surpris par notre nouvelle sensibilité historique face à cette indifférence. Dans un certain sens, ce crépuscule du 3 février 2011 n'est pas un paysage, il fait bel et bien déjà partie du territoire.

Quelques kilomètres avant cette halte, nous avons pris un second auto-stoppeur,  un homme de grande taille, dans la quarantaine, au visage rond, enveloppé dans un burnous marron clair, au regard impénétrable et astucieux. C'est clairement un produit de l'ancien régime. Nous lui demandons ce qu'il pense de la révolution et il tente de nous répondre dans un anglais invraisemblable, à la serpe,  croyant ainsi répondre à nos attentes et en même temps sa distance d’avec  son propre pays. Il nous dit seulement qu'il veut émigrer en Libye, où il y a tout ce qui manque en Tunisie. C'est le profil typique – nous explique ensuite notre ami Boomjida – du trafiquant d'essence, menacé dans ses intérêts par la chute du régime. Comme sur toutes les routes du Sud, nous sommes passés,  sur notre droite et notre gauche devant  les bidons bleus et rouges caractéristiques de ces vendeurs irréguliers qui transportent le carburant depuis la Libye et le vendent illégalement aux automobilistes tunisiens avec la complicité de la police, qui bénéficie indirectement du trafic. Maintenant, notre ami, menacé de ruine, rêve de se rendre dans le pays d'où provient cette essence et dont il s'imagine pour cette raison qu’il y coule des ruisseaux de miel et de lait, comme d’une corne d'abondance.
Gafsa, à 390 km de notre point de départ, est la capitale du gouvernorat du même nom. Avec 90 000 habitants, c'est la neuvième ville du pays et le centre industriel du phosphate, l'une des principales ressources économiques de la Tunisie. À 18h30, heure de notre arrivée, il fait déjà nuit. Les rues, densément occupées par l'armée, sont presque vides. Nous nous arrêtons avec Mehdi et Lofti au Coin bleu, un café situé juste en face du commissariat de police, incendié pendant les révoltes. Mehdi était en troisième année à la faculté de mathématiques quand il a été expulsé pour avoir « copié à un examen », c'est à dire pour son militantisme politique. Lofti est instituteur. Tous deux sont très pessimistes quant à l'espoir d'un changement réel.
— Maintenant, il y a un peu plus de liberté pour s'exprimer, déclare Mehdi. Cela durera dix jours, comme en 1987. C'est vrai, ils nous permettent de parler de révolution, mais pas de faire la révolution. Il n'y a pas de dictateur, mais bien une dictature.
Mehdi nous rappelle qu'il y a toujours des prisonniers politiques et que, sur les 24 nouveaux gouverneurs nommés par le gouvernement, 19 appartiennent au RCD et 9 sont impliqués dans des affaires de corruption. Il nous montre, par ailleurs, le communiqué de fondation de l'Union générale des jeunes de Gafsa, un cache-sexe  du RCD qui, sous une rhétorique « révolutionnaire », appelle au retour à la normalité et à travailler pour le pays. Ils noyautent tout en changeant de couleur.
Nous avons quitté Tunis, la capitale, en plein pullulement de grèves sectorielles: les transports, le personnel aéroportuaire et même les imams des mosquées. Mais Mehdi et Lotfi relativisent leur importance:
- Il y a de petites grèves sectorielles, avec des revendications particulières, mais le peuple semble commencer à accepter le gouvernement. La stratégie de la peur est en train de donner des résultats. Le chantage économique et la menace policière obligent la population à s'incliner devant le nouvel ordre qui, en réalité, dégoûte presque tout le monde.
À ce moment Redha Redhaoui entre dans le café, c'est l'extraordinaire avocat dont nous avons fait la connaissance il y a quelques jours à Tunis. Il semble assommé et fatigué; le visage satiné, les traits tirés, décoiffé, comme s’il venait de sortir du lit. Il a la grippe et il en rajoute immédiatement au  pessimisme de ses compagnons.
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vendredi 4 février 2011

Hélène Flautre : « Je demande la tête du représentant de l'UE en Tunisie »

Par LAURENT DECOTTE, La Voix du Nord, 3/2/2011

Hélène Flautre, députée européenne Verte du Nord.

« Quand Ben Ali est tombé, mes collègues députés européens sont venus me féliciter. J'avais envie de leur dire, j'aurais voulu avoir votre soutien avant. » ...
La députée européenne verte du Nord Hélène Flautre n'est pas tendre avec l'attitude de l'Union européenne pendant l'ère Ben Ali. Une parole qui pèse si l'on considère que de 2004 à 2009, la parlementaire était présidente de la sous-commission des droits de l'homme au Parlement européen. Elle se dit même « Madame Tunisie ».

« J'affirme ça sans me vanter, mais j'y suis allée une quinzaine de fois. J'étais fichée, sans cesse surveillée quand j'y allais. Je me suis liée d'amitié avec Taoufik Ben Brick ou d'autres défenseurs des droits de l'homme. » Elle a même eu droit à un photomontage diffamant dans la presse avec Robert Ménard, l'ancien patron de Reporters sans frontières. Ou d'être injoignable sur son portable à partir de la Tunisie pendant deux ans. « On m'enquiquinait à l'aéroport, mais je n'ai jamais été interdite de territoire. Certainement du fait que j'étais parlementaire.
» Pas sûr qu'elle aurait reçu grand soutien de ses collègues élus. « Quand j'organisais une table ronde, j'arrivais à réunir quelques parlementaires socialistes ou de droite, mais au niveau des groupes rien. Depuis 2005, on n'a jamais réussi à faire passer une résolution. » Et pourtant... « Nous avons depuis 1995 un accord de coopération avec la Tunisie qui impliquait le respect des droits de l'homme. Face à tant de violations, l'UE aurait dû convoquer les autorités et demander des comptes. Et si elles n'avaient pas bougé, elle aurait dû dénoncer ce partenariat. Au lieu de cela, on a négocié avec Ben Ali un statut avancé. »

Rattraper les erreurs
D'accord, mais cela aurait-il eu un poids ? Il n'était question que d'une subvention de plusieurs dizaines de millions d'euros. « Ce n'est pas une question d'argent. Si nous avions pris une telle résolution, ç'aurait été un signe politique extrêmement fort. » Poursuivant : « Il est temps que l'Union européenne se rattrape sur ses erreurs passées. » En premier lieu, « je demande la tête du chef de la délégation de la Commission européenne en Tunisie, Adrianus Koetsenruijter. Il avait fermé ses portes aux défenseurs des droits de l'homme et négociait avec Ben Ali. » Ajoutant : « Je suis allée jeudi et vendredi (la semaine dernière) en Tunisie avec Eva Joly. On nous a clairement dit qu'il fallait changer les personnes. » En outre la toujours membre de l'association parlementaire euro-méditerranée à l'UE commente la proposition de Bruxelles de mettre en place une mission d'observation des prochaines élections. « C'est important, mais pas suffisant. Il faut redéployer l'argent de la coopération sur les libertés.
Soutenir les radios, les journaux, les projets citoyens. Mais aussi réorienter le programme de modernisation de la justice vers un soutien à sa marche vers l'indépendance. » Rappelant : « À l'époque, j'avais émis une réserve sur le fait de soutenir la justice corrompue de Ben Ali, mais je n'avais pas été entendue. » Dure avec l'Union européenne, Hélène Flautre n'est pas non plus tendre avec la France. « L'attitude de la France durant la révolution de Jasmin a été minable. J'ai honte. Dans le cas de Michèle Alliot-Marie, elle est même coupable (cet entretien a été réalisé avant les dernières révélations parues hier dans Le Canard Enchaîné sur la ministre des Affaires étrangères). Elle aurait dû présenter sa démission. C'est fini pour elle. Mais ça doit arranger Sarkozy qui, comme ça, peut garder les affaires étrangères à l'Élysée. » Espérant que de tout cela les leçons soient tirées. « J'espère par exemple qu'avec la Libye, l'Union européenne soit désormais ferme sur les droits de l'homme dans son accord de coopération. » •



lundi 31 janvier 2011

Les révoltes populaires en Tunisie et en Égypte troublent l’Occident

 Par Omar Benderra, Mediapart, 31/1/2011
 Les manifestations populaires en Égypte, contrairement à celles qui ont mis fin à la dictature de Ben Ali, ne suscitent pas la même sympathie dans les grands médias   occidentaux. L’exigence de liberté, de dignité et de justice d’un peuple qui vit depuis trente ans sous état d’urgence serait-elle moins recevable que celle exprimée par les Tunisiens ? Tous les peuples ont également le droit de vivre libres et de ne se soumettre qu’à la seule souveraineté du droit. La réticence occidentale, nettement plus marquée qu’à l’endroit de la révolution tunisienne, s’explique directement par l’importance géopolitique de l’Égypte et son voisinage avec Israël. Un gouvernement démocratique – les dirigeants occidentaux le savent – exprimerait le refus du peuple égyptien de l’alignement de Hosni Moubarak et de son régime sur la politique américaine.
Peu, bien entendu, mettent en avant le tropisme israélien. L’argument le plus fréquemment avancé est que le peuple égyptien serait plus disposé que le tunisien à choisir une voie islamiste, toujours présentée de manière univoque et globalisante sous ses aspects les plus repoussants. En invoquant le terme, les médias convoquent immédiatement le registre de l’émotion : l’« islamisme » est une notion lourde de menaces, une synthèse de fanatisme, de terrorisme et d’antiféminisme pathologique. Cet islamisme fantasmé est pratique – convenient diraient les Anglais –, car il permet de faire l’économie de la réflexion. Les « spécialistes » suggèrent donc – ils n’osent plus vraiment l’affirmer péremptoirement, la leçon tunisienne ayant servi – que la faiblesse numérique de la classe moyenne égyptienne et le taux élevé d’analphabétisme, à la différence de la Tunisie, rend ce pays moins apte à la démocratie. Le fanatisme religieux trouverait dans l’arriération de la société un terreau tout à fait propice à une prise de pouvoir aux conséquences apocalyptiques. S’agissant du Yémen, où se déroulent également des manifestations pour la démocratie, l’appréciation est encore plus négative. Les Yéménites seraient encore plus attardés que les Égyptiens et donc encore moins éligible à la démocratie et aux libertés.

Une vieille rengaine
L’air est connu. En Algérie même, il s’était trouvé des « politologues » pour prétendre, au lendemain du coup d’État militaire du 11 janvier 1992, que la démocratie n’était envisageable qu’à partir d’un certain niveau d’éducation moyen des populations. Venant d’universitaires algériens – avaient-ils lu l’appel du 1er Novembre 1954, texte fondateur de la Révolution algérienne ? –, cette absurde théorie prenait la dimension d’un véritable reniement. Ainsi donc, dans la hiérarchisation des sociétés que cette thèse sous-tend, les Égyptiens se situeraient quelques crans en dessous des Tunisiens. Les revendications du peuple des rives du Nil seraient moins acceptables car, si elles étaient satisfaites, elles déboucheraient inévitablement sur une dictature religieuse obscurantiste et belliqueuse.
Pour « preuve » de cette fatalité évidemment catastrophique, les mêmes spécialistes agitent le spectre de la révolution iranienne de 1979, qui a débouché sur l’ordre des ayatollahs. Les grands médias avaient convoqué, ad nauseam, cet épouvantail pour justifier le putsch des généraux algériens. Et à l’occasion des turbulences égyptiennes, ce bien commode croquemitaine est ressorti des placards de l’information « orientée ». Pourtant ces éléments de propagande – « de langage », selon les spin doctors – ne résistent pas à l’analyse. Il s’agit d’une construction fondée sur des présupposés erronés. Au-delà des « spécificités » chiites et du culturalisme, la théocratie iranienne est avant tout le produit de l’histoire tourmentée de ce pays. Comment comprendre la situation actuelle de l’Iran quand on omet de rappeler l’impact considérable et traumatisant de l’élimination du nationaliste Mossadegh par les services secrets anglo-américains en 1953, de l’épouvantable dictature du Chah et de la guerre déclenchée par Saddam Hussein en 1980 avec le soutien des Occidentaux ?
La diabolisation permanente et systématique de l’Iran est à mettre en perspective avec le traitement médiatique réservé à l’Arabie saoudite – indéfectible allié (pétrolier) de l’Occident. Pourtant, les formes les plus sombres de fanatisme religieux et d’obscurantisme meurtrier trouvent leur origine dans ce pays. Le salafisme djihadiste n’est qu’une déclinaison du wahhabisme saoudien, interprétation sectaire et médiévale de l’Islam. Les organisations terroristes qui se réclament de l’Islam trouvent toutes leur matrice idéologique dans le dogme officiel de ce pays. Ce n’est pas un secret : l’Arabie saoudite a financé à coup de milliards de dollars la propagation dans le monde musulman de cette doctrine régressive. Il est vrai que le djihadisme a été bien utile dans la guerre contre le communisme et la défaite de l’Union soviétique en Afghanistan. On comprend, à l’aune des services rendus et du tropisme israélien qu’il faut taire, pourquoi le sort des Iraniennes intéresse beaucoup de monde en Occident, contrairement aux malheureuses Saoudiennes, qui ne sont même pas autorisées à conduire leur automobile….

Des mouvements populaires enracinés dans l’histoire
On n’est pas obligé de partager les simplifications mensongères et les raccourcis manipulateurs. Les mouvements populaires dans les pays arabo-musulmans s’inscrivent dans le cadre de leurs cultures propres et de leurs histoires spécifiques. Pour exemplaire et éminemment désirable qu’elle puisse paraitre aux yeux de beaucoup, la laïcité française n’est pas une référence pour ces peuples. On peut le déplorer, mais c’est un fait. Au nom de quelle supériorité – de quelle « mission civilisatrice » ? – voudrait-on imposer à ces populations un marqueur politique français ? Pourquoi leur dénierait-on la démocratie, principe universel s’il en est ? Le regard à travers le prisme d’un particularisme local ne permet aucune compréhension des crises du monde arabe.
La myopie et l’absence de sens moral marquent le discours des élites médiatiques françaises à l’endroit des arabo-musulmans. La perte de crédit de la République française dans une aire si proche où elle tenait une place de premier plan en est un signe. Le mépris dans lequel les populations sont ostensiblement tenues et le soutien à des régimes dictatoriaux ont fini par brouiller l’image du pays des droits de l’homme et ont grandement réduit l’influence française. Il est affligeant de constater que pour beaucoup de jeunes Arabes – il serait bien trompeur de réduire cela à la question des visas –, la France officielle n’est perçue qu’en termes de capacité de nuisance. Et l’on s’étonne de découvrir lors des crises que le crédit de la France dans ces pays ne va pas au-delà des quartiers résidentiels sécurisés ? L’aveuglement est entretenu et consolidé par le rapport privilégié avec la variante « moderniste » des oppositions artificielles créées par les régimes pour donner l’illusion du pluralisme. Le cas algérien est ici aussi exemplaire. Depuis le putsch militaire et la « sale guerre » des années 1990, on ne voit sur les chaînes de télévision que des représentants en service commandé chargés de confirmer les peurs et les chimères islamophobes du néoconservatisme « à la française ».
La posture française est d’autant plus contre-productive que la représentation de populations bloquées dans leurs archaïsmes et rétives à la modernité est fausse. Tout comme celle d’un Islam univoque, patriarcal et replié sur lui-même. Les sociétés arabes font preuve d’une réelle vitalité et d’une considérable capacité de résistance à l’oppression. Contrairement aux thèses véhiculées par le discours dominant, ces sociétés sont en mouvement et sont bien plus ouvertes que ne le prétendent les propagandistes et les relais « experts » des dictatures. Il suffit d’observer la présence massive des femmes dans les rangs des manifestants aussi bien en Tunisie qu’en Égypte, ou même au Yémen. Les « chômeurs diplômés » et la généralisation d’Internet sont deux signes parmi d’autres de la transformation de ces sociétés. L’enfermement des populations, déjà battu en brèche par l’apparition des chaînes d’information satellitaires, est considérablement relativisé par le Web. Les populations sont informées hors des appareils des dictatures et, comme on a pu le constater, les opinions sont bien plus politisées qu’on ne le pense.

L’émergence de la société
La gouvernance par la terreur et le bâillonnement, défendue au nom de la guerre à l’islamisme, est une impasse politique, sociale et économique. Les intérêts de grandes puissances en Égypte sont considérables et constituent un facteur important qui empêche de pronostiquer un basculement à court terme de l’Égypte dans la démocratie. Il n’en reste pas moins qu’un énorme verrou a sauté. La société s’impose comme un acteur dont il faudra désormais tenir compte. Le progrès est insuffisant – les Égyptiens le ressentent en maintenant la pression contre un régime soutenu par les occidentaux –, mais c’est indiscutablement un nouveau point de départ. Après les indépendances formelles acquises dans les années 1950 et 1960, les peuples arabes expriment leur volonté de bénéficier des droits et des libertés démocratiques. Les Occidentaux devront s’en accommoder, sauf à entretenir et à assumer pour des objectifs inavouables une logique de guerre de civilisation. Aussi désagréable que cela puisse paraître à certains, la démocratie dans le monde arabe fonctionnera nécessairement dans un contexte fortement déterminé par l’Islam. La sécularisation ne se décrète pas et nulle part dans le monde on n’exige des populations d’abandonner préalablement leurs croyances et leurs usages avant de prétendre aux libertés et à l’État de droit…
La classification des sociétés sur une échelle d’« aptitude à la démocratie » est une aberration. Il n’existe pas de hiérarchie des peuples, aucun peuple n’est mineur à vie et aucune société humaine n’est ontologiquement inéligible à la démocratie. Il n’y a pas de prérequis « éducatif » à l’exercice des droits citoyens. La seule pédagogie en la matière est celle du débat et l’unique cadre en est le droit. Le soutien d’une démocratie à des dictatures au nom du containment de l’« islamisme » est inacceptable. La lutte contre l’islamisme rétrograde par la répression et la violence est également une option irréaliste et contreproductive. Les militants de la démocratie réellement ancrés dans leurs sociétés ne cessent de répéter que ce sont la dictature et les inégalités qui nourrissent l’instabilité et pas l’inverse. Ils prêchent dans un désert occidental où la pensée dominante est façonnée par un prisme sécuritaire déformé et déformant.
http://www.mediapart.fr/club/blog/omar-benderra/300111/les-revoltes-populaires-en-tunisie-et-en-egypte-troublent-l-occident

mardi 25 janvier 2011

Tunisie : «On ne passe pas par glissements imperceptibles de la dictature à la démocratie, mais par une rupture»


Interview d'Aziz Krichen publiée par El Watan (Algérie), 23.01.11

EW - Le Tunisie vit en ce moment la deuxième étape de sa révolution. Le bras de fer entre la rue et le gouvernement de transition continue. Ben Ali est chassé, cela signifie que son régime est parti aussi, ou est-il est encore en place ?
AK - Le régime a été ébranlé par la fuite de son chef, un général mafieux au service des intérêts de son clan et de l’étranger. Mais le régime en tant que tel est toujours en place, pour l’essentiel.

EW - Beaucoup d’«experts» et d’observateurs estiment que la transition démocratique devrait se faire nécessairement avec des institutions et les hommes de l’ancien régime. Qu’en pensez-vous ?
AK -La notion de transition démocratique n’a pas de sens. On ne passe pas par glissements imperceptibles de la dictature à la démocratie, mais par une rupture, un moment de transformation véritable qui permet de rompre avec le passé et qui ouvre la voie vers l’avenir. La rupture démocratique ne signifie pas que l’on sacrifie en bloc les hommes de l’ancien régime ; elle signifie seulement que l’on ne leur confie pas la responsabilité de construire le nouveau. Ceux qui veulent participer à la reconstruction du pays et de ses institutions sont les bienvenus, mais ils ne peuvent pas prétendre diriger cette reconstruction. Ils ne sont plus légitimes ni même crédibles.

EW -L’opposition radicale est face au défi de la transition démocratique, or elle apparaît désunie et ne parle pas d’une seule voix…
Après un demi-siècle de dictature (1960-2010) il est parfaitement normal que chacun s’efforce de faire entendre sa propre voix. Mais l’opposition tunisienne n’est pas aussi divisée qu’on le prétend. Dans ses composantes essentielles – les forces démocratiques de gauche, nationalistes arabes et islamistes – elle apparaît même passablement homogène dans sa façon de se situer par rapport à la situation actuelle.

EW - Quelles sont réellement les forces politiques et sociales tunisiennes qui s’opposent au régime actuel ?
AK - La particularité du mouvement tunisien, c’est qu’il soit parvenu à englober l’ensemble du corps social contre la dictature : les jeunes et les moins jeunes, les femmes et les hommes, les milieux populaires et les classes moyennes, les régions urbaines et les régions rurales, les courants laïques et les courants islamistes, etc. C’est d’ailleurs ce caractère de levée en masse d’un peuple tout entier qui fait que le mouvement tunisien est une véritable révolution.

EW - Comment voyez-vous le processus de rupture avec l’ancien régime ?
AK -Cela passe d’abord par la dissolution du pseudo-gouvernement d’union nationale et la mise en place, à l’appel du président intérimaire Fouad Mebazaa, d’un véritable gouvernement de salut public, dirigé par un Premier ministre indépendant et ouvert à toutes les sensibilités politiques du pays, sans exclusive aucune. La tâche centrale de ce gouvernement provisoire est d’organiser des élections pour une Assemblée nationale constituante.
Je refuse pour ma part – j’exprime ici une opinion majoritaire dans le pays – que le processus de transition soit focalisé sur la question de l’élection présidentielle. Si tous les sacrifices consentis ne devaient aboutir qu’à l’élection d’un remplaçant pour Ben Ali, qui gouvernerait en s’appuyant sur la Constitution actuelle, on serait bien avancés ! On ne veut pas échanger une dictature hard par une dictature soft. On veut une vraie démocratie. Pour éviter toute forme de retour aux dérives du pouvoir personnel – en Tunisie, on a suffisamment donné avec Bourguiba et Ben Ali – on se bat donc pour une Constitution et pour une République parlementaire où le chef de l’État n’aurait que des fonctions de représentation et d’arbitrage.
Ces différents points concernent les conditions tunisiennes internes de la rupture, si je puis dire. Mais pour rompre radicalement avec l’ancienne situation de dictature et de dépendance, c’est une autre affaire. Et je dirais qu’elle concerne l’ensemble des peuples du Maghreb, sinon l’ensemble du monde arabe. En effet, je ne crois aucun de nos pays capable, seul, de construire une démocratie durable. Parce qu’aucun n’est capable, seul, de construire une économie viable. Aucun de nos pays ne dispose, seul, du minimum de «masse critique» nécessaire pour assurer son indépendance, son développement et ses libertés.
Pour dire les choses autrement, notre avenir à nous, Tunisiens, est organiquement lié au vôtre, nos frères d’Algérie et du Maroc. Nous nous sommes engagés dans le combat. Nous y allons avec la volonté de vaincre. Mais chacun de nous sait, au fond de son cœur, que le combat ne pourrait pas être mené à son terme si vous ne nous rejoignez pas, avant qu’il ne soit trop tard.

EW - L’on s’interroge sur le poids de l’armée dans cette phase. Quel est justement le rôle de cette institution ?
AK -La dictature de Ben Ali ne reposait pas sur l’armée, mais sur l’appareil policier civil. Ben Ali, militaire d’origine (il était officier de renseignement) se méfiait de tout le monde et spécialement de l’armée. Celle-ci a donc été largement marginalisée sous son règne (on compte aujourd’hui moins de 40 000 soldats en Tunisie pour plus de 150 000 policiers). Lorsque le mouvement populaire s’est mis en branle, en décembre, et que la répression s’est abattue sur les manifestants, le commandement militaire a refusé de faire comme la police et tirer sur la foule. Le chef d’état-major a été limogé, mais la troupe a continué de refuser de tirer sur les manifestants. A partir de là, le sort de Ben Ali était scellé et il s’est produit une sorte de réconciliation, des retrouvailles entre le peuple et son armée nationale. C’est l’un des aspects les plus magnifiques de la révolution en cours.
Propos recueillis par Hacen Ouali

jeudi 20 janvier 2011

Le coeur de Marseille bat au même rythme que celui de Tunis : photos

Marseille, 15 janvier 2011 : Les Tunisiens n'ont plus peur de s'exprimer






Le 17 janvier, des Tunisiens investissent le Consulat de Marseille pour en chasser les Benalistes, consul en tête !
18 janvier 2011 : Des citoyens tunisiens investissent le consulat




mercredi 19 janvier 2011

La révolution en Tunisie, source d'inspiration pour la Méditerranée

Pour sa liberté et sa dignité, le peuple tunisien s'est soulevé. Oui, de telles insurrections sont encore possibles aujourd'hui. Elles sont nécessaires. Elles sont prometteuses. Mais elles sont menacées, car elles remettent en cause de puissants intérêts locaux et les structures d'un ordre international établi qui les redoute et travaille d'emblée à les écraser ou à les dévoyer. Elles ont besoin d'unité, de détermination, de lucidité et de solidarité.
Après vingt-trois années de "passivité" apparente, en quelques jours de lutte héroïque et intelligente, sans peur de la répression, sans inflation idéologique, les citoyens et citoyennes de Tunisie - chômeurs avec ou sans diplômes, ouvriers, étudiants, professeurs, avocats, fonctionnaires, commerçants, soldats - ont abattu une dictature brutale et corrompue, ruineuse pour leur pays et honteuse pour leur terre de civilisation ancienne, qui se maintenait au pouvoir en bénéficiant du soutien des organismes financiers, des États et des alliances militaires de la région, des experts de la "gouvernance" mondiale.
Cette révolution – car c'en est une – ouvre des perspectives nouvelles, profondément encourageantes pour le peuple tunisien, qui peut maintenant redevenir maître de son sort, restaurer les libertés individuelles et syndicales, régénérer les institutions démocratiques, recouvrer les biens volés ou accaparés par le clan présidentiel, s'attaquer au clientélisme, mobiliser les ressources du pays au service du développement et de la lutte contre la pauvreté.
Elle est une source d'inspiration pour les voisins qui, à des titres divers, affrontent des problèmes comparables, que ce soit au sud ou au nord de la Méditerranée. Elle contribue à créer les conditions d'un nouveau régime de relations internationales, incluant la gestion commune des problèmes de migrations, de sécurité, de coopération économique et culturelle, et associant sur un pied d'égalité des peuples souverains, éclairés, épris de justice et de progrès.
TRANSITION DÉMOCRATIQUE
Mais trois conditions au moins sont requises pour que de telles perspectives se concrétisent. Ne nous cachons pas qu'elles n'ont rien de garanti.
- La première, c'est que les Tunisiens ne voient pas leur insurrection réprimée ou dévoyée par les représentants du système à qui le dictateur en fuite a transmis les instruments du pouvoir, et qui pourraient prendre prétexte de "l'anarchie" – au besoin, la provoquer – pour interrompre la transition démocratique. Il faut que se lèvent au sein du peuple les dirigeants à qui il pourra faire confiance pour la difficile navigation qui s'annonce.
- La deuxième, c'est qu'elle ne soit pas étranglée de l'extérieur par des pressions militaires, politiques et économiques conjointes. Déjà, des agences d'évaluation annoncent la dégradation de la note tunisienne sur les marchés financiers, et des voix s'élèvent pour signaler les risques qu'un changement de régime en Tunisie ferait courir au "front antiterroriste".
- La troisième, donc, c'est que les opinions publiques et les gouvernements du monde, et notamment ceux du pourtour méditerranéen et de l'Union européenne, expriment clairement leur soutien à la transition démocratique en cours et en fassent aussi leur cause.
Nous les appelons à s'engager résolument dans cette voie, en même temps que nous formons des vœux ardents pour la réussite du changement qui vient de commencer à Tunis.
Tewfik Allal, syndicaliste, Etienne Balibar, professeur émérite de l'université Paris-X-Nanterre, Fethi Benslama, psychanalyste, Faouzia Charfi, professeur à la faculté des sciences de Tunis, Khadjia Chérif, présidente de l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), Luciana Castellina, cofondatrice d'Il Manifesto, François Gèze, éditeur, Mohammed Harbi, historien, Abdellatif Laabi, écrivain, Jean-Marc Lévy-Leblond, physicien et essayiste, Giacomo Marramao, philosophe, Edgar Morin, Josep Ramoneda, politologue, Rossana Rossanda, cofondatrice d'Il Manifesto, Rajae Aboulaïch, Didier Arnal, Eliane Becache, Amel Ben Abda, Hazem Ben Aïssa, Esther Benbassa, Zohra Ben Lakhdar-Akrout, Fethi Benslama, Rudolf Bkouche, Sadok Ben Rejeb, Noureddine Boudriga, Alice Cherki, Mabrouk Daldoul, Abdellatif Elbadia, Nilufer Gole, Andreas Griewank, Pierre Guenancia, Tuong Ha-Duong, Salah Horchani, Mohammed Jaoua, Jean-Pierre Kahane, Juliette Leblond, Martine Léonard, Bernard Maitte, Mohammed Masmoudi, Benoît Millot, Bernard Quinnez, Mohammed Sifi, Khaoula Taleb-Ibrahimi, Michel Waldschmitt, Mourad Zeraï.

l'Association des Travailleurs Magrhebins en France et la conquête de la liberté en Tunisie

Entrevue avec Omar, représentant de l'ATMF 34
Par le NPA, 18/1/2011
Peux-tu présenter l'Association des Travailleurs Magrhebins en France ?
L’ATMF puise ses racines dans les mouvements de libération nationale, dans les mouvements progressistes et de résistance, du mouvement ouvrier, dans des luttes de l’immigration et pour les droits humains au Maghreb. L’ATMF est une association démocratique, progressiste, laïque et indépendante de tous pouvoirs. Notre association contribue à la défense des exclus, des migrants avec ou sans papiers. Nous luttons contre les discriminations et les inégalités qui ont pour cause l’ethnie, la nationalité, le sexe, handicap, l’âge, la religion, Elle revendique l’égalité du droit à la pratique religieuse dans la dignité.
L’ATMF comprend parmi ses membres plusieurs Tunisiens et travaille en étroite collaboration avec les organisations progressistes ici en France, notamment la Fédération des Tunisiens pour la Citoyenneté des deux Rives (FTCR). Par ailleurs, dans la section de Montpellier, nous suivons avec attention les nouvelles qui proviennent de la Tunisie à travers les médias (Al Jazeera, Facebook) et les familles de nos ami(e)s tunisiens. Nous sommes également à l’écoute des différentes organisations progressistes en Tunisie notamment le syndicat Union Général des Travailleurs Tunisiens (UGTT) et le Parti Communiste Ouvrier Tunisien (PCOT) à travers les déclarations de son porte parole Hemma Hemmami qui vient d’être libéré il y a quelques jours.
Avez-vous été surpris de la rapidité avec laquelle le dictateur est tombé ?
Oui, la rapidité de la chute du dictateur Ben Ali nous a surpris mais, dans ses dernières déclarations, on voyait déjà l’angoisse dans ses yeux et ses paroles. Le peuple tunisien démontre que le pouvoir dictatorial est parfois très fragile lorsque la pression et la détermination de la rue sont fortes.
Quels sont les secteurs les plus en pointe dans la mobilisation ?
La jeunesse est le premier secteur à la pointe de la mobilisation. Il ne faut pas oublier que la flamme de cette « Intifada populaire tunisienne » a été déclenchée par Mohamed Bouazizi, jeune diplômé chômeur devenu vendeur de fruits et légumes, qui s’est immolé dans la région de Sidi Bouzid parce que des agents lui avaient confisqué sa marchandise. Ce cas n’est pas isolé ni dans la Tunisie ni dans la région maghrébine ni même dans l’ensemble des pays arabes. Plusieurs jeunes se sont déjà immolés devant le parlement marocain, d’autres l’ont fait en Algérie et un jeune l’a fait en Egypte. Dans nos pays, plusieurs jeunes issus des classes populaires mènent des études supérieures et se voient, à la fin de leur cursus, sans travail. Cette situation n’est plus tolérée et plusieurs d’entre eux essaient de s’organiser pour revendiquer le droit au travail.
Un autre secteur qui est à la pointe de la contestation est celui des travailleurs et de leur syndicat. La position prise par l’UGTT d’aller jusqu’au bout et de demander la fin du régime de Ben Ali s’explique par la pression de sa base militante qui en a marre des compromis avec le pouvoir en place. Il ne faut pas oublier que, dans le bassin minier de Gafsa, ce sont surtout des militants syndicaux de l’UGTT locale qui ont organisé la lutte et qui se sont retrouvés en prison à la suite des manifestations.
Les démocrates, les avocats, les militants des droits humains et tous les progressistes ont bien sûr suivi le mouvement et ont essayé de l’appuyer avec des manifestations organisées partout en Tunisie.
Il faut également comprendre le rôle joué par l’Armée. Cette institution a depuis des années été marginalisée par le régime de Ben Ali au profit de la Police. Cette armée est parmi l’une des plus sous-équipée et la moins fournie en nombre de militaires dans la région, alors même que le taux de policiers par citoyen est très élevé. En refusant de tirer sur la foule le général Ammar, qui a été destitué par Ben Ali, puis rétabli après la fuite du dictateur a pu légitimer le rôle de l’armée auprès du peuple. Celle-ci a également respecté la constitution et n’a pas répondu à l’appel de certaines personnes qui demandaient un coup d’Etat. L’armée a également contribué, au côté des commissions populaires de quartiers, à l’arrestation des milices fascistes proches de Ben Ali qui essayaient de créer une anarchie propice à un renversement du régime et au retour du dictateur ou son remplacement par un proche.
Quelles sont les principales revendications aujourd'hui ?
Aujourd’hui les revendications sont différentes selon que l’on soit réformiste ou radical. Plusieurs partis de l’ancienne opposition ont accepté d'entrer au gouvernement aux côtés de l’ancien parti au pouvoir RCD. Leurs dirigeants veulent attendre les élections pour prendre la tête de la Tunisie. On pourrait se demander s’ils veulent vraiment rompre avec tous les anciens proches du régime et du RCD.
La gauche radicale en Tunisie, que l’on pourrait représenter aujourd’hui autour du Parti Communiste Ouvrier Tunisien (PCOT), l’aile radicale de l’Union Général des Travailleurs Tunisiens (UGTT) et d’autres mouvements comme le RAID-ATTAC / CADTM TUNISIE, demandent un gouvernement provisoire sans RCD (ancien parti de Ben Ali à la tête de l’actuel gouvernement et qui y est encore très représenté), des élections libres et démocratiques, une assemblée constituante élue qui posera les bases de la constitution d’une vraie république démocratique. Ainsi que le jugement des responsables de l’ancien régime pour leurs meurtres, pillages et corruption.
Quel est l’état de l’opposition, peut-elle représenter une alternative au régime ?
En plus des partis d’opposition dont j’ai parlé avant, il faut citer le mouvement Annahda (islamistes modérés) qui veulent participer au gouvernement aux côtés du RCD mais qui n’ont pas été acceptés au sein du gouvernement actuel.
Toutes les forces de l’opposition : libéraux, gauche réformiste, gauche radicale, islamistes modérés, ont souffert de la répression du régime et recommencent à s’organiser en Tunisie.
Dire aujourd’hui que l’opposition est une alternative au régime de Ben Ali n’est pas possible puisque cette opposition ne constitue pas de bloc homogène.
L’espoir réside dans les forces de la gauche radicale, des progressistes, des démocrates et dans toutes les consciences citoyennes du peuple tunisien qui revendiquent une vraie constitution démocratique et un réel changement pour une alternative démocratique et sociale.
Quelles sont les menaces qui perdurent après le départ du dictateur ? (milices, réseaux mafieux…)
Aujourd’hui la menace des milices fascistes proches de Ben Ali est en train d’être éradiquée avec l’aide de l’armée et des conseils populaires organisés dans les quartiers. Le principal danger consiste en ce que l’ancienne garde reprenne le pouvoir et que des réformettes en trompe l’œil soient adoptées.
Que pensez-vous de l’attitude du gouvernement français ?
Nous dénonçons la position du gouvernement français qui a soutenu le régime de Ben Ali depuis des années. Ce gouvernement applique la loi des deux poids, deux mesures puisqu’il soutient des révoltes « vertes » en Iran et au Tibet et se tait devant les arrestations de militants de droits humains, de journalistes, de syndicalistes et de citoyens tunisiens. Nous ne demandons pas à ce que la France fasse de l’ingérence dans les affaires publiques tunisiennes mais qu’elle ne soutienne pas les régimes qui violent les droits humains comme en Tunisie depuis des années. Les peuples opprimés, en Tunisie, et partout ailleurs en ont marre que les gouvernements français, européens et américains utilisent le spectre du danger islamiste (ou communiste comme au Venezuela et en Uruguay) pour soutenir des régimes non démocratiques en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, au Maroc et j’en passe. Ce sont les peuples et leurs forces progressistes qui peuvent réaliser les changements démocratiques et non pas les interventions étrangères. L’exemple iraquien doit être médité.
Comment pouvons-nous soutenir, ici en France, le peuple tunisien ?
Le combat n’est pas fini avec la chute de Ben Ali. Plusieurs organisations militantes revendiquent un gouvernement provisoire sans RCD. Des manifestations ont lieu en Tunisie avec comme mot d’ordre : « RCD dégage ». Ils demandent également le jugement des responsables de violations des droits humains. Il faut continuer à mettre la pression sur le gouvernement français pour qu’il arrête de soutenir les élites corrompues du RCD. Qu’il continue à geler les avoirs des proches et de la famille de Ben Ali. Et qu’il ne les accueille pas en territoire français.

Tunisie, Hongrie : l’honneur perdu des socialistes européens

 Tunisie : le Parlement européen n'est pas à la hauteur
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Le groupe socialiste du Parlement européen, présidé par Martin Schulz, a joint ses voix au groupe conservateur du PPE pour bloquer toute résolution sur la révolution tunisienne et sur la suppression de la liberté de la presse en Hongrie à la consternation des Verts, de la GUE (gauche non socialiste) et des… libéraux et démocrates. Ces deux groupes ayant la majorité à eux deux, l’Europarlement restera donc muet, lui qui est si prompt à condamner la moindre atteinte aux droits de l’homme à condition qu’elle ait lieu à l’extérieur de la zone d’influence de l’Union…
Les arguments des socialistes pour se justifier sont pour le moins curieux. Dans le cas tunisien, il s’agit d’attendre que « la situation se stabilise »… On se demande quand ils jugeront qu’il conviendra de soutenir le mouvement démocratique alors que, comme l’a dit Daniel Cohn-Bendit, le coprésident du groupe Vert, « si le dictateur est tombé, la dictature est toujours en place ». Combien de temps a-t-il fallu pour que le Parlement européen salue la chute du communisme ? Combien de temps lui faudrait-il pour se prononcer si la dictature communiste de Biélorussie était renversée ? Le fait que le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) du président déchu Zine El Abidine Ben Ali soit membre de l’Internationale socialiste est peut-être un début d’explication. Ce n’est qu’aujourd’hui (je dis bien aujourd’hui) qu’il a été exclu…
Sur la Hongrie, le groupe S&D (Alliance progressiste des socialistes européens) est encore plus vaseux si cela est possible : il veut attendre que la Commission européenne dise en quoi la loi sur les médias adoptée par le parlement hongrois est contraire au droit européen, comme si cela n’était pas évident.
Démocratie, liberté de la presse : les socialistes européens ne semblent vraiment plus savoir ce que sont les valeurs européennes qui fondent l’Union et doivent être défendues tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Après cela, étonnez-vous que la gauche soit en perte de vitesse dans l’Union. Au moins la droite est-elle conséquente en condamnant Cuba et en soutenant la Tunisie de Ben Ali…
Démocratie, liberté de la presse : les socialistes européens ne semblent vraiment plus savoir ce que sont les valeurs européennes qui fondent l’Union et doivent être défendues tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.  Après cela, étonnez-vous que la gauche soit en perte de vitesse dans l’Union. Au moins la droite est-elle conséquente en condamnant Cuba et en soutenant la Tunisie de Ben Ali…