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vendredi 26 juillet 2013

Tunisie : manifestations et accusations après l'assassinat de l'opposant Mohamed Brahmi

par Le Monde.fr avec AFP et Reuters |



Capture d'écran de Mohamed Brahmi lors d'une interview avec Radio CAP FM en Tunisie.

Mohamed Brahmi, député de gauche et opposant, a été assassiné par balles, jeudi 25 juillet, devant son domicile dans le secteur d'Ariana à Tunis. D'après des témoins, M. Brahmi a été tué par deux hommes à moto devant chez lui alors qu'il descendait de sa voiture.

La chaîne de télévision Watanya a précisé qu'il avait reçu onze balles, tirées à bout portant. Des voisins évoquent plutôt 5 coups de feu. "Son corps a été criblé de balles devant son épouse et ses enfants", a déclaré, en pleurs, Mohsen Nabti, membre du bureau politique du Mouvement populaire, petit parti de gauche dont Brahmi était le fondateur.
Après l'annonce de sa mort, un cortège d'environ 500 personnes s'est spontanément constitué devant le siège de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) avant de rejoindre l'avenue Habib-Bourguiba, où se trouve le ministère de l'intérieur. Parmi eux, la veuve de Chokri Belaïd, autre opposant de gauche tué par balle en début d'année. Devant le ministère, la foule a scandé "Ministère de l'intérieur, ministère terroriste", selon le site d'information Nawaat.
Le correspondant de France 24, David Thomson, rapporte que de nombreuses personnes se sont également réunies devant l'hôpital où a été conduit le corps de Brahmi.
Selon Nawaat plusieurs personnalités étaient notamment présentes : Mohamed Jmour, du parti Watad, Mehdhi Ben Gharbia, de la coalition démocratique, le député Brahim Kassas, l'avocate Leila Ben Debba, l'avocate Saida Garrach et la syndicaliste Thouraya Krichen.
Le corps de l'homme politique a été sorti de l'hôpital, juché sur les épaules de manifestants et suivi par un long cortège jusqu'à la cité El-Ghazala, le quartier de la banlieue nord de Tunis où vivait M. Brahmi, au 10 rue de la réconciliation, selon Nawaat.

COLÈRE CONTRE LE PARTI ENNAHDA
Dans le même temps, les partis démocratiques se sont réunis à 17 heures au siège du Front populaire, qui a appelé à la désobéissance civile, à la chute du gouvernement, à la dissolution de l'Assemblée constituante, à la création d'un gouvernement de salut public et à la grève générale le jour de l'enterrement de M. Brahmi. L'UGTT a appelé à la grève générale pour la journée de vendredi 26 juillet.
Des manifestations ont également éclaté à Sidi Bouzid, ville natale de Brahmi, où des centaines de personnes ont laissé éclaté leur colère, avant de mettre le feu au siège local du parti islamiste Ennahda, selon un habitant cité par Reuters.
La famille de Mohamed Brahmi a accusé Ennahda d'être responsable du meurtre. "Notre famille avait le sentiment que Mohamed allait connaître le même sort que Chokri Belaïd", a déclaré en pleurs Chhiba Brahmi, la sœur du défunt.


L'avocate tunisienne Leila Ben Debba crie sa colère devant un hôpital de Tunis après l'annonce de la mort de Mohamed Brahmi, tué de onze balles devant son domicile, jeudi 25 juillet.
 
CHOKRI BELAÏD, ÉGALEMENT TUÉ DEVANT CHEZ LUI
Sous la dictature, Mohamed Brahmi militait dans le Mouvement des étudiants arabes progressistes et unionistes. En 2005, il crée, dans la clandestinité, le Mouvement unioniste nassériste. C'est après la chute du président Ben Ali qu'il crée le Mouvement du peuple, dont il a été écarté le 7 juillet en raison de son adhésion au Front populaire. Le député avait récemment créé le Mouvement populaire (Attayar Echaab), dont il était le coordinateur général.
Elu à l'Assemblée nationale constituante (ANC), Mohamed Brahmi, âgé de 58 ans, n'avait pas ménagé ses critiques envers le parti islamiste Ennahda au pouvoir. Le président de l'ANC, Mustapha Ben Djaafar, a déclaré que vendredi serait "un jour de deuil national".
L'assassinat de Mohamed Brahmi est le deuxième du genre en Tunisie depuis la chute de Ben Ali. En février,  Chokri Belaïd, critique virulent du parti islamiste Ennahda, avait également été tué par balle devant son domicile. Cet assassinat avait alors choqué et provoqué une profonde crise politique dans le pays, qui avait mené à la démission, à la fin de février, du gouvernement du premier ministre Hamadi Jebali.

LES ISLAMISTES DÉNONCENT "UN MEURTRE CONTRE L'ETAT TUNISIEN"
Le président de la République tunisienne a condamné cet assassinat, appelant les Tunisiens à "ne pas tomber dans le piège de la violence". Il souligne le fait que ce "crime [a été] réalisé le jour de l'anniversaire de la République", cinquante-six ans après la proclamation de la République tunisienne, le 25 juillet 1957.
François Hollande a condamné cet assassinat dans un communiqué "avec la plus grande fermeté", demandant que "la lumière soit faite au plus vite sur ce meurtre". Rached Ghannouchi, leader d'Ennahda appelé à la démission par les manifestants, a demandé publiquement "la mise en place d'une coalition nationale contre la violence".
"C'est un meurtre contre l'Etat tunisien et la démocratie. On cherche à travers ça à mettre la Tunisie dans l'instabilité et pousser les Tunisiens à s'accuser les uns et les autres. La révolution tunisienne était pacifique, on cherche à la rendre sanguinaire alors que nous sommes en train de finir la Constitution et de mettre en place les institutions qui vont mener le pays vers des élections libres."
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Déclaration du Conseil d'administration d'Attac-France

Mohamed Brahmi, militant Tunisien, élu député à l'Assemblée Constituante et membre dirigeant du Front Populaire a été assassiné ce jour.

Cet acte lâche, 5 mois après le meurtre d'un autre dirigeant du Front Populaire, Chokri Belaïd, s'attaque directement à celles et ceux qui oeuvrent pour la défense des libertés et des droits fondamentaux des Tunisien.ne.s, et ne peut avoir qu'un seul objectif : remettre en cause le processus de transition politique, en faisant le pari d'un durcissement du régime.

Attac France affirme son soutien à l'ensemble des forces démocratiques tunisiennes, qui luttent pour que la démocratie l'emporte contre la violence politique et les tentations autoritaires. 

Attac, le 25 juillet 2013

vendredi 8 février 2013

Après Chokri Belaïd d'autres militants tunisiens sont menacés

 


"Pleurer j'aurai le temps. Maintenant il faut lutter". Retour à l’album Amneris Gemara ‎"Pleurer j'aurai le temps. C'est pas grave. Maintenant il faut lutter". Basma Khalfaoui, veuve de Chokri Belaid


" Il avait confiance en l'intelligence humaine"......


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  7/2/2013

Nadia Chaabane : "Désormais, tous les scénarios sont possibles en Tunisie"


Nadia Chaabane, députée du Bloc démocratique 
à l’Assemblée constituante.
La députée du Bloc démocratique à l’Assemblée constituante tunisienne réagit pour l'Humanité à l'assassinat de Chokri Belaïd, figure de proue de l'opposition de gauche : "Nous payons le prix de la négligence, de l'incompétence et de la volonté du gouvernement de diviser le pays".

Que symbolise pour vous l’assassinat politique de Chokri Belaïd ?
Nadia Chaabane. Nous alertons depuis des mois sur les risques de basculement dans la violence, dans l’assassinat. Aujourd’hui, nous y sommes. Ce gouvernement s’est montré incapable de condamner clairement le recours à la violence. Nous payons le prix de sa négligence, de son incompétence et de sa volonté de diviser le pays. Tous les scénarios sont possibles, désormais. On ne peut plus continuer ainsi. Le ministre de l’Intérieur, Ali Larayedh, celui de la Justice, Noureddine Bhiri, doivent démissionner. Chaque fois que des arrestations ont lieu dans les milieux extrémistes, des libérations interviennent, dans les heures qui suivent. Il faut une feuille de route urgente, pour aller au plus tôt à des élections. La gauche, les progressistes doivent réagir de façon unitaire.

La droite religieuse au pouvoir est-elle, à vos yeux, complice dans cette affaire ?
Nadia Chaabane. La responsabilité du gouvernement, du ministre de l’Intérieur, est d’assurer la sécurité des citoyens. Tout le monde savait que Chokri Belaïd était menacé. Aucune mesure de protection n’a été prise. En laissant se propager des discours violents dans des espaces tels que les mosquées, ce gouvernement laisse faire et cautionne.

D’autres responsables politiques sont-ils menacés ?
Nadia Chaabane. Oui. Samir Taïeb (Al Massar, issu de la mouvance communiste – NDLR) est menacé. Son nom revient de plus en plus. Comme celui de Chokri Belaïd. Hamma Hammami (Parti des travailleurs tunisiens – NDLR) est lui aussi la cible de menaces. De nombreux noms de militants et responsables de gauche ou démocrates sont jetés en pâture lors de prêches incendiaires.

Quel est le rôle dans cet assassinat de ces phalanges islamistes autoproclamées « ligues de protection de la révolution » ?
Nadia Chaabane. Ennahdha est le premier responsable de cette situation. Ses dirigeants n’ont cessé de souffler le chaud et le froid, de jouer avec les extrémistes, avec les salafistes djihadistes. C’est de l’instrumentalisation directe. Les islamistes au pouvoir sont profondément antidémocrates. Ils ont mis la main sur le pays, nommé les leurs, des gens incompétents, à tous les postes clés. Seule une minorité dans leurs rangs est prête à jouer le jeu démocratique. Les autres se placent en dehors de l’histoire. Ils veulent transformer la société tunisienne, lui imposer des régressions, la contraindre à un mode de vie qui n’est pas le nôtre. Mais on ne change pas un peuple !

Quelles implications politiques aura cet assassinat ?
Nadia Chaabane. Un front démocratique pour la Tunisie était en train de se construire. Pour préserver ce pays tel que nous l’aimons, avec sa singularité, son pluralisme, son histoire. Il faudra continuer en ce sens.
  • Lire aussi :
La presse tunisienne inquiète après l'assassinat de Chokri BelaïdChokri Belaïd tué, un crime politique selon l'opposition
La réaction de Patrick Le Hyaric, directeur de l'Humanité et député au Parlement européen

mardi 1 novembre 2011

Quand la France va-t-elle féliciter Ennahda en Tunisie?

Par Ignacio Cembrero, 31/10/2011

La France a été mesquine vis à vis de la Tunisie qui accouche d’une démocratie. Son ministre des Affaires Étrangères, Alain Juppé, a certes salué “le bon déroulement des premières élections libres en Tunisie”, mais il n’est pas allé au delà. Pas un mot pour féliciter les vainqueurs à commencer par les islamistes d’Ennahda. Pas un mot non plus pour souligner la volonté de Paris de travailler avec le nouveau gouvernement issu des urnes.

Au contraire, les messages émis à Paris sont parsemés de remontrances. Ils sont « comminatoires » écrit le site « Leaders » de Tunisie. « La France sera vigilante sur le respect des droits de l’homme et des principes démocratiques » en Libye et en Tunisie, a prévenu mercredi le président Nicolas Sarkozy lors du dernier conseil des ministres, comme si la situation dans les deux pays était comparable. Et puis Juppé en a rajouté une couche évoquant « les lignes rouges à ne pas franchir ». « On va être très vigilants et nous avons des moyens d’exprimer cette vigilance », a-t-il menacé.

Enfin Bernard Valero, le porte-parole du Quai d’Orsay, s’est refusé vendredi à commenter les résultats officiels des élections que venait de rendre public le jour même l’ISIE, l’organe indépendant tunisien qui les a organisées, sous prétexte qu’ils n’étaient pas encore définitifs. D’après Ridha Torkhani, l’un des responsables de l’ISIE, on ne connaîtra les résultats définitifs que vers le 10 novembre, mais ils ne varieront guère par rapport à ceux annoncés vendredi.

On peut certes s’inquiéter légitimement des intentions, sur le moyen ou le long terme, d’Ennahda. Mais d’abord il faut être bon prince et se réjouir du démarrage de cette expérience démocratique en Afrique du Nord, manifester sa volonté de l’épauler, de travailler main dans la main avec les nouveaux représentants du peuple tunisien.

La France était bien moins vigilante du temps de la dictature du président Zine el Abidine Ben Ali dont le système politique était considéré comme un modèle par nombre de dirigeants gouvernementaux français. Faut-il encore rappeler que la ministre des Affaires Étrangères, Michèle Alliot-Marie, avait offert le 11 janvier, trois jours avant la chute du dictateur, « le savoir faire des forces se sécurité [françaises] reconnu dans le monde entier » ? Cette aide aurait pu permettre, selon la ministre, de « régler des situations sécuritaires de ce type ». En Tunisie il n’y avait donc, d’après elle, qu’un problème sécuritaire que Paris pouvait contribuer à résoudre.

La réaction des autorités françaises après le dépouillement en Tunisie est à l’opposée de celle qu’elles ont eu, par exemple, après le référendum constitutionnel du 1er juillet au Maroc que les jeunes du Mouvement du 20 Février, l’opposition de gauche, un syndicat et les islamistes de Justice et Spiritualité ont boycotté. « Il apparait d’ores en déjà que le peuple marocain a pris une décision claire et historique », avait déclaré Juppé. « Nous saluons la forte participation du peuple marocain à ce référendum », avait-il ajouté.

La participation a été au Maroc, d’après le Ministère de l’Intérieur, de 72,65%, mais ce chiffre ne prend pas en compte les millions de marocains adultes non inscrits, souvent volontairement, sur les listes d’électeurs. Si on les prend en considération la participation réelle a été à peu près de 40%, selon, par exemple, l’intellectuel laïc Fouad Abdelmoumni ou le mouvement islamiste Justice et Spiritualité.

La réaction de l’ancienne puissance coloniale en Tunisie contraste aussi avec celle des ses partenaires européens. Tous, à commencer par Berlin ou Rome, se sont empressés de se réjouir de la tenue d’élections libres. Madrid, de son coté, « félicite les partis » tunisiens représentés à l’Assemblée Constituante et offre ses bons services pour rédiger une Constitution démocratique. Londres ne demande qu’à « travailler étroitement avec le nouveau gouvernement ». En Europe c’est, sans nul doute, Catherine Ashton, la Haute Représentante de l’Union pour les Affaires Étrangères, qui est allé le plus loin en félicitant « le parti Ennahda qui a recueilli le plus grand nombre de voix ».

Les américains, eux, ont devancé tout le monde en matière de louanges et d’encouragements à la nouvelle Tunisie. Aux félicitations du président Barack Obama s’est ajoutée l’intervention de l’ambassadeur américain à Tunis, Gordon Gray. Que le futur premier ministre tunisien, probablement Hamadi Jebali, soit islamiste ne lui pose guère problème.

« L’administration américaine travaillera avec le prochain gouvernement tunisien quelle que soit sa composition dans le mesure où ce gouvernement reflète le choix tu peuple », a déclaré d’emblée l’ambassadeur à Tunis au moment même ou à Paris le porte parole du Quai d’Orsay en était encore à refuser de commenter le résultat des élections tunisiennes.

« L’administration américaine n’a pas de réserves concernant la réussite d’Ennahda aux élections à la Constituante parce qu’il s’agit d’un parti islamique », a-t-il ajouté. « Le mouvement Ennahda a souligné, à plusieurs reprises, son engagement à adopter un régime civil », a-t-il rappelé. Du coup les américains vont mettre en marche trois initiatives, modestes mais symboliques, d’appui à la relance économique de la Tunisie.

La France qui a été la dernière puissance occidentale à lâcher Ben Ali est à nouveau la dernière quand il s’agit de fêter avec les tunisiens la démocratie naissante.

Source : Rive Sud, 31/10/2011

mardi 19 avril 2011

Compte rendu de la délégation Solidaires qui s'est rendue en Tunisie fin mars.

voilà le compte rendu de la délégation Solidaires qui s'est rendue en Tunisie fin mars.
 En rappel, la note réalisée en janvier 2011 pour appréhender la situation sociale et politique dans ce pays est disponible ici :
Par Christian Mahieux, 17/4/2011

Solidaires et internationalistes !
Délégation en Tunisie
Entre le 27 février et le 2 avril 2011, une délégation de l'Union syndicale Solidaires s'est rendue en Tunisie. Elle comprenait des camarades de SUD-PTT, de SUD-Education, de SUD-Rail et du Secrétariat national. Cette délégation s’inscrivait dans le cadre du réseau syndical euro-méditerranéen. Etaient donc également présent-e-s des représentant-e-s de la CGT d'Espagne, de CUB d’Italie, et du SNAPAP d’Algérie, ainsi qu’une des organisations européennes avec lesquelles nous travaillons, LAB du Pays basque. A la demande du Snapap, un responsable de l'association suisse Solifonds accompagnait la délégation.
Nous avons constaté un grand changement au niveau de la démocratie. La plupart des gens discutent maintenant ouvertement de leurs convictions politiques dans la rue. C'est la fin d'un régime dictatorial réprimant sévèrement les mobilisations, le syndicalisme authentique, les associations et organisations politiques s'opposant au pouvoir. Les manifestations sont autorisées, même si la répression policière peut être très violente, comme nous l'avons vu à la Casbah le 1er avril.
Néanmoins, le sentiment général, aussi bien des militant-e-s rencontré-e-s que de ce qu'on peut voir ou lire en tant que « visiteur », c'est qu'en dehors de cela, il n'y a pas grand chose de changé, notamment au niveau social et économique. C'est ce que nous ont dit sous des formes un peu différentes dans la véhémence mais identiques sur le fond, les syndicalistes de la gauche de l'UGTT (enseignement, PTT, cheminots, diverses structures interprofessionnelles), le secrétaire général adjoint de l'UGTT, le secrétaire général de la CGTT, les représentants de 10 des partis politiques constituant le Front du 14 janvier, et dans plusieurs régions les Comités locaux pour la sauvegarde de la révolution ainsi que les jeunes que nous avons rencontrés, notamment les chômeurs/ses diplômé-e-s, etc.
La jeunesse et la gauche syndicale ont joué un rôle fondamental dans le processus révolutionnaire. Chacun de ces deux groupes estimant en général que son propre apport a été le plus important.
Il y a un certain unanimisme dans les milieux militants rencontrés sur les points suivants Il reste énormément de responsables de « l'ancien régime » en place : au gouvernement, dans les ministères, dans les entreprises. Le FMI, la Banque mondiale sont toujours aussi présents ... et non remis en cause par les gouvernements qui se sont succédés après le 14 janvier. Même si les enseignants condamnés du bassin de Gafsa ont été amnistiés et réintégrés dans la Fonction publique, ils n'ont toujours pas retrouvé leurs postes. Les téléphones des militants continuent à être sur écoute...
Très peu de choses ont changé en deux mois dans le domaine économique et social. A noter toutefois les mesures prises pour restreindre considérablement le phénomène de sous-traitance. Le 2 avril, le gouvernement annonçait un plan de relance très social-démocrate (création d'emplois dans la Fonction publique et aide aux employeurs privés pour qu'ils embauchent...). C'est notamment pour dénoncer cela que la jeunesse, toujours très active, a lancé l'appel au sit-in « Casbah III » vendredi 1er avril (sit-in réprimé violemment sur les ordres d'un ministre de l'intérieur rescapé de l'Ancien régime).

Commission internationale
Numéro 35 ter – Avril 2011

La plupart des personnes que nous avons rencontrées estime que l'organisation islamiste Ennahdha devient une des principales forces politiques du pays : elle réalise un important travail de terrain, utilise les mosquées pour faire passer ses idées et dispose de beaucoup d'argent. Ennhadha pourrait être une des deux premières forces politiques à l'issue des prochaines élections. Un débat existe ensuite au sein de la gauche concernant le positionnement des intégristes :
Certains estiment qu'Ennahdha a connu une réelle évolution : séparation de la mosquée et de l'Etat, égalité des droits entre hommes et femmes, etc. Ils estiment que les médias exagèrent le danger intégriste qui, à force d'être mis en avant, se renforce en jouant sur l'insuffisance du changement depuis le 14 janvier.
D'autres, et notamment les associations de femmes, estiment qu'Ennahdha tient un double langage et qu'elle finira par s'aligner sur les intégristes « purs et durs » qui multiplient les actes violents. Ils/elles craignent notamment une remise en cause des droits des femmes.
La plupart de nos interlocuteurs/trices nous ont déclaré leur volonté d'un report en automne des élections. Ils/elles estiment en effet que si celles-ci se tenaient en juillet, les partis de gauche, qui sortent juste de la clandestinité, n'auront pas eu le temps de s'organiser, et que les grands gagnants seraient alors Ennahdha et les anciens benalistes (réorganisés sous formes de « nouveaux » partis). Ces deux courants sont en effet les seuls à être actuellement structurés et à disposer d'importants moyens matériels et financiers. Ils estiment que des délais trop courts pour préparer l'élection d'une Assemblée constituante ne permettront pas un véritable débat démocratique, notamment sur les formes de scrutin, l'élaboration de programmes, etc. Certains soulignent que le débat sur la date des élections ne doit pas masquer un débat encore plus important : en l'absence de changement rapide dans les rapports sociaux et les structures administratives, on risque de voir se renforcer un sentiment du genre « finalement, ils ne font rien pour nous ».
Le rôle clef de l'auto-organisation
Dans toute la Tunisie les institutions locales ont été balayées, ce qui a ensuite posé d'importants problèmes aux habitants dans la vie de tous les jours. Dans les villes de province que nous avons visitées, des institutions locales provisoires ont alors été mises en place avec une très forte implication de la population. Les structures locales de l'UGTT ont le plus souvent joué un rôle déterminant dans ce processus. La forme et la composition de ces institutions locales provisoires ont été, en général, basées sur les rapports de forces entre militant-e-s politiques et syndicaux, dont certains n'étaient pas toujours très autonomes du pouvoir ancien.
A Redeyef, ville du bassin minier insurgée et réprimée en 2008, la municipalité a été renversée par la population en janvier. Plusieurs assemblées rassemblant des centaines d'habitant-e-s ont eu lieu et ont désigné au consensus un conseil provisoire de 9 personnes à partir d'une liste initiale de 20 noms, établie par l’Union locale UGTT. Des commissions ont été mises en place pour gérer les affaires courantes.
A Thala, il n'y a plus de conseil municipal. Un Conseil de sauvegarde de la révolution a été mis en place. La jeunesse continue à avoir son mot à dire : ce sont les jeunes insurgé-e-s, ayant mis le feu au commissariat, qui maintiennent l'ordre dans la ville !
Le Comité de Bizerte, contrairement à beaucoup d'autres, fonctionne sous forme d'Assemblées Générales réunissant 500 à 1 000 participant-e-s. Il se situe dans une logique à la fois de contre-pouvoir, et d'auto-organisation de la société à construire. A Bizerte c'est l'AG qui a décidé des 25 noms composant l'institution locale provisoire.

Une révolution à mi-chemin
Avec la chute de Ben Ali un pas formidable a été accompli, mais les anciennes structures de l'Etat restent en place, et rien de fondamental n'a changé en termes de rapports sociaux et économiques. Pour qu'une société différente voie le jour, l'essentiel reste à faire, et les forces réactionnaires œuvrent avec beaucoup d'énergie pour que cela n'arrive pas.
La jeunesse joue un rôle important. Elle veille à ce que le processus ne soit pas interrompu et est prête à se mobiliser encore pour cela. C’est ce qu’on peut retenir par exemple de nos entrevues à Thala, et du mouvement dans la Casbah le 1er avril.
Des camarades de Bizerte s'expriment ainsi « il y a eu une insurrection en Tunisie, maintenant il faut la révolution ». Il est du devoir du syndicalisme que nous défendons de soutenir celles et ceux qui veulent aller dans ce sens.

L'état du syndicalisme tunisien
On assiste à une vague massive de syndicalisation : il y aurait eu plus de 50 000 nouvelles adhésions en deux mois (dont 30 000 à Tunis), soit une hausse totale supérieure à 10 %. A Benarous, une ville industrielle située dans la banlieue de Tunis, les effectifs de l'Union régionale UGTT ont presque doublé avec une progression de 10% dans le secteur public et une multiplication par 2,6 dans le privé !
Il y a un enjeu important autour du prochain congrès de l’UGTT (décembre 2011). Une bataille a notamment lieu autour du respect de l'article 10 du règlement intérieur prévoyant que les dirigeant-e-s ne peuvent avoir plus de deux mandats successifs. Si ce texte est bien appliqué, il devrait en résulter un renouvellement complet du bureau confédéral. Nous restons en contact à ce sujet avec les fédérations de l'enseignement et des PTT qui contribuent à structurer la gauche de l'UGTT.
L'UGTT entretient des relations anciennes avec les confédérations internationales traditionnelles (CGT, CFDT, FO, CGIL, Commissions ouvrières, etc.). Un des actuels secrétaires généraux adjoints de l’UGTT nous a déclaré que la centrale voulait également tisser des liens avec Solidaires. Nous adresserons un courrier officiel à l’UGTT en demandant notamment à être invités à leur prochain congrès.
La discussion avec le secrétaire général de la CGTT confirme les orientations très vagues de cette organisation, dont le principal axe semble être d’offrir une alternative à l’UGTT. La CGTT prévoit de tenir un congrès en décembre 2011. Cela peut être l’occasion d’y voir plus clair…
A noter que la très grande majorité des militant-e-s de la gauche de l'UGTT que nous avons rencontrée est farouchement opposée à la constitution d'une nouvelle centrale. Ils/elles y opposent la nécessité de porter la révolution jusqu'au sommet de l'UGTT pour la changer de l'intérieur. Ces militant-e-s craignent, si d'autres organisations émergeaient, que l'émiettement syndical n'affaiblisse encore le mouvement social et contribue à l'échec de la révolution. Pour eux, « ce n'est pas le moment de se diviser, il y a déjà assez de la multiplication des organisations politiques, le syndicalisme doit rester uni... ».
Dans les faits, cette situation est de toute manière dépassée puisqu’outre la CGTT, une troisième organisation syndicale se créée, l'UTT, sous l’impulsion d’un ancien secrétaire général de l'UGTT totalement corrompu…

Le renforcement de nos liens syndicaux
En chantier depuis deux ans, le travail sur les centres d’appels a franchi un pas décisif : la réunion organisée par SUD PTT et le syndicat concerné de l’UGTT va permettre la consolidation de liens durables. Un réseau international des centres d'appels est en cours de constitution en lien avec le travail entamé au Maroc et au FSM.
Les contacts se développent entre SUD-Rail et la fédération des cheminot-e-s de l’UGTT. La rencontre avec un des responsables nationaux, les tournées dans plusieurs sites avec des militants locaux (gare, dépôts, atelier) ont permis de tisser des liens. Il y a deux objectifs à court terme : intégrer ces camarades dans le réseau Rail Sans Frontière, organiser le travail commun avec les cheminot-e-s du Maroc et aussi ceux d’Algérie qui devraient sous peu créer un syndicat autonome.
Lorsque nous leur avons posé la question du type de soutien que nous pouvions leur apporter, nos interlocuteurs/trices nous ont demandé de promouvoir la campagne pour l'abolition de la dette extérieure de la Tunisie. Nous proposerons à nos partenaires que cela soit un des axes du réseau syndical euro-méditerranéen.
Une autre proposition est celle de jumelage entre les syndicats ou fédérations de nos organisations avec des Comités de sauvegarde de la révolution dans des localités précises de Tunisie. C’est également à voir, dans notre Union syndicale Solidaires et dans le cadre du réseau syndical euro-méditerranéen.

Développer les rapports avec les autres composantes du mouvement social
Lors de la rencontre avec l'un des représentants de l'Association Nationale Des Chômeurs Diplômés (ANDCM), nous avons évoqué la possibilité d'organiser une rencontre entre les chômeurs diplômés du Maroc, de Tunisie et d'Algérie dans le cadre du réseau euro-méditerranéen.
En dehors des structures organisées, il sera aussi important de garder le contact avec celles et ceux rencontré-e-s « hors cadre », par exemple les jeunes qui s'organisent sur Facebook et avec qui nous avons pu échanger, et qui tiennent un discours véritablement politique. Ils/elles sont très demandeurs de relais des informations ainsi que de soutien à l'étranger.
En complément à ce bulletin, vous pouvez retrouver les matériels liés à l'actualité internationale et le matériel de la commission internationale de Solidaires sur notre site à l'adresse suivante :