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mardi 6 novembre 2012

El Fizazi, le cheikh islamiste aigri face aux Révolutions…

par Mohammed Belmaïzi, 4/11/2012
Notre cheikh El Fizazi perd les pédales, lui, qui était la coqueluche des médias et notamment d’Aljazera son fief de promotion à moindre prix. Tout le monde pensait à cette époque (très récente d’ailleurs) que le monde arabo musulman allait basculer dans des sacro-saintes Républiques Islamiques et que le dogme de la Chariâ et du Khalifa allait s’instaurer illico presto par des activistes islamistes qui ont décidément déjà raté le coche… Puisque les Révolutions (toujours en dynamique) ne se sont pas faites suivant leurs agendas et leurs calendriers dogmatiques (le parti Annahda n’a eu que 45%, alors que Morsy le président égyptien, que 52% : ce n’est donc pas le raz-de-marée qu’on nous avait prédit...). Cela leur est resté à travers la gorge !

Notre cheikh El Fizazi qui projette de créer un parti politique (que Dieu lui vienne en aide !) s’empêtre bec et ongles dans des théories aussi saugrenues les unes que les autres. Il dit une chose et son contraire. Après avoir condamné le Mouvement du 20 février en le traitant de « mécréant », il se reprend pour lui faire des éloges et même le remercier de l’avoir aidé à recouvrer sa libération de prison…

Le voilà, dans cette vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=Exn8r27GGTY    en train de démonter et de ruiner frauduleusement le symbole, cause immédiate, des Révolutions : Mohamed Bouazizi le Tunisien, dont une Place à Paris porte déjà son nom. Notre cheikh s’en prend à ce héros par le biais de la vertu, en racontant une histoire rocambolesque… lançant le doute sur l’identité même de Mohamed Bouazizi, puisqu’il nous dit avoir rencontré le véritable et l’authentique « Mohamed Bouazizi » qui lui raconte l’authentique histoire de ce faux héros des Révolutions, qui n’est que le fils de sa tante... Allez vous retrouver dans ce dédale d'incohérence et d'imagination débordante, si vous pouvez!!

« Mohamed Bouazizi » (donc le faux) était un marchand de légume ambulant qui utilisait les instruments de mesure tronqués : les poids qu’il mettait sur la balance ne portaient pas les petits cerceaux habituels. Une femme agent de la sécurité publique, le contrôle sévèrement et décide de confisquer la marchandise de « Bouazizi », qui, s’offusquait et se mettait en colère, en s’agrippant  à ses seins et en criant : « veux-tu que je pèse les légumes avec le poids de tes miches? »… D’où la fameuse « gifle » qui a fait déborder le vase et aboutit à l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi… et à la Révolution tunisienne.

Telle est la lecture du cheikh El Fizazi, farfelu hagiographe des évènements. Il n'est certainement pas le seul. Cette propagande est orchestrée par les islamistes de tous bords!

On pourrait passer avec un sourire sarcastique sur la finesse abracadabrante de ce cheikh, si son discours ne nous incitait pas à une évaluation idéologique profondément percutante où réside la propagande immorale partagée des mouvements islamistes pour décrédibiliser les Révolutions. Ainsi le symbole de la Révolution tunisienne « Mohamed Bouazizi » n’était qu’un « faux ». Il était « tricheur » (les poids de mesure ne sont pas réglementaires). Il était « pervers » (agrippe les seins de l’honorable policière)… Et la cerise sur le gâteau, il commet le péché suprême de s’immoler : acte d’apostasie par excellence devant Dieu et le dogme de l’islam… El Fizazi a donc décidé de condamner d'apostasie (kaffara) Mohamed Bouazizi... tout en lui trouvant des circonstances atténuantes !

Pour notre vénérable cheikh El Fizazi, les Révolutions sont imparfaites et donc à refaire, sur des bases islamistes rigoureuses. C’est certainement pour cela que ce champion des contre vérités projette de créer un parti islamiste pour remettre le monde à l’endroit du mensonge et de la manipulation !

Un nouveau prophète est né ! Vous voilà prévenu-es !!

jeudi 24 février 2011

La gifle

Khalid Jamaï
Par Khalid Jamaï, lakome.com, 16/2/2011

Avec leurs divers services de renseignements qui se targuent d’être les plus performants du monde, avec leurs innombrables think tanks, leurs bureaux d’études et de recherches, leur panoplie de diplomates, l’Europe, les USA, Israël, ont été pris au dépourvu par le tsunami populaire qui a emporté les régimes dictatoriaux tunisien et égyptien et dont l’onde de choc n’épargnera surement pas le reste du monde arabo-islamique.
Rappelons que les services « barbouzes » américains, pour reprendre le qualificatif utilisé par le journal satirique français « Le Canard enchainé », sont au nombre de 16, regroupant quelques 100 000 fonctionnaires et consommant près de 100 milliards de dollars dont 80 fournis par le seul Pentagone. C’est tout dire !!!
Comment avec de tels moyens, expliquer un tel aveuglement politique ?
Toute réponse à cette question ne peut être que plurielle.
Tout d’abord, ils semble que l’Occident a péché par arrogance et par son mépris total des peuples arabes, un mépris aux relents racistes.
Que l’on se rappelle le discours de Sarkozy à Dakar où il avait affirmé que « l’homme africain ne serait pas assez entré dans l’histoire ».
Ainsi, cet homme africain, y compris sa composante arabe, serait un sous homme, non seulement a-historique, mais atteint d’une déficience génétique qui le rendrait inapte, ou du moins réfractaire à la démocratie.
De tels propos véhiculent, en outre, une posture et une pensée colonialistes dont, principalement, les dirigeants français, hollandais, belges et anglais n’arrivent pas à se défaire, tellement elles sont intégrées dans leur subconscient.
A ce mépris, il y a lieu d’ajouter une islamophobie latente.

D’où leur certitude qu’une déferlante islamiste est à leurs portes.
Ce qui les a poussés à mettre dans le même sac El Qaïda, islamistes tunisiens du parti « Ennahdha » et Frères Musulmans égyptiens.
Obnubilés de la sorte, ils se sont alliés aux régimes arabes dictatoriaux, tels ceux de Ben Ali et de Moubarak et de bien d’autres, en qui ils ont vu un rempart contre cette déferlante imaginaire. Une attitude où on est tenté de voir quelques résidus inconscients des croisades.
De surcroit, ces dictatures, non seulement, n’ont nullement sécularisé leurs sociétés, mais ont fait bon ménage avec une islamisation de type néo-fondamentaliste comme le fait remarquer pertinemment le chercheur français Olivier Roy.
Exit les droits de l’homme et l’instauration de la démocratie.
Scotomisés et occultés la répression, le recours à la torture, le pillage des richesses par ces dictateurs prédateurs « amis » à qui certains dirigeants européens, français notamment, ne répugnent pas à solliciter, à l’occasion, certains « menus » services.
Les dirigeants occidentaux furent, par ailleurs, traumatisés par la révolution iranienne. Ce qui explique cette islamophobie latente, cause aussi de leur aveuglement politique.
Analysant les soulèvements tunisien et égyptien à travers cette révolution iranienne, par ailleurs vieille de plusieurs décades, ils sont passés à coté du fait qu’ils avaient affaire à de nouvelles générations qui n’avaient nullement pour modèle ladite révolution.
A titre indicatif, en Égypte, ces nouvelles générations constituent 50% de la population, sont instruites, ouvertes sur le monde, maitrisent les nouveaux moyens de communication.
Et, si nombre de ces jeunes sont des musulmans pratiquants, ils sont persuadés que l’islam n’est pas une panacée à même de résoudre leurs problèmes.
Le voile et la barbe deviennent ainsi une affirmation individuelle et non l’expression d’un quelconque obscurantisme ou fanatisme.
Yassin Alkhalil
C’est ce qui explique l’absence, lors des manifestations aussi bien en Tunisie qu’en Égypte, de slogans à connotation idéologique. De même qu’on n’y releva aucune diatribe anti-impérialiste ou anti-israélienne.
Toutes les revendications s’inscrivaient dans les droits universels: droit à la liberté d’expression et d’opinion, droit à la dignité, à la démocratie.
L’Occident qui s’attendait à voir déferler des hordes sauvages, détruisant, saccageant, pillant tout sur son passage, resta pantois devant la discipline, le sens de responsabilité, le refus de tout recours à la violence par ces peuples qui ne voulaient ni se venger, ni se livrer à un règlement de compte quelconque.
Comportement et attitude des plus civilisés.
Leçon de civisme.
Attitudes et postures qui ont pris à contre pieds un Occident abasourdi.
Démentis cinglants aux scenarii catastrophes d’une déferlante verte.
Démentis cinglants aussi pour ceux qui clamaient que les chrétiens étaient en danger en terre d’islam.
Ainsi, l’on vit sur la place « Attahrir » au Caire, les musulmans faire leurs prières sous la protection des coptes !!!
Ainsi, l’on vit, aussi, sur cette même place des pancartes et drapeaux où le croissant et la croix formaient un seul et unique signe religieux.
Nous sommes loin de la guillotine et des piques de la révolution française, des décapitations qu’a connues la révolution anglaise menée par Cromwell, des milliers de morts de la guerre civile américaine.
Par contre, l’occident a eu droit à une première, celle de voir un raz le bol, une exaspération se transformer en un soulèvement, puis en révolte, puis en révolution, et ce en quelques jours sans que ces mutations ne soient initiées ou orchestrées par quelque direction ou chef charismatique.
Des millions de citoyens agissant et pensant comme un seul homme.
Point de discipline mais une même et stricte autodiscipline.
Du jamais vu.
Ce qui ne fut pas le cas lors des « révolutions oranges » qu’a connues l’Europe de l’est. Révolutions financées par la CIA et autres Soros et boostées par les média occidentaux au contraire des révolutions tunisienne et égyptienne vis-à-vis desquelles l’Occident opta, dans un premier temps, pour le wait and see, puis pour une certaine neutralité.
Et lorsque furent chassés Ben Ali et Moubarak, deux hantises pour cet occident : le danger islamiste et le devenir d’Israël.
Puis, devant l’irréversible, on cloua au pilori les dictateurs hier encore encensés et courtisés.
On invita, bien entendu, les nouveaux régimes à instaurer, au plus tôt, la démocratie tout en espérant que celle-ci ne remettra pas en question les intérêts économiques et stratégiques de l’occident ou le devenir de l’état hébreux.
Avec les révolutions tunisienne et égyptienne et les dynamiques qu’elles vont engendrer, à l’échelle du monde arabo-musulman, on assiste un « turning point ».
Un nouveau Proche-Orient est en train de voir le jour, et ce n’est pas celui qu’espérait l’Occident. Un Occident appelé à plus de modestie.
Ironie de l’Histoire : Ben Ali, l’éradicateur des islamistes trouva refuge dans le pays le plus obscurantiste de la planète : l’Arabie Saoudite.
Et, il a suffit de vingt-trois jours pour balayer une dictature tunisienne qui a duré vingt-trois années et trente secondes (1) pour enterrer une tyrannie égyptienne qui a duré trente années !!!!!!
(1) Durée de l’allocution annonçant le départ de Moubarak prononcée par Omar Souleymane.




jeudi 17 février 2011

De paysage à territoire : Trois jours dans le Sud de la Tunisie (Gafsa, Moularès, Redeyef, Kasserine)

 par Alma Allende,  8/2/2011
« La France c'est Paris, le reste n’est que paysage », affirmait avec mépris le centralisme français du XIXe siècle. Nous avons déjà été plusieurs fois dans le centre et le sud de la Tunisie par le passé, mais nous n'avons jamais vu autre chose que des troupeaux et des nuages; des montagnes zébrées et des déserts propres, ainsi que des gens qui, dans les hameaux et les cafés au bord des routes, semblaient accepter passivement d’être transparents et quantité négligeable. 
Notre court et intense voyage - parallèle à cet ébranlement qui traverse le pays en ondes successives depuis plus d'un mois - nous révèle la transformation décisive, mentale et matérielle, d'un paysage en territoire. Ce qui distingue un paysage d'un territoire, c'est que le paysage est objet de contemplation, alors que le territoire est objet de dispute. L'intifada tunisienne, c'est cela avant tout: la résistance de tout un peuple qui refuse de continuer à faire partie du paysage. Le centre et le Sud-ouest de la Tunisie est déjà un territoire vivant, bouillonnant d'êtres humains, dans lequel les luttes revendicatives de ces derniers jours revêtent des intensités et des formats inégaux. Dans certains endroits, c’est une révolution; dans d'autres, de la révolte; et dans d'autres encore, un pur désespoir. La manière dont ces différents niveaux s’articuleront va décider s’il se produira ou non une nouvelle transformation: d'un paysage à un territoire, et d'un territoire à une société libre – ou à une terre brûlée.
1.Gafsa
Nous partons le jeudi matin sous la pluie, un temps de chien, avec la crainte de nous heurter à de nombreux obstacles: policiers, milices embusquées au milieu de la route… Mais alors que nous approchons déjà de Kairouan, à 130 Km de la capitale, voici que le ciel s'éclaircit sans que nous ayons rencontré le moindre contrôle. Le premier est militaire, à la sortie de la ville sainte, au rond-point que nous devons emprunter la déviation vers Gafsa, première étape de notre périple. Quelques mètres plus loin, nous prenons avec nous un jeune à l'apparence paysanne qui fait de l'auto-stop et va dans la même direction que nous. Il a des traits rudes, réguliers, simples. C'est un policier. Cela n'a rien d'étonnant. La Tunisie pullule de policiers, d'ex-policiers, de policiers qui nient l'être, de policiers qui se déguisent en voyous, de policiers caméléons qui passent d'une espèce à l'autre. Notre hôte fait partie de la Garde nationale et on lui a accordé une permission pour rendre visite à sa famille après un mois de service à El Aouina, le quartier général dans la capitale. Nous lui demandons, bien entendu, ce qu'il pense de la « thaoura », la révolution, et il se défend de ce qu'il interprète immédiatement comme une insinuation:
— Nous n'avons rien fait. C'est la police et la Garde présidentielle. La Garde Nationale a protégé le peuple en collaboration avec l'armée. Nous avons arrêté quelque 600 hommes des milices de Sériati, l'ancien chef de la garde de Ben Ali.
Tandis qu'il nous raconte quelques contes et légendes, qui font déjà partie du fonds mythologique commun autour de la famille du dictateur, nous sommes doublés par trois jeeps de la police qui escortent un fourgon blindé. En vérité, nous ne pouvons pas nous empêcher de nous sentir menacés. Ce sont les premiers que nous croisons et nous n'en verrons pas beaucoup d'autres. Il semble qu'ils transportent les salaires des travailleurs engagés sur les chantiers publics. C'est ce que nous explique notre compagnon avant de descendre au croisement d'Hajeb Al Ayoun.
— Essayez de ne pas circuler la nuit, nous prévient-il gentiment avant de nous dire adieu. Les milices profitent de l'obscurité pour lancer leurs attaques.
Nous entrons dans la zone la plus affectée par les convulsions sociales, le foyer d’où sont parties les révoltes, entre Sidi Bouzid et Kasserine, et à partir de là tous les villages que nous traversons conservent des traces des batailles de ce dernier mois.

À Jelma, il y a deux voitures brûlées sur le bas-côté de la route et sur les murs nous pouvons lire: « Vous ne nous volerez pas la révolution », et « Le sang des martyrs n'est pas à vendre ».
À Bir Haffey nous passons devant le siège local du gouvernorat, également incendié.
À Sidi Ali Ben Aoun, c'est le tribunal et un autre édifice au bord de la route qui ont brûlé.
Dans tout le centre et le Sud-ouest de la Tunisie, selon les dires et comme nous pourrons nous en assurer  nous-mêmes au cours des prochains jours, presque tous les postes de police, les sièges du RCD, les bureaux locaux des gouvernorats, tout a  brûlé sous les coups de la furie ciblée  du peuple.
Mais le ciel est également en feu. Malgré les avertissements, nous ne pouvons nous retenir de stopper la voiture sur le bas-côté de la route. Les révolutions ne soignent pas les grippes, mais elles n'empêchent pas non plus les couchers de soleil. On pourrait même dire que l'on devient plus sensible à cette beauté naturelle du crépuscule, dont la fragilité accentue notre anxiété émerveillée. Au-dessus de la vaste plaine pelée, dans un froid intense, le bleu glacé du ciel, illuminé par un soleil déjà caché derrière le Djebel Touil, a absorbé les nuages jusqu'à ne laisser que quelques grands grumeaux isolés, très sombres, traversés de flammes horizontales d'un feu vif. Cendres et flammes: révolution dans le ciel. Nous sommes abasourdis devant cette constance de la nature, indifférente face à l'histoire, mais nous sommes également surpris par notre nouvelle sensibilité historique face à cette indifférence. Dans un certain sens, ce crépuscule du 3 février 2011 n'est pas un paysage, il fait bel et bien déjà partie du territoire.

Quelques kilomètres avant cette halte, nous avons pris un second auto-stoppeur,  un homme de grande taille, dans la quarantaine, au visage rond, enveloppé dans un burnous marron clair, au regard impénétrable et astucieux. C'est clairement un produit de l'ancien régime. Nous lui demandons ce qu'il pense de la révolution et il tente de nous répondre dans un anglais invraisemblable, à la serpe,  croyant ainsi répondre à nos attentes et en même temps sa distance d’avec  son propre pays. Il nous dit seulement qu'il veut émigrer en Libye, où il y a tout ce qui manque en Tunisie. C'est le profil typique – nous explique ensuite notre ami Boomjida – du trafiquant d'essence, menacé dans ses intérêts par la chute du régime. Comme sur toutes les routes du Sud, nous sommes passés,  sur notre droite et notre gauche devant  les bidons bleus et rouges caractéristiques de ces vendeurs irréguliers qui transportent le carburant depuis la Libye et le vendent illégalement aux automobilistes tunisiens avec la complicité de la police, qui bénéficie indirectement du trafic. Maintenant, notre ami, menacé de ruine, rêve de se rendre dans le pays d'où provient cette essence et dont il s'imagine pour cette raison qu’il y coule des ruisseaux de miel et de lait, comme d’une corne d'abondance.
Gafsa, à 390 km de notre point de départ, est la capitale du gouvernorat du même nom. Avec 90 000 habitants, c'est la neuvième ville du pays et le centre industriel du phosphate, l'une des principales ressources économiques de la Tunisie. À 18h30, heure de notre arrivée, il fait déjà nuit. Les rues, densément occupées par l'armée, sont presque vides. Nous nous arrêtons avec Mehdi et Lofti au Coin bleu, un café situé juste en face du commissariat de police, incendié pendant les révoltes. Mehdi était en troisième année à la faculté de mathématiques quand il a été expulsé pour avoir « copié à un examen », c'est à dire pour son militantisme politique. Lofti est instituteur. Tous deux sont très pessimistes quant à l'espoir d'un changement réel.
— Maintenant, il y a un peu plus de liberté pour s'exprimer, déclare Mehdi. Cela durera dix jours, comme en 1987. C'est vrai, ils nous permettent de parler de révolution, mais pas de faire la révolution. Il n'y a pas de dictateur, mais bien une dictature.
Mehdi nous rappelle qu'il y a toujours des prisonniers politiques et que, sur les 24 nouveaux gouverneurs nommés par le gouvernement, 19 appartiennent au RCD et 9 sont impliqués dans des affaires de corruption. Il nous montre, par ailleurs, le communiqué de fondation de l'Union générale des jeunes de Gafsa, un cache-sexe  du RCD qui, sous une rhétorique « révolutionnaire », appelle au retour à la normalité et à travailler pour le pays. Ils noyautent tout en changeant de couleur.
Nous avons quitté Tunis, la capitale, en plein pullulement de grèves sectorielles: les transports, le personnel aéroportuaire et même les imams des mosquées. Mais Mehdi et Lotfi relativisent leur importance:
- Il y a de petites grèves sectorielles, avec des revendications particulières, mais le peuple semble commencer à accepter le gouvernement. La stratégie de la peur est en train de donner des résultats. Le chantage économique et la menace policière obligent la population à s'incliner devant le nouvel ordre qui, en réalité, dégoûte presque tout le monde.
À ce moment Redha Redhaoui entre dans le café, c'est l'extraordinaire avocat dont nous avons fait la connaissance il y a quelques jours à Tunis. Il semble assommé et fatigué; le visage satiné, les traits tirés, décoiffé, comme s’il venait de sortir du lit. Il a la grippe et il en rajoute immédiatement au  pessimisme de ses compagnons.
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