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jeudi 16 septembre 2010

Maroc : Nouvelle vie pour les bagnes des années de plomb


Par Yann Ngomo, Yabiladi, 15/9/2010
Kasbah d'Agdz
Symboles de la répression pendant les années de plomb, d’anciens centres de rétentions vont bientôt être élevés au rang de monuments historiques. La restauration de ces lieux chargés d’histoire va dans le sens de la préservation de la mémoire, mais la plus symbolique de ces prisons a disparu…
Tagounit
D’après l’AFP, le ministère de la Culture et le Conseil consultatif des droits de l’Homme (CCDH) auraient signé ce mercredi une convention permettant la transformation d’anciens centres de détentions secrets. Ces derniers deviendront des lieux de mémoire et des espaces culturels, l’objectif étant d’en faire des « espaces de préservation et de réhabilitation de la mémoire », souligne l’AFP.
Derb Moulay Chrif
Les lieux concernés sont les centres de détention des Kasbahs d’Agdez et de Tagounit dans la province de Zagora, les Kasbahs de S’koura dans la province de Ouarzazate, Kasbah Kelaât Megouna dans la province de Tinghir, ainsi que l’ancien centre de détention de Derb Moulay Cherif à Casablanca.
Derb Moulay Chr
Rappelons qu’une convention similaire avait été conclue en 2008 entre le CCDH et le ministère de l’Habitat. Il s’agissait alors de « convertir les endroits où se produisaient d’épouvantables abus de liberté pour en faire des places commémoratives qui célébreront l’espoir et l’avenir ».
Symboles des disparitions forcées, et d’autres violations des libertés commises durant les tristement célèbres années de plomb, les anciens centres de détentions devaient être restaurés, conformément à l’une des résolutions de l’Instance Equité et réconciliation (IER). Ladite résolution stipulait que « dans le cadre du règlement définitif des effets de la disparition forcée, l’instance s’est attelée à l’élaboration d’une nouvelle approche pour la sauvegarde de la mémoire, qui propose la reconversion des anciens centres illégaux de séquestration ou de détention en projets productifs et capables de préserver la mémoire».
Ahmed Marzouki
Mais ce nouvel effort de réconciliation des autorités marocaines aura-t-il tout son sens lorsqu’on sait par exemple que le plus célèbre de ces centres de détention a été détruit ? En effet son souvenir est encore frais dans les mémoires de ceux qui y ont vécu, mais il ne reste aujourd’hui, pratiquement rien de Tazmamart. Les cellules du bagne rasées en 2006, il ne reste aujourd’hui, que les tombes de ceux qui y ont péri, comme unique témoignage de ce qui s’y est passé.
Heureusement, il y a aussi des survivants de l’enfer de Tazmamart. Ahmed Marzouki est l’un d’eux.Il a d’ailleurs publié en 2000 un livre intitulé « Tazmamart, cellule 10 », en référence à la cellule qu’il occupait. Dans une interview qu’il a accordée à l’hebdomadaire marocain Tel Quel, il a ainsi déclaré « Tazmamart existera toujours dans nos chairs et dans nos cœurs. Les faits sont là. Nier l’existence du bagne est une insulte à la mémoire des disparus et à l’Histoire ». Ses souvenirs, et ceux des autres survivants, regroupés aujourd’hui au sein de l’Association des victimes du bagne de Tazmamart (AVIBAT), est une autre contribution précieuse à un passé bien sombre.

lundi 20 juillet 2009

INVITATION

L'AMDH organise à la Bibliothèque Nationale à 17h30 le mardi 21 juillet 2009
une lecture-débat du dernier livre
de Jaouad Mdidech: Vers le large.
Cette lecture sera faite par Mme Rabea Mardi

Jaouad Mdidech est un ex-détenu de la prison centrale de Kénitra du groupe du procès de janvier 1977. Auteur du livre sur Derb Moulay Chrif: La Chambre Noire

lundi 29 juin 2009

Adieu l'ami

par Khalid Jamai
Le dernier adieu
Des voix s’élèvent tout d’un coup dans cette après midi où le temps semblait s’être figé.
Des voix qui entonnent un chant jailli du fond des cellules de Derb Moulay Chrif, du fond des celles de la prison central de Kénitra.
Un chant pétri de mots forgés dans la douleur, dans la souffrance, dans l’espoir au plus fort des années de plomb, écrit par des militants venus d’Azrou, dans les années 70.

« Camarades, nous avons rendez-vous,
Rendez-vous que nous ne raterons pas.
Dans nos rangs, les masses se tiennent à nos côtés.
Et la main tendue de la lutte qui nous invite.
Nous l’allumerons révolution dans les collines, dans les montagnes.
Révolution que nous ferons éclore sur chaque pouce de terrain.
Rien ne peut venir à bout de la volonté d’un peuple.
Ni la prison, ni les dangers ne nous font peur.
Les tyrans du régime ont fait leur temps.
Et, déjà pointe leur crépuscule ».

Chant clamé par les militants d’ « Ila Al Amam » et de « 23 Mars », victimes de la répression sauvage des années 70 et 80, venus rendre un dernier hommage à un des leurs. Un homme d’une rigueur, d’une rectitude, d’une honnêteté sans faille. Un homme nommé Abdel Fettah Fakihani.
1949 fut l’année qui le vit naître, celle de 1972, celle où il fut enlevé et torturé une première fois.
Il n’avait que 23 printemps, âge où il fut condamné à perpétuité… plus deux années pour outrage à magistrat !
Leurs mémoires remontent le temps : déjà prés de quarante années. Ils étaient jeunes et rêvaient d’une révolution qui enfanterait un monde meilleur et un Maroc où régneraient la justice, l’égalité, la démocratie, la liberté, la dignité.
Et qu’importait le prix à payer.


Et le prix fut des plus exorbitants.
Fakahani et ses camarades subirent les pires tortures, les pires humiliations par un même tortionnaire en chef, Youssfi Kaddour, aujourd’hui libre comme le vent, jouissant d’une impunité totale et d’une retraite confortable pour " sévices rendus."
Abdel Fattah faillit perdre l’usage de ses deux pieds, résultat d’infections purulentes causées par de terribles séances de falaka.
Il en emportera les stigmates jusqu’à la fin de ses jours.
Il mena, toujours, avec ses camarades, pour arracher quelques droits élémentaires et le statut de prisonniers politiques, de longues grèves de la faim.
Saida Mnbhi naquit, elle aussi, à Marrakech, en 1952 et fut arrêtée, pour appartenance à « Il Al Amam » en 1976.
24 ans, presque le même âge que Fakahani, Elle « séjourna » au centre de Derb Moulay Chrif où elle subit , elle aussi, les pires tortures, par les sbires du même Youssfi Kaddour et fut condamnée à cinq ans …plus deux ans pour…outrage à magistrat !
Avec tous ses compagnons, elle observa une première grève de faim pour que le procès ait lieu .La seconde, durant le procès, pour protester contre les violations des droits de la défense et des inculpés, et la dernière, entamée le 8 novembre 1977, dura 40 jours pour réclamer le statut de prisonnier politique et des conditions humaines de détention. Le 11 décembre 1977, elle meurt à l’âge de 25 ans.
Du fond de son calvaire, avec des mots-pierres, elle écrivit


« La prison, c’est laid
Tu la dessines, mon enfant
Avec des traits noirs
Des barreaux et des grilles
Tu imagines que c’est un lieu sans lumière
Qui fait peur aux petits
Aussi pour t’indiquer
Tu dis que c’est là-bas
Et tu montres avec ton petit doigt
Un point, un coin perdu
Que tu ne vois pas
Peut être, la maîtresse t’a parlé
De prison hideuse
Que tu ne vois pas
Peut-être la maîtresse t’a parlé
De maison de correction
Où l’on met les méchants
Qui volent les enfants
Dans ta petite tête
S’est alors posée une question
Comment et pourquoi
Moi qui suis pleine d’amour pour toi
Et tous les autres enfants
Suis-je là-bas ?
Pour que demain
La prison ne soit plus là »


Comme Fakahani, Saida, Zahra Boudkour, née un 28 novembre 1987 à Zagora, mena une grève de plus de 40 jours pour réclamer le statut du prisonnier politique et des conditions humaines de détention.
Un même combat. Un même adversaire.
Aujourd’hui, elle souffre de toutes sortes de maladies, conséquences des tortures subies et des conditions moyennes âgeuses de son incarcération.
« Ce n’est pas le système qui nous juge, ce sont nous qui le jugeons», ne cesse t-elle pas de répéter.
Il est 18 h. Nous sommes au cimetière des « chouhadas ». La tombe est béante. Elle attend notre ami, elle attend une partie de nous même.
L’épopée se poursuivra, se poursuit ; ses héros avaient, hier, pour noms : Mohamed Bennouna, Fakahani, Saida Mnbhi et de centaines d’autres.
Aujourd’hui, elle a pour nom Zahra Boudkour et ses amis.
Dans une lettre adressée à ses amies, du fond de sa cellule elle écrit : « Nous forgerons un chemin pour des lendemains meilleurs. Le chemin de la victoire sera long, périlleux, mais, nous l’emprunterons car telle est la loi de l’Histoire. L’arbre que nous avons planté donne déjà ses fruits… », Et de citer ces vers de Mahmoud Darwich : « Nous sommes ceux qui naissent sous les arbres, sous la pluie, de la pierre, des défaites. Toujours des nouveaux nés. Depuis le début, nous naissons et renaissons sans fin ».Un cri d’espoir qui rejoint celui Fakahani, près de 40 années plus tard.
Adieu l’ami, nous hériterons de ton livre testament : « Le couloir ». Et d’un sous titre : « Des bribes de vérités sur les années de plomb ».
Des bribes, car ces années perdurent. Et la lutte aussi.