Par
Hasna Belmekki, 22/9/2024
Neuf cents migrants secourus dans le détroit de Gibraltar en
une seule journée, «du jamais vu!» selon la Croix Rouge. Ce mardi 12 août 2014,
désormais inscrit dans les nnales de la fondation humanitaire, et les jours
précédents durant lesquels 400 migrants de plus ont été arrachés à la mer, ont
contraint le ministère de l'Intérieur espagnol à se réunir en urgence pour
arrêter les mesures à prendre. De l'autre coté de la rive, aux portes des
frontières marocaines, la confusion est toute égale au sein de la population
migrante en cette mi-août.
Dans le quartier Al Irfane, plus aappelé
Boukhalef, situé à la périphérie de la ville de Tanger, les candidats à
l’immigration illégale ne parlent que de ça. La nouvelle a circulé dans tout le
pays. De nouveaux arrivants ont afflué de Fès, Rabat et Casablanca. Le quartier,
réputé pour être l'une des bases arrière de l'immigration clandestine, est plein
à craquer. Des campements de fortune ont été installés aux abords d'une
interminable rangée d'immeubles blancs. D'autres occupent une petite forêt,
située à proximité.
Les témoignages des migrants ayant pu atteindre l’Espagne
sont édifiants. La plupart des traversées se sont déroulées avec une facilité
déconcertante. «Lorsque que nous sommes arrivés en brousse, il y avait seulement
quelques Alits (ndlr: surnom donné par les migrants aux forces de l'ordre
marocaines). Nous avons tout de suite compris qu’il n'y aurait pas de
résistance. Il était 16 heures. Sur la plage, il y avait des Marocains. Ils nous
observaient alors que nous étions en train de gonfler notre zodiac. En mer,
contrairement aux habitudes, il n'y avait pas la marine nationale (photo ci
dessous ©Marcos Moreno). La voie était libre. Nous avons pagayé, pagayé, pagayé…
La Croix Rouge nous a recueillis, quelques heures après», explique Laure*, une
Camerounaise de 34 ans, jointe au téléphone à Tarifa, en Espagne. «J'étais ce
jour-là sur le rivage, prêt à les suivre moi aussi, raconte Abou, un Guinéen de
32 ans. C'était un spectacle très émouvant. Plus de cinquante zodiacs prenaient
le large presque au même moment. Hélas, la chance n'a pas été de mon côté. J'ai
eu un problème de valve sur mon embarcation et j'ai dû rebrousser
chemin.»
Ces témoignages ont rapidement circulé dans le milieu très fermé des
clandestins, nourrissant ainsi les rumeurs les plus folles. «Le Canada cherche
3000 migrants, le pays a besoin de main d'œuvre, c'est pour cela qu’on nous
laisse traverser!», s’exclame Abouo, un jeune Ivoirien en s'appuyant sur une
béquille. «Les portes s’ouvrent, il paraît que l’Allemagne a besoin de monde
aussi!», s’enthousiasme Oscar, un Camerounais de 32 ans, coincé à la frontière
depuis plus de trois ans. Les deux hommes rejoignent la foule rassemblée à
proximité de la mosquée du quartier en ce vendredi 15 août. Des femmes
enceintes, des mères et leurs enfants sont conduits dans des minibus, sous le
regard interrogateur d’une centaine de migrants subsahariens. Leur destination
finale, visiblement tous l'ignorent, mais la plupart partagent cette même certitude:
on les emmène traverser le détroit. La confusion est totale.
Henriette, l’une
des femmes emmenées ce jour-là, témoigne: «Certaines femmes ont pris leurs
bagages! Elles étaient persuadées qu’on les conduirait en Espagne. Moi-même j'y
ai cru! C'est en arrivant à la médina (ndrl : centre-ville historique) que j'ai
compris qu'il s'agissait d'autre chose. On nous a conviées à un festival dont le
thème était l’Afrique Noire. Nous étions là simplement pour faire de la
figuration. Ils nous ont filmés pendant qu'ils nous remettaient quelques lots:
un paquet de trente couches, un litre de lait, une boite de fromage et aussi
quelques vêtements. Mais il n'y avait pas assez de dons pour tout le monde,
c'était la cohue. On était vraiment mal à l'aise.»
A l'autre bout de la
ville, au même instant, la foule des migrants, toujours dans l'attente
d'information, s'élance par grappe dans l'avenue principale. Une rumeur, encore
une, échauffe les esprits. «D'autres minibus sont en route!», lance une femme,
le pas pressé. La multitude n’atteindra pas le carrefour qui marque la sortie du
quartier.
Des cris de terreur disloquent sa course. Surgis des rues adjacentes,
plusieurs dizaine d’hommes, certains à peine adolescents, tous armés de couteaux
de boucher, de matraques ou encore de gourdins, se ruent sur les migrants. Les
femmes, comme les enfants, ne sont pas épargnés. La chasse à l'homme qui vient
de débuter dans l’après-midi ne s'achèvera qu'au petit matin. Les migrants
tentent de joindre la police, dès le premier assaut. En vain.
Il leur faudra
attendre plusieurs heures et l’arrivée d’Héléna Maleno, une chercheuse
espagnole, spécialiste de la migration, sur le terrain depuis trois ans, pour
que les autorités se déplacent. A leur arrivée, la tension est vive. Héléna
Maleno est prise à partie. Agressée verbalement et sexuellement sous le regard
impassible de la police, elle doit son salut à un taxi qui passait par là, alors
qu'elle prenait la fuite.
«J'ai été agressée sous les yeux d'un commissaire
qui n'a pas bougé. J'ai été insultée par des jeunes Marocains qui dissimulaient
leurs armes sous leurs vêtements pendant que d'autres me maintenaient en
appuyant très fort sur ma poitrine. Alors que je criais à l'aide, le commissaire
m'a répondu: tu es responsable, c'est toi qui les provoque! Le chef de la bande
de voyous m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit: toi, je vais te tuer! J’ai
couru avant de réussir à monter à bord d’un taxi qui m'a emmenée loin de ce
cauchemar», explique-t-elle quelques jours plus tard, encore hébétée par la
violence dont elle a été victime.
Terrorisée, Henriette et son petit garçon
d'un an, se réfugient avec d'autres membres de la communauté dans la petite
forêt qui jouxte le quartier. Ils y passent toute la nuit.
A l'aube, le bilan
est lourd. Cinq migrants hospitalisés, des viols signalés, de nombreuses
habitations dévastées, certaines incendiées (photo en tête d'article et
ci-dessous © Juan Manuel). Toutes les victimes ont été dépossédées de leurs
maigres biens: téléphones portable, monnaie, vêtements, chaussures…même les
vieilles marmites ont été emportées. Les bateaux pneumatiques, les rames et les
gilets de sauvetage ont été confisqués. Le matériel de traversée réapparaitra
sur le marché noir quelques jours plus tard.
La terreur au
quotidien
Le scenario de ce vendredi 15 août illustre la triste réalité des
migrants en transit, coincés aux frontières marocaines, dans la banlieue de
Tanger. Depuis la mort de Cédric, ce jeune Camerounais de 19 ans, tombé du haut
d'un immeuble lors d'une intervention militaire en décembre 2013 (ndlr:
troisième décès de e genr en trois mois), les forces de l'ordre n'entrent plus
dans le quartier pour procéder aux refoulements. Depuis, des bandes criminelles
se sont appropriées l’endroit. Elles y opèrent en toute impunité, en semant la
terreur. «Ils nous attaquent souvent le vendredi, généralement après la prière
du soir. Ils nous prennent par surprise. Ils défoncent les portes. Ils sont
armés de gourdins et de couteaux de boucher de 14 centimètres. Sous la menace,
ils prennent tout ce que nous possédons. Ils nous frappent, nous blessent,
violent nos femmes (photo ci-dessous ©Juan Manuel). Nous sommes démunis, nous ne
savons pas où aller pour être en sécurité, ni même à qui parler. La police
n’intervient pas. Quant aux associations, il y a bien longtemps qu’elles ont
déserté le quartier», se désole Sekou, un Malien d'une trentaine
d'années.
Face à cette menace, la majorité des propriétaires n'osent plus
louer de logement aux migrants, de peur des représailles. Les appartements
vides, très nombreux dans la zone, sont désormais squattés, bien souvent avec
l'accord d'un gardien d'immeuble qui perçoit une rétribution en échange.
L'autorité est absente. Le commissariat de police le plus proche est situé à
plus de trois kilomètres. Cette insécurité prégnante pèse lourdement sur la vie
du quartier. «La présence des subsahariens pose un réel problème. Ce n'est pas
personnel, moi je n'ai rien contre eux, bien au contraire. Ils représentent une
bonne partie de mon chiffre d'affaires et puis ils sont éduqués. Non, le souci,
c'est que leur présence ici génère une insécurité permanente. Pour nous aussi,
car les autorités sont absentes. Tout le problème est là!», témoigne Badr, un
commerçant du quartier.
A ses côtés, Samir, gérant d’un cyber café, partage
le même avis: «Il faut reconnaître qu'ils ont une culture différente. Ils se
rassemblent souvent en nombre aux pieds des immeubles et parlent fort tard dans
la nuit. Cela créé des nuisances sonores. Vous savez, Boukhalef est une
cité-dortoir. Une bonne partie des habitants travaille dans les usines qui se
situent à proximité. On peut comprendre qu'ils soient excédés. Mais cela ne
justifie pas cette violence, c'est inacceptable. Le Maroc devrait être un
exemple en termes de gestion d'immigration car il ne faut pas oublier qu'il y a
près de cinq millions de Marocains dispersés à travers le monde.»
Violence
meurtrière
Après deux semaines de calme relatif, la terreur a refait surface
dans la nuit du 29 au 30 août. Cette fois-ci, la nuit fut meurtrière. Charles
Alphonse N’Dour, un jeune Sénégalais de 25 ans, a été assassiné. Il a été
retrouvé égorgé. «Charles était mon ami. Il venait de Casamance. C'était
quelqu'un de bien. Il rêvait d'Europe. Il habitait Casablanca. Il est venu à
Tanger parce qu'il savait que beaucoup avaient réussi à traverser. Il voulait
lui aussi tenter sa chance. C'est terrible de perdre la vie ainsi. Je suis sûr
qu'il aurait préféré mourir dans l'eau», confie Guy-Alain, très peiné. Les
blessés sont plus nombreux que la dernière fois, plus d’une dizaine. Les camps
installés à proximité du quartier ont été brûlés. Les habitations une fois de
plus vandalisées et les migrants dépouillés.
Au lever du jour, dans une
tristesse profonde et une colère contrôlée, une centaine de migrants entreprend
une marche pacifique pour se rendre au centre-ville, afin de dénoncer les
violences dont ils sont victimes et l'inertie des autorités. Le Consul du
Sénégal, qui a fait le déplacement dans le quartier suite à l’assassinat d’un de
ses ressortissants, tente de ramener le calme. Invoquant la diplomatie, il
invite les manifestants à reculer. La foule ne l’entend pas de cette oreille.
Elle s’élance à petit pas avec un seul slogan: «Marocains racistes! Marocains
assassins!» (photos ci-dessous ©Juan Manuel)
Après quarante minutes de
marche, à quelques pas du centre-ville, un barrage policier et militaire stoppe
l'avancée des manifestants. Certains prennent la fuite. Jules, un Gabonais,
s'écrie: «Revenez, revenez! L'immigration clandestine n'est pas un délit de
droit commun. Nous ne sommes pas des voleurs, nous avons des droits! On nous
assassine, le monde doit le savoir. Nous devons lancer un appel à la communauté
internationale. Nous aussi nous avons droit à la vie!»
Le canon du camion
anti-émeute crache un puissant jet d'eau, mettant un terme à toute discussion.
La petite foule se divise. Les coups de matraques pleuvent. A moins de deux
kilomètres de là, les touristes qui s'extasient devant la beauté de la baie de
Tanger, n'en sauront rien. Maitrisés un à un, les migrants sont jetés dans des
fourgonnettes de police. Trente-cinq d’entre eux sont arrêtés et déférés devant
le Parquet, les autres déposés dans le quartier de Boukhalef.
Une
condamnation arbitraire et des droits fondamentaux bafoués
Après un procès
exécuté dans l’urgence -moins de 48 heures- la justice a rendu son verdict.
Poursuivis pour participation à une manifestation «non déclarée», dix-neuf
migrants sont condamnés à l’expulsion (l’un d’eux, un Sénégalais en situation
régulière, sera libéré), dix autres écopent d’une peine d’un mois de détention
avec sursis et d’une amende de 1000 dirhams (90 euros). Les six derniers sont
relaxés. A la sortie de l’audience, le Guadem (groupe associatif de défense des
migrants) dénonce déjà «une procédure d’éloignement arbitraire et un procès non
équitable». Les migrants condamnés à être expulsés ne bénéficieront pas, comme
le prévoit la loi, d’un délai de 10 jours pour faire appel devant le Tribunal de
première instance de Tanger.
Dans la nuit du 1er au 2 septembre, les migrants
sont conduits dans un bus peu avant l’aube. Les six relaxés sont également
embarqués à bord de ce véhicule qui prend la route de l’aéroport Mohamed V de
Casablanca. «Les autorités nous ont expliqué que la procédure voulait que nous
soyons refoulés à Rabat mais le car ne s’est pas arrêté dans la capitale. Ils
ont essayé de nous forcer à monter dans l’avion mais nous avons résisté.
Aujourd’hui, ils veulent nous contraindre à signer des documents pour nous
expulser. Mais je suis un innocent. Je n’étais pas à la manifestation. J’ai été
arrêté alors que je partais au centre-ville faire mon marché. Ma femme et mon
bébé m’attendent à Tanger», explique Alphonse, l’un des migrants. Détenus dans
le sous-sol du terminal 3 de l’aéroport de Casablanca, les six hommes ont
observé une grève de la faim durant trois jours afin de réclamer le respect de
leurs droits. Les migrants sont éprouvés. «Nous sommes arrivés mardi matin aux
alentours de 10 heures à Casablanca. Ils nous ont retenus dans le bus jusqu'à 17
heures 30 sous un soleil de plomb et sans accès aux toilettes. Certains ont été
contraints de faire leurs besoins dans le bus par ce qu’ils ne pouvaient plus se
retenir. C’est une situation vraiment affligeante. Et durant les jours de
détention dans les geôles du commissariat de police de Tanger, on nous a privés
de nourriture durant deux jours. Tous nos droits sont piétinés.»
Cette
situation, Camille, un jeune Camerounais de 17 ans, ne l’a pas supportée. Il a
fini par signer les documents avant d’être embarqué sur un vol à destination de
Yaoundé, un jeudi soir. Les cinq autres grévistes de la faim ont poursuivi leur
mouvement. Après une semaine de captivité, ils ont pu retrouver la liberté,
grâce à l’appui de leurs familles et au soutien associatif.
Depuis la mort de
Charles Alphonse N’Dour, la police est réapparue dans le quartier de Boukhalef.
Elle y effectue des patrouilles, et, depuis peu, prête main forte à des hommes
qui poussent les migrants à quitter le quartier, dans les trois jours. «Je ne
supporterai pas une humiliation supplémentaire. Je vais chercher un autre
logement ailleurs», confie Grégoire, un migrant. Beaucoup, faute de moyens, ont
pour l’heure trouvé refuge dans la forêt d’à coté.
*Les noms et les origines
des migrants ont été modifiés - reportage réalisé avec le soutien de FAIR (Forum
for Africain Investigative Reporters)
Pour en savoir plus, les
vidéos:
Témoignages de migrants recueillis au lendemain des violences du
vendredi 15 août 2014
Témoignages de migrants 2
https://www.youtube.com/watch?v=3-HGXkBeme0
Témoignages
de migrants vivant dans le quartier de Boukhalef
https://www.youtube.com/watch?v=7Dkc6gq8jTQ
https://www.youtube.com/watch?v=55KrIALv3wo
Manifestation
de migrants peu avant sa dispersion (témoignages)
Témoignage d'un
manifestant
https://www.youtube.com/watch?v=l1F7sLxbQpA#t=46
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