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jeudi 18 septembre 2014

Maroc : liberté de presse ? Oui, mais pas trop !

ali

Ecrit par Dania Akkad, pour le « Middle-East Eye »
Traduit de l’anglais par Salah Elayoubi

 

Middle-East Eye se penche sur la liberté de la presse au Maroc, au moment même où le code de la profession est dans le pipe-line du parlement, dans une quelconque sous-commission, d’où il ne manquera pas de sortir sans même l’ombre d’un amendement, ou si peu.  On peut légitimement déplorer qu’il n’ait pas, une seule fois, été fait mention dans ce papier du nom de Ali Lmrabet, condamné à dix ans d’interdiction d’exercice de la profession de journaliste. Sans doute le cas le plus emblématique de la répression menée par le régime de Mohammed VI contre la presse. Sans doute aussi, l’un des journalistes  les plus courageux de sa génération.
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Dania Akkad
Au baromètre de la liberté de presse, l’indicateur  pointe désormais, en direction de plus de coercition, après avoir, un temps, oscillé entre liberté relative et répression sévère. Rédacteurs et journalistes sont de fait, confrontés à d’inquiétantes  méthodes, plus ou moins  subtiles, destinées à les museler et qui rappellent cette  période de sinistre mémoire, quelques années après l’intronisation de Mohammed VI,  lorsque certains des meilleurs et des plus brillants journalistes, durent se résoudre à quitter le pays, sous des pressions financières ou privées, afin de continuer à exercer le métier, tandis que d’autres y renoncèrent tout simplement.
Black-out sur l’information
Freedom House, Reporters sans frontières, ont abondamment décrit la lutte de ceux qui sont restés et qui ont osé enfreindre les lignes rouges que sont la vie des sahraouis, le Front Polisario, le Sahara Occidental, la critique du roi ou la remise en question de son budget. Tout comme  Human Rights Watch et Freedom House, qui, de leur côté et avec d’autres,  avaient rappelé comment les tracas n’épargnaient même pas les journalistes étrangers, comme en 2011, lorsque les autorités marocaines firent annuler l’accréditation d’Al-Jazira, à la suite d’articles jugés tendancieux, sur le Sahara occidental, et comme en 2012, lorsque le quotidien espagnol El País, fut interdit, à deux reprises, pour avoir publié une caricature du roi et évoqué un livre critique envers ce dernier.
Autant d’initiatives qui, de l’avis des observateurs et des journalistes, signifient qu’au moment même où le  gouvernement se vante de mener de vastes réformes, dans le cadre de la nouvelle constitution de 2011 (celle-là même qui a permis à la monarchie de se sortir indemne du Printemps arabe), les Marocains ont moins accès à une presse indépendante ou à des enquêtes impartiales, traitant de questions aussi cruciales que la corruption ou les dépenses publiques.
Ministres autant qu’acteurs de la société civile se plaignent également du manque d’informations fiables, mais divergent lorsqu’il s’agit d’en interpréter les raisons :
Mustapha Al-Khalfi, ministre de l’information et ancien journaliste, reconnaît bien un problème de la presse, mais comme ses collègues, il marque sa préférence pour une «troisième voie », plutôt qu’une révolution ou le maintien du statu quo.
 - « Nos médias parlent, malheureusement, très peu de l’action gouvernementale, alors que les réformes en cours, exigent une plus grande vulgarisation. Nos débats méritent meilleure couverture.  », déplore Idriss Azami Al-Idrissi,  ministre du budget.
- « Nous somme incapables de discerner le vrai du faux, en matière d’informations…….Nous nageons en plein doute.», déclare Mohammed Al-Boukili, membre de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme (AMDH), avant d’ajouter :
- « La véritable information demeure inaccessible aux lecteurs en zones rurales. Les journalistes n’ont accès ni aux chiffres ni aux statistiques. Nous non plus !»

Au commencement était « Le Journal »


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Abou Bakr Jamaï
L’affaiblissement des médias « participe de l’exclusion du citoyen de base, de toute vie politique », commente Abou Bakr Jamaï, ex-directeur de la publication francophone de « Lakome ». L’homme faisait partie de ce cercle de journalistes qui s’était fait connaître, à la fin des années 1990. Considérés comme subversifs, explique-t-il, parce qu’ils ne se contentaient pas d’écrire des articles d’opinion, mais faisaient également état d’informations et de points de vue.
- « Nous faisions du journalisme. Nous allions à la rencontre des gens, les interviewions et rendions compte de ce que nous avions appris. »
Alors que les ministres étaient régulièrement taclés dans les médias, donnant l’illusion d’un semblant de presse libre, le monarque était, lui, largement épargné. Jamaï et ses associés voulaient changer ce postulat.  Ce fut « Le Journal », un hebdomadaire au sein duquel de jeunes journalistes se firent les dents en brisant de grands tabous, comme cette interview du chef du Polisario ou encore cet article, sur la présumée implication de l’ancien premier ministre, Abderrahmane Youssoufi, dans le complot, visant à assassiner Hassan II.
A la veille de chaque parution, c’était comme se dire : « Mon Dieu, de quoi vont-ils parler cette semaine? », commente Michael Willis, professeur titulaire de la Chaire Mohammed VI pour les études marocaines et méditerranéennes, à l’Université d’Oxford.
La décennie suivante fut le théâtre d’une série d’escarmouches, sous la forme « édition-répression », qui opposa le journal aux autorités, jusqu’à l’interdiction de 2000, faisant suite à l’entretien avec le chef du Front Polisario. En 2001, les rotatives reprirent du service, sous un nouveau nom, avec une édition arabophone, Assahifa, avant que procès réguliers et boycott des annonceurs, n’aient raison de la santé financière du journal, avec ce coup de grâce administré par le procès en diffamation, intenté en 2006, par Claude Moniquet, directeur de l’Intelligence stratégique européen et Security Center, et l’amende de trois cent soixante mille (360 000) Dollars américains qui en a résulté. Le plaignant avait assigné le « Journal Hebdomadaire » (son nouveau nom) en justice, l’ accusant de l’avoir diffamé en avançant que son rapport sur le Sahara occidental, avait été financé par le Maroc.
Une fois le jugement confirmé par la Cour d’appel de Rabat, Jamai incapable de payer l’amende, démissionna, pour permettre au journal de continuer et quitta le pays.
- « On m’a forcé ! », dira-t-il, plus tard lors d’un entretien téléphonique, depuis la France.
Hormis quelques prestations à distance, comme  sa participation à la version francophone de Lakome, Jamai est désormais persona non grata dans le milieu professionnel. Pourtant, l’idée de reprendre la chefferie d’une rédaction, au Maroc, continue de le hanter. Il dit :
- « En fait, ça me manque à un point tel,  que je me fais violence pour l’oublier ! »

Le cas Taoufik Bouachrine et l’ « Affaire des primes »


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Taoufik Bouachrine
  Alors que la liberté de la presse au Maroc a connu des hauts et des bas, depuis l’avènement de Mohammed VI, deux méthodes ont régulièrement cours, afin de contrôler les médias :
- Aux journalistes, les procès infamants, pour entacher leur crédibilité et jeter l’opprobre sur leur nom.
- Aux annonceurs, dont les entreprises dépendent du Makhzen, on impose le boycott des publications enfreignant les lignes rouges, afin de les asphyxier financièrement. Parfois, dit Willis, ce sont les annonceurs eux- mêmes qui s’imposent la mesure inquiets de préserver les contrats sur lesquels le monarque a un droit de regard.
- « Le Makhzen est tellement persuasif que beaucoup n’ont même pas besoin du fameux coup de téléphone pour s’exécuter ! » explique Willis
Un autre procédé, confie Touafik Bouachrine, d’Akhbar Al Youm, consiste à punir les sources.
- «  Sans doute, le procédé le plus redoutable, parce qu’il s’en prend à l’esprit même du journalisme », ajoute le rédacteur en chef, dont le quotidien tire à quarante mille (40.000) exemplaires.
L’homme qui travaille au dix-septième (17°) étage d’un immeuble casablancais, aux vitres opaques, ne peut ni voir à l’extérieur, ni être vu, et ne sait jamais qui frappe à la porte.
En 2012, son journal avait révélé l’affaire des primes que l’ex-ministre des Finances, Salaheddine Mezouar, et le trésorier général, Nourredine Bensouda, s’étaient mutuellement consenties, en se fondant sur des documents provenant d’informateurs,  au sein même du ministère des Finances.
Sitôt le papier publié, qu’une enquête fut diligentée par le ministre de la Justice,  Mustapha Ramid, membre du Parti de la Justice et du Développement (PJD), arrivé au pouvoir,  en 2012, avec pour principale étiquette, la lutte contre la corruption..
Deux ans plus tard, alors que Bouachrine persistait dans son refus de divulguer ses sources, les enquêteurs réussirent à retracer ses appels téléphoniques vers deux employés du ministère des Finances, Abdelmajid Louiz et Mohamed Reda, qui furent livrés à la justice pour « divulgation de secrets professionnels » et perdirent leur emploi. Reda fut acquitté, en mars dernier, Louiz condamné à deux mois avec sursis et une amende de deux cent quarante (240) Dollars.
Salaheddine Mezouar, ne fut jamais inquiété. Il est aujourd’hui ministre des affaires étrangères du Maroc. Nourreddine Bensouda est toujours en poste à la trésorerie.
Pour Akhbar Al Youm, l’affaire eut l’effet dissuasif que l’on devine. Le rédacteur en chef raconte :
- « Beaucoup de ceux avec lesquels nous avions coutume de travailler ne prennent même plus nos appels. Nous craignons de parler aux gens. Le métier est devenu dangereux pour nous, comme pour nos sources. »
Début 2014, Bouachrine a fait, l’objet d’un procès pour fraude fiscale à hauteur de deux cent mille (200.000) Euros,  portant sur l’achat d’une maison, à Rabat en 2007.  Le procès s’est achevé par un non-lieu, mais le mal était fait.
- « Le but est de vous isoler et vous calomnier », explique Maati Monjib, militant des droits de l’homme. « Les gens craignent plus pour leur réputation que pour leur liberté » avant d’ajouter, à propos de Bouachrine :
- «C’est très douloureux pour lui !»

Le cas Maati Mounjib et « Freedom now »


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Maati Mounjib
Le temps d’avaler une boisson à la terrasse d’un café à rabat et Mounjib qui est aussi professeur d’histoire à l’université de Rabat, brosse une rétrospective du Maroc de ces trente (30) dernières années, dans une large perspective régionale et  jusqu’aux luttes intestines qui secouent le microcosme politique marocain.
Exilé au Sénégal, après sa participation au mouvement estudiantin marocain, l’homme y avait publié en 1992, La monarchie marocaine et la lutte pour le pouvoir. L’ouvrage est toujours interdit au Maroc. En 1995, profitant d’une amnistie générale,  il rentre au pays où il est arrêté huit jours, à la fin de la période d’amnistie. Il quitte le Maroc à nouveau pour y revenir en 2000. Depuis, il écrit dans les colonnes de Zamane traitant des sujets d’actualité du pays, à travers le prisme de son histoire :
- « C’est moins polémique ! », commente l’homme qui a  contribué à fonder Freedom Now, une organisation dont le but était le soutien au journaliste Ali Anouzla, emprisonné et dont les objectifs furent élargis à la liberté d’expression et de la presse.
Malgré des tentatives répétées Freedom Now n’a toujours pas réussi à obtenir le quitus nécessaire à sa reconnaissance et la plainte déposée en son nom, a été déboutée par la justice en juillet dernier. Interrogé à ce sujet, en Juin, le ministre de l’Information, Al-Khalfi a eu cette réponse :
- « Je ne me permettrais pas d’intervenir dans les affaires de la justice »,
Quant à l’historien qui a subi des pressions de la part d’agents, en juillet dernier, afin qu’il cesse de parler de la situation des libertés au Maroc, il conclut au téléphone :
- « Je vais poursuivre mes activités pour les droits humains et la liberté,  parce que je suis un citoyen et parce que je respecte la loi ! »

Le cas Ali Anouzla et « Lakome »

Ali Anouzla
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Ali Anouzla
Ali Anouzla est probablement l’une des plus grandes figures emblématiques du journalisme marocain. Il a passé quarante (40)  jours, en prison, après avoir publié sur la version arabophone de son journal électronique Lakome – un lien vers le site du quotidien espagnol El País  qui relayait une vidéo d’Al-Qaïda menaçant de s’en prendre au maroc.
Arrêté le 17 Septembre 2013, il est inculpé d’apologie du terrorisme et d’aide et assistance à une entreprise terroriste. Une accusation pour laquelle il risque jusqu’à vingt (20) ans de prison.  Anouzla et ses défenseurs soutiennent que la vidéo n’était qu’un  n’était qu’un prétexte.
- « Il n’a pas été arrêté en raison de Al-Qaïda, mais plutôt en raison de ce qu’il avait écrit quelques mois plus tôt sur le monarque. » soutient Mohamed Al Boukili, le plus ancien membre de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH).
Quelques mois précédant son arrestation, Anouzla avait publié un rapport sur les carrières de sable et la corruption qui entoure ce marché. Ses éditoriaux  s’étaient attaqués à l’enveloppe budgétaire du roi (851 000 Dollars par jour), à la fréquence de ses voyages à l’étranger et au  Danielgate, du nom de ce pédophile, Daniel Fino Galvin, condamné à trente (30)  ans de prison, pour le viol de onze (11) marocains âgés de quatre (4) à quinze (15) ans et que Mohammed VI avait gracié, lors de la visite au Maroc, du roi d’Espagne, Juan Carlos,.
- « J’ai été arrêté pour d’autres raisons que le terrorisme !» dit Anouzla, avant de préciser :
- « Je ne critique pas le roi pour le critiquer !»
Plusieurs mois après sa libération, Anouzla emmène l’équipe de Middle-East Eye (MEE) à travers l’étroit escalier qui mène aux bureaux, à présent déserts, de Lakome.  Quelques chaises à roulettes, trois écrans d’ordinateurs, une forêt de câbles débranchés, et quelques feuilles de papiers détachées d’un conférencier gisent à terre. C’est tout ce qu’il reste du journal.
En liberté sous caution, le journaliste explique qu’il n’est qu’ « à moitié libre ». S’il ne croit pas qu’il sera renvoyé en prison, il ne peut, en revanche, ni voyager hors des frontières du Maroc, ni publier tout ce qu’il se dit prêt à faire, en raison de la fermeture du journal, par les autorités.
- « J’ai eu plusieurs propositions à l’étranger, mais je préfère rester, parce que je pense que ma voix a plus d’écho ici et parce que je pense avoir des devoirs envers mon pays » dit-il. Et de poursuivre :
- « Le principal problème de la presse marocaine, est qu’elle est considérée comme une menace pour le pouvoir. Le gouvernement considère que Lakome est dans l’opposition. Pour eux, toute personne qui critique est dans l’opposition. Le journalisme n’est pas l’opposition. C’est juste un autre pouvoir. »
Entre révolution et statu quo, les réformes impossibles
Fraîchement arrivé de Chine, où il était en visite officielle, Mustapha Al-Khalfi, ministre de l’Information, reçoit ses invités en jeans et bras de chemise, dans un lieu qu’il affectionne tout particulièrement,  le lobby d’un hôtel de la capitale.  Ainsi attablé au milieu de l’équipe du Middle-East Eye, il passerait presque pour un journaliste, parmi les siens, plutôt que pour le politicien de carrière qu’il est.
- « Nous avons une dynamique de réformes qui se situe entre révolution et statu quo. Nous appelons cela,  la réforme dans la stabilité. »  Explique le ministre
Par réformes, Al-Khalfi et d’autres entendent l’ensemble de lois organiques destinées à mettre en application, la Constitution de 2011, contestée par le Mouvement du 20 Février, en raison de ses parrains, choisis par le roi.
Une version préliminaire du code de la presse a été présentée au parlement. Ce dernier devrait, selon le ministre, résoudre à la plupart des problèmes auxquels sont confrontés les journalistes. Mais l’adoption de la loi traîne, en grande partie,  en raison du dialogue entre l’Union des Journalistes et le ministère de tutelle :
- « Je comprends que certains exigent une mise en place rapide du nouveau code de la presse. Mais si nous avions procédé ainsi, ils n’auraient pas manqué de nous reprocher de ne pas les avoir consultées. Dix (10) mois ont été nécessaires, afin d’examiner le projet initial et y intégrer les deux tiers des cents (100) recommandations du syndicat de la presse.  Le code devrait  protéger efficacement les journalistes contre l’emprisonnement et les interdictions seraient  laissées à l’initiative des tribunaux et non du ministère de l’Information. »
A la question de savoir ce qu’il pense du boycott de ceux qui franchissent les lignes rouges, Khalfi déclare que des aides étatiques sont à la disposition de ceux qui éprouvent des difficultés financières, tout en précisant que ces cas étaient rarissimes. Il suggère :
- « Ma réponse est claire : visitez avec moi des kiosques à journaux, et vous pourrez y voir des parutions qui traitent du Sahara  ou des institutions politiques marocaines sans que les annonceurs n’en soient absents »
Ce à quoi Willis rétorque que c’est précisément dans les kiosques que l’on se rend compte du problème :
- « Ils racontent tous la même histoire. Personne ne fait du travail d’avant-garde. En lieu et place du journalisme d’investigation, on a droit à des sujets aussi indigents que des reportages sur le secteur des affaires, alors qu’il est question de changements profonds.  Ce n’est pas tant le fait que ce soit si flagrant, ou que ça relève d’une propagande ridicule, mais écrire ce genre d’articles revient purement et  simplement à enfoncer des portes ouvertes ! »
Ceci expliquant sans doute cela, les ventes de magazines et de journaux ont chuté et le public averti de se tourner plutôt vers Twitter et Facebook à la recherche d’informations fiables.
- « Il est illusoire de penser que Facebook et Twitter puissent remplacer un journal ! », déplore Jamai.
Il est également difficile, dans ces conditions, de trouver des journalistes prêts à remettre en question le statu quo et, par conséquent, perdre leurs annonceurs, et risquer de sous-payer leurs employés,  notent les observateurs.

Le silence, cette petite mort des démocrates 

Hamza Mahfoud
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Hamza Mahfoud
Hamza Mahfoud, 28 ans, a travaillé avec Anouzla, à Lakome. Il parle de « la pire année» de sa courte carrière. Mahfoud a commencé à écrire sur les bancs de l’université avant de devenir correspondant marocain pour une agence de presse russe et d’écrire pour plusieurs journaux marocains dont l’Express hebdomaire, fermé depuis.
Son implication dans le Mouvement du 20 février, et les sujets politiques qu’il traite dans ses billets, constituent un frein à ses aspirations de journaliste. Il raconte :
- « Plusieurs journaux ne peuvent pas travailler avec moi, parce que j’appartiens au Mouvement du 20 Février. Tous ceux qui critiquent la monarchie, la politique au Sahara ou l’islam, se heurteront au même problème. »
Mahfoud cite les noms de ses héros en journalisme. Ils ont quitté le pays ou ont été interdits d’exercer leur profession, ces dernières années, avant d’exprimer sa crainte d’être un jour ou l’autre arrêté. Il conclut :
« Nous avons très peu d’espoir de changer cette situation. Nous n’avons donc pas grand choix, si nous ne voulons pas être définitivement réduits au silence. ».


mardi 1 décembre 2009

Khalid Gueddar convoqué en appel


Par La Rédaction de Bakchich, 1er /12/2009
Notre ami et collaborateur Khalid Gueddar était convoqué mardi 1er décembre à 9h au tribunal d’appel de Casablanca.
Khalid a été condamné pour avoir publié dans le quotidien Akhbar al Youm un dessin représentant un cousin du roi, le prince Moulay Ismaïl, sur fond d’emblème national. Résultat : 3 millions de dirhams de dommages et intérêts à son altesse (environ 270 000 euros) solidairement avec le directeur du journal Taoufik Bouachrine. Les deux hommes ont également été condamnés à trois ans de prison avec sursis. Taoufik Bouachrine avait lui aussi fait appel.
Mais ce n’est pas tout, ils ont tous deux été condamnés à un an de prison avec sursis et à 100.000 dirhams d’amende (environ 9.000 euros) pour « outrage au drapeau ». Toujours pour le même dessin.
La cour a en outre décidé la "fermeture définitive" des locaux du journal. Il ne s’agit toutefois pas de l’interdiction du journal à proprement parler, avait précisé Taoufik Bouachrine à l’AFP.
Les deux hommes avaient annoncé sans attendre qu’ils faisaient appel de l’ensemble de leurs condamnations. Bakchich continue bien sûr de les soutenir.

dimanche 1 novembre 2009

Khalid Gueddar condamné à 3 ans de prison avec sursis


Liberté de la presse, par Catherine Graciet , Bakchich, 31/10/2009

Notre collaborateur et ami Khalid Gueddar a été condamné au Maroc à 3 ans de prison avec sursis et 270 000 euros d’amende. Idem pour le journaliste Taoufik Bouachrine. Leur crime ? Un dessin représentant le prince Moulay Ismaïl.

Dessiner un membre de la famille royale marocaine coûte très cher au Maroc. Notre ami et collaborateur Khalid Gueddar avait récemment publié dans le quotidien Akhbar al Youm un dessin représentant un cousin du roi, le prince Moulay Ismaïl, sur fond d’emblème national. Résultat : Khalid devra payer 3 millions de dirhams de dommages et intérêts à son altesse (environ 270 000 euros) solidairement avec le directeur du journal Taoufik Bouachrine. Les deux hommes sont également condamnés à trois ans de prison avec sursis.
Voici la triste issue du procès pour « manquement au respect dû à la famille royale » qui s’est tenu hier soir à Casablanca. Si Khalid et Taoufik évitent la prison ferme, il n’en reste pas moins que leur peine est lourde. Trop lourde pour un dessin.
D’autant plus qu’un peu plus tôt dans la soirée, ils ont tous deux été condamnés à un an de prison avec sursis et à 100.000 dirhams d’amende (environ 9.000 euros) pour « outrage au drapeau ». Toujours pour le même dessin.
La cour a en outre décidé la "fermeture définitive" des locaux du journal. Il ne s’agit toutefois pas de l’interdiction du journal à proprement parler, a précisé Taoufik Bouachrine à l’AFP.
Les deux hommes ont d’ores et déjà annoncé qu’ils faisaient appel de l’ensemble de leurs condamnations. Bakchich continue bien sûr de les soutenir.

samedi 31 octobre 2009

Que se passe-t-il au Maroc ?


 par Taoufik Bouachrine, 30/10/2009


Bakchich ouvre ses colonnes à Taoufik Bouachrine et Khalid Gueddar. Rédacteur en chef et caricaturiste du journal "Akhar Al Yaoum", ils passent ce vendredi devant la justice marocaine. Et risquent la prison, pour un dessin.
Plus d’un mois et trois jours se sont écoulés depuis la disparition forcée du quotidien "Akhbar Al Yaoum" des kiosques. Plus de 33 jours que nous crions notre refus de l’injustice subie par notre entreprise, sans qu’aucune oreille sage ne daigne nous écouter ou nous rétablir dans notre droit…
Nous avons frappé à la porte de la justice administrative, et nous avons dit à ses juges : « Excellences, le local du journal est scellé en violation de la loi, le Premier ministre n’a pas le droit d’interdire une publication, seule la justice est habilitée à prendre une telle décision, en supposant qu’une interdiction pure et dure puisse encore être monnaie courante dans les mœurs de l’édition au 21e siècle… ». Mais la misérable justice n’a pas statué sur l’affaire, elle a renvoyé notre requête, nous signifiant implicitement qu’elle n’était pas habilitée à instruire de tels dossiers.
Nous nous sommes ainsi tournés vers les décideurs, qui ont fait montre d’une gêne certaine à répondre à nos questions. Nous leur avons dit : « Messieurs, si la caricature, objet de tout ce tapage, est si dangereuse et si coupable que vous le prétendez, sachez que nous sommes poursuivis en justice à son sujet. Deux dossiers plombés ont même été ouverts contre Akhbar Al Yaoum à ce propos, l’exposant, pour chacun, à des peines d’emprisonnement et à de lourdes amendes. Pourquoi ne respectez-vous donc pas cette justice dont vous ne cessez de marteler qu’elle doit être réformée ? Pourquoi ne la laissez-vous pas dire son mot, même si c’est une justice aux ordres, partiale et faible ? Peut-il y avoir sentence et sanction en dehors des textes de loi ? » La réponse est malheureusement oui.

Certains « décideurs » nous ont dit que le Makhzen était en colère contre la presse indépendante, que notre journal était un bouc émissaire, sacrifié sur l’autel de sa colère pour faire parvenir un message fort aux journalistes. Le Makhzen voudrait ainsi tuer ab ovo les velléités de ceux qui refusent d’admettre que l’Etat soit réfractaire à toute presse libre, n’ayant comme limite que la loi et l’exercice journalistique tel qu’il existe traditionnellement dans les pays précurseurs en matière de liberté d’expression… Nous leur avons répondu qu’il faudrait alors échanger les lois actuelles contre d’autres importées des anciens régimes communistes qui ne permettent qu’un parti unique, un journal unique, un leader unique, une pensée unique, et une version unique…
L’autoritarisme, une preuve de faiblesse
Messieurs, jeter les journalistes en prison, fermer les journaux et terroriser les plumes n’est ni une solution, ni un gage de pouvoir. Ce n’est qu’un indicateur de faiblesse et de confusion. Ce n’est que la preuve éclatante du mépris des lois, de l’histoire du pays et des slogans de réconciliation, de transition et de modernité… Ne vous cachez pas derrière des arguments mous, tels que la "déontologie", les spécificités du pays et les sensibilités du pouvoir, pour camoufler les tendances autocratiques qui sévissent dans les appareils de l’Etat. L’impotence du gouvernement, l’avachissement des partis politiques, la mort des syndicats et la lâcheté des élites ne devraient pas être perçus par le pouvoir comme un "laissez-passer" vers plus d’autoritarisme. En réalité, la faiblesse des institutions et l’effritement de l’opposition sont avant tout une menace pour le pouvoir, car le vide masque souvent les réalités les plus fatales pour l’avenir de notre pays.
Akhbar Al Yaoum, Messieurs, est un journal indépendant, qui vit sur ses ventes et sur les quelques subventions qu’il n’obtient qu’avec la plus grande peine. Il ne possède ni l’appui d’un parti, ni celui d’une entreprise, ni celui d’une personnalité influente ou pas. "Akhbar Al Yaoum" vit de son professionnalisme et de la crédibilité de ses équipes, qui rêvaient d’un journal intelligent et percutant, capable de réussir sans verser dans le populisme, capable de durer sans compromis avec qui que ce soit, et sans négocier la ligne éditoriale en fonction de ce qui est toléré par le makhzen aujourd’hui. C’est notre unique tort…

Nous avons présenté nos excuses au prince Mouley Ismaïl lorsque nous avons senti qu’il avait perçu le dessin de presse comme une atteinte à sa personne. Ce dessin, les ennemis de la liberté de presse au Maroc se sont empressés de lui donner des significations et relents qui ne nous ont même pas traversé l’esprit. Nous sommes conscients que ce tollé ne peut nullement être provoqué par un « dessin candide », mais qu’il est l’augure d’un « dessein » qui lui, n’a rien d’innocent. Il s’agit de redessiner les limites de la liberté de presse au Maroc, pour lui délimiter un espace encore plus étroit que celui où se sont exprimées les plumes « irrévérencieuses » lors de ces dix dernières années. C’est cela le vrai objectif.
Une question d’honneur

Quant au reste, le régime ne fait pas dans la dentelle. Le plus gênant dans cette nouvelle « campagne d’assainissement » qui sévit contre la presse libre ces jours-ci, n’est pas le comportement de l’Etat, qui a démontré à quel point il pouvait avoir du mépris pour la loi, la justice et les droits des Marocains. Non, le plus déplorable, c’est que tous les journalistes et les éditeurs de presse tombent sous le joug de l’effroi, et que l’« honneur » du métier en pâtisse. Cet honneur, qui devrait pousser toute honnête plume à défendre la liberté d’expression et le respect de la loi, même lorsque son détenteur ne partage pas les mêmes opinions que le confrère atteint dans ses droits, ne jouit d’aucune considération chez certains de nos confrères, qui n’ont pas hésité à nous achever de sang froid. Quant aux partis qui ont émis des communiqués nous condamnant avant même que la justice n’ait dit son mot, nous ne leur en ferons même pas le reproche, car face à son maître, l’esclave ne peut être maître de soi…

Lecteurs, nous sommes aujourd’hui jugés pour offense au drapeau marocain, nous qui défendons les intérêts de notre pays tous les matins face aux voleurs de l’argent public qui sabotent l’image du Maroc sur le plan national et à l’étranger… Il s’agit avant tout d’une offense à l’intelligence des Marocains !
Le point de vue de Khalid Gueddar

samedi 3 octobre 2009

Maroc, tous solidaires avec le caricaturiste Khalid Gueddar !

REPRESSION
Par Catherine Graciet, Bakchich-Info, 3/10/2009
Le caricaturiste de "Bakchich", du "Journal Hebdomadaire" et d’"Akhbar al Yaoum", Khalid Gueddar, est retenu et interrogé par la police marocaine pour avoir dessiné un membre de la famille royale. Le journal Akhbar al Yaoum a été fermé.

Le caricaturiste de Bakchich Khalid Gueddar est en ce moment même entendu par la police marocaine et l’un des journaux pour lesquels il travaille, Akhbar al Yaoum, a été fermé par le ministère de l’Intérieur. Ce nouveau titre en arabe a été créé par le journaliste Taoufik Bouachrine, lui aussi soumis aux pires tracasseries policières. En cause : la publication d’une caricature de Khalid Gueddar montrant le prince Moulay Ismaël assi, en train de faire un bonjour de la main sur fond de drapeau marocain. Cet auguste membre de la famille de Mohammed VI vient de convoler en justes noces avec une Allemande convertie à l’islam dans son enfance et dont le père a été l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne à Rabat.
Le dessin de la discorde
© Khalid

Comme l’a raconté Khalid Gueddar dans un témoignage qui devrait paraître dans le prochain numéro du
Journal Hebdomadaire, son premier interrogatoire a eu lieu le 29 septembre dans les locaux de la police judiciaire de Casablanca où il est resté de 13 heures à 4 heures du matin. Selon lui, la DST marocaine lui a reproché d’avoir « déformé » l’étoile verte qui figure sur le drapeau marocain. Sous-entendu : d’avoir dessiné l’étoile de David, symbole du judaïsme à la place. Le caricaturiste nie évidemment cette accusation, il représente toujours le drapeau marocain de la sorte.
UN COMMUNIQUÉ DU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
Un communiqué du ministère de l’Intérieur viendra enfoncer ce clou en décrétant que « l’utilisation de l’étoile de David révèle un antisémitisme flagrant ». Ce à quoi Khalid Gueddar, interviewé par
le quotidien espagnol El Pais, répond que « le fonctionnaire qui a confondu l’étoile verte marocaine avec le symbole bleu du judaïsme n’y voit pas clair ».
Dans le même registre, Khalid Gueddar s’est aussi vu reprocher par la DST marocaine d’avoir représenté le prince Moulay Ismaël en train de faire le salut nazi ! Le dessin de Gueddar montre la main de Moulay Ismaël en train de s’agiter, ce qui réduit à néant cette hypothèse.
LA JUSTICE MAROCAINE NE RETIENT PAS L’ANTISÉMITISME
Dans les jours suivant, Gueddar et Taoufik Bouachrine ont été de nouveau interrogés par les services secrets marocains. Le 31 septembre, les deux journalistes ont fini par apprendre qu’ils comparaîtraient devant un tribunal le 12 octobre prochain pour « outrage au drapeau national ». In fine, la justice marocaine n’a donc pas retenu le motif de l’antisémitisme.
Mais une fois de plus, la loi a été bafouée par le ministère de l’Intérieur qui a fait apposer des scellés devant les locaux du journal Akhbar al Yaoum avant même qu’un tribunal ne se prononce sur son avenir ! Et, ironie du sort, au début du mois d’août, Rabat a laissé rentrer le journal Le Monde qui comportait un dessin de Plantu montrant un drapeau marocain frappé d’une paire de ciseaux symbolisant la censure…
LA LIGNE ROUGE
Le débat est évidemment ailleurs : un journal qui s’essaie à caricaturer ou à critiquer le roi ou un membre de la famille royale se retrouve aussitôt dans le collimateur des autorités marocaines.Alors que de nombreuses questions se posent quant à l’état de santé du monarque qui, au début du Ramadan, a officiellement été arrêté cinq jours pour cause de déshydratation engendrée par une « infection à rotarovirus », les autorités policières et judiciaires se montrent plus sourcilleuses que jamais.
Ainsi la justice devrait prochainement se pencher sur les cas des journaux Al Jarida al Oula et Al Michaal qui ont osé commenter le communiqué du Palais royal annonçant l’arrête maladie de Sa Majesté.
Autre atteinte à la liberté de la presse prochainement jugée : le ministère de l’Intérieur a envoyé au pilon fin juillet tous les exemplaires des magazines Tel Quel et Nichane. Leur crime ? Avoir eu l’outrecuidance de publier en partenariat avec Le Monde un sondage sur la popularité de Mohammed VI. Dommage pour Sa Majesté car 91 % des Marocains le plébiscitaient.

La DST marocaine s’intéresse beaucoup à Bakchich

Lors de son interrogatoire du 29 septembre, le caricaturiste Khalid Gueddar s’est vu poser de drôles de questions sur Bakchich par la DST. « Qui en sont les fondateurs ? » « Comment le site web est-il né ? » Et, beaucoup plus comique quand on connaît les relations exécrables qu’entretiennent le Maroc et l’Algérie, « Des Algériens travaillent-ils avec Bakchich ? » Les réponses à ces questions que les agents de la DST marocaine ressassent depuis deux ans sont accessibles à tous sur notre site www.bakchich.info. Actionnaires, collaborateurs… Nous n’avons pas de secrets ! C. G.