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mardi 29 janvier 2013

Un Marocain à Gao


    L'attaque militaire française a été perçue et continue de l'être malheureusement par beaucoup d'européens et non-européens comme légitime et normale. Une guerre facile où l'ennemi est vaincu d'avance comme une partie de « PlayStation » des pilotes de chasse français. Témoignage d'un Marocain.



    « Quand les riches se font la guerre,
    ce sont les pauvres qui meurent.
                                                    Jean-Paul Sartre
    " La guerre est une affaire d'importance vitale pour l'État,
    c'est la province de la vie et de la mort, le chemin qui conduit à la survie ou à l'anéantissement. Il est indispensable de l'étudier à fond."
    Sun Tse, L'Art de la guerre. Reprise par le sous commandant Marcos dans son excellent article « La 4ème guerre mondiale a commencé » 1997
    En juillet 2006 j'ai été invité par mes amis (es) de la CADi Mali au forum des peuples qui se déroulait cette année dans la ville de GAO. J'ai rapidement accepté l'invitation et j'ai tout fait pour ne pas rater ce rendez-vous altermondialiste important mais aussi pour découvrir cette région du monde dont je ne connaissais absolument rien. Cette expérience était pour moi d'une valeur extrêmement instructive. Aujourd'hui, en regardant et lisant le peu d'informations qui nous arrivent du Sahel du Mali après la reconquête militaire des troupes françaises depuis le 10 Janvier 2013, et en discutant avec certains concitoyens, j'ai senti une certaine responsabilité à donner mon témoignage aussi personnel et incomplet soit-il de cette région qui demeure mystérieuse pour nous. Une partie du monde que les puissances occidentales, à travers leur média mainstream, cherchent à la présenter comme l'AFGHANISTAN de l'Afrique.

    Acte I : Silence, on tue !

    Dans les premiers jours de cette attaque impérialiste surnommée « Serval », très peu d'informations venaient du Sahel. Les médias français et l'opinion publique en général ont affiché peu de soucis de ce que faisaient leurs troupes dans cette région. En regardant la Une des grands journaux durant les premiers jours de cette guerre, on n'avait pas l'impression que la « France » était en guerre. On ne parlait pas ou très peu des victimes maliennes qui tombent sous les premiers bombardements, D'autres sujets prenaient le devant en France, le mariage gay par exemple !!
    L'attaque militaire française a été perçue et continue de l'être malheureusement par beaucoup d'européens et non européens comme légitime et normale. Une guerre facile où l'ennemi est vaincu d'avance comme une partie de « PlayStation » des pilotes de chasse français.

    Acte II : In Amenas. Ca ne serait peut être pas si facile que ça !!!

    Le mercredi 16 janvier 2013, des membres de la Katiba des « Signataires par le sang » ont pu s'emparer du complexe gazier Ain AMINAS d'Algérie géré par la compagnie nationale Sonatrach, le britannique BP et le norvégien Statoil. Ils ont séquestré des otages, dont une quarantaine d'occidentaux de différentes nationalités (Norvège, France, Etats-Unis, Grande-Bretagne et Japon).
    Ils avaient exigé la suspension des opérations militaires dans le Nord du Mali "contre la vie des otages".
    Le bilan assez lourd (Un premier bilan provisoire fait état de 23 otages, étrangers et Algériens, et 32 preneurs d'otages) de cette prise d'otage et l'assaut de l'armée algérienne a contraint ces puissances à se rendre compte que les choses sont très sérieuses et beaucoup plus compliquées.
    Ces dizaines d'innocents qui ne sont je le rappelle ni plus ni moins innocents que les centaines de civils qui tombent sous le bombardement des avions de chasse français et qui tomberont certainement par milliers dans cette guerre de fous.

    L'Algérie, le Maroc et les autres

    Dans cette tuerie qui est symbole d'un monde qui va très mal, certains, tels des vautours, cherchent à marquer des points les uns contre les autres. Chacun y va de son gré. Les anciens promoteurs du fameux concept de « guerre des civilisations » si chère au Néoconservateurs de l'administration américaine qui n'est, en fait, qu'un choc des barbaries comme l'a démontré excellemment Gilbert Alachkar dans son livre qui porte le même nom, ont trouvé dans cette crise une confirmation de leurs thèses. Des thèses avec un filigrane raciste à peine caché réclamant la supériorité de la civilisation occidentale par rapport aux autres civilisations. Ceci au moment même où cette même « civilisation » mène le monde droit au mur avec des crises composées économiques, sociales, alimentaires, écologiques sans précédent.
    L'Algérie, après une certaine hésitation et sous la pression du gouvernement Français a ouvert son espace aérien et s'est ralliée à cette guerre. Bouteflika n'a pas hésité à faire un « volte face » après notamment le passage du président français à Alger, et se déclarer en faveur d'une intervention militaire après avoir été contre quelques semaines auparavant.
    Le même Bouteflika portait l'alias d'« Adelkader EL MALI (le Malien) »  dans les années soixante au moment où il croyait encore à la cause des peuples africains et la légitimité de leur combat pour l'indépendance et la dignité. Aujourd'hui, force est de constater qu'il ne jure plus que par la force des militaires et leur canons !!
    Le régime marocain quant à lui, fidèle à son rôle de serviteur de la France, et même avec un gouvernement légèrement barbu n'a pas eu la moindre hésitation et s'est précipité de présenter ses services, encore une fois, pour cette nouvelle attaque militaire française dans le continent africain.

    Ce que j'ai vu à GAO

    Après un passage de quelques jours dans la capitale BAMAKO, nous avons pris la route vers GAO à 1200 KM au Nord du Mali. A Bamako, j'ai été particulièrement marqué par des petites affiches d'« Oussama Ben Laden » portant une kalachnikov que je voyais sur beaucoup de motos, on dirait une star nationale. En demandant à un ami malien qui travaillait dans l'hôtel où on logeait, il m'expliquait que « c'est normal, c'est le seul homme qui était capable de frapper ces yankees arrogants, chez eux alors qu'ils s'amusaient tout le temps à fabriquer des guerres chez les autres»
    Après un voyage très difficile dans une chaleur de plomb qui a duré 26 heures !! Avec une tempête de sable au passage, nous sommes enfin arrivés à GAO sur le fleuve du NIGER. Pour entrer à l'intérieur de la ville, il faut traverser le fleuve à bord d'un vieux bac dont l'aspect extérieur n'est pas très rassurant. . Le climat est un peu plus frais, mais très humide
    Gao est une ville qui abritait déjà plus de 50 000 habitants en 2006. C'est un carrefour de plusieurs civilisations et un marché historique de troc et d'échange de marchandises de toutes natures.
    A l'entrée de la ville et en voyant les maisonnettes en paille dispersé un peu partout et même entre les bâtiments construits en dure, j'avais l'impression de faire un voyage dans le temps.
    Les Songhaïs, les Touaregs et les Bélas cohabitent en paix dans la cité, comme dans tout le reste du pays et chaque ethnie conserve ses traditions. La religion principale est l'islam. Un islam tolérant. J'ai rencontré à Gao des gens humbles et avenants, pauvres certes mais fiers et généreux. Ils vivent principalement de l'agriculture, l'élevage, la pêche et le commerce.
    Au moment du Forum des peuples, j'ai rencontré une femme qui était très contente de voir un nord africain et elle m'a parlé en arabe classique. C'est la première fois que je découvre les TOUAREGS. Elle m'a parlé de la discrimination dont ils sont victimes et prenait l'exemple des traductions des interventions dans les plénières qui se faisaient dans les deux principales langues « Bambara » et «Sonrhaï » mais pas dans la leur, le « Tamacheq ». Elle m'a expliqué, en catimini et en langue arabe que Les Touaregs sont un peuple nomade vivant au Sahara central et au nord du Sahel sur un large territoire partagé par la Libye et l'Algérie, le Mali et le Niger et qu'ils ne reconnaissent pas forcément la souveraineté du Mali et du Niger sur leurs terres. Elle parlait avec nostalgie de la suprématie de ses ancêtres sur cette région et comment ils ont perdu le contrôle de la vallée du fleuve Niger. Une vallée où se concentre l'essentiel des terres fertiles et d'importantes ressources pastorales (eau, pâturages, terres salées) en plus des ressources halieutiques. Ce qui explique à mon avis les bases matérielles de ce conflit historique qui prend l'allure d'un conflit ethnique et parfois religieux avec des aspirations indépendantistes. De la même façon que les richesses minérales notamment l'uranium du Niger explique largement la nervosité du gouvernement français et sa détermination à garder le contrôle de cette région. Les discours sur la liberté et la démocratie du gouvernement français et qui rappellent cyniquement ceux de George W.Bush lors de l'invasion de l'IRAK et l'AFGHANISTAN ne trompent plus personne à mon avis.

    Une guerre de fous : fous du fric contre fous d'Allah

    Un commandant de contingent tchadien qui participe à cette guerre a déclaré à la RFI «  je m'adresse à ces fous de dieux qu'ils trouveront en face deux des soldats encore plus fous qu'eux » !
    Cette expression, aussi maladroite soit-elle, résume à mon avis cette guerre. Si l'intervention militaire peut affaiblir les mouvements extrémistes au Sahel, elle renforce leur position politique dans la région et plus généralement dans le monde musulman. Ces mouvements apparaissent comme les seuls vrais résistants à ces conquêtes (croisades) impérialistes contre les peuples démunis de notre continent avec des dirigeants pour la plupart dociles et corrompus.
    Cette ingérence arrogante et permanente des gouvernements français (ceux de gauche comme ceux de droite d'ailleurs) démontre encore une fois que la vraie indépendance de l'Afrique reste à arracher par les petites filles et petits fils de MODIBO KEÏTA, de PATRICE LUMUMBA, de MEHDI BENBARKA et de THOMAS SANKARA.

    Casablanca le 26/01/2012


    Le point de vue du Maroc :
    Par 2minutes 29/1/2013 
     
    Le Maroc dit être sur la même longueur que la France dont les avions militaires ont survolé son espace aérien pour aller bombarder les groupes armés au Nord-Mali. En outre, Rabat n’exclut pas d’engager, le moment venu, ses troupes dans la guerre. En plus de la cause défendue, le Maroc pourrait aussi  utiliser la guerre au Mali pour faire valoir ses droits sur le Sahara et conforter sa position dans la région, en s’engageant au fur et à mesure dans le conflit. Pour l’instant, le royaume apporte un soutien politique intéressé à l’intervention de la France au Nord-Mali, en attendant de s’y engager militairement. Dans ce contexte, le ministre de l’Intérieur marocain, Mohand Laenser, n’a pas vraiment exclu l’envoi de soldats pour combattre aux côtés des soldats français. Contrairement à l’Algérie dont l’armée n’est intervenue hors de ses frontières qu’en 1967 et 1973, lors des deux guerres qui avaient opposé les Arabes à Israël, la monarchie marocaine, quant à elle, a à maintes reprises envoyé ses troupes guerroyer sur des théâtres d’opérations extérieurs en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe.

    Réfugiés touaregs du Nord-Mali : « Les habitants au teint clair étaient massacrés »


    Dans le camp de réfugiés de M’béra, en Mauritanie, le 3 mai 2012 (ABDELHAK SENNA/AFP)
    (De Nouakchott) Après trois jours de marche à travers le Sahel, Habaye Ag Mohamed vient d’arriver au camp de réfugiés de M’béra, en Mauritanie.
    Ce commerçant touareg de 48 ans a fui les combats qui faisaient rage à Diabali, au Nord-Mali.
    « J’ai tout perdu, les militaires maliens ont tout brûlé : ma maison, mes boutiques… Plus rien ne reste, mais ce qui compte c’est d’être vivant. »
    Parti seul, il n’a aucune nouvelle de sa famille restée sur place. D’abord arrêté « sans raison » par des soldats maliens en poste à Diabali, avant l’arrivée des jihadistes et de l’armée française, Habaye Ag Mohamed a été relâché parce qu’il connaissait l’un de ses geôliers.
    Peu de temps après, les extrémistes sont arrivés et ont mis l’armée malienne en fuite.
    C’est alors qu’un ami soldat en poste à Ségou, ville abritant le commandement militaire pour la zone centre-ouest, lui a conseillé de partir, loin et vite. Surtout avant que les troupes loyalistes ne reviennent dans la ville pour en chasser définitivement les islamistes armés, avec l’aide de l’armée française.
    « Cela pouvait me coûter la vie, comme à deux Touaregs qu’ils ont déjà tués à Siribala, près de Niono, en les désignant comme des extrémistes. D’ailleurs, le soldat qui m’a averti, lui-même d’origine touarègue, était en train de déserter sa propre armée par crainte de représailles du fait de son appartenance ethnique. »
    Un non-sens, puisque la majorité des populations du Nord-Mali, Touaregs compris, a soutenu l’intervention armée pour chasser les islamistes.

    Des jihadistes qui fuient à pied, désarmés

    Avec ses seuls vêtements comme bagage, Habaye Ag Mohamed erre aujourd’hui dans le camp de M’Béra, déboussolé comme les 700 autres réfugiés qui arrivent chaque jour, principalement du Nord-Mali.
    Car les Touaregs et autres Maures fuient en masse quand bien même leur zone n’a pas encore été délivrée des jihadistes.
    Depuis le début de l’offensive voilà treize jours, plus de 6 500 Maliens sont arrivés à M’béra, venant grossir les rangs des 55 000 personnes accueillies depuis le déclenchement de la crise en 2012.
    Des membres d’Al Qaeda au Maghreb islamique (Aqmi) et d’Ansar Dine, deux factions jihadistes, ont pris part aux combats à Diabali. Des témoins sur place les ont ensuite aperçus fuyant vers le Nord et l’Est, souvent en voiture, parfois à pied, totalement désarmés.

    « Le désert, jonché de voitures calcinées »

    « Le désert est jonché de-ci de-là de voitures calcinées ou abandonnées par les jihadistes », témoigne Ibrahim Ag Mohamed, ancien guide touristique à Tombouctou.
    Arrivé récemment en Mauritanie, il est « passé par des campements de nomades qui [lui] ont assuré observer continuellement des avions de guerre silencieux, qui ne sont pas des hélicoptères, survoler les étendues désertiques ».
    Les populations locales sont étonnées par la précision de ces machines à la pointe de la technologie. Un nomade raconte :
    « Nous avons vu un avion tourner en boucle autour du campement pendant plusieurs heures. Nous étions surpris par cette insistance, et des hommes ont remarqué qu’une charrette se trouvait dans un arbuste, pile dans la ligne de mire. L’avion a disparu aussitôt après qu’ils ont déplacé la charrette. »

    Possible charnier à Sévaré

    Si les Touaregs et autres Maures paniquent et fuient par milliers à l’idée que l’armée malienne arrive dans leur village, c’est aussi parce qu’il y a des antécédents.
    Abdourahmane Ag Mohamed El Moctar, est un Touareg malien, réfugié depuis vingt ans en Mauritanie et président de l’Association des réfugiés victimes de la répression de l’Azawad. Il se souvient :
    « Je vivais à Diabali. Un jour, l’ordre a été donné d’attaquer le Nord, sous le leitmotiv de “Kokadjié” [le nettoyage, mort aux Blancs, ndlr]. C’est-à-dire que tous les habitants au teint clair comme nous étaient massacrés. »
    Son propre frère avait alors été tué par l’armée malienne, victime d’un lynchage sous les yeux de leur mère.
    La situation actuelle, pour Abdourahmane Ag Mohamed El Moctar, « c’est l’histoire qui se répète ».
    Et le dignitaire de comptabiliser les exécutions sommaires de civils qui lui sont rapportées par ses contacts sur le terrain. Dimanche, un ami de la région de Mopti, au Mali, l’a averti d’un possible charnier :
    « A Sévaré, il y a un puits dans lequel on aurait retrouvé une dizaine de personnes assassinées, près du bureau des travaux publics. Ce seraient des Peulhs et des Touaregs entassés pêle-mêle. »
    Sans possibilité de vérifier la véracité de ces informations, les communautés concernées ne peuvent que trembler.
    D’autant plus que ces allégations sont soutenues par Human Rights Watch (HRW) et la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). Le 24 janvier, les deux organisations internationales de défense des libertés ont demandé l’ouverture d’une enquête pour « une série d’exécutions sommaires perpétrées par l’armée malienne » dans le centre du pays.
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     Éviter les vengeances pour gagner la paix
    Mise à jour le 28/1/2013

    Alors que la contre-offensive des armées franco-malienne reprend le contrôle des principales villes du nord du pays, la FIDH s’inquiète des possibles représailles contre les personnes qui ont, de gré ou de force, collaboré avec les islamistes radicaux et des conflits inter-communautaires qui pourraient en découler. Notre organisation appelle les belligérants et les populations à la retenue ainsi que les autorités à juger tous les responsables des exactions, principalement les djihadistes, mais aussi les éléments de l’armée malienne auteurs présumés des exactions, notamment dans les villes de Sévaré, Niono, Diabali, Gnimi Gnama et Mopti.
    Éviter les vengeances pour gagner la paixLes crimes commis par les groupes islamistes dans le Nord
    La prise de Gao et des abords de Tombouctou par les forces franco-maliennes, appuyées par les premières troupes africaines de la Mission africaine de soutien au Mali (MISMA), constitue pour les populations une réelle libération tant les crimes perpétrés par les groupes armés djihadistes ont été nombreux et cruels : exécutions sommaires, viols, esclavage sexuel, enrôlement d’enfants soldats, mutilations, bastonnades, vols, destructions de biens culturels et religieux protégés. Les informations et les témoignages recueillis par la FIDH depuis l’offensive conjointe du Mouvement National pour la Libération de l’Azawad (MNLA) et des groupes armés islamistes en janvier 2012 démontrent que des crimes graves, y compris des crimes de guerre, ont été commis contre les populations civiles et des combattants désarmés.

    Dans la ville de Gao, reprise aux djihadistes le 26 janvier 2013, les groupes armés djihadistes se sont illustrés ces derniers mois par leur cruauté : 8 hommes amputés (d’une main ou d’un pied et d’une main), de nombreux crimes sexuels et le recrutement d’enfants soldats. Une femme rencontrée par la FIDH témoigne que « de nombreuses femmes ont été emmenées en brousse et violées là-bas ». « Ils escaladaient même les murs des maisons pour venir nous violer » ajoute-t-elle. Les femmes étaient obligées de se dissimuler totalement et il leur était interdit d’écouter la radio, de porter des bijoux, des crèmes, des mèches ou de fréquenter des hommes. « Même saluer un homme pouvait vous faire chicotter [battre] » témoigne une jeune femme.

    Lorsque des combats ont éclaté à Gao, fin juin 2012, entre les combattants du MNLA et les islamistes du MUJAO pour le contrôle de la zone, les crimes commis contre la population de la ville par le MNLA (voir rapport de la FIDH et de l’AMDH, 18 juillet 2012,« Crimes de guerre au Nord Mali »), ont été tellement choquants que « des enfants et des jeunes ont coupé des langues, des oreilles et ont traîné des corps de combattants du MNLA morts dans les combats contre le MUJAO ». En chassant les troupes du MNLA, le MUJAO a acquis une certaine notoriété qui lui a permis de recruter massivement parmi certaines populations, notamment les jeunes et les talibés. Ces derniers, étudiants islamiques, « dont certains n’ont même pas 9 ans », selon un témoin, ont été incités à rejoindre les groupes armés par leur « maître » toujours selon cet habitant de Gao. « Certains ne pouvaient même pas porter leurs armes tellement ils étaient petits » précise-t-il. Le recrutement d’enfants soldats s’est aussi fait contre de l’argent distribué directement aux enfants ou aux familles. Ainsi, un témoin dont le cousin s’est engagé dans le MUJAO a vu des combattants promettre 50 000 FCFA par mois à des familles pour enrôler leurs enfants. « Même le chauffeur d’Abdel Akim [un des chefs du MUJAO à Gao] était un enfant ! » a confié un autre témoin à la FIDH. Selon plusieurs témoignages, des personnes recrutées à Gao et entraînées à la hâte au « Camp 1 », le camp d’entraînement du MUJAO à Gao, ont été placées en première ligne, par les islamistes, lors de l’attaque du dernier bastion du MNLA à Menaka, le 19 novembre 2012. La quasi totalité de ces combattants non expérimentés seraient morts dès le premier assaut.

    A Tombouctou, qui était principalement contrôlé par AQMI et notamment un de ses chefs, Abdelhamid Abou Zeid, la plupart des scènes vues à Gao ce sont reproduites : une amputation, des condamnations à mort, des flagellations, des crimes sexuels et des recrutements d’enfants-soldats. Tous ces crimes sont constitutifs de crimes de guerre au titre de l’article 8 du Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale. Les groupes armés se sont aussi illustrés par la destruction d’une grande partie des mausolées inscrits au patrimoine mondial de l’Humanité de l’UNESCO, et par le vol de plus de 2000 manuscrits et d’archives musicales inestimables. L’imposition de la charia s’est accompagnée comme à Gao et dans tout le nord du pays de l’imposition de mode vestimentaire, de la police et de tribunaux islamiques, et même d’un « Centre de recommandation du convenable et de l’interdiction du blâmable », sorte de justice civile et de police religieuse. Les islamistes sont rentrés dans les écoles, imposant la séparation stricte des garçons et des filles et surveillant même les cours pour contrôler l’enseignement donné.

    Pour un défenseur des droits de l’Homme qui a dû fuir le nord du pays fin 2012 en raison de risques trop importants pour sa sécurité, « les djihadistes sont fous, ils nous ont coupé du monde ». La reprise des villes du Nord permet selon lui aux populations de « sortir de la nuit dans laquelle nous ont plongé les groupes armés pendant tous ces mois ».

    Les exactions de l’armée malienne
    A la suite de la prise de Konna par les groupes armés djihadistes, la FIDH a pu établir que le climat de guerre, de psychose et de tension a favorisé des actes de vengeance et de représailles, et une série d’exécutions sommaires a été perpétrée par des éléments des forces armées maliennes, à partir du jeudi 10 janvier 2013, particulièrement à Sevare, Mopti, Nionno et d’autres localités situées dans les zones proches des zones d’affrontements. A Sevare, une trentaine de cas d’exécutions sommaires ont été signalées dont au moins 15 personnes exécutées dans 4 sites différents, notamment dans le camp militaire, à proximité de la gare routière, près de l’hôpital et dans un autre quartier de la ville. A Mopti, un cas d’exécution sommaire a aussi pu être confirmé. A Sevare toujours, des informations crédibles font état de viols et autre cas de sévices sexuels, ainsi que dans d’autres localités de la zone. Dans la région de Niono, à Sikolo, deux maliens d’origine touareg ont été exécutés par des soldats maliens. D’autres allégations d’exécutions sommaires continuent de nous parvenir de l’ensemble des zones de l’ouest et du centre du pays. Par ailleurs, l’imam Cheik Hama Alourou, enlevé par des militaires maliens le 21 janvier au soir, à Gnimi Gnama, un village entre Bore et Douenza est toujours porté disparu.

    Les victimes de l’ensemble de ces exactions sont des personnes : accusées d’être complices des djihadistes ou des infiltrés, des personnes en possession d’armes, des individus ne pouvant justifier de leur identité lors de contrôles de l’armée, ou simplement en raison de leur appartenance ethnique et communément appelés les « peaux claires ».

    « Les risques de vengeance au Nord sont extrêmes »
    Alors que la reconquête du Nord du pays est en bonne voie, la FIDH s’inquiète des risques de dérapages, de représailles et des actes de vengeance contre les populations civiles de la part des militaires, mais aussi entre populations civiles. A Gao, la population a lynché un combattant islamiste Peulh dont le corps se trouve à la morgue de l’hôpital. Trois blessés seraient à dénombrer parmi les civils qui ont voulu prendre l’hôpital où s’étaient retranchés certains djihadistes. Plusieurs maisons appartenant aux Touaregs et Arabes de Gao auraient été pillées et saccagées jusqu’aux portes et fenêtres. Si la vindicte populaire semble mécaniquement cibler les populations touaregs, ces derniers ne sont pas les seuls à risquer de payer de leur vie leur allégeance réelle ou supposée aux groupes armés. Ainsi à Gao, les populations du village de Kadji (Gourma – sur la rive droite du fleuve), qui ne sont pas touaregs mais qui ont rejoint assez largement les groupes armés, notamment en raison d’un différent antérieur avec le reste des habitants de la ville, risque d’être prises pour cibles. Une jeune femme, entendue par la FIDH rapportait d’ailleurs les paroles de plusieurs habitants de Gao selon lequelles, « on va éliminer tous les ’peaux claires’ [islamistes étrangers] et tout ceux qui sont du Gourma ». A Diabaly, des habitants de la région auraient ces derniers jours pillés les biens et les maisons de personnes des communautés arabes et touaregs.

    Ce sentiment de vengeance se fonde notamment sur les crimes et les exactions perpétrés depuis l’offensive du MNLA et des groupes armés islamistes en janvier 2012, notamment le massacre des soldats maliens à Aguelhoc et Tessalit ou encore les campagnes de viols et la vague de violations des droits de l’Homme perpétrées par les éléments armés touaregs du MNLA, notamment lors des prises de Gao et Tombouctou, que nos organisations ont condamné et ont documenté (voir le rapport de la FIDH et de l’AMDH, 18 juillet 2012, « Crimes de guerre au Nord Mali »). Ces crimes récents font resurgir les exactions perpétrées de part et d’autre lors des précédentes rébellions touaregs, particulièrement celles des années 90, où aux exécutions de fonctionnaires au Nord par les rebelles touaregs, l’armée répondait alors par des opérations de contre-insurrection meurtrières et indiscriminées contre des civils touaregs. Pour un défenseur des droits de l’Homme du Nord du pays, l’ensemble de ces faits font que « les risques de vengeance et de représailles au Nord sont extrêmes ».

    L’impératif de juger pour briser le cycle de l’impunité et de la violence
    L’ensemble des auteurs et responsables de ces crimes, qu’ils soient maliens ou étrangers, doivent être appréhendés et jugés. Ainsi, du côté islamiste, « Aliou commissaire » un des chefs du MUJAO à Gao aurait été capturé par les forces franco-maliennes le 25 janvier 2013 à Hombori. Des éléments du MUJAO, se seraient rendus aux forces de sécurité nigériennes et auraient été désarmés. L’ensemble de ces auteurs, y compris les membres et responsables du MNLA qui ont commis des crimes de guerre et des violations graves des droits de l’Homme doivent pouvoir être jugés de façon équitable et le cas échéant, condamnés. L’exemplarité de tels procès devrait permettre de renforcer l’État de droit au Mali. De la même façon, les militaires qui ont commis des crimes contre des civils doivent, selon la FIDH, pouvoir être jugés de façon impartiale pour rappeler l’obligation de protection du droit international humanitaire et des droits de l’Homme, y compris en temps de conflit armé.

    « On ne combat pas les auteurs des crimes d’Aguelhoc par les mêmes méthodes qu’eux » a déclaré Souhayr Belhassen, présidente de la FIDH. « La reconquête du Nord par les troupes franco-africaines ne doit pas être entachée par des crimes et des méthodes qui servent les islamistes. Il faut casser le cycle de l’impunité et de la violence » a-t-elle ajouté.

    Pour Sidiki Kaba, président d’honneur de la FIDH, « il ne faut pas seulement gagner la guerre, mais il faut maintenant gagner la paix ; et celle-ci ne peut se construire dans l’immédiat que par le respect des droits humains, le refus de toute logique punitive et de vengeance, le jugement de tous les auteurs de violations des droits de l’Homme, le retrait des militaires de la vie politique ; et dans l’après-guerre, la tenue d’élections libres et transparentes ».
     

    jeudi 24 janvier 2013

    Les enfants-soldats en première ligne de la guerre au Mali







    Le groupe islamiste Ansar Eddine contrôle le nord du Mali depuis plus de six mois.

    Dans la guerre que livrent au nord du Mali les forces française et malienne, le sort de centaines d'enfants-soldats recrutés par les combattants islamistes inquiète les organisations de défense des droits de l'homme. Parfois placés en première ligne des combats, ils pourraient être nombreux à avoir été blessés ou tués lors des affrontements en cours. Au regard du Statut de Rome, qui a établi la Cour pénale internationale (CPI), le recrutement d'enfants de moins de 15 ans par les forces armées gouvernementales et non gouvernementales constitue un crime de guerre.

    "Ansar Eddine, le Mujao et Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ont recruté, entraîné et utilisé plusieurs centaines d'enfants au sein de leurs forces depuis le début de l'occupation du nord du Mali" entre fin mars et début avril 2012, affirme l'organisation Human Rights Watch (HRW). Salvatore Saguès, chercheur sur l'Afrique de l'Ouest pour Amnesty International, dit avoir rencontré en septembre "des enfants de 16-17 ans, embrigadés par les milices pro-gouvernementales. Or, en cas d'opération généralisée, le recours aux milices pourrait se généraliser également".
    Selon HRW, ces enfants sont en majorité originaires du Mali et du Niger. Ils sont souvent recrutés dans les petits villages et hameaux, en particulier ceux dont les habitants pratiquent depuis longtemps le wahhabisme, une forme très conservatrice de l'islam. "C'est une population assez fragile que l'on peut séduire avec quelques petits biens et que l'on peut facilement endoctriner", précise Salvatore Saguès de Amnesty International. A HRW, un témoin a raconté avoir vu lors de sa visite de six petits camps d'entraînement dans la région de Gao, en décembre, plusieurs dizaines d'enfants formés au maniement des armes à feu et suivant un entraînement physique.

    CONTRÔLE ET POLICE
    "On a recueilli des témoignages certifiant qu'avant même le conflit, des enfants-soldats ont été utilisés par les islamistes pour faire les petits boulots comme surveiller les routes, rester postés aux points de contrôle ou faire la police contre les gens qui fument ou boivent de l'alcool", indique M. Saguès. Ainsi, une femme qui a fait le trajet entre Bamako et Gao les 8 et 9 janvier, a décrit à HRW avoir vu des enfants travaillant aux points de contrôle dans les villes de Boré, Douentza et Gao.
    "Il y avait tellement d'enfants au sein du Mujao. A Boré, ce sont les enfants qui sont entrés dans notre autobus pour nous demander nos papiers et contrôler nos bagages. Il n'y avait qu'un jeune homme de plus de 18 ans à ce point de contrôle. Et à Douentza, il devait y avoir 10 garçons de moins de 18 ans, le plus jeune devait avoir seulement 11 ans", témoigne-t-elle. "Les témoins ont également indiqué que des enfants géraient des points de contrôle dans des zones affectées par les bombardements aériens menés par la France ou près des zones de combat actif", affirme encore HRW.

    DES ENFANTS AU FRONT
    Certains enfants-soldats auraient ainsi été aperçus parmi les combattants islamistes qui ont attaqué la ville de Konna, le 10 janvier, indique Jean-Marie Fardeau, directeur du bureau français de HRW qui cite des témoins directs. Un habitant de Konna a témoigné avoir vu "près d'une douzaine d'enfants parmi (les combattants), dont certains avaient seulement 12 ou 13 ans, tous armés de gros fusils et qui étaient à l'œuvre aux côtés des adultes".
    Ces témoignages coïncident avec ceux d'habitants de Gao. Certains disent avoir vu des enfants parmi les renforts qui quittaient la ville pour Konna. Des mères à la recherche de leurs fils partis pour aller combattre à Konna ont fait part de leurs craintes à l'organisation. D'autres témoins encore ont dit avoir vu des enfants revenant à Gao après avoir été blessés lors des affrontements à Konna. "Cela prouve que les islamistes sont prêts à les utiliser dans des situations à très haut risque", commente Jean-Marie Fardeau.
    Les témoignages recueillis par HRW confirment que les enfants sont exposés aux plus grands périls : "Trois des sites d'entraînement de Gao où des témoins ont vu les enfants-soldats - dans et autour du Camp Firhoun, au jardin de Njawa et dans le bâtiment de la direction nationale des douanes - ont été pris pour cible par les bombardements aériens français le 12 janvier", note l'organisation.
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    Bamada.net