Nous sommes tous des Christiane Taubira
Mobilisation contre le racisme banalisé: "Se taire c'est être complice".
Par Nacira Guenif et Rédha Souilamas

Voilà une femme qui par la force de ses convictions et de sa
personnalité s’est hissée à hauteur d’une république qu’elle conçoit
comme son horizon politique. Mue par une intégrité sans faille, elle
consacre depuis longtemps toute son énergie à rendre accessible cet
horizon à tous et toutes, sans distinction de sexe, de race, d’origine
ou de religion. Elle n’a pas attendu les
soubresauts identitaires de partisans d’une France qui veut demeurer
blanche et straight pour œuvrer au bien commun. Elle n’en attendait sans
doute pas tant de leur part : pourquoi tant de haine ?
Voilà qu’une
ministre est ravalée à la rhétorique la plus abjecte qui, parcourant la
surface de sa peau, entend l’avilir au plus profond d’elle-même, en
tant que femme et en tant que noire. Comme s’il fallait étouffer en elle
toute fierté d’être l’une et l’autre.
Pendant que l’on se
repaissait de détails croustillants sur les slogans bestialisant la
garde des sceaux, dont, par décence, il faudrait cesser de faire la
publicité, le silence a régné au plus haut niveau de l’État. Un silence
indécemment long. Comme si dans les esprits grinçait cette ritournelle
selon laquelle elle l’aurait bien cherché.
Que le silence ait pu
persister dans les Palais de la république ne devrait pas nous étonner
plus que cela et pour tout dire, ne requiert déjà plus notre attention.
Il est urgent de nous tourner vers la seule question qui vaille :
serons-nous capable de résister au racisme qui prospère et de lutter
pour qu’enfin sa matrice soit démantelée et ses exploiteurs démasqués ?
Voilà des années de trop, que le balancier oscillant de la haine de soi
à la haine de l’autre fauche les maigres espoirs d’une France
réconciliée avec elle-même. Elle prenait des couleurs pour le meilleur,
croyait-on, puis le pire est redevenu notre seul horizon et il vient de
se refermer sur elle et sur nous.
Désormais, il est trop confortable
de se contenter de frapper la droite extrême, restée assise à
l’assemblée, pour avoir bonne conscience et croire s’être ainsi dédouané
de toute forme de racisme. Car, ce sont les mêmes qui hier jetaient de
l’huile sur le feu en désignant les coupables à la vindicte populaire et
à l’audimat, par viennoiserie interposée, et qui aujourd’hui appellent à
rompre avec les scélérats à leur droite toute, en persistant à ignorer
qu’ils ne font plus qu’un. Car leur union est déjà scellée par ce dénie
partagé : la France est raciste par leur faute. Chaque jour, ils misent
un peu plus sur l’exacerbation des propos et des actes de haine qui la
mettent à genou.
Car la gauche n’est pas en reste. Elle n’est plus
immunisée, à supposer qu’elle l’ait jamais été. Qu’elle s’installe au
pouvoir, ou qu’elle veuille résister à cet exercice corrupteur, elle
s’est dissoute au contact corrosif de dissensions et divisions qui
laissent la voie libre au grand dérangement raciste. Jusqu’à ses figures
consensuelles qui n’ont pas hésité à exploiter le filon de l’aversion
contre les nouveaux français, trop basanés, trop musulmans.
Entendons-nous : dire la France est raciste, n’est pas dire tous ses
habitants le sont. C’est dire que la xénophobie d’État est bien là,
installée dans ses quartiers, qu’ils soient rupins, protégés ou relégués
et qu’elle expose toutes sa population au passage à l’acte et à la
parole racistes. La xénophobie expose à l’ensauvagement. Que ce soit
sous les ors de la république, dans les centres ville préservés ou dans
les ornières de périphéries oubliées, le racisme bat son plein, et ce
depuis longtemps. C’est donc rappeler que cela ne date pas d’hier et
qu’en vérité cela n’a jamais cessé. Certains ont cru, qu’une fois
révolues la collaboration et la colonisation, leur pays était tiré
d’affaire, guéri d’un désir lancinant de supériorité. Alors qu’il
n’était qu’en rémission. Et encore, elle fut bien brève. Tant dans ses
tréfonds administratifs, à ses guichets, dans ses dossiers en bas de
piles inamovibles, dans ses évictions de postes privilèges réservés, et à
chacune de ses brimades, entre dévoilement, expulsion, contrôle au
faciès et fouille au corps, s’active un racisme routinier, de basse
intensité, sans panache, sans grade, mais bien réel.
Il atteint sans
hésiter tout ce qui compte, et ils sont nombreux, de métèques et de
parias. Devenu disponible, comme une substance psycho active dont on ne
parvient plus à se défaire, objet de transactions à découvert, le
racisme peut avoir le visage de chacun d’entre nous, sans exception.
Mais, si pour certains, il est insu, ayant infusé face au désastre, pour
d’autres il est devenu une vertu, l’ultime rempart d’un patriotisme
désastreux.
Il révèle les alliages les plus improbables. Comme les
partisans d’un antisexisme patriarcal, s’accommodant d’un racisme
aveugle à lui-même, passager clandestin d’un cortège convaincu de
cheminer glorieusement vers la liberté et l’égalité pour toutes. Ou ces
croisés d’une laïcité dévoyée, tardivement unie à un féminisme
intolérant et sélectif, qui marmonnent des formules magiques censées
faire fuir les ennemis de l’intérieur qu’ils se sont inventés pour plus
de vraisemblance.
Racisme des puissants comme des faibles, l’ironie
veut que nous soyons tous égaux face à lui : il corrompt tous ceux qu’il
atteint et les avilit bien plus que les cibles qu’il se désigne. Même
lorsqu’il nous traverse, il ne nous laisse pas indemne, il se métabolise
et s’installe dans les replis de notre être. Ce racisme, dont les
effets délétères dissolvent les individus et désagrègent le bien commun,
est devenu notre double.
Partout le rictus est sur le point de
tordre les bouches et la haine prompte à empoisonner les esprits. Il est
temps de les regarder en face.
Faut-il comprendre que répondre à
l’abject n’est pas à l’ordre du jour ? Dans ce cas, comment ne pas voir
dans le silence qui pèse sur la France une complicité de fait ?
Qui
sème le vent récolte la tempête. Qui ne dit mot consent. Ce sont plus
que des adages, des alertes qu’il importe désormais d’entendre.
Et
qu’enfin, on comprenne que l’intégration n’est plus une réponse, mais le
sauf-conduit qui autorise, étalonne et absout toutes les
discriminations. Car tenus comptables d’une impossible intégration, les
mis en échec subissent la sanction légitimée du racisme et des
discriminations. La rhétorique de l’intégration est le plus sûr vecteur
de racialisation d’une France qui n’en fini pas d’être hantée par ses
spectres coloniaux et raciaux. Ces vestiges survivent au cœur de la
république : celles et ceux qui la chérissent devront aller les en
extirper.
Voilà pourquoi le silence et l’inaction sont pires que
tout, parce qu’ils signent notre capitulation collective devant
l’abject. Hormis reconnaître l’étendu du désastre et conjurer la
tentation d’une reddition face au raciste pour en venir à bout, aucune
autre alternative n’est viable.
La France ressemble déjà à ce
qu’elle sera demain, sans retour et sans regret. Il faudra bien qu’enfin
ses habitants apprennent, comme y invite la maturité démocratique, à
réguler l’aversion qui les étreint encore trop souvent à la vue et au
contact d’une altérité devenue intérieure à notre monde commun. L’État
doit être le garant du droit à exister avec ses singularités et ses
capacités afin d’en faire le multiplicateur des possibles. Il doit
mettre un terme à l’aggravation des tensions qui sapent des existences
devenues des rebuts parce qu’elles sont marquées, à leur corps défendant,
du verdict du rejet.
Voilà pourquoi nous sommes tous des Christiane
Taubira. Nous, les arabes, les noirs, les roms, les musulmans, les
juifs, les migrants, les minoritaires, les étrangers, les indigénisés,
les femmes subalternes, les queers, les expulsés, les expulsables, les
contrôlés, les contrôlables, les dé/voilées, les percutés au plafond de
verre, les exilés forcés, les évincés, les double-peine, les sans droit
de vote, les sans papiers, les sans logis, les sans travail. Car elle
est comme nous, notre égale, notre semblable, entrée comme nous en
résistance face au racisme et à ses pratiquants. Tout ce qui l’atteint
nous affecte, tout ce qui lui est ôté, nous ampute. Et vice-versa.
Bienvenue au club à toutes celles et ceux qui nous rejoindront ! En
attendant de manifester, manifestons (nous) sur la toile !