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mardi 23 octobre 2012

« Respect de la tradition » ? / Faire de nous des moutons!!!!

par Mohammed Belmaïzi,23/10/2012
Généralité

Dans nos sociétés actuelles, on parle souvent de « respect de la tradition ». D’aucuns prennent la tradition pour un retour light sur un certain nombre de rites (croyances; superstitions; fêtes ; chants ; musique…). D’autres, par crainte de perdre des repères et d’être voués à on ne sait quelle errance existentielle, contestent même le présent et font du passé un avenir inéluctable. S’il est vrai que le cerveau humain est prédisposé à la paresse et qu’on n’utilise que 10% de notre capacité intellectuelle, il a été notifié que l’on trouve une certaine jouissance dans la redondance.

Mais lorsque ce refrain qui est en apparence sans risque, prend des formes qui enfoncent l’humanité dans les ténèbres délétères, le progrès de la culture et de la pensée est exposé à la violence totalitaire. On l’a vu avec le film (aussi minable et insultant qu’il soit) sur le prophète de l’islam, soulevant des ébullitions insensées avec mort d’hommes. Le retour à la tradition impose, dans ce cas, une sacralité intransigeante où la violation du tabou appelle au meurtre et à l’expiation. Et c’est la « sacralité de l’ignorance » qui investit notre monde.

Il n’est donc pas étonnant que certains Etats, le Maroc en fait certainement partie...,  échafaudent leur pouvoir sur l’entité du « respect de la tradition », en recourant à des rouages et à des manipulations des consciences. On l’a vu en Afghanistan où les Talibans reviennent au droit du cuissage, à la Bourka pour évacuer la femme de l’espace social, en vue de s’accaparer le pouvoir et ses privilèges (à noter en passant, que la guerre entre traditions est à l’œuvre : lorsque les Bouddahs de Bâmyân contredisent la tradition talibano-centriste, il faut les pulvériser).

On le voit également dans l’opposition des combats au Tibet : combat pour un « Tibet libre » et combat pour un « Tibet moderne ». Les tenants du premier, avec Dalaï-lama, défendent la tradition et ne comptent pas abandonner les rites, les croyances primitives et les structures d’une société archaïque qui attestent contre tout projet qui vise la construction d’une société de progrès, juste et prospère. Alors que les tenants d’un « Tibet moderne » plaident pour l’évacuation des injustices et des prédations des richesses inscrites dans la peau même d’une élite tibétaine aspirant à un « Tibet libre ».

Des consciences libres et libératrices à l’instar de Tashi Tsering  (« Mon combat pour un Tibet libre », excellente traduction par André Lacroix dans les éditions Golias, 2011) qui démontre avec force cet antagonisme entre « tradition » et « changement », dans sa biographie, sans faire l’encenseur du pouvoir chinois, opte résolument pour la culture et la connaissance dans le but de déchirer les chaînes d’une pensée archaïque opposée à une évolution au service de l’humain avant tout.

Qu'en est-il pour le Maroc?

Pour l’État marocain, l'ignorance et la misère font partie de la tradition. Un pays donc à deux visages comme aiment à claironner les détenteurs du pouvoir. Modernité et tradition. Un pays où évoluent l'élite des richards et l'élite des intellos de service. Mais ces derniers, nourris des miettes que leur offre le roi et son régime prédateur, sont devenus les meilleurs thuriféraires de la tradition. On a entendu l'un des écrivains marocain (il n'est pas le seul), chanter la légitimité de la monarchie ancrée dans sa longue histoire de quelques siècles. D'autres intellos, après avoir combattu le tyran Hassan II et dénoncé les années de plomb, gardent un silence strident sur les violations des droits humains, alors que nombre d'instances, nationales et internationales, viennent de condamner le Maroc pour la torture et les emprisonnements arbitraires.

Le 'respect de la tradition' au Maroc, c'est faire de nous des Sujets du despote, représentant de Dieu sur terre. La tradition au Maroc, c'est faire allégeance tous les ans en se prosternant devant le roi, comme des minus. La tradition au Maroc, c'est de rabaisser notre humanité en nous écrasant par les bottes féodales. La tradition au Maroc, c'est la corruption, le mensonge, la falsification des élections et de la Constitution. La tradition au Maroc c'est la prédation et l'impunité. La tradition au Maroc, c'est l'esclavagisme des plus démunis. La tradition au Maroc, c'est la perversion des gouvenants et le vice qu'ils injectent dans le sang de la société... Et j'en passe et des plus belles...

Le « respect de la tradition », serait-il le Cheval de Troie des temps modernes ? Le respect de la tradition au Maroc, serait-il le beau mensonge pour nous écraser éternellement? Seul un soulèvement pourrait restituer le sens noble que doit véhiculer LA TRADITION.
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Pour ma part, je n'ai pas de sang de bélier sur les mains et je n'ai jamais eu à affronter ainsi une de ces pauvres bêtes !



mercredi 5 septembre 2012

Le Maroc de la modernité et celui de la tradition

Le Maroc de la modernité et celui de la tradition

par Salah Elayoubi, 5/9/2012
 
 

« Ils » auront beau se fendre de déclarations lacrymatoires, prier pour le repos de l’âme des martyrs, condoléancer  les familles, décréter un deuil national ou tenter d’imputer à Dieu, ou au destin, la tragédie qui a eu pour théâtre la route Zagora Marrakech, ils ne nous ôteront pas de l’esprit qu’ils sont responsables de ce gâchis !
Une choses me revient en mémoire : Ce discours de Hassan II, qui circule sur la toile et où le dictateur défunt prétendait que nous n’étions pas un pays du tiers-monde. Une fanfaronnade de plus, destinée à impressionner le petit peuple et une preuve supplémentaire que le Maroc fonctionne depuis toujours à deux vitesses.
Alors pour se dédouaner du saccage de son pays, et du retard qu’il lui a infligé de tant de pillage, le dictateur aura eu cette formule cocasse qui n’aura trompé que ceux qui l’auront bien voulu, du Maroc alliant modernité et tradition.
Le premier de ces deux visages est pour le dictateur, son clan et l’administration qui les sert fidèlement, selon la formule consacrée.
C’est celui dont les publicitaires de la monarchie aiment le plus faire étalage dans ces brochures « attrape-couillons » qui ont servi à bâtir le mythe du « plus beau pays du monde ». Un mythe aussitôt pondu, aussitôt passé à la trappe et gommé des tabelles,  tant il nous a valu de quolibets.  Une main perfide semble, comme par hasard, avoir superposé le calque de son  emprise géographique sur  celle d’un Maroc utile. Celui des plaines côtières,  agricoles, touristiques et industrielles, complétées de quelques enclaves, lorsque l’intérêt du prédateur  qui préside aux destinées du pays y trouve son compte !
Dans ce Maroc qu’ils veulent moderne, tout est bon pour faciliter leur vie et leur épanouissement: routes, autoroutes, ports, aéroports, écoles, universités…… Il y a même ce projet de Train à Grande Vitesse, comme s’il s’agissait d’aller encore plus vite, pour s’éloigner de cet autre Maroc, celui qu’ils ont qualifié avec cette pudeur qui sied si bien au mensonge d’Etats de Maroc traditionnel. Un pays de misère, d’archaïsmes, de vieilleries et d’injustices. Ils ont à ce point manqué de vergogne qu’ils l’ont même photographié sous toutes les coutures pour l’exposer dans les mêmes revues que le premier. Le plus ahurissant dans cette entreprise, est que rien ne semble avoir interpellé les censeurs, d’habitude si pointilleux sur les réalités du pays.
Ni  les labours qui se font encore à coup de charrues et de socs antédiluviens, tirés par des bêtes de somme empruntées à un lointain voisin.
Ni ces vies misérables venus s’échouer dans les dédales de ruelles sombres aux odeurs pestilentielles et où s’entassent des existences et meurent des destinées par paquets de douze.
Ni ces routes de l’impossible, sans revêtements perchées à effrayer les cœurs les plus accrochés, qui tuent tous les jours dans l’indifférence de « Ceux des plaines ».

Une deuxième chose me revient en mémoire. Elle m’avait d’abord stupéfié, avant de me révolter. Sur les murs d’un ami, j’ai découvert cet article intitulé : « Bref, hier j’ai été à Casa », émanant d’une autre facebookienne, une Fassi-Fihri. Je tairais son prénom pour ne pas l’accabler plus qu’elle ne le fait elle-même !  Sur le site où elle exhibe fièrement son wissam de Chevalier de l'Ordre du Trône, vous savez, cette bimbeloterie récompensant le silence et les indignités, la dame  écrit :  

« Habitant Rabat depuis presque toujours, j'entendais parler de Casablanca.  Les rares fois où je m'y suis rendue étaient en général liées à des événements particuliers (séminaires ou invitations ponctuelles)……………..»

Le reste est à l’avenant. Madame Fassi-Fihri qui occupe, pourtant un poste important  dans la fonction publique,  fait montre d’une méconnaissance totale de la capitale économique. On n’ose imaginer ce qu’il en est du reste du pays et de cette route où se sont tués quarante deux de ses compatriotes.
Un peu plus loin, dans le texte, elle bascule carrément dans le registre du mépris :

« J'ai pris le train "Aouita", pensant me retrouver dans celui de mes souvenirs de fin des années 80. Mon Dieu! je n'ai rien compris à ma vie. Tout a changé! Pourquoi autant de manque de goût!  La population a changé le nombre a augmenté. Mais pourquoi des trains à deux étages, pourquoi cette odeur nauséabonde: qui a décidé que le Maroc ressemblerait plus à l'Inde qu'à l'Europe……………….. »

Une envie folle me taraude de répliquer que si le Maroc ressemble tant à ça, c’est parce que des gens comme « ça »,  le dirigent, se servant au passage et ne servant à rien d’autre qu’à dilapider ses budgets, piller ses ressources et donner quitus au despote pour sa mauvaise gouvernance.
Enfin, S’il vous arrivait d’aller un peu plus loin que lire son article, feuilletez le tissu de niaiseries que constituent ses pages Facebook, vous y apprendrez que notre amie qui est, vous l'avez compris, originaire du "Maroc de la modernité", passe ses vacances aux Maldives. Pas étonnant pour quelqu’un dont on sait que les membres de sa famille ont pour habitude de programmer leur shopping, en même temps que leurs missions professionnelles,  dans les boutiques parisiennes,  quand ils n’y font pas des acquisitions immobilières.
 

Pendant ce temps au Maroc de la tradition, celui qui paie le plus lourd tribu à la désolation, à la misère et à l’injustice, une quarantaine de familles pleure les siens, happés par la montagne, tandis qu’une vingtaine d’autres  panse les blessures des survivants,  en désespérant de pouvoir un jour, faire partie de la civilisation !
 
 


vendredi 31 août 2012

Histoire : A quoi sert donc l’allégeance ?

  par Driss Benali, 26/8/2012

Les partisans de l’ordre établi et les éléments conservateurs ont pris coutume de tout justifier par la Tradition, comme si celle-ci nous avait permis de nous hisser au rang des nations civilisées, avancées et donc prospères… 
Quelle imposture, quelle faute ! Interrogeons donc l’histoire, et alors nous comprendrons que notre sous-développement et les affres de la colonisation que nous avons eu à subir reviennent en grande partie à nos… traditions.
Le maréchal Lyautey, premier Résident général au Maroc, avait judicieusement remarqué que la préservation des anciennes coutumes et leur renforcement constituaient le meilleur moyen de garantir une pérennité de la domination française au Maroc. Et ainsi, au nom du respect de notre identité, Lyautey a œuvré à la protection, puis à la consolidation des aspects les plus réactionnaires, les plus arriérés de nos coutumes. N’était-ce donc pas lui qui avait conféré tout son lustre et son aspect festif à l’allégeance des caïds et des pachas, comme le Glaoui, el Goundafi, Baghdadi, Mtougui, Aïssa, Bouâmer et bien d’autres encore ? Ces gens ont par la suite été instrumentalisés par le colonisateur qui les a envoyés lutter contre ceux qui revendiquaient l’indépendance, les mettant en avant dans les répressions les plus abjectes du peuple marocain.
La bay’a a été mise à profit par les Français pour contrer le mouvement national et barrer la route à tous les modernistes et les progressistes. N’oublions pas que la bay’a revêtait déjà du temps du Protectorat une forme féodale, la cérémonie durant alors trois jours entiers après chaque fête religieuse : les caïds et les pachas affluaient alors de tous les coins et recoins du Maroc juste après les aïds et se prosternaient devant le sultan, lui renouvelant leur allégeance. Et n’oublions pas non plus que la plupart de ces caïds et pachas avaient épousé les thèses du colon, puis soutenu ses plans visant à écarter Mohammed V du trône. De même que cette institution de l’allégeance avait permis au pacha de funeste mémoire, le Glaoui, d’appliquer sa stratégie.
Globalement, on peut dire que la bay’a a été mise à profit par les ennemis du Maroc afin de renforcer les positions des partisans de la soumission et de la tradition ; c’est pour cette raison que le rejet de cette coutume de l’allégeance n’avait pas été surprenant, sachant que le colonisateur l’avait employée pour la préservation de la structure makhzénienne élaborée et reconçue selon un schéma qui empêchait toute évolution vers des institutions démocratiques, et qui maintenait la société dans un système particulier arrivé en droite ligne des profondeurs de l’histoire et qui prolongeait et renforçait la soumission et l’obéissance, à jamais… ce sont là des vérités dures à entendre, mais néanmoins nécessaires pour ceux qui sont aveuglés par leurs convictions religieuses et ceux dont l’ignorance a entièrement annihilé la raison, et la pensée.
Il est clair que le concept de la bay’a, à l’aube de l’islam, du temps des Califes, était une méthode consensuelle et participative pour la gestion des affaires de la cité et de la nation musulmane ; mais plus tard, Mouâouiya l’avait transformé en institution héréditaire et autocratique. Et depuis, la bay’a a perdu son caractère consensuel, et aucune dynastie arabe n’est plus parvenue à arriver au pouvoir dans le cadre d’un consensus national… les tribus et les familles s’imposaient alors à la force du sabre et prospéraient à l’ombre de l’injustice. C’était le système en vigueur au sein du monde arabe et dans l’Europe féodale, sauf que la différence est que le Vieux Continent a su par la suite développer ce qui était nécessaire pour installer le système de la démocratie et le respect des droits de l’Homme, à un moment où les Arabes avaient tourné le dos à l’effort et à la réflexion et s’étaient contentés de reproduire encore et toujours leurs traditions, caractéristiques d’un monde aussi stagnant que sous-développé.
Soyons clairs : la bay’a est considérée comme une pratique qui met à mal la dignité de la personne, du fait qu’elle contraint cette personne à s’incliner devant une autre, sachant que l’islam ne recommande la prosternation que devant Dieu, et nul autre que lui. La bay’a est également une pratique et une culture qui ignore le sens de la dignité humaine et du respect du citoyen, et de la citoyenneté.
La bay’a est, plus généralement, l’expression d’un sous-développement historique patent car l’Histoire établit que tous ceux qui ont rabaissé leurs peuples se sont exposés à la colonisation, puis se sont résolument engagés dans le sous-développement. Nous avons été colonisés car nous n’avons pas compris le sens de la citoyenneté, ce principe qui confère aux gens la faculté de choisir leurs gouvernants, d’affermir leur dignité et de vivre la tête haute. Ecoutons Omar ibn el Khattab : « Comment avez-vous pu asservir les gens alors que leurs mères les ont enfantés libres ? »…
Il est véritablement triste que le Maroc du XXIe siècle, plus de 50 ans après son indépendance, persiste à organiser cette cérémonie de la bay’a, en dépit du fait qu’elle représente une certaine forme d’esclavagisme, et insiste pour justifier cette pratique en lui trouvant des aspects positifs… Quelqu’un avait dit : « Quel est cet homme qui accepte de se prosterner devant un autre s’il n’y est pas obligé ou si ses convictions religieuses ne l’y contraignent pas ? ».
Il faut admettre, une fois pour toutes, que la bay’a a enfermé la classe politique marocaine dans une sorte de carcan et a conduit à un système défectueux. La vie politique au Maroc s’est figée dans un rituel aussi ancien qu’humiliant qui a montré la face réelle de toutes ces personnes qui acceptent d’être ainsi rabaissées et qui ne pensent qu’à une chose, bloquer le progrès et condamner le peuple et le pays entier à la stagnation.

lundi 14 mai 2012

Maroc: plongée dans ce Rif si rebelle…

  Par Hicham Oulmouddane (Telquel),

Malgré la fin des violences qui ont secoué la région en ce début d’année, les tensions sociales sont toujours palpables et la révolte n’est pas près de s’éteindre à Beni Bouayach, Imzouren et Boukidaren. 
Chefchaouen la belle ville de tous les bleus, chef-lieu du Rif...

  Destination, le triangle des Bermudes marocain. 

Nous sommes sur la Nationale 2, qui relie Taza à Al Hoceïma, la seule route qui permet de s’immerger dans le Rif profond. Cette région reculée du nord du Maroc était un véritable coupe-gorge pour l’armée d’occupation, au temps du protectorat. Les maquisards rifains donnaient tellement de fil à retordre aux bataillons français, lors du soulèvement de 1955, que ces derniers ont fini par surnommer cette zone, située entre Aknoul, Tizi Ousli et Kassita, «le triangle de la mort». 

Cinquante ans plus tard, cette province, au climat dur et au relief accidenté, dispose toujours de peu d’infrastructures. Pour ses habitants, les moyens de subsistance sont limités: l’agriculture est quasiment la seule source de revenus. Ils sont d’ailleurs nombreux à l’avoir désertée depuis les années 1960, en immigrant massivement vers les Pays-Bas et l’Espagne. En témoignent ces demeures à l’allure cossue, presque luxueuses, appartenant à ceux qui résident désormais à l’étranger. Elles dénotent à côté des bâtisses dénuées du confort le plus élémentaire où vivent la majorité des Rifains. 

Bienvenue au pays des paradoxes. 
La tension est palpable sur les traits des agents d’autorité Après deux heures sur cette route sinueuse et cabossée, nous parvenons à Kassita, point de jonction entre Taza, Al Hoceïma et Nador. C’est le fief des tribus Izenayane, qui ont largement contribué à forger la légende de la résistance dans la région. Le centre de la localité ressemble à n’importe quel village de bord de route: des commerces et des petits restaurants, disséminés des deux côtés de l’artère principale et animés par un interminable ballet de véhicules et de bêtes. Rien qui mérite vraiment de s’attarder. Les paysages qui défilent le long de la voie qui longe l’oued Nekour sont d’une beauté renversante. À proximité du village de M’noud, lieu de naissance d’Ilias El Omari —l’homme fort du PAM et relais du Palais dans la région—, un premier barrage de la gendarmerie est établi. En plus du contrôle de routine, les gendarmes consignent les immatriculations des véhicules. Malgré leur sourire, la tension est palpable sur les traits des agents d’autorité, Beni Bouayach n’étant plus très loin. Afficher Le Rif marocain sur une carte plus grande. Nous arrivons au centre de cette bourgade encore inconnue de la majorité des Marocains, jusqu’aux évènements qui ont fait l’actualité ces dernières semaines. En cause, une série de heurts violents qui ont opposé les jeunes de la ville aux forces de l’ordre. Aujourd’hui, la place devant la Bachaouia (Pachalik) est calme. Aucune trace du dispositif des brigades anti-émeutes qui, pendant plusieurs jours, sont restées mobilisées sur place. «Elles ont quitté la ville hier tard dans la nuit, c’est une place libérée maintenant», nous lance un jeune d’un air victorieux et fier, tel un guerrier de l’espace qui aurait remporté une bataille sur les Martiens. Il nous parle à demi-mots, dans un arabe teinté d’un fort accent amazigh. Dans cette zone du pays, dès qu’on aborde quelqu’un en darija [ndlr: arabe dialectal], on est estampillé «étranger» et la méfiance s’installe. 

Des manifestants hostiles à tous les symboles de l’autorité  
Sur le trottoir d’en face, se trouvent quelques gargotes où on peut se restaurer pour une poignée de dirhams. Les commerçants sont encore sous le choc: leurs échoppes ont été mises à sac par certains membres de la police venus mettre de l’ordre dans la ville au moment des émeutes. Comme à Taza, ces dérapages ont été filmés et postés en temps réel sur Internet ; ce qui n’a pas manqué de provoquer la consternation générale. Pour ne rien arranger, le grand souk hebdomadaire du lundi, seul point de ravitaillement pour les villages limitrophes, est suspendu, ce qui ne manque pas de peser sur le moral de la population. Nous traversons plus loin le quartier Bougharman, théâtre des heurts entre habitants et policiers. Là encore, la ressemblance avec les événements de Hay Al Koucha à Taza est frappante. Situé en hauteur, ce secteur adossé à une colline a servi de point de repli aux manifestants pour caillasser les forces de l’ordre. Sur place, une bande de jeunes nous prennent en photo, pensant que nous étions des représentants des autorités. Un peu plus tard, au centre de Beni Bouayach, des militants commencent à se rassembler. La foule est composée principalement de membres du 20 février, de la section locale de l’association des diplômés chômeurs et de jeunes de la ville. Le sit-in se déroule dans le calme et aucun dérapage n’est à signaler. Mais les manifestants ne cachent pas leur hostilité à tous les symboles de l’autorité. Interpellés sur les causes du malaise, ils répliquent par une longue leçon d’histoire, presque un sermon, qui remonte à «3am Ikbban», ce qui signifie, en amazigh, l’année des hommes aux casques. Comprenez l’année 1958, lorsque Hassan II avait réprimé dans le sang les révoltes dans le Rif. Cette blessure a été l’acte fondateur de plusieurs décennies de défiance vis-à-vis de l’État, qui a, depuis, totalement négligé la région.

 On ne badine pas avec la tradition dans le Rif 
 Beni Bouayach compte près de 18.000 habitants répartis dans des quartiers construits de manière anarchique, sans plan d’aménagement ni assainissement. Fait marquant, 70 % des logements de la ville sont inhabités et certaines rues sont fantomatiques. «Les propriétaires sont tous des MRE [ndlr: Marocains résidant à l'étranger]. Il faut venir ici pendant les vacances pour découvrir un autre monde, plus animé», souligne Mohamed, un instituteur originaire du coin. Dans la ville, aucune trace d’usine ni d’activité industrielle susceptible de générer des emplois. «Le seul débouché pour la population est le bâtiment. Mais il offre des opportunités de travail seulement en hiver», se désole le chef de chantier d’une habitation dont le proprio réside en Hollande. Une fois la manifestation terminée, on s’installe avec le groupe dans un café du centre, pour siroter un noss noss grand format typique du nord du Maroc. Dans la salle, les jeunes, au look à la pointe de la mode, sont occupés à remplir les cases du Loto.

 Derrière le comptoir, deux immenses drapeaux à l’effigie du Real Madrid et du Barça. 
Ici, le foot est une religion: deux fois par semaine, on vibre au rythme de la Liga et le Clasico espagnol est élevé au rang de divinité à laquelle tous vouent un culte sans faille.
 Mais la tranquillité qui règne sur les lieux est fragile. Lorsqu’un peu plus tard, une bagarre éclate, les couteaux sont vite brandis. Heureusement, un colosse intervient et le pire est évité de justesse. Autre fait marquant, dans l’enceinte du café comme dans la rue, presque aucune trace de présence féminine. La société rifaine est particulièrement conservatrice, considérant que la place de la femme n’est pas sur la place publique. Si filles et épouses sont majoritairement voilées, la région n’est pas pour autant un fief des obédiences islamistes. «À l’exception de quelques takfiristes et wahhabites dont les idées ont été importées par les MRE, les partis islamistes ainsi qu’Al Adl Wal Ihsane sont quasi inexistants ici», explique Mohamed l’instituteur. Il ajoute: «Le voile, chez nous, c’est d’abord une affaire de coutumes.» Et on ne badine pas avec la tradition dans le Rif. Khalid, un jeune professeur de sciences naturelles venu de Chaouen, en sait quelque chose. «Une fois, j’ai essayé de profiter de la pause de midi pour venir au café avec ma femme. Les gens m’ont décoché des regards méprisants et apitoyés, comme si j’étais un lépreux», nous confie-t-il. D’ailleurs, lorsqu’on interroge les jeunes sur la mixité, leur réponse est brève: il n’y en a pas. 

Des jeunes chômeurs livrés à eux-mêmes  
Nous reprenons la Nationale 2 en direction d’Al Hoceïma mais en bifurquant vers la gauche pour arriver à Imzouren. Cette petite bourgade de 30.000 habitants, pôle commercial névralgique de la région, a été ravagée par le séisme de 2004. Depuis, elle a connu une course frénétique à la construction. Récemment, Imzouren a été touchée par la vague de violences venues de Beni Bouayach. En cause, la marche de quelques centaines de jeunes qui se dirigeaient vers Al Hoceïma et qui ont été bloqués par les forces de l’ordre. Ils décident alors de défiler à Imzouren pour exposer leurs doléances. Ce qui a engendré une bataille rangée entre manifestants et forces de l’ordre. 

 Malgré cela, ici, les gens s’estiment plus chanceux qu’à Beni Bouayach en raison de l’intérêt porté par le roi à la ville. En effet, depuis quelques années, Mohammed VI —qui a l’habitude de séjourner en été à proximité d’Al Hoceïma— fait des visites-surprises à cette cité du Rif pendant la période estivale. «Souvent, le souverain vient ici tout seul au volant de sa voiture. L’ambiance devient alors festive, surtout avec les MRE qui sont ravis par ces visites», lance un garçon de café du centre-ville. Pour donner un coup de pouce à Imzouren, le roi a attribué l’été dernier la coquette somme de 60 millions de dirhams (5,4 millions d'euros) à la municipalité, pour la construction de plusieurs écoles et lycées, la réalisation d’un réseau d’assainissement, etc. Le président du conseil de la ville n’en revient toujours pas. «Rendez-vous compte que depuis l’indépendance, seules onze écoles ont été construites. Alors que grâce à ce projet, cinq établissements scolaires seront bâtis en l’espace d’une année», nous confie-t-il. L’urbanisation galopante a d’ailleurs fait exploser le prix de l’immobilier, déjà rare dans la région, où un lopin de terre à proximité de la route peut valoir jusqu’à 20.000 DH (1.800 euros) le mètre carré. Mais ce décollage d’Imzouren, voulu par le monarque, fait des jaloux du côté de Beni Bouayach. Là-bas comme dans l’ensemble du Rif, aucun projet d’envergure n’est mis en place pour absorber la masse de jeunes chômeurs. Ces derniers sont livrés à eux-mêmes. Ils ne peuvent même plus s’accrocher au rêve d’une possible émigration vers l’Europe —qui ne fait plus figure d’eldorado avec la crise— et encore moins espérer décrocher un poste dans la fonction publique. Le seul recruteur de cette partie reculée du pays est une usine qui inonde toutes les laiteries du royaume avec ses pâtisseries: des mille-feuilles… Saïd, élu local et homme d’affaires, analyse : «Comme il n’ y a pas d’incitation de l’État, principalement sur le foncier, il est difficile pour les entreprises de s’installer dans la région». Dans le café où nous sommes installés, le personnel se prépare pour le match de cet après-midi du Chabab Rif Al Hoceïma (CRA), le club de football dirigé jusqu’à l’année dernière par Ilias El Omari. Nous décidons de faire le déplacement au stade Mimoun Al Arsi d’Al Hoceïma avec Ahmed, jeune militant de gauche et fan de football. «Il y a plus de taxis que d’habitants ici» Quelques kilomètres avant, nous traversons le village de Sidi Bouafif, que tous ici appellent Boukidaren. «C’est là qu’au début du siècle dernier une unité de la cavalerie makhzénienne a été battue par des combattants locaux. Donc pour nous, ce sera toujours Boukidaren», explique Ahmed. Lors des évènements qui ont secoué la région début mars, des membres des forces de l’ordre se sont livrés à un pillage des commerces du village. «Ils n’ont pas hésité à vider les frigos pleins de viande et à installer des barbecues sur le bord de la route. Au fond, ce sont des gamins qui ont été envoyés pour mater la révolte des jeunes de chez nous», raconte le jeune militant. 

En arrivant à la capitale du Rif, nous sommes impressionnés par le nombre de taxis disponibles. 
 De quoi faire rêver les Casablancais. «Après le tremblement de terre de 2004, les agréments de transport ont été accordés en nombre à ceux qui les ont demandés pour apaiser les tensions. Résultat, il y a plus de taxis que d’habitants ici», nous confie Ahmed. «Le problème avec le Rif, c’est que même quand l’État essaie de faire avancer les choses, il s’y prend souvent très maladroitement», poursuit ce natif de la région. Pour le moment, l’heure est à la fête dans cette ville où les seules distractions sont les innombrables cafés. Situé en plein cœur d’Al Hoceïma, le stade Mimoun Al Arsi est plein à craquer. Les supporters du CRA sont venus en masse, vêtus aux couleurs bleues et blanches de leur équipe et arborant des drapeaux tifinagh. Dans les gradins, un petit groupe d’ultras donne de la voix. Cependant, à chaque fois que les insultes commencent à fuser, les aînés canalisent le mouvement. «C’est à cause des insultes à l’encontre des forces de l’ordre que les choses ont pris une tournure aussi violente dans la région», rappelle ce fan de football. De cette rencontre ennuyeuse et sans surprises, la jeune équipe du Chabab Rif est sortie avec un match nul qui lui garantit une position au milieu du classement. Et demain, peut-être, les poulains de Abdelkrim El Khattabi auront une place parmi les grands.