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vendredi 23 août 2013

Pour les musulmans

Au risque de ruiner l’espoir démocratique des révolutions arabes, le coup de force égyptien ravive l’alternative désastreuse entre dictature ou obscurantisme qui emprisonnait leurs peuples jusqu’en 2011. En écho, cette régression risque de nourrir les préjugés islamophobes qui érigent nos compatriotes d’origine, de culture ou de religion musulmanes en boucs émissaires de nos peurs de l’avenir. Parti pris en forme de mise en garde.
Dieu ou l’armée. L’étau dans lequel est pris le peuple égyptien, soudain renvoyé à l’affrontement entre pouvoir militaire et islamisme politique qui l’a si longtemps privé de sa liberté, menace aussi notre propre débat public.

Inaugurées en Tunisie, les révolutions arabes avaient ouvert l’espoir d’une nouvelle ère politique méditerranéenne qui, potentiellement, pouvait nous libérer, en France même, des passions négatives sur lesquelles la politique de la peur de l’après-11-Septembre fondait sa réussite, enrégimentant nos sociétés dans une guerre sans fin contre un terrorisme identifié à l’islam.
Depuis le tournant tunisien de décembre 2010-janvier 2011, onde de choc géopolitique sans frontières, la réalité du soulèvement démocratique des peuples avait ébranlé cette idéologie au nom de laquelle nos gouvernants (et même nos opinions) cautionnaient, voire soutenaient sans états d’âme, des pouvoirs dictatoriaux, liberticides et corrompus, au prétexte qu’ils faisaient barrage à l’islamisme.
La voici désormais ravivée, sur fond d’inculture, de méconnaissance et d’ignorance, par l’échec au pouvoir des formations issues de l’islam politique, après qu’elles soient sorties gagnantes des premières élections libres en Tunisie et en Égypte. Un échec qui résulte de leur incapacité à dialoguer avec leurs sociétés et à en accepter le pluralisme, sans compter leur impuissance et leur incompétence face aux urgences sociales qui les avaient légitimées.
Ce n’est en rien l’excuser que de rappeler que le coup de force sanglant des militaires égyptiens fut précédé du coup de force politique de Mohamed Morsi quand, en décembre 2012, le président issu des Frères musulmans a précipité l’avortement de la révolution en s’arrogeant les pleins pouvoirs. Il suffit d’ajouter la sanglante impasse syrienne, l’instabilité meurtrière irakienne, l’inquiétant désordre libyen et l’extension guerrière nord-malienne pour noircir encore plus le tableau où tente de se dessiner, dans une transition chaotique et douloureuse, à l’issue improbable et à la durée incertaine, l’invention par ces peuples d’un avenir dont ils seraient enfin les maîtres.

Les idéologues du choc des civilisations, qui essentialisent les identités, les cultures et les religions, n’ont que faire des incertitudes et des précautions d’une pensée complexe de cette crise multiforme, où il faudrait aussi tenir compte du sursaut démocratique turc lors des manifestations d’Istanbul, de la soudaine révolte marocaine contre le pouvoir royal, voire – au-delà du monde arabe et dans l’islam chiite – de la victoire d’un candidat modéré et pragmatique à l’élection présidentielle iranienne. Car toutes ces sociétés bougent en profondeur, convergeant bien plus qu’elles ne divergent des nôtres – démographiquement, familialement, culturellement – comme l’avaient fort bien démontré Emmanuel Todd et Youssef Courbage en 2007 dans Le Rendez-vous des civilisations.
Sans que l’on puisse en faire un pronostic définitif pour l’avenir, l’une des données de la crise égyptienne, sous sa confusion indécidable, n’est-elle pas l’expression directe d’une société définitivement sortie de sa résignation, au point qu’elle s’est massivement retournée contre l’exercice du pouvoir par les Frères musulmans après le leur avoir sans conteste confié ? Prompts à décréter que l’islam est incompatible avec la démocratie, en faisant le pari de la défaite de peuples qu’il faudrait plutôt soutenir dans leurs revendications d’idéaux universels de liberté et d’égalité, nos idéologues de la guerre des mondes n’ont hélas que faire de ces nuances et de ces contradictions.

En envisageant, après la répression sanglante de leurs manifestations, l’interdiction politique des Frères musulmans, décision qui criminaliserait leur mouvement et plongerait leurs militants dans la clandestinité, le pouvoir militaire égyptien assume le choix d’alimenter ces caricatures et ces simplismes. Cette fuite en avant contient le risque d’une répétition du dramatique scénario algérien où l’interruption en 1992 du processus électoral, suivie de l’interdiction du Front islamique du salut (FIS), ouvrit une décennie de guerre civile dont l’Algérie n’est toujours pas complètement remise. Un scénario dont on a pu constater, en France, combien l’impunité accordée à la répression militaire là-bas s’accompagnait ici d’une diabolisation croissante de l’islam.

Aussi y a-t-il fort à parier que les tenants d’une politique de la peur, celle-là même qui a accompagné les désastres de l’après-2001, vont s’empresser de revenir à leurs obsessions, fermant avec un plaisir non dissimulé la porte d’espoir ouverte depuis 2011. Ce faisant, c’est notre avenir qu’ils risquent de compromettre. D’abord parce que ce dernier se construit dans la relation avec les autres nations méditerranéennes pour d’évidentes raisons géopolitiques où se mêlent histoire, géographie, économie, démographie et culture. Ensuite parce qu’en France, de longue date sous le poids d’un passé colonial jamais vraiment soldé et, plus récemment, sous l’effet d’une banalisation de l’islamophobie depuis les attentats new-yorkais de 2001, la question musulmane détient la clé de notre rapport au monde et aux autres, selon qu’on la dénoue ou qu’on l’exacerbe, qu’on l’apaise par la raison ou qu’on l’agite par la passion.

Selon, en somme, que l’on considère (et qu’on accepte et qu’on respecte) nos compatriotes musulmans – d’origine, de culture ou de religion, ces trois modalités disant une pluralité de cheminements ou d’appartenances – dans leur diversité justement, ou qu’on les essentialise en bloc, figeant tout ce qui ressort, peu ou prou, de l’islam dans une menace indistincte qui légitimerait leur exclusion ou leur effacement, un double impératif à se faire discrets et à se faire oublier… Paradoxalement, cette réduction des musulmans de France à un islam lui-même réduit au terrorisme et à l’intégrisme est un cadeau offert aux radicalisations religieuses, dans un jeu de miroirs où l’essentialisation xénophobe justifie l’essentialisation identitaire.

Des généralisations douteuses et irresponsables, selon Edward Said

Dans un essai lumineux sur L’Islam dans les médias, illustration concrète de sa réflexion sur l’orientalisme comme construction d’un Orient imaginaire par l’Occident, Edward W. Said avait tôt souligné cette exception de la question musulmane comme le nouveau point aveugle de notre rapport à l’Autre, au différent, au dissonant et au dissemblable. « Si les généralisations douteuses sur les cultures étrangères ne sont plus tolérées en Occident, l’Islam constitue l’exception, écrivait-il dans la préface à la réédition en 1997 de ce livre d’abord paru en 1981 : le discours sur la mentalité, la personnalité, la religion et la culture musulmanes semblerait tout à fait déplacé dans un débat politiquement correct sur les Africains, les juifs, les Asiatiques ou d’autres peuples orientaux. »
Palestinien devenu Américain, politiquement libéral au sens anglo-saxon de radicalité démocratique, Edward Said (1935-2003) était peu suspect de sympathie pour les forces conservatrices et réactionnaires du monde musulman, soulignant dans le même texte le « climat passionnel » qu’elles installent et « cette image peu engageante de l’Islam » qu’elles véhiculent. Mais ce qui le frappait, depuis New York où il vivait et livrait cette alarme quatre ans avant le 11-Septembre, c’est l’instrumentalisation dans nos contrées de « l’étiquette “islam” » comme « une forme d’offensive » sur le mode « fondamentalisme égale islam égale ce-contre-quoi-nous-devons-lutter-aujourd’hui, tout comme nous avons lutté contre le communisme pendant la guerre froide ».
S’opposant à ces « généralisations inacceptables, irresponsables »« les circonstances concrètes sont gommées », il rétorquait que « “l’Islam” ne définit qu’une infime partie du monde musulman, qui compte un milliard de personnes, comprend des douzaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et contient quantité de réalités différentes ». Jugeant « absurde d’imputer tout cela à “l’islam” » et de croire « que l’islam régit les sociétés islamiques dans le moindre détail, que dar al-islam a une identité fixe et unique, que la religion et l’État ne font qu’un dans les pays musulmans et ainsi de suite », il s’inquiétait des conséquences de cet  aveuglement occidental. Et celle, notamment, de produire, dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice, « un “Islam” résolument prêt à jouer le rôle que lui a instinctivement assigné l’Occident, soumis à l’orthodoxie dominante et en proie au désespoir ».
La sombre prédiction de Said s’est hélas réalisée, radicalisant, s’il en était encore besoin, les représentations occidentales dominantes des musulmans. Et ce qui se joue dans la crise égyptienne, selon son issue, c’est la confirmation ou le démenti de cette caricature où se nourrissent, en Orient comme en Occident, les crispations identitaires et xénophobes. Si notre impuissance est grande pour peser sur son cours en Égypte même, notre responsabilité est en revanche immense sur son effet en France, pays d’Europe où vit la plus importante communauté musulmane dans la diverse acception de cet adjectif – l’origine, la culture, la religion – et dont l’islam est le premier des cultes minoritaires face au catholicisme, devant le judaïsme et le protestantisme.
C’est ici qu’il convient d’alerter par avance dans l’espoir fragile de conjurer les amalgames et les stigmatisations. Car comment ne pas constater combien l’alternance électorale de 2012 n’a pas su construire un barrage solide contre la lame de fond sur laquelle la présidence Sarkozy s’est aventurée en eaux extrêmes, piétinant l’engagement constitutionnel d’une République respectueuse de « toutes les croyances » et s’engageant à « assurer l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » ? Depuis le non-débat sur l’identité nationale de 2010, une partie de l’ex-droite républicaine assume, dans la foulée de l’extrême droite, l’injonction faite à nos compatriotes musulmans à devenir invisibles, en effaçant tout signe extérieur de leur croyance, pourtant minoritaire – qu’il s’agisse d’un vêtement (le voile), d’un aliment (le halal) ou d’un lieu (la mosquée).
Or, loin d’installer fermement une pédagogie contraire, le nouveau pouvoir socialiste a laissé son ministre de l’intérieur, administrativement en charge des cultes, donner le la d’un discours qui nourrit les mêmes dérives. Les officiels messages de solidarité face aux violences de plus en plus libérées dont font l’objet les musulmans de France y pèsent moins que les douteuses résonances et les flagrantes renonciations. Manuel Valls ne se contente pas de critiquer le droit de vote des étrangers (pourtant promesse électorale de François Hollande), d’enterrer le récépissé des contrôles d’identité (où se joue la discrimination ordinaire) et d’assumer sa faveur pour l’interdiction du foulard (en critiquant une décision de la Cour de cassation et en appuyant un rapport mort-né du HCI).
Il ajoute à ces positions, que ne démentirait pas un ministre de droite, l’exploitation hexagonale des tensions internationales où se construit une représentation diabolique de l’islam. Récusant, par un mensonge sur son origine prétendument iranienne (lire ce qu’il en est vraiment sous la plume de Carine Fouteau), le terme « islamophobie », façon de minimiser la discrimination qu’il désigne, le ministre de l’intérieur a ainsi récemment déclaré : « L’islamophobie est le cheval de Troie des salafistes. » Cet appel explicite à une indifférence doublée de méfiance – ceux qui se plaignent sont des terroristes en puissance – n’est pas loin d’une invitation à la guerre intestine, soit une guerre contre une partie de nous-mêmes puisque le même Manuel Valls n’a pas hésité, dès 2012, à qualifier de « véritables ennemis de l’intérieur » les jeunes Français égarés dans l’islamisme radical.

La résonance de l'alarme lancée par Emile Zola

Ces généralisations ne sont pas seulement stupides, elles sont surtout dangereuses. Confondre une communauté – d’origine, de culture ou de croyance – avec les actes d’individus qui s’en réclament ou s’en prévalent, c’est faire le lit de l’injustice. Et laisser s’installer ces discours par notre silence, c’est habituer nos consciences à l’exclusion, en y installant la légitimité de la discrimination et la respectabilité de l’amalgame. Au XXe siècle, la tragédie européenne nous a appris la fatalité de cet engrenage, dans l’acceptation passive de la construction d’une question juive. Ne serait-ce que parce que nous avons la responsabilité de cet héritage, nous refusons de toute notre âme cette insidieuse et insistante construction contemporaine d’une question musulmane.
Car aurions-nous oublié le meilleur de nous-mêmes ? Ce sursaut des consciences françaises qui est resté comme l’alarme prophétique dont l’écho, s’il a dans l’instant sauvé un homme et une nation, n’a pas su, hélas, empêcher la catastrophe du génocide ? Cette défense, à travers la cause d’un individu, Alfred Dreyfus, du peuple, le peuple juif, auquel on l’identifiait, au carrefour d’une origine, d’une culture et d’une religion ? Ce refus non seulement de l’injustice d’État dont le capitaine était victime, mais de l’antisémitisme ordinaire et quotidien, par lequel se construisait et s’installait une haine de l’Autre inconsciente d’elle-même, dans l’essentialisation aveugle d’une communauté, assignée à des caricatures, préjugés et fatalités ?
Ce fut hier une histoire de presse, comme, aujourd’hui, la question de l’islamophobie engage en priorité la responsabilité des médias, tant y sont diffusées, banalisées sous la forme d’évidences, les représentations qui construisent la stigmatisation d’une population, d’hommes, de femmes et d’enfants, au prétexte de leur identité religieuse. Si notre profession a gardé en mémoire le fameux J’accuse, par lequel, dans L’Aurore du 13 janvier 1898, Émile Zola (1840-1902) prend la défense du capitaine Dreyfus, alors enfermé au bagne de Cayenne, en Guyane, sous une accusation mensongère et falsifiée d’espionnage, elle ne se souvient plus de ce qui l’a précédé – et qui, en fait, marque le véritable basculement de l’écrivain, jusqu’alors indifférent à la cause.
Il s’agit d’un article paru un an et demi plus tôt, le 16 mai 1896, dans Le Figaro, quotidien peu suspect de radicalité et d’audace, dont Zola est devenu l’une des signatures en 1880. Depuis le succès de L’Assommoir (1876), l’écrivain est une personnalité respectable et respectée, chevalier (1888), puis officier (1893) de la Légion d’honneur, président de la Société des Gens de Lettres, candidat à l’Académie française, bref un homme menacé par « tous les périls de l’argent et de la gloire », comme l’écrira l’historien Henri Guillemin (Zola, légende et vérité, Utovie, 2012). Le voici donc qui va renoncer à ce capital illusoire, lui préférant l’éternité des principes en se mettant à dos tous les bien-pensants du moment. Et l’acte décisif de cette rupture sera cet article de 1896, où le nom de Dreyfus n’est pas une seule fois mentionné mais dont le propos amènera les premiers dreyfusards, notamment Bernard Lazare, à contacter Zola pour le rallier à leur cause.
Il s’intitule, tout simplement Pour les juifs, et il suffit de remplacer, dans ses premières lignes, le mot « juifs » par celui de « musulmans » pour entendre la résonance avec notre époque : c’est un cri de colère contre un sale climat (son texte intégral est ici). « Depuis quelques années, écrit d’emblée Zola, je suis la campagne qu’on essaie de faire en France contre les juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, j’entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries. Et je veux le dire. »
Zola s’adresse explicitement aux siens, comme sans doute nous le faisons ici même tant la question musulmane divise nos propres lecteurs. Il évoque, d’ailleurs, ces « amis à moi » qui « disent qu’ils ne peuvent pas les souffrir », comme d’autres, aujourd’hui, ne supportent pas l’affirmation d’une foi ou d’une identité musulmanes. Et il s’efforce de démonter leurs préjugés, et le principal d’entre eux, celui qui, sur fond de vieil antijudaïsme chrétien – « nos dix-huit cents ans d’imbécile persécution », écrit-il – fut la matrice de l’antisémitisme moderne : le reproche fait aux juifs d’être un peuple à part dont le ressort serait « l’amour de l’argent ». Auquel s’ajouta ensuite, dans sa théorisation nazie, l’assimilation du judaïsme au bolchévisme, de l’être juif à la menace communiste, sans patrie ni frontière.
Décrivant son mécanisme, Zola synthétise remarquablement l’argumentaire par lequel se rend acceptable un racisme dont les cibles peuvent toujours varier selon les époques, les contextes et les circonstances. « Les juifs, résume-t-il, sont accusés d’être une nation dans la nation, de mener à l’écart une vie de caste religieuse et d’être ainsi, par-dessus les frontières, une sorte de secte internationale, sans patrie réelle, capable un jour, si elle triomphait, de mettre la main sur le monde. » Où l’on retrouve nos fantasmes d’aujourd’hui sur « l’ennemi intérieur » qu’installerait à demeure un islam menaçant, potentiellement sinon naturellement terroriste, indistinctement identifié à nos compatriotes musulmans, par leur origine, leur culture ou leur croyance.
« Qu’il y ait, entre les mains de quelques juifs, un accaparement douloureux de la richesse, c’est un fait certain, rétorque pour finir Zola. Mais le même accaparement existe chez des catholiques et chez des protestants. Exploiter les révoltes populaires en les mettant au service d’une passion religieuse, jeter surtout le juif en pâture aux revendications des déshérités, sous le prétexte d’y jeter l’homme d’argent, il y a là un socialisme hypocrite et menteur, qu’il faut dénoncer, qu’il faut flétrir. » En somme, l’écrivain refusait ce premier pas du rejet de l’Autre qui consiste à le figer hors de toute histoire, de toute contradiction et de tout pluralisme, bref à lui dénier sa liberté.

Ce que font les hommes ensemble plutôt que ce qu'ils croient séparément

Telle est donc l’alarme que l’on voudrait, de nouveau, faire entendre, en défense des musulmans, dans la diversité humaine de ce que ce mot recouvre. En défense de toutes celles et de tous ceux qu’ici même, la vulgate dominante assimile et assigne à une religion, elle-même identifiée à un intégrisme obscurantiste, tout comme, hier, les juifs furent essentialisés, caricaturés et calomniés, dans un brouet idéologique d’ignorance et de défiance qui fit le lit des persécutions. L’enjeu n’est pas seulement de solidarité avec l’autre mais de lucidité sur nous-mêmes.
Car, dans cette crispation où s’efface la frontière entre droite et gauche, ce qui est mis en péril, c’est l’avenir de la France comme société pluraliste, acceptant sa propre diversité et assumant ses défis sociaux. De ce point de vue, l’obsessionnelle question du foulard, relancée à l’université par des apprentis sorciers au cœur de l’été, est un voile jeté sur nos sensibilités, générosités et curiosités. Brandir la visibilité de ce morceau de tissu comme la question décisive pour notre espace public, c’est nous inviter à ne plus voir le reste, tout ce que cette focalisation occulte et masque, et au premier chef la question sociale, celle des quartiers populaires comme l’a récemment fort bien démontré ici-même Stéphane Alliès.
De cet aveuglement témoigne le contresens habituellement commis par ceux qui, à gauche, confondent religion et intégrisme, transformant du coup une laïcité tolérante et pluraliste en laïcisme guerrier et univoque. Il s’agit de cette citation-cliché de Karl Marx sur la religion comme « opium du peuple ». Or si l’on prend la peine de la lire dans son contexte, on comprend que le message de Marx était tout autre : non pas une invitation à faire la guerre à ceux qui revendiquent leurs croyances, mais un appel à entendre les souffrances dont la religion est le réceptacle, fût-il illusoire.
Voici donc le passage de L’Introduction à la critique de la Philosophie du droit de Hegel où surgit chez Marx cette comparaison de la religion à l’opium, entendu comme paradis artificiel et bonheur illusoire : « La détresse religieuse est pour une part l’expression de la détresse réelle, et pour une autre part la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. »
Bref, ce ne sont pas propos de condamnation, mais phrases de compréhension qui, pour autant, ne signifient aucune complaisance avec les idéologies religieuses. Mais, refusant de réduire les croyants à une identité figée et pariant sur leur libre arbitre face à l’expérience concrète, Marx juge plus important ce que les hommes font ensemble que ce qu’ils croient séparément. Il les accepte comme ils sont, surtout si, dans l’exclusion sociale qu’ils vivent, ils n’ont d’autres échappées que ce soupir religieux. Aussi, commentant longuement cette citation afin de décortiquer cette « haine de la religion » qui s’est emparée aujourd’hui d’une partie de la gauche, Pierre Tevanian souligne combien, hier, ses référents intellectuels critiquaient au contraire les extrémistes de l’irréligion.
Être musulman, l’exprimer ou le revendiquer, n’est pas plus incompatible en soi avec des idéaux de progrès et d’émancipation que ne l’était l’affirmation par les ouvriers ou les étudiants de la JOC et de la JEC de leur identité chrétienne, alors même qu’ils rejoignaient les combats syndicaux et politiques du prolétariat ou de la jeunesse. Sauf, encore une fois, à renouer avec les préjugés coloniaux qui essentialisaient d’autres cultures pour les dominer et les opprimer, les rejeter ou les soumettre, rien ne justifie que l’on décrète l’incompatibilité entre la République, ses idéaux et ses principes, et la revendication d’être reconnu, respecté et admis comme musulman.
Tout au contraire même puisque c’est dans la reconnaissance des minorités que se joue la vitalité d’une démocratie acceptant la diversité des siens, la pluralité de leurs conditions, la richesse de leurs différences. Et construisant, par le respect de ces dissemblances, une ressemblance supérieure, celle que proclament les principes dynamiques, jamais épuisés, de liberté, d’égalité et de fraternité. Sous la question musulmane se joue, en vérité, la question française : notre capacité à inventer une France qui, au lieu de se crisper sur une identité fantasmée et mortifère, s’élance vers le monde en faisant de sa relation au divers le meilleur des Sésame.
Pour les musulmans donc parce qu’en les défendant, c’est nous tous que nous sauvons.

vendredi 30 novembre 2012

Maroc: 10 contre-vérités sur Abdelilah Benkirane

Par Jalal Ibrahimi, slateafrique

Après un an au gouvernement, les islamistes marocains du Parti de la justice et du développement (PJD) ont été domestiqués par le Palais. Faut-il s’en étonner?


Le Premier ministre marocain Abdelilah Benkirane lors d'un déplacement à Malte, le 6 octobre 2012. REUTERS/Darrin Zammit Lupi
Une déferlante d’articles de presse vient nous rappeler que le gouvernement marocain né de la nouvelle Constitution et dirigé par l’islamiste Abdelilah Benkirane souffle sa première bougie.
S’il ne s’agissait pas d’un marronier qu’affectionnent les journaux comme «les 100 jours de…», l’anniversaire de l’An 1 de Benkirane (qui compte aller jusqu’au bout de son mandat de cinq ans) serait passé inaperçu tant l’homme, jadis flamboyant et lutteur n’est plus que l’ombre de lui-même.
A-t-il suscité plus d’attentes populaires qu’il ne peut en satisfaire comme l’analyse Abdelmalek Alaoui? A-t-il été asphyxié par le rouleau compresseur d’une cohabitation asymétrique? Une brèche vers la séparation des pouvoirs entre le Palais et un gouvernement élu a-t-elle été ouverte? Est-il en un mot la victime expiatoire d’un système rénové dans lequel il milite pour une réelle refondation?
En réalité, tout l’édifice est vicié à la base. Et pour le prouver rien de tel que de tordre le cou à quelques idées reçues sur l’aventure gouvernementale des islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD).

1 - Il a été porté au pouvoir par les révolutions arabes

On le sait, les révolutions arabes ont forcé le roi Mohammed VI à jouer la carte de l’apaisement pour calmer la rue marocaine tentée par le soulèvement du Mouvement du 20 février. Son discours «historique» du 9 mars, promettant monts et merveilles aux Marocains, a étouffé l’incendie et lancé par étapes une nouvelle Constitution mitonnée au cœur du Palais, suivie d’un référendum express et d’éléctions anticipées. Une accélération de l’histoire en somme qui a permis à des islamistes en embuscade d’arriver au pouvoir.
La situation est bien plus complexe en fait. Depuis 2007, le PJD creuse son sillon pour arriver aux affaires. Révolutions arabes ou pas, la chose était inéluctable tant les partis traditionnels, de gauche comme de droite – encore faut-il accepter cette vision de l’échiquier politique marocain - ont déçu l’opinion publique. Le Palais avait longtemps préparé son joker, le fameux Parti authenticité et modernité (PAM), une créature de Fouad Ali El Himma, un intime du Roi. Il a dû abandonner cette option conspuée par la rue.
La voie était donc libre pour le PJD qui, faut-il le rappeler était opposé à la contestation générale. Abdelilah Benkirane est un islamiste ultra-monarchiste. Rien à voir avec Rached Ghannouchi à Tunis ou Mohammed Morsi en Égypte qui sont tous deux arrivés au pouvoir en culbutant le tyran. Si le PJD a certes surfé sur la tornade de 2011, il est en réalité venu pour cautionner une continuité du régime, comme l’a fait en 1998 l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le grand parti de gauche après 40 ans d’opposition.

2 - Il a gagné haut la main des élections transparentes

On l’oublie trop souvent, le PJD n’a pas fait de raz-de-marée et a été contraint de constituer une coalition fragile nouée avec d’autres formations politiques qui ne partagent que très peu sa vision. Le taux de participation aux législatives a été faible et les élections ont été comme par le passé entachées d’innombrables irrégularités.
Des élections plus transparentes que les précédentes? Peut-être, mais «cependant conduites à l’ancienne, avec un mode de scrutin, un découpage électoral et un contrôle qui empêchent toute mauvaise surprise ultérieure», note l’éditorialiste d’Akhbar Al Yaoum.

3 - Il est populaire

La personnalité de Benkirane, sa gouaille, ses sorties tonitruantes dans les médias, son sens de la mise en scène ont amusé un temps les Marocains peu habitués à voir un Premier ministre aussi expansif. Personne ne sait s’il a vraiment séduit les foules, car il est impossible de mesurer la cote de popularité d’un homme politique au Maroc, tout sondage d’opinion dans ce sens étant interdit.
On peut juste se dire que son populisme a mis de l’ambiance dans un landerneau politique connu pour son marasme. Avec le temps et l’habitude, les grandes envolées et les petites phrases de Benkirane ont laissé la place à un constat d’échec qui est certainement très palpables puisque ses principales promesses électorales n’ont pas été tenues.

4- La Constitution lui donne de vrais pouvoirs

La Constitution adoptée à plus de 98% des voix exprimées par référendum à l’été 2011 devait consacrer dans le texte un rôle prééminent du chef du gouvernement. C’était sans compter les chausses-trappes qu’elle contient et qui paradoxalement donnent encore plus de pouvoir au Roi.

5- Il dirige le gouvernement

Avant la nomination du gouvernement Benkirane, le Palais l’a confiné à un rôle subalterne dans la gestion du pays. Une volée d’ambassadeurs ont été nommés par le Palais pour s’assurer les commandes de la diplomatie, un véritable «shadow cabinet» (cabinet fantôme) a été mis en place au cœur du pouvoir régalien dont les prérogatives dépassent dans les faits celle des ministres officiels, les portefeuilles des offices stratégiques qui mettent en application la politique de l’État ont été distribués à des personnalités proches du Cabinet royal.
Enfin, la technostructure, c’est-à-dire la caste des hauts fonctionnaires de l’administration (dont font partie certains ministres de la coalition) continue de recevoir directement ses directives des Conseillers du roi. Affaires étrangères – dont le dossier ultrasensible du Sahara ccidental -, économie et finances, agriculture, affaires islamiques, sécurité intérieure, armée, médias publics, gestion des grands projets – le TGV entre autres - constituent des dossiers qui échappent à la tutelle des islamistes.
Par ailleurs, le gouvernement hétéroclite agit en ordre dispersé: «La coalition gouvernementale n’est pas au top de sa forme. Avec son principal allié l’Istiqlal, le courant ne passe pas au point que leurs échanges se font par communiqués de presse interposés», constate le journal L’Economiste qui lui reproche «un bilan au passif inquiétant» et une incapacité «à marquer son territoire».

6- Il est l’homme de la rupture

La rupture promise par Benkirane devait prendre forme dans trois domaines essentiels: le social, la bonne gouvernance et les droits de l’Homme. Les grands chantiers destinés à favoriser la justice sociale sont au point mort, Benkirane n’ayant pas fait valoir de stratégie pour resoudre le problème explosif des diplômés-chômeurs. Aucune réforme institutionnelle – comme celle concernant la Chambre des Conseillers - n’a été mise en œuvre.
En simple rodage, le gouvernement n’a pas su donner une impulsion décisive à la soumission au Parlement des lois organiques censées mettre en application la nouvelle Constitution. Si le PJD a pu arracher le ministère de la Justice, traditionnellement chasse gardée du roi, ses actions ont été systématiquement contrecarrées. De nombreux militants du Mouvement du 20 février ont été jetés en prison suite à des procès politiques iniques, la pratique de la torture dans les prisons n’a pas été combattue, la presse subit toujours la répression etc...

7- Il met en place un programme conservateur

Même par rapport à son idéologie, le gouvernement islamiste est incapable de réaliser ses objectifs. Benkirane et certains de ses ministres ont vainement tenté de donner une couleur islamiste à leur programme, notamment en essayant de modifier la grille des programmes du bouquet de la télévision d’État. Le Roi les en a dissuadés.
Même constat sur la publicité sur l’alcool, ou sur la doctrine culturelle dite de «l’art propre», elles aussi remisées au placard.

8- Il «cohabite» avec le Roi

La presse s’entiche de ce concept de «cohabitation» pour expliquer qu’il existerait un subtil partage des pouvoirs entre le Roi et son Premier ministre. La réalité est beaucoup plus nuancée. Le gouvernement devenu très consensuel est relégué à l’intendance.
«Nous sommes là encore face à la particularité marocaine qui ne s’oppose pas au changement, mais qui l’apprivoise, le contient et compose avec lui… Tantôt c’est le Makhzen qui accepte quelques concessions, tantôt il incite la partie en face à en concéder, le résultat étant que le pays continue à tourner en rond en faisant du surplace et en repassant continuellement par le point de départ», constate Akhbar Al Yaoum.
Dernier signe d’une soumission totale de l’Éxecutif au Palais, cette indiscrétion relatée par la presse qui révèle que le Premier ministre a dû solliciter un arbitrage royal pour mettre fin à la cacophonie du gouvernement.

9 - Il combat la corruption

Les effets d’annonce dans ce domaine ont été les plus explicites. Dans les faits, le gouvernement a rendu publique la liste les bénéficiaires de rentes économiques: agréments de transport et licences d’exploitation de carrières de sables distribués depuis des dizaines d’années par l’État à une ribambelle d’obligés.
Ce petit «effet Wikileaks» en interne n’a pas été suivi de décisions concrètes. Pire, ces listes auraient été préalablement expurgées de certaines personnalités. Les dossiers noirs de la Cour des comptes ont été confiés à un homme du sérail, Driss Jettou, nommé à la barbe de Benkirane au moment où le Roi lui même faisait valser une poignée de douaniers corrompus et expédiait à la case prison quelques patrons de grandes entreprises publiques soupçonnés de gabegie.
Une manière de signifier que dans ce rayon, comme dans celui du social, tout le bénéfice doit revenir au monarque et à lui seul. Benkirane n’a t-il pas dit lui-même que ce dossier était ardu et qu’il fallait laisser au temps le soin de l’assainir?

10 - Il va assainir les finances de l’État

Le Maroc traverse une grave crise budgétaire. Pourtant, La loi de Finances 2013 donne la part belle aux dépenses de la Cour. Elle a été concoctée par un ministère des Finances largement vassalisé au Palais alors que le taux de croissance n’excède guère 2,8 %, que le déficit public dépasse les 6 %, et que le chômage des jeunes instruits excède les 30%. Même la rude décompensation des produits de première nécessité, devenue trop coûteuse pour le budget, a été soumise aux fourches caudines du Palais.

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 http://www.slateafrique.com/99111/dix-contre-verites-premier-bilan-abdelilah-benkirane-pjd-maroc-islamistes

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L'avis de quelques Marocains

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=D2QalisvDdY#!

dimanche 22 janvier 2012

Le PAM, ce boustrophédon…

par Omar Saghi, Le Soir, 11 janvier 2012

Omar Saghi Politologue et écrivain, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris www.omarsaghi.com
Omar Saghi Politologue et écrivain,
enseignant-chercheur à Sciences Po Paris
www.omarsaghi.com
 Boustrophédon » est un mot compliqué pour désigner une réalité tortueuse : les écritures qui se tracent inversement depuis la droite ou la gauche. Ou plus exactement, celles qui, arrivées au bout d’une ligne, reprennent à la ligne suivante, depuis le même bout. Provenant de deux mots grecs désignant le mouvement du bœuf de labeur qui, arrivé au bout d’un champ, continue le tracé de son sillon en tournant de direction, il renvoie à des types d’écritures rares et archaïques.Il y a quelques années, un parti a été créé au Maroc, avec, pour blason, un tracteur. Beaucoup de choses changent quand on passe dans l’agriculture d’une énergie animale à une énergie mécanique, mais pas la manière « boustrophédon » du tracé du sillon. Le PAM [Parti Authenticité et Modernité]  n’avait ni gauche ni droite, mais tirait à vue, dans toutes les directions.Il va, nous dit-on, passer à gauche. A gauche de quoi ? De lui-même ? Créer comme une machine électorale à écluser tout ce que les partis administratifs avaient de carriéristes, au risque même de les vider, il a également réussi à attirer dans ses rangs d’authentiques gauchistes et gauchisants. Sur la cartographie partisane du Maroc, il n’était en réalité ni à droite, ni à gauche, ni même au centre, il était seul et visait à le rester, en dévorant le reste, ou en l’expulsant. Cet alliage baroque avait deux piliers qui le soutenaient : l’anti-islamisme, et une idéologie du développement. Survint le printemps arabe…

Le PAM, dont les piliers étaient l’anti-islamisme et une certaine idée du développement, n’est pas sans rappeler le PND de Moubarak ou le RCD de Ben Ali.Le PAM, dont les piliers étaient l’anti-islamisme et une certaine idée du développement, n’est pas sans rappeler le PND de Moubarak ou le RCD de Ben Ali.
Anti-islamisme et taux de croissance
Ces caractéristiques paraissent anodines. Mais à y regarder de plus près, elles laissent songeur sur la route que le Maroc aurait emprunté si le PAM… En effet, qu’était le PND de Moubarak, qu’était le RCD de Ben Ali, si ce n’est, d’abord, ces deux cordes enroulées : l’anti-islamisme, comme argument de police intérieure et de justification internationale, et la religion du taux de croissance ? Et qu’étaient leurs rangs, sans l’affairisme allié aux intellectuels libéraux ? Le cheminement qui a conduit les Partis-Etats arabes, à partir des années 1970, du nationalisme autoritaire et prosoviétique à l’autoritarisme libéral et pro-américain, est complexe et tortueux. Il associe conversion des camarades en businessmen, ralliement d’intellectuels effrayés par l’islamisation sociale, et hégémonie américaine sur la région. Mais, qu’une formation politique marocaine ait cherché à reproduire, au milieu des années 2000, en accéléré, le même processus, est saisissant. Est-ce un retard historique que le Maroc cherche à combler, même par l’absurde, en se dotant à son tour d’un parti libéral et potentiellement hégémonique et dictatorial ? Rêvons un peu : sans les révolutions, sans la pression de la rue et la contagion internationale, le PAM aurait pu finir premier dans une course sans enjeux. Telle était donc notre misère politique : un trou noir politique, dévorant partis administratifs et partis historiques, et une opposition islamiste qu’on souhaitait pousser, sans doute, à la radicalisation et à la faute.
Retour à 2
Le printemps arabe a sapé les fondements du PAM : l’islamisme, d’argument policier, est devenu protagoniste au pouvoir, et l’efficacité économique ne peut plus pallier le retard politique. Le sillon tracé dans le champ des dernières années pouvait, indifféremment, s’écrire depuis la droite ou la gauche. Le retour du politique, généralisé dans la rive sud de la Méditerranée, ne tolère plus de telles écritures « boustrophédon »… L’expérience historique des démocraties reproduit invariablement un champ politique binaire : droite et gauche françaises, social-démocratie et démocratie chrétienne allemandes, démocrates et républicains américains. Cela est compréhensible : structurellement, seule l’opposition réglementée de 2 brise la domination pathologique de 1. Il est possible que dans l’état actuel des jeunes démocraties arabes, on se dirige vers une topographie de type gauche Frères musulmans et alliés, contre droite salafiste et conservateurs. Quant aux partis dominants par le consensus et la terreur, ils ont vécu. Un tissu qu’on tire en tous sens se déchire au centre. Le PAM devra clarifier ses points cardinaux ; il y perdra beaucoup de membres, mais le pays y gagnera beaucoup. ◆

dimanche 2 octobre 2011

Les révolutions arabes

La section de la Ligue des Droits de l’Homme de Paris 12e
vous invite à un débat public :

Les révolutions arabes

Animé par Michel Tubiana
Président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme

Les révolutions arabes ont bouleversé le paysage politique au Maghreb et au Moyen-Orient. Quel a été le rôle des militants des droits de l’Homme dans leur déclenchement ? Où en sont-elles maintenant ? Quelles sont leurs spécificités mais aussi quel est leur caractère universel et exemplaire pour le reste du monde ?

Nous vous invitons à venir discuter de ces questions avec nous,
jeudi 6 octobre 2011
à 19 heures 30
au café associatif « La Commune »
3, rue d’Aligre Paris 12e

Le débat se poursuivra autour d’un buffet garni par les participants, et les consommations se prendront au bar de la Commune

vendredi 10 juin 2011

Montpellier, 10 juin : Soirée culturelle et artistique sur les révolutions dans le monde arabe

Vendredi 10 juin 
Maison pour Tous François Villon (quartier Petit Bard) Alco, rue des Araucarias 34080 Montpellier  ( contact 06 28 06 64 64 )
  • 15h : projection de films sur les luttes sociales dans le monde arabe : Ultras Tahrir , film égyptien sur la place Tahrir ;  Redeyef: le combat de la dignité ( film sur la révolte du bassin minier de Gafsa en Tunisie); Agrobusiness européen dans le Souss et manifestation de la population de Tamassint dans le Rif et la lutte des mineurs d’Iminé dans la région d’ Ouarzazate en 2005 ( Maroc )

  • 18 h : discussion-débat autour des luttes sociales dans le monde arabe et des évolutions en cours, en présence de militants du monde arabe.

  • 19h30 Musique maghrébine et arabe  ( entrée libre , PAF) organisé par  l’Association des travailleurs maghrébins en France ( ATMF) 

    Puerta del Sol, Madrid, mai 2011. Photo Reuters

lundi 18 avril 2011

Syrie, Algérie, Maroc… Des concessions pour calmer la rue

Par Pierre Haski, Rue89,16/4/2011

Alors que le monde arabe continue d'être traversé par l'onde de choc des révolutions tunisienne et égyptienne, certains chefs d'Etat font des concessions de forme pour calmer l'attente de leur population. Le Syrien Bachar al-Assad et l'Algérien Abdelaziz Bouteflika se sont tous les deux adressés à leur pays et ont fait des annonces, tandis que le Maroc libérait des prisonniers politiques.

► Syrie : vers la levée de l'état d'urgence
En Syrie, où les protestations ne faiblissent pas dans plusieurs villes du pays, réprimées au prix de dizaines de morts depuis un mois, le président Assad a annoncé samedi que l'état d'urgence serait levé d'ici une semaine.
Un état d'urgence en vigueur depuis… quatre décennies, depuis que son père, Hafez al-Assad, a pris le pouvoir à la tête du régime baasiste.

S'exprimant devant le nouveau gouvernement formé jeudi, Assad a prévenu qu'une fois l'état d'urgence levé, il n'y aurait plus d'« excuse » à la contestation qui secoue le pays :« Après cela, nous ne tolérerons aucune tentative de sabotage. »

Toutefois, de nouvelles manifestations ont été signalées sur les réseaux sociaux dans la foulée du discours du président syrien. Sur YouTube, on pouvait ainsi voir ces images d'une manifestation de femmes qui se serait déroulée à Banyas, sur la côte méditerranéenne, où s'étaient produites de sanglantes confrontations ces derniers jours. (Voir la vidéo)
L'annonce de la levée de l'état d'urgence, si elle est symboliquement importante, n'est certainement pas de nature à changer la donne en Syrie, Etat policier s'il en est, et dont le quadrillage par les Moukhabarat, la police politique, n'en sera certainement pas allégé pour autant. Au contraire, la menace que fait peser sur le régime baasiste la progression spectaculaire du mouvement de protestation né à Deraa, dans le sud du pays, il y a un mois, ne fait qu'accroître le besoin de surveillance et de contrôle.

Vendredi, l'organisation de défense des droits de l'homme Human Rights Watch (HRW) avait accusé les Moukhabarat de s'être livrés à des actes de torture vis-à-vis des personnes interpelées depuis le début du mouvement, et dont certaines ont été libérées et ont pu raconter les sévices subis. HRW cite notamment le cas de trois enfants, et commente :
« Il ne peut pas y avoir de véritables réformes en Syrie tant que les forces de sécurité font subir de tels abus à la population en toute impunité. »

► Algérie : révision constitutionnelle
En Algérie, c'est une toute autre situation, et le discours du président Bouteflika, vendredi soir, apparaît comme une initiative préventive. Le mouvement de protestation politique initié après les révolutions tunisienne et égyptienne n'a pas connu, dans ce pays, l'ampleur qu'on lui a connu ailleurs, laissant une plus grande marge de manœuvre au pouvoir.

Dans son discours, Bouteflika, qui semblait fatigué et aurait enregistré à plusieurs reprises son texte qu'il lisait d'une voix faible, a annoncé une révision de la Constitution, afin de « renforcer la démocratie ». Il a notamment évoqué la révision de la loi électorale, de la loi sur les partis, sur l'information. Il avait déjà annoncé, dans un précédent discours, la levée de l'état d'urgence.

Mais il a, lui aussi, lancé une mise en garde :
« Nul n'a le droit de réinstaller, d'une façon ou d'une autre, la peur dans les familles algériennes, inquiètes pour la sécurité de leurs enfants et de leurs biens ou, plus grave encore, l'inquiétude de toute la nation sur l'avenir de l'Algérie, son unité, son indépendance et sa souveraineté nationale. »

Au même moment, comme en écho à ces paroles, une embuscade attribuée à des islamistes a fait treize morts parmi les militaires algériens en Kabylie, l'un des bilans les plus lourds depuis plusieurs années en Algérie.
La une du site d'El Watan.Les réactions au discours de Bouteflika ont été très mitigées, un « non-événement » pour le quotidien El Watan. Et la plupart des commentaires des Algériens portaient plus sur la forme – la fatigue du chef de l'Etat, qui est agé de 74 ans – que sur le fond, des réformes dont nul ne s'attend à ce qu'elles changent réellement la donne dans le pays.

Maroc : libération de prisonniers politiques

Au Maroc, enfin, où le roi Mohammed VI a déjà pris l'initiative de lancer un chantier de réforme constitutionnelle en réponse aux premières manifestations lancées sur Facebook par des jeunes de la société civile, une grâce royale a été prononcée vendredi en faveur de 190 prisonniers (dont quelques prisonniers politiques ndlr)
Les premiers sont déjà sortis de prison, d'autres ont vu leurs peines réduites ou même, dans certains cas, des peines de mort pour terrorisme commuées en peines de prison.
Le roi veut visiblement garder l'initiative pour marginaliser le mouvement de protestation, qui est divisé sur la voie à suivre alors que le pouvoir donne l'impression de s'ouvrir et de se réformer.
L'éditorialiste du magazine marocain Tel Quel résume ainsi la donne :
« La tiédeur dans laquelle on s'est installé depuis la (formidable) marche du 20 mars est un leurre. Elle ne signifie pas que tout est rentré dans l'ordre et que chacun peut vaquer, après la “parenthèse révolutionnaire”, à ses petites occupations.
Oh que non. Le Maroc bouillonne, même si c'est plutôt de l'intérieur, sous la surface. La parenthèse ouverte depuis le 20 février n'est pas refermée, elle a simplement pris la forme d'une partie d'échecs et ce n'est pas plus mal. Chacun dispose ses pions et essaie de les avancer selon les possibilités qui lui sont offertes, en fonction des moyens et des cartes en sa possession.
Et, à ce petit jeu-là, il est clair que le roi a pris une certaine longueur d'avance. Il a marqué des points. Mais, étant donné que c'est lui et lui seul qui détient (par la Constitution et par les codes qui définissent l'acte politique au Maroc) tous les pouvoirs et toutes les clés, on n'en attendait pas moins de sa part. »
Ces annonces politiques, en Syrie, en Algérie ou au Maroc, sont autant de réponses à un mouvement de fond qui ne faiblit pas dans le monde arabe, malgré les victimes, très nombreuses désormais, qui, en Libye où le soulèvement de la population s'est transformé en guerre ouverte avec la participation des avions de l'Otan, ou dans des pays comme le Yémen, Bahreïn ou la Syrie, qui ont réprimé sans ménagement les protestations.

mercredi 16 février 2011

20 février : La nervosité gagne de l'espace au Maroc

Par Mouqatil, lepost,14/02/2011
Comme d'habitude, le gouvernement marocain s'énerve et crie au complot contre la nation. Les déclaration officielles parlent de "sérénité" mais le déploiement sur la toile dit tout le contraire. Le mouvement de jeunes qui ont convoqué une manifestation pour le 20 février ne cesse de gagner des adhérents. Des sources bien informése ont évoqué un nombre dépassant les 20.000. Des jeunes dont les revendications sont identiques à celles des jeunes Tunisiens et Égyptiens : liberté, démocratie, changement de la constitution, lutte contre la corruption, émancipation et une vie digne.
Sur le net, les pro-gouvernementaux avancent tous les arguments : stabilité du pays, processus démocratique irréversible, sécurité... D'autres pointent du doigt l'éternel "ennemi extérieur", l'Algérie. Tous les régimes dictatoriaux, dans toute l'histoire de l'humanité, ont accusé les autres d'être derrière leurs problèmes intérieurs.
Le Makhzen veut garder le dessus, l'illusion d'avoir raison. Il utilise la vieille méthode, les stratégies périmées des affairistes et des opportunistes qui essaient de dissuader le peuple d'appliquer un de ses droits fondamentaux: le droit de manifester. Ils oublient que s'ils réussissent une fois, ils ne pourront pas réussir tout le temps. Comme l'a si bien dit Pablo Neruda :
"Ils pourront cueillir toutes les fleurs, mais ils ne pourront pas arrêter l'arrivée du printemps."
Le véritable ennemi est là, devant eux : la pénurie de l'emploi, la pauvreté, l'inégalité, la hogra, la violation de la liberté d'expression, les pratiques médiévales. Le peuple n'a pas besoin de "sacralités" ou de principes bidons. Le Marocain a besoin de pain pour nourrir les siens et pas d'une grandeur imaginaire "ancrée dans l'histoire". Le "Maroc profond" a besoin de sortir de cette "profondeur" dans laquelle il se trouve submergé depuis des décennies. Sortir vers la lumière et l'émancipation.
Rien n'arrêtera la marche du peuple marocain, un peuple qui, à travers l'histoire, a démontré être courageux. Dans le passé, son combat contre le colonisateur en témoigne. Aujourd'hui, il se bat contre un nouveau type de colonisation : celle d'une classe privilégiée qui pour garder ses privilèges maintient le peuple dans la pauvreté et l'ignorance.

Désormais, cette époque sera révolue le 20 février prochain. 
Une date qui fera partie de l'histoire du Maroc moderne.
Vive le peuple marocain!
Vive la démocratie et les droits de l'homme!