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vendredi 23 août 2013

Pour les musulmans

Au risque de ruiner l’espoir démocratique des révolutions arabes, le coup de force égyptien ravive l’alternative désastreuse entre dictature ou obscurantisme qui emprisonnait leurs peuples jusqu’en 2011. En écho, cette régression risque de nourrir les préjugés islamophobes qui érigent nos compatriotes d’origine, de culture ou de religion musulmanes en boucs émissaires de nos peurs de l’avenir. Parti pris en forme de mise en garde.
Dieu ou l’armée. L’étau dans lequel est pris le peuple égyptien, soudain renvoyé à l’affrontement entre pouvoir militaire et islamisme politique qui l’a si longtemps privé de sa liberté, menace aussi notre propre débat public.

Inaugurées en Tunisie, les révolutions arabes avaient ouvert l’espoir d’une nouvelle ère politique méditerranéenne qui, potentiellement, pouvait nous libérer, en France même, des passions négatives sur lesquelles la politique de la peur de l’après-11-Septembre fondait sa réussite, enrégimentant nos sociétés dans une guerre sans fin contre un terrorisme identifié à l’islam.
Depuis le tournant tunisien de décembre 2010-janvier 2011, onde de choc géopolitique sans frontières, la réalité du soulèvement démocratique des peuples avait ébranlé cette idéologie au nom de laquelle nos gouvernants (et même nos opinions) cautionnaient, voire soutenaient sans états d’âme, des pouvoirs dictatoriaux, liberticides et corrompus, au prétexte qu’ils faisaient barrage à l’islamisme.
La voici désormais ravivée, sur fond d’inculture, de méconnaissance et d’ignorance, par l’échec au pouvoir des formations issues de l’islam politique, après qu’elles soient sorties gagnantes des premières élections libres en Tunisie et en Égypte. Un échec qui résulte de leur incapacité à dialoguer avec leurs sociétés et à en accepter le pluralisme, sans compter leur impuissance et leur incompétence face aux urgences sociales qui les avaient légitimées.
Ce n’est en rien l’excuser que de rappeler que le coup de force sanglant des militaires égyptiens fut précédé du coup de force politique de Mohamed Morsi quand, en décembre 2012, le président issu des Frères musulmans a précipité l’avortement de la révolution en s’arrogeant les pleins pouvoirs. Il suffit d’ajouter la sanglante impasse syrienne, l’instabilité meurtrière irakienne, l’inquiétant désordre libyen et l’extension guerrière nord-malienne pour noircir encore plus le tableau où tente de se dessiner, dans une transition chaotique et douloureuse, à l’issue improbable et à la durée incertaine, l’invention par ces peuples d’un avenir dont ils seraient enfin les maîtres.

Les idéologues du choc des civilisations, qui essentialisent les identités, les cultures et les religions, n’ont que faire des incertitudes et des précautions d’une pensée complexe de cette crise multiforme, où il faudrait aussi tenir compte du sursaut démocratique turc lors des manifestations d’Istanbul, de la soudaine révolte marocaine contre le pouvoir royal, voire – au-delà du monde arabe et dans l’islam chiite – de la victoire d’un candidat modéré et pragmatique à l’élection présidentielle iranienne. Car toutes ces sociétés bougent en profondeur, convergeant bien plus qu’elles ne divergent des nôtres – démographiquement, familialement, culturellement – comme l’avaient fort bien démontré Emmanuel Todd et Youssef Courbage en 2007 dans Le Rendez-vous des civilisations.
Sans que l’on puisse en faire un pronostic définitif pour l’avenir, l’une des données de la crise égyptienne, sous sa confusion indécidable, n’est-elle pas l’expression directe d’une société définitivement sortie de sa résignation, au point qu’elle s’est massivement retournée contre l’exercice du pouvoir par les Frères musulmans après le leur avoir sans conteste confié ? Prompts à décréter que l’islam est incompatible avec la démocratie, en faisant le pari de la défaite de peuples qu’il faudrait plutôt soutenir dans leurs revendications d’idéaux universels de liberté et d’égalité, nos idéologues de la guerre des mondes n’ont hélas que faire de ces nuances et de ces contradictions.

En envisageant, après la répression sanglante de leurs manifestations, l’interdiction politique des Frères musulmans, décision qui criminaliserait leur mouvement et plongerait leurs militants dans la clandestinité, le pouvoir militaire égyptien assume le choix d’alimenter ces caricatures et ces simplismes. Cette fuite en avant contient le risque d’une répétition du dramatique scénario algérien où l’interruption en 1992 du processus électoral, suivie de l’interdiction du Front islamique du salut (FIS), ouvrit une décennie de guerre civile dont l’Algérie n’est toujours pas complètement remise. Un scénario dont on a pu constater, en France, combien l’impunité accordée à la répression militaire là-bas s’accompagnait ici d’une diabolisation croissante de l’islam.

Aussi y a-t-il fort à parier que les tenants d’une politique de la peur, celle-là même qui a accompagné les désastres de l’après-2001, vont s’empresser de revenir à leurs obsessions, fermant avec un plaisir non dissimulé la porte d’espoir ouverte depuis 2011. Ce faisant, c’est notre avenir qu’ils risquent de compromettre. D’abord parce que ce dernier se construit dans la relation avec les autres nations méditerranéennes pour d’évidentes raisons géopolitiques où se mêlent histoire, géographie, économie, démographie et culture. Ensuite parce qu’en France, de longue date sous le poids d’un passé colonial jamais vraiment soldé et, plus récemment, sous l’effet d’une banalisation de l’islamophobie depuis les attentats new-yorkais de 2001, la question musulmane détient la clé de notre rapport au monde et aux autres, selon qu’on la dénoue ou qu’on l’exacerbe, qu’on l’apaise par la raison ou qu’on l’agite par la passion.

Selon, en somme, que l’on considère (et qu’on accepte et qu’on respecte) nos compatriotes musulmans – d’origine, de culture ou de religion, ces trois modalités disant une pluralité de cheminements ou d’appartenances – dans leur diversité justement, ou qu’on les essentialise en bloc, figeant tout ce qui ressort, peu ou prou, de l’islam dans une menace indistincte qui légitimerait leur exclusion ou leur effacement, un double impératif à se faire discrets et à se faire oublier… Paradoxalement, cette réduction des musulmans de France à un islam lui-même réduit au terrorisme et à l’intégrisme est un cadeau offert aux radicalisations religieuses, dans un jeu de miroirs où l’essentialisation xénophobe justifie l’essentialisation identitaire.

Des généralisations douteuses et irresponsables, selon Edward Said

Dans un essai lumineux sur L’Islam dans les médias, illustration concrète de sa réflexion sur l’orientalisme comme construction d’un Orient imaginaire par l’Occident, Edward W. Said avait tôt souligné cette exception de la question musulmane comme le nouveau point aveugle de notre rapport à l’Autre, au différent, au dissonant et au dissemblable. « Si les généralisations douteuses sur les cultures étrangères ne sont plus tolérées en Occident, l’Islam constitue l’exception, écrivait-il dans la préface à la réédition en 1997 de ce livre d’abord paru en 1981 : le discours sur la mentalité, la personnalité, la religion et la culture musulmanes semblerait tout à fait déplacé dans un débat politiquement correct sur les Africains, les juifs, les Asiatiques ou d’autres peuples orientaux. »
Palestinien devenu Américain, politiquement libéral au sens anglo-saxon de radicalité démocratique, Edward Said (1935-2003) était peu suspect de sympathie pour les forces conservatrices et réactionnaires du monde musulman, soulignant dans le même texte le « climat passionnel » qu’elles installent et « cette image peu engageante de l’Islam » qu’elles véhiculent. Mais ce qui le frappait, depuis New York où il vivait et livrait cette alarme quatre ans avant le 11-Septembre, c’est l’instrumentalisation dans nos contrées de « l’étiquette “islam” » comme « une forme d’offensive » sur le mode « fondamentalisme égale islam égale ce-contre-quoi-nous-devons-lutter-aujourd’hui, tout comme nous avons lutté contre le communisme pendant la guerre froide ».
S’opposant à ces « généralisations inacceptables, irresponsables »« les circonstances concrètes sont gommées », il rétorquait que « “l’Islam” ne définit qu’une infime partie du monde musulman, qui compte un milliard de personnes, comprend des douzaines de pays, de sociétés, de traditions, de langues et contient quantité de réalités différentes ». Jugeant « absurde d’imputer tout cela à “l’islam” » et de croire « que l’islam régit les sociétés islamiques dans le moindre détail, que dar al-islam a une identité fixe et unique, que la religion et l’État ne font qu’un dans les pays musulmans et ainsi de suite », il s’inquiétait des conséquences de cet  aveuglement occidental. Et celle, notamment, de produire, dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice, « un “Islam” résolument prêt à jouer le rôle que lui a instinctivement assigné l’Occident, soumis à l’orthodoxie dominante et en proie au désespoir ».
La sombre prédiction de Said s’est hélas réalisée, radicalisant, s’il en était encore besoin, les représentations occidentales dominantes des musulmans. Et ce qui se joue dans la crise égyptienne, selon son issue, c’est la confirmation ou le démenti de cette caricature où se nourrissent, en Orient comme en Occident, les crispations identitaires et xénophobes. Si notre impuissance est grande pour peser sur son cours en Égypte même, notre responsabilité est en revanche immense sur son effet en France, pays d’Europe où vit la plus importante communauté musulmane dans la diverse acception de cet adjectif – l’origine, la culture, la religion – et dont l’islam est le premier des cultes minoritaires face au catholicisme, devant le judaïsme et le protestantisme.
C’est ici qu’il convient d’alerter par avance dans l’espoir fragile de conjurer les amalgames et les stigmatisations. Car comment ne pas constater combien l’alternance électorale de 2012 n’a pas su construire un barrage solide contre la lame de fond sur laquelle la présidence Sarkozy s’est aventurée en eaux extrêmes, piétinant l’engagement constitutionnel d’une République respectueuse de « toutes les croyances » et s’engageant à « assurer l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion » ? Depuis le non-débat sur l’identité nationale de 2010, une partie de l’ex-droite républicaine assume, dans la foulée de l’extrême droite, l’injonction faite à nos compatriotes musulmans à devenir invisibles, en effaçant tout signe extérieur de leur croyance, pourtant minoritaire – qu’il s’agisse d’un vêtement (le voile), d’un aliment (le halal) ou d’un lieu (la mosquée).
Or, loin d’installer fermement une pédagogie contraire, le nouveau pouvoir socialiste a laissé son ministre de l’intérieur, administrativement en charge des cultes, donner le la d’un discours qui nourrit les mêmes dérives. Les officiels messages de solidarité face aux violences de plus en plus libérées dont font l’objet les musulmans de France y pèsent moins que les douteuses résonances et les flagrantes renonciations. Manuel Valls ne se contente pas de critiquer le droit de vote des étrangers (pourtant promesse électorale de François Hollande), d’enterrer le récépissé des contrôles d’identité (où se joue la discrimination ordinaire) et d’assumer sa faveur pour l’interdiction du foulard (en critiquant une décision de la Cour de cassation et en appuyant un rapport mort-né du HCI).
Il ajoute à ces positions, que ne démentirait pas un ministre de droite, l’exploitation hexagonale des tensions internationales où se construit une représentation diabolique de l’islam. Récusant, par un mensonge sur son origine prétendument iranienne (lire ce qu’il en est vraiment sous la plume de Carine Fouteau), le terme « islamophobie », façon de minimiser la discrimination qu’il désigne, le ministre de l’intérieur a ainsi récemment déclaré : « L’islamophobie est le cheval de Troie des salafistes. » Cet appel explicite à une indifférence doublée de méfiance – ceux qui se plaignent sont des terroristes en puissance – n’est pas loin d’une invitation à la guerre intestine, soit une guerre contre une partie de nous-mêmes puisque le même Manuel Valls n’a pas hésité, dès 2012, à qualifier de « véritables ennemis de l’intérieur » les jeunes Français égarés dans l’islamisme radical.

La résonance de l'alarme lancée par Emile Zola

Ces généralisations ne sont pas seulement stupides, elles sont surtout dangereuses. Confondre une communauté – d’origine, de culture ou de croyance – avec les actes d’individus qui s’en réclament ou s’en prévalent, c’est faire le lit de l’injustice. Et laisser s’installer ces discours par notre silence, c’est habituer nos consciences à l’exclusion, en y installant la légitimité de la discrimination et la respectabilité de l’amalgame. Au XXe siècle, la tragédie européenne nous a appris la fatalité de cet engrenage, dans l’acceptation passive de la construction d’une question juive. Ne serait-ce que parce que nous avons la responsabilité de cet héritage, nous refusons de toute notre âme cette insidieuse et insistante construction contemporaine d’une question musulmane.
Car aurions-nous oublié le meilleur de nous-mêmes ? Ce sursaut des consciences françaises qui est resté comme l’alarme prophétique dont l’écho, s’il a dans l’instant sauvé un homme et une nation, n’a pas su, hélas, empêcher la catastrophe du génocide ? Cette défense, à travers la cause d’un individu, Alfred Dreyfus, du peuple, le peuple juif, auquel on l’identifiait, au carrefour d’une origine, d’une culture et d’une religion ? Ce refus non seulement de l’injustice d’État dont le capitaine était victime, mais de l’antisémitisme ordinaire et quotidien, par lequel se construisait et s’installait une haine de l’Autre inconsciente d’elle-même, dans l’essentialisation aveugle d’une communauté, assignée à des caricatures, préjugés et fatalités ?
Ce fut hier une histoire de presse, comme, aujourd’hui, la question de l’islamophobie engage en priorité la responsabilité des médias, tant y sont diffusées, banalisées sous la forme d’évidences, les représentations qui construisent la stigmatisation d’une population, d’hommes, de femmes et d’enfants, au prétexte de leur identité religieuse. Si notre profession a gardé en mémoire le fameux J’accuse, par lequel, dans L’Aurore du 13 janvier 1898, Émile Zola (1840-1902) prend la défense du capitaine Dreyfus, alors enfermé au bagne de Cayenne, en Guyane, sous une accusation mensongère et falsifiée d’espionnage, elle ne se souvient plus de ce qui l’a précédé – et qui, en fait, marque le véritable basculement de l’écrivain, jusqu’alors indifférent à la cause.
Il s’agit d’un article paru un an et demi plus tôt, le 16 mai 1896, dans Le Figaro, quotidien peu suspect de radicalité et d’audace, dont Zola est devenu l’une des signatures en 1880. Depuis le succès de L’Assommoir (1876), l’écrivain est une personnalité respectable et respectée, chevalier (1888), puis officier (1893) de la Légion d’honneur, président de la Société des Gens de Lettres, candidat à l’Académie française, bref un homme menacé par « tous les périls de l’argent et de la gloire », comme l’écrira l’historien Henri Guillemin (Zola, légende et vérité, Utovie, 2012). Le voici donc qui va renoncer à ce capital illusoire, lui préférant l’éternité des principes en se mettant à dos tous les bien-pensants du moment. Et l’acte décisif de cette rupture sera cet article de 1896, où le nom de Dreyfus n’est pas une seule fois mentionné mais dont le propos amènera les premiers dreyfusards, notamment Bernard Lazare, à contacter Zola pour le rallier à leur cause.
Il s’intitule, tout simplement Pour les juifs, et il suffit de remplacer, dans ses premières lignes, le mot « juifs » par celui de « musulmans » pour entendre la résonance avec notre époque : c’est un cri de colère contre un sale climat (son texte intégral est ici). « Depuis quelques années, écrit d’emblée Zola, je suis la campagne qu’on essaie de faire en France contre les juifs, avec une surprise et un dégoût croissants. Cela m’a l’air d’une monstruosité, j’entends une chose en dehors de tout bon sens, de toute vérité et de toute justice, une chose sotte et aveugle qui nous ramènerait à des siècles en arrière, une chose enfin qui aboutirait à la pire des abominations, une persécution religieuse, ensanglantant toutes les patries. Et je veux le dire. »
Zola s’adresse explicitement aux siens, comme sans doute nous le faisons ici même tant la question musulmane divise nos propres lecteurs. Il évoque, d’ailleurs, ces « amis à moi » qui « disent qu’ils ne peuvent pas les souffrir », comme d’autres, aujourd’hui, ne supportent pas l’affirmation d’une foi ou d’une identité musulmanes. Et il s’efforce de démonter leurs préjugés, et le principal d’entre eux, celui qui, sur fond de vieil antijudaïsme chrétien – « nos dix-huit cents ans d’imbécile persécution », écrit-il – fut la matrice de l’antisémitisme moderne : le reproche fait aux juifs d’être un peuple à part dont le ressort serait « l’amour de l’argent ». Auquel s’ajouta ensuite, dans sa théorisation nazie, l’assimilation du judaïsme au bolchévisme, de l’être juif à la menace communiste, sans patrie ni frontière.
Décrivant son mécanisme, Zola synthétise remarquablement l’argumentaire par lequel se rend acceptable un racisme dont les cibles peuvent toujours varier selon les époques, les contextes et les circonstances. « Les juifs, résume-t-il, sont accusés d’être une nation dans la nation, de mener à l’écart une vie de caste religieuse et d’être ainsi, par-dessus les frontières, une sorte de secte internationale, sans patrie réelle, capable un jour, si elle triomphait, de mettre la main sur le monde. » Où l’on retrouve nos fantasmes d’aujourd’hui sur « l’ennemi intérieur » qu’installerait à demeure un islam menaçant, potentiellement sinon naturellement terroriste, indistinctement identifié à nos compatriotes musulmans, par leur origine, leur culture ou leur croyance.
« Qu’il y ait, entre les mains de quelques juifs, un accaparement douloureux de la richesse, c’est un fait certain, rétorque pour finir Zola. Mais le même accaparement existe chez des catholiques et chez des protestants. Exploiter les révoltes populaires en les mettant au service d’une passion religieuse, jeter surtout le juif en pâture aux revendications des déshérités, sous le prétexte d’y jeter l’homme d’argent, il y a là un socialisme hypocrite et menteur, qu’il faut dénoncer, qu’il faut flétrir. » En somme, l’écrivain refusait ce premier pas du rejet de l’Autre qui consiste à le figer hors de toute histoire, de toute contradiction et de tout pluralisme, bref à lui dénier sa liberté.

Ce que font les hommes ensemble plutôt que ce qu'ils croient séparément

Telle est donc l’alarme que l’on voudrait, de nouveau, faire entendre, en défense des musulmans, dans la diversité humaine de ce que ce mot recouvre. En défense de toutes celles et de tous ceux qu’ici même, la vulgate dominante assimile et assigne à une religion, elle-même identifiée à un intégrisme obscurantiste, tout comme, hier, les juifs furent essentialisés, caricaturés et calomniés, dans un brouet idéologique d’ignorance et de défiance qui fit le lit des persécutions. L’enjeu n’est pas seulement de solidarité avec l’autre mais de lucidité sur nous-mêmes.
Car, dans cette crispation où s’efface la frontière entre droite et gauche, ce qui est mis en péril, c’est l’avenir de la France comme société pluraliste, acceptant sa propre diversité et assumant ses défis sociaux. De ce point de vue, l’obsessionnelle question du foulard, relancée à l’université par des apprentis sorciers au cœur de l’été, est un voile jeté sur nos sensibilités, générosités et curiosités. Brandir la visibilité de ce morceau de tissu comme la question décisive pour notre espace public, c’est nous inviter à ne plus voir le reste, tout ce que cette focalisation occulte et masque, et au premier chef la question sociale, celle des quartiers populaires comme l’a récemment fort bien démontré ici-même Stéphane Alliès.
De cet aveuglement témoigne le contresens habituellement commis par ceux qui, à gauche, confondent religion et intégrisme, transformant du coup une laïcité tolérante et pluraliste en laïcisme guerrier et univoque. Il s’agit de cette citation-cliché de Karl Marx sur la religion comme « opium du peuple ». Or si l’on prend la peine de la lire dans son contexte, on comprend que le message de Marx était tout autre : non pas une invitation à faire la guerre à ceux qui revendiquent leurs croyances, mais un appel à entendre les souffrances dont la religion est le réceptacle, fût-il illusoire.
Voici donc le passage de L’Introduction à la critique de la Philosophie du droit de Hegel où surgit chez Marx cette comparaison de la religion à l’opium, entendu comme paradis artificiel et bonheur illusoire : « La détresse religieuse est pour une part l’expression de la détresse réelle, et pour une autre part la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. »
Bref, ce ne sont pas propos de condamnation, mais phrases de compréhension qui, pour autant, ne signifient aucune complaisance avec les idéologies religieuses. Mais, refusant de réduire les croyants à une identité figée et pariant sur leur libre arbitre face à l’expérience concrète, Marx juge plus important ce que les hommes font ensemble que ce qu’ils croient séparément. Il les accepte comme ils sont, surtout si, dans l’exclusion sociale qu’ils vivent, ils n’ont d’autres échappées que ce soupir religieux. Aussi, commentant longuement cette citation afin de décortiquer cette « haine de la religion » qui s’est emparée aujourd’hui d’une partie de la gauche, Pierre Tevanian souligne combien, hier, ses référents intellectuels critiquaient au contraire les extrémistes de l’irréligion.
Être musulman, l’exprimer ou le revendiquer, n’est pas plus incompatible en soi avec des idéaux de progrès et d’émancipation que ne l’était l’affirmation par les ouvriers ou les étudiants de la JOC et de la JEC de leur identité chrétienne, alors même qu’ils rejoignaient les combats syndicaux et politiques du prolétariat ou de la jeunesse. Sauf, encore une fois, à renouer avec les préjugés coloniaux qui essentialisaient d’autres cultures pour les dominer et les opprimer, les rejeter ou les soumettre, rien ne justifie que l’on décrète l’incompatibilité entre la République, ses idéaux et ses principes, et la revendication d’être reconnu, respecté et admis comme musulman.
Tout au contraire même puisque c’est dans la reconnaissance des minorités que se joue la vitalité d’une démocratie acceptant la diversité des siens, la pluralité de leurs conditions, la richesse de leurs différences. Et construisant, par le respect de ces dissemblances, une ressemblance supérieure, celle que proclament les principes dynamiques, jamais épuisés, de liberté, d’égalité et de fraternité. Sous la question musulmane se joue, en vérité, la question française : notre capacité à inventer une France qui, au lieu de se crisper sur une identité fantasmée et mortifère, s’élance vers le monde en faisant de sa relation au divers le meilleur des Sésame.
Pour les musulmans donc parce qu’en les défendant, c’est nous tous que nous sauvons.

lundi 9 juillet 2012

Le racisme expliqué par Jean-Christophe Victor

Par Salah Elayoubi, Mouvement du 20 février pour la Suisse

 Piqûre de rappel pour expliquer le racisme: la pire manifestation de la bêtise et de l'ignorance et la particularité des dictatures

 Les mémoires du racisme www.youtube.com source : Le Dessous des Cartes, le 03/07/2012

 Encore aujourd'hui (existe)la croyance selon laquelle l'humanité serait divisée en races, (...)

vendredi 9 décembre 2011

Le cinéaste Vandeweerd "étonné" de l’ignorance des Européens de la question sahraouie

A propos du film " Territoire perdu"
Alger, 05/12/ 2011 (SPS)

Le réalisateur belge Pierre Yves Vandeweerd a exprimé, dimanche à Alger, son étonnement de voir des personnes en Europe ignorer la question du Sahara occidental, sans aucune connaissance sur le combat et la souffrance du peuple sahraoui.
"J’ai un peu le sentiment que la question sahraouie est peu évoquée en Europe. Je suis toujours étonné quand des personnes me disent, après avoir vu mon film, qu’ils pensaient qu’il n’y avait plus de conflit dans la région", a indiqué le réalisateur à la presse avant la projection de son documentaire "Territoire perdu", dans le cadre des Journées du film engagé d’Alger.
Il a estimé aussi que "beaucoup" de gens en Europe ignoraient l’existence d’une centaine de milliers de Sahraouis réfugiés dans des camps en situation d’exil et d’un mur de 2.400 kilomètres qui traverse le Sahara occidental, construit par le Maroc et qui entrave la liberté de mouvement du peuple sahraoui et cela est dû, selon lui, à la manière dont le sujet est traité dans les médias européens.
Interrogé sur le choix de réaliser un documentaire sur le peuple sahraoui, Vandeweerd a d’emblée souligné l’importance de parler de milliers d’individus en situation d’exil depuis plus de 30 ans qui "se trouvent dans une situation d’enfermement physique et moral". Il a ensuite fait part de son admiration envers les peuples qui, a-t-il dit, "développent une vraie résistance aux difficultés qu’ils endurent".
A propos du rôle du cinéma engagé, le réalisateur a précisé que c’est un genre cinématographique qui dévoile et rend plus visible des faits ou des situations qui "risquent de devenir invisibles" s’ils ne sont pas évoqués. Pour lui, l’engagement d’un cinéaste signifiait "amener les gens à comprendre et à ressentir les faits et les mécanismes sociopolitiques".
"Territoire Perdu" est un documentaire sorti dans les salles en France en novembre dernier. Il met en avant les souffrances du peuple sahraoui et son isolement du monde suite à l’occupation d’une partie de son territoire.
Il relate les difficultés de la vie dans le désert et celles des populations contraintes à se réfugier dans des camps, après avoir été chassées d’un pays duquel elles sont coupées par un mur long de 2400 km, construit par l’armée marocaine. Un mur qui installe, de fait, deux entités : une occupée par le Maroc, l’autre sous contrôle du Front de Libération du Sahara occidental (Polisario).
Se basant sur la simple expression du visage, la caméra de Pierre-Yves Vandeweerd met en lumière, dans une première phase, les souffrances endurées par les Sahraouis, en exil "forcé" depuis 1976, dans des camps, mais aussi les rêves des uns et des autres dont le plus cher : celui de retrouver un jour sa patrie.
D’autres témoignages de Sahraouis vivant dans les territoires occupés, recueillis par téléphone, font état aussi de persécution des forces de l’ordre marocaines et des tortures au quotidien dont font l’objet des militants des droits de l’homme sahraouis.
"Territoire Perdu" a été déjà sélectionné au Forum du festival de Berlin (Berlinale) en février dernier ainsi qu’au festival Visions du réel à Nyon (Suisse du 7 au 13 avril 2011) où il a été projeté les 9 et 12 avril. Il a été projeté à l’occasion du Festival FiSahara, du 2 au 8 mai, en avant-première dans les camps des réfugiés sahraouis, et au festival de Munich (Allemagne), du 4 au 11 mai, en compétition internationale. Sa sortie en salles en Belgique est prévue pour la fin du mois de janvier prochain.
Dix-huit (18) films, longs et courts-métrages, sont au menu des Journées du film engagé d’Alger qui ont débuté mardi. Des films franco-algériens, suisses, belges, américains et palestiniens sont à l’affiche, à raison de trois projections par jour, tout au long de ces journées qui prendront fin le 5 décembre (mardi).
Un regard particulier a été accordé à la Palestine à travers deux focus sur le cinéma palestinien au féminin avec une dizaine de courts métrages réalisés par des Palestiniennes abordant les différents genres d’engagement outre celui relatif à la politique.
Parmi les films sélectionnés figurent "Ecuador" du réalisateur suisse Jacques Sarasin, "Territoire perdu" du belge Pierre Yves Vandeweerd et "Personna non grata" de l’américain Oliver Stone qui a été récemment honoré, lors de son passage remarqué à Alger. Le film "Poussière de vie" de Rachid Bouchareb est programmé pour la clôture. (SPS)
020/090/700 051000 DEC 011 SPS


samedi 9 avril 2011

Sahara Occidental : Juppé n’est pas informé

Il faut donc l'informer !
Par SaharaDoc, 9/4/2011

Le ministre français des affaires étrangères s’est prononcé sur la situation politique de nombreux pays du Maghreb et plus particulièrement sur celle du Maroc, partenaire privilégié de la politique étrangère de la France.
En novembre dernier, le parlementaire Jean-Paul Lecoq était intervenu à propos du Sahara Occidental après les événements qui ont suivi le démantèlement du campement de Gdeim Izik, véritable soulèvement de la population sahraouie, réprimé sans commune mesure par les autorités marocaines.
Alain Juppé vient de marquer sa position sur la question :
« M.Lecoq a évoqué avec beaucoup de sévérité ce qui se passe au Maroc. Je ne connais aucun rapport d’aucune ONG internationale sérieuse qui ait fait état de violations des droits de l’homme au Sahara occidental telles qu’il les a présentées.»
Par ONG sérieuses, le ministre français des affaires étrangères exclut sans aucun doute les rapports des ONG sahraouies tels celui de l’ASVDH, celui du CODESA et celui du CODAPSO. Rapports selon lui sans doute trop partiaux car écrits par des Sahraouis eux-mêmes, alors qu’ils réunissent les critères de rigueur et d’objectivité des rapports de droit de l’homme agréés. Ces organisations citent un nombre très impressionnant de témoignages sur les arrestations, tortures et autres violences policières commises à l’encontre de citoyens sahraouis par les autorités marocaines.
Pour affirmer cela, notre ministre des affaires étrangères ne doit pas avoir eu accès aux rapports d’ONG plus « sérieuses » telles qu’Amnesty International, Human Rights Watch ou le Centre Robert F. Kennedy pour les Droits de l’Homme. * Car si Monsieur Juppé taxe de « sévère » le jugement sur le Maroc en l’état de ses connaissances partielles, peut-être changerait-il d’avis s’il était bien renseigné.
En effet, le rapport d’Amnesty International mentionne lui que « de nombreux Sahraouis ont été arrêtés et frappés ou soumis à des actes de torture ou autres mauvais traitements » mais aussi que : « tous les Sahraouis interviewés par Amnesty international ont décrit la façon dont ils ont été battus, torturés ou les mauvais traitements qui leur ont été infligés au moment de leur arrestation ou lors de leur garde à vue par les autorités marocaines ; la plupart d’entre eux avaient des cicatrices et des blessures visibles à l’appui de leur témoignage. Malgré cela, les autorités marocaines n’ont pris aucune mesure pour enquêter sur les allégations de torture et autres mauvais traitements comme le prévoient la Convention des Nations unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auxquels le Maroc est État partie. »
Human Rights Watch rapporte pour sa part : « Human Rights a interrogé sept Sahraouis détenus suite aux violences du 8 novembre puis libérés. Tous ont affirmé que la police ou les gendarmes les avaient maltraités en détention, les passant même à tabac dans certains cas jusqu’à ce qu’ils perdent conscience, leur jetant de l’urine dessus, et les menaçant de viol. Les avocats représentant ceux restant en détention ont raconté à Human Rights Watch qu’au moins l’un des détenus avait déclaré à un juge d’instruction qu’il avait été violé en détention, tandis que nombre d’autres ont indiqué au juge d’instruction et au procureur des passages à tabac et autres abus qu’ils auraient endurés en détention. Les témoins interrogés par Human Rights Watch présentaient de graves contusions et d’autres blessures récentes suggérant qu’ils avaient été passés à tabac en détention. » L’ONG mentionne aussi le fait que l’un des chercheur de Human Rights Watch a lui aussi subit des violences de la part des autorités marocaines.
Le Centre Robert F. Kennedy pour les Droits Humains note à propos des mêmes évènements les arrestations arbitraires, les violences policières, l’usage de la torture, le saccage des maisons des Sahraouis.
Il est question là d’un regain de violence et de terreur sur les Sahraouis vivant dans leur propre pays occupé, violences psychologiques et physiques, interdiction de s’exprimer, de circuler, tortures, menaces de viol, viol sur les hommes et les femmes…
Seule une présomption d’ignorance de la part de notre ministre français des affaires étrangères pourrait atténuer le ridicule de sa déclaration quand il affirme que « de nouvelles mesures viennent d’être prises par le gouvernement marocain pour assurer un suivi du respect des droits de l’homme sur ce territoire» .
Ce fait est pourtant contredit aujourd’hui par toutes les ONG travaillant au Maroc, quand les manifestations presque quotidiennes sont encore et toujours réprimées par les forces policières et militaires marocaines , à Casablanca, Rabat, Marrakech, Kenitra, Mohammedia, Sefrou, Tétouan, Khouribga…
Sur le Sahara Occidental, Alain Juppé va plus loin en déclarant dans cette même intervention que « le Maroc a fait des efforts considérables, en proposant notamment un statut d’autonomie qui lui permet de se diriger vers ce que souhaitent les Nations unies. »
Ce « plan d’autonomie », vieil artifice sémantique destiné à maintenir le statu quo de la situation et la poursuite du pillage des ressources naturelles du Territoire Non Autonome par son colonisateur marocain, est une proposition impossible. L’autonomie n’est pas indépendance, et le principe que tente d’imposer la Maroc avec son complice français va à l’encontre du Droit International et de l’obligation conventionnelle des Nations Unies d’organiser un référendum pour l’autodétermination du Sahara Occidental.
A ce propos, le mandat de la MINURSO, Mission des Nations Unies pour le Référendum du Sahara Occidental doit prochainement être renouvelé. Cette mission présente sur place depuis maintenant 20 ans est la seule mission de maintien de la paix des Nations Unies qui ne possède pas de mandat de surveillance des Droits de l’Homme.
Cette surveillance est pourtant demandé depuis de nombreuses années et les ONG « sérieuses » insistent toutes sur la nécessité d’un tel mandat au Sahara Occidental.
Or depuis que cette question de l’élargissement du mandat de la Minurso est fortement à l’ordre du jour du conseil de sécurité, chaque année le processus est bloqué par l’utilisation de la France de son pouvoir de veto au Conseil de Sécurité.
En 2011, la surveillance des Droits Humains au Sahara Occidental doit être une priorité afin de protéger des populations civiles à la merci des forces armées du pays occupant.
Combien de temps la France va t elle soutenir le régime marocain et son occupation illégale du Sahara Occidental ?
Combien de temps encore la France va t elle mentir aux citoyens français, marocains et sahraouis sur  la situation des Droits de l’Homme sur place, pour protéger un régime qui continue son oppression sur les protestations pacifiques qui durent depuis des années?
Monsieur Juppé, nous, citoyens français, citoyens sahraouis, défenseurs des Droits Humains et militants pour le respect du Droit International, nous refusons de tolérer vos propos et vos prises de positions.
Elles n’engagent en aucun cas le peuple français car elles vont à l’encontre des valeurs que nous défendons.
APSO, le 7 avril 2011.
Publié dans : Dernières minutes
* Et n'oublions pas le rapport minutieux établi par l'AMDH (ndlr)