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jeudi 21 février 2013

Jean-Luc Mélenchon au Maroc

Casablanca, Conférence HEM Rabat

Au Maroc, l’écosocialisme et la Méditerranée



Récit du voyage de Jean-Luc Mélenchon au Maroc, par Corinne Morel-Darleux.

Arrivée au Maroc accueillie par un croissant de lune mercredi soir, le sourire aux lèvres. Voyager, c'est à chaque fois décaler un peu le temps et l'esprit, prendre une grande inspiration, faire le pas de côté essentiel pour se décoller le nez. Confronter aussi ses présupposés à la réalité… Et au Maroc, tous les ingrédients sont réunis pour donner envie d'aller y voir de plus près.
Ici, sur les rives de la Méditerranée, flotte encore le parfum du printemps arabe et du mouvement marocain du 20 février. Ses répercussions politiques, comme en témoigneront les représentants de la société civile, syndicalistes, associatifs, représentants d'Attac et militants des droits de l'homme, politiques de gauche que nous allons rencontrer, n'ont pas fini de secouer la société marocaine. La parole des syndicalistes et associatifs se libère, l'autre gauche se rassemble et s'organise, des problématiques écologiques et sociales comme l'accès à l'eau et sa gestion publique grandissent. Ajoutez à cela qu'ici les deux tiers de la population a moins de 30 ans, que le pays est dirigé par un monarque et un gouvernement avec le parti islamiste PJD, et vous aurez une idée des raisons pour lesquelles nous faisons l'analyse que le Maroc est un des lieux où peut naître et grandir la révolution citoyenne. Le tout sur fond de mimosas, de palmiers et d'eucalyptus… Bref, bien décidée à ouvrir grands le regard, l'esprit et le cœur, à ne pas en perdre une miette.
A Casablanca je retrouve donc Jean-Luc Mélenchon et Alain Billon, notre responsable Maghreb-Machrek du PG. Eux ont déjà largement entamé cette tournée écosocialiste en Tunisie et Algérie. Ils me racontent l'ambiance à Tunis, le centre culturel d'Alger, et le programme chargé qui nous attend au Maroc. Le tout autour d'un plat de calmars frits dans un restaurant populaire de Casa, et la joyeuse interruption permanente de marocains qui viennent saluer Jean-Luc, toujours amicaux et respectueux, et nous remercier avec chaleur de la campagne présidentielle. C'est fou de se rendre compte à quel point tout ce que nous avons fait, à grandes foulées et le nez dans le guidon, a été suivi ici avec attention et beaucoup d'enthousiasme. Ici aussi nous avons par nos actions, sans toujours en avoir conscience, redonné espoir à plein de gens. Franchement c'est une chouette piqûre de rappel. Et tout au long de notre séjour nous serons ainsi stupéfaits de voir à quel point le discours du Prado à Marseille, mais aussi les images de la Bastille et notre discours contre le FN ont marqué les esprits. Jean-Luc est connu ici comme le loup blanc, on lui donne du « Président » à chaque coin de rue. Jusqu'aux journalistes qui une fois l'interview terminée reviennent sur leurs pas pour partager leur propre souvenir de campagne et repartir avec leur cliché-souvenir. On se prend à rêver…
Et c'est précisément avec trois journalistes que démarre notre périple marocain. Il s'agit du journal "L'économiste", qui attaque l'entretien sur ce qui différencie notre écosocialisme de la sociale-écologie du PS. Ah. Sociale-écologie ? Au PS ? Mais la seule Ministre porteuse d'écologie au PS, Nicole Bricq, a été débarquée en moins de deux dès qu'elle a commencé à ruer contre les forages off-shore en Guyane ! Soyons sérieux. Je ne développerai pas sur la pratique écologiste du gouvernement actuel, j'en fais chaque jour ou presque un communiqué, un tract, un billet. Puis un peu plus tard, nous sommes interrogés sur l'écologie profonde. Mais on ne peut pas passer son temps à se comparer aux mille et une tendances qui existent dans toutes les branches de l'écologie ! Comme le répond Jean-Luc, pour nous l'écosocialisme n'est pas une nouvelle métaphysique, ni une nouvelle idéologie de discussion de salon, c'est une réponse très concrète. Et puisque nous sommes sur ses rivages, nous allons beaucoup nous appuyer, tout au long de ces journées marocaines, sur l'exemple de la Méditerranée. De part et d'autre de la mer nous sommes tous interdépendants de cet espace naturel sensible. La Méditerranée forme une communauté économique, écologique et humaine pour nos peuples. Ainsi, à une journaliste qui l'interroge sur ses racines marocaines et son caractère « mélangé », Jean-Luc répond : « Mélangé ? Mais c'est le même peuple qui tourne en rond depuis 2000 ans autour de la Méditerrannée ! ». Et je repense à mon dernier passage à Marseille, le vieux port relooké en vaste surface de bitume, les Docks ouvriers repoussés au profit des « bronze culs » de l'Europe… Marseille ville méditerranéenne métropolisée de force par l'architecture et une forme d'urbanisme qui se veut moderne, qui tente d'aseptiser la ville rebelle. Qu'ils bétonnent et miroitent, Marseille restera une ville orientale ! Et pour en revenir à cette mer commune, si nous voulons éviter d'en faire un cloaque, il va falloir planifier et investir, et non laisser l'argent s'évaporer sous forme de dividendes. Alors certes, la conscience n'est probablement pas encore mûre sur ce sujet. Elle le deviendra probablement dès que les médias comprendront qu'il s'agit d'un sujet économique. En attendant, nous prenons notre part : car parler de la Mer ici c'est trouver une langue commune, rendre le discours audible et démontrer que notre projet écosocialiste n'est pas hors sol. C'est ainsi que loin de paraître incongru, le thème de l'écosocialisme, bien ancré dans le réel, a attiré 700 personnes dont beaucoup de jeunes à la conférence de Jean-Luc Mélenchon à Tunis et ce, en pleine effervescence citoyenne suite à l'assassinat de notre camarade Chokri Belaid.
Mais l'écosocialisme, il ne suffit pas d'en parler. Pour bâtir ce projet, nous avons besoin de forces autonomes, capables d'entrer en rupture avec le système, et de porter l'écosocialisme un peu partout dans le monde. Après Londres ou Sarrebruck, et avant le Forum de Quito en avril, c'est aussi le but de cette tournée au Maghreb : repérer les écosocialistes en puissance, témoigner de notre expérience du Front de Gauche, et donner du cœur aux camarades en rappelant que l'alternative est possible. Car de fait, comme nous le rappellerons à chaque occasion durant ces trois jours, les nôtres vont bientôt faire leur retour au Parlement en Italie, dont l'autre gauche avait été rayée depuis l'illusion de l'alliance entre la gauche et le centre. Le mouvement monte également au Portugal,  où le Bloco et le PCP s'ils s'unissaient atteindraient pas loin de 25%, en Espagne avec Izquierda Unida, Syriza bien sûr en Grèce, et désormais l'espoir suscité par le Front populaire en Tunisie… Prochaine étape, le Maroc ! Nous avons donc rencontré les trois partis de l’Alliance démocratique de gauche, et la Voie Démocratique. Car la recomposition politique est en marche. Suite au mouvement du 20 février, le volet marocain du Printemps arabe, le Roi a proposé une nouvelle Constitution, soumise à référendum. Mais nos camarades ici nous expliquent l'illusion de renouveau. Ils nous racontent que toutes leurs propositions d'ouverture démocratique (commission autonome, accès aux médias, révision des listes électorales…) ont été refusées. En conséquence, plusieurs organisations politiques et syndicales ont refusé de prendre part à cette mascarade de démocratie et n'ont pas participé aux élections anticipées qui ont suivi, refusant bien sûr également de co-gérer le pays avec le parti islamiste PJD arrivé en tête. Parmi eux, les trois partis de l'Alliance démocratique de gauche qui sont en voie de regroupement vers ce qui pourrait ressembler à notre Front de Gauche et que nous avons longuement rencontrés. Ils disposent déjà d'une plateforme commune, se présentent ensemble aux élections. Leur objectif est désormais d'aller vers la constitution d'une véritable fédération avec des instances décisionnelles partagées et à terme, qui sait, un grand parti de l'autre gauche… La réunion de travail s'est prolongée par un accueil fraternel chez un de nos hôtes, autour d'un grand dîner à la marocaine. Entre pastilla et pâtisseries orientales, j'ai passé avec vif plaisir une grande partie de la soirée à discuter avec la nouvelle Secrétaire générale du Parti socialiste unifié, Nabila Mounib. Il est singulier de voir à quel point, malgré un contexte politique très différent, nous dressons la même analyse, sommes confrontées aux mêmes difficultés. Aux mêmes espoirs aussi. Nos indignations, nos combats et nos rêves sont les mêmes. Échange de coordonnées, je me promets de l'inviter à nos prochaines Assises pour l'écosocialisme.
Résidence de France à Rabat, un paradis de citronniers, d'eucalyptus et de palmiers dessiné par le dernier disciple de Le Corbusier. Comme il est étrange de penser que dans moins d'une heure nous allons rencontrer la CGT du Ministère des Affaires Etrangères… Nous rencontrerons également au cours de notre séjour l'Ambassadeur de France, l'USFP (Parti Socialiste local) qui a refusé de gouverner avec le PJD. Il sera également question de l'usine à bas salaires de Renault à Tanger, futur grand port de la Méditerranée en pleine expansion, du projet de grand Maghreb démocratique, de la ligne LGV Tanger-Casa accordée à Alstom en compensation des avions achetés aux Etats-Uniens, de la question Saharienne et des relations avec Alger, de l'absence de véritable séparation des pouvoirs politiques, religieux, économiques, médiatiques et judiciaires au Royaume du Maroc, d'éducation et d'arabisation dans les écoles et d'ambiance dans les facultés, de répression et de criminalisation des militants et de libertés…
Ce soir à Rabat, devant mille personnes, Jean-Luc démarrera sa conférence sur l'écosocialismepar la bifurcation anthropologique. Taux d'alphabétisation, accès à la contraception, tout ce qui crée le terreau d'une humanité plus libre. C'est bien là que ça se joue. Car notre projet écosocialiste est avant tout un humanisme, un idéal d'émancipation universel. Que nous aurons brièvement touché du doigt et auquel nous aurons apporté notre modeste pierre entre Casablanca et Rabat…
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Jean-Luc MELENCHON

> Communiqué du 15 février 2013

PS / Ennahda : l’inacceptable rencontre

 J'apprends avec stupéfaction qu'une mission parlementaire française dirigée par le PS a rencontré hier officiellement Rached Ghannouchi à Tunis dans le bureau de ce dernier.
Je déplore le soutien ainsi apporté à un parti d'extrême droite religieuse dont le chef n'a aucune fonction officielle dans les institutions tunisiennes.

 Cette visite faite en accord avec les autorités françaises est un coup de poignard dans le dos des démocrates tunisiens.
 C'est une faute politique de s'afficher ainsi aux côtés de M. Ghannouchi au siège du parti Ennahda, en plein tumulte institutionnel où ce parti d'extrême droite essaie de renforcer son emprise.
 Sans doute cette rencontre a-t-elle pour sens de légitimer l'action du parti ami du PS, Ettakatol, qui gouverne avec Ennahda. On mesure dorénavant toute l'hypocrisie des déclarations de Manuel Valls sur le "fascisme islamique" en Tunisie. Et la totale incompréhension par le PS du sens de la révolution citoyenne tunisienne.

jeudi 23 août 2012

Benkirane et son gouvernement se sont bien prosternés devant le roi

Par Badr Soundouss, demainonline, 23/8/2012



Rabat.- Pour la cérémonie d’allégeance au roi, lundi dernier, le gouvernement marocain, même s’il n’a pas été convié par le Palais cette année, s’est bien rendu au palais de Rabat « pour se prosterner comme tout le monde devant le roi », selon  un responsable du PAM, présent sur place. « Nous nous sommes tous prosternés. Nous étions là pour ça », a expliqué ce pamiste à Demain.
Pour cette année, le Palais a reçu, assure-t-on, 40 000 demandes de Marocains majeurs, vaccinés et sains d’esprit qui ont proposé leur docile échine en exhibition le jour du serment d’allégeance à Rabat. Le Palais aurait accepté « seulement » 24 000.
On raconte que les responsables du palais de Rabat ont clairement signifié aux membres du gouvernement accourus pour se prosterner devant le sultan que cette année ils ne seraient pas placés en avant, mais plutôt derrière la légion de hauts responsables de l’administration (gouverneurs et walis), notables, militaires de haut rang et élus, tous (sauf les militaires) endimanchés avec leur jellaba blanche.
En dépit des vaillantes déclarations de responsables du PJD jurant qu’il n’était pas question qu’ils se prosternent devant le sultan, ils l’ont fait.
La politique c’est l’art de la contradiction.

mardi 14 août 2012

Où va le Maroc ?





Par CHAWQUI Lotfi,12 août 2012

1) Les processus révolutionnaires qui traversent la région ouvrent une brèche historique dont nul ne peut prévoir l’issue à moyen terme. Les peuples sont en lutte et cherchent les voies de l’offensive, pour en finir avec les dictatures et l’ordre établi. Ce sont des processus, au-delà des avancées et des reculs, qui s’installent sur la longue durée. L’instabilité sociale et politique, l’accroissement des contradictions sociales, le développement de luttes populaires massives, l’irruption politique de nouvelles générations, le rejet prononcé des dictatures vont sans doute continuer à caractériser en profondeur la période à venir.
L’ensemble des processus est marqué, au-delà des spécificités nationales, par le contexte général de la crise du capitalisme mondial et l’épuisement des légitimités des dictatures installées de longue date. Les processus impliquent pour cette raison une dynamique combinée de révolution démocratique et sociale mais le moment démocratique, la révolution politique apparait comme l’objectif central des mobilisations dont le mot d’ordre principal est « le peuple veut la chute du régime ».

2) Le Maroc n’est pas une exception. Trois décennies de politiques d’ajustements structurels et une intégration poussée aux exigences de la mondialisation capitaliste ont abouti à une dégradation sensible des conditions de travail et de vie, non seulement des majorités populaires mais aussi, de secteurs de classes moyennes. La violence sociale est palpable à tous les niveaux. Les indicateurs de la pauvreté ont connu une percée sur cette décennie. Et pourtant l’agenda des politiques anti-populaires va être marqué dans les mois et années à venir par une accentuation qualitative de l’offensive. Pour quatre raisons majeurs :
• l’application intégrale et globale des accords de libre-échange, la période intérimaire de transition progressive étant achevé, va être d’un cout social sans précèdent.
• Les éléments d’une crise financière de l’Etat se cristallisent à la fois sous l’effet d’une perte des recettes (réduction drastique des taxes de douanes, des transferts des RME, dilapidation des fonds publiques, épuisement des fonds de privatisation, exonération et évasion fiscale..) et d’une montée des dépenses (notamment en ce qui concerne la facture énergétique, alimentaire et militaire et des niveaux de remboursement des dettes publiques). Les aides de l’Union européenne et d’une manière plus importante du FMI ( qui vient d’accorder un emprunt de plus de 7 milliards) accroissent le niveau de la dette et des injonctions d’ajustement au libéralisme sauvage.
• Les perspectives économiques, compte tenu des formes de dépendances, subissent, au-delà d’opérations conjoncturelles, l’effet majeur d’une récession durable de l’économie européenne. Ainsi on a pu noter un net recul des IDE qui ont baissé de 35% en 2011, le déficit commercial s’est aggravé de 28% sur la même période. Le Maroc devra probablement importer en 2012-13 davantage de blé qu’il ne l’a fait depuis un demi-siècle, de 5 millions de tonnes (MT) selon un rapport publié le 20 mars par le département américain de l’Agriculture (USDA). Tout indique l’approfondissement de la crise économique et financière. Le mode même de développement accentue ce processus.
• A ces éléments qui tiennent plus du mode de développement capitaliste dépendant se combine la structure spécifique des classes dominantes où la logique de prédation rentière aboutit à une accentuation de la concentration inégalitaire des richesses et à une spoliation en extension des ressources publiques à des fins d’accumulation privée.

3) A son tour, la crise politique est latente. La façade démocratique ne joue plus le rôle d’amortisseur des contradictions sociales et politiques. Un fossé existe entre les aspirations sociales et démocratiques et la réalité des institutions et de la classe politique. Les institutions apparaissent radicalement étrangères aux citoyens, corrompus, arbitraires et au service des puissants et des affairistes..
Le gouvernement du PJD, au-delà de sa prétendue posture « populiste », commence déjà à connaitre un discrédit en raison de la continuité des politiques mises en œuvre et de sa caution apportée au tournant répressif. Cependant, le pouvoir s’appuie sur lui pour imposer un ordre moral réactionnaire visant à contrer le réveil social et démocratique. Mais au-delà, le facteur réel de la crise politique se situe dans l’incapacité du pouvoir central à opérer des reformes d’en haut assurant une ouverture même partielle. Jamais le pouvoir de la monarchie n’a été aussi étendu. Mais il est de plus en plus dans l’incapacité à s’appuyer sur des intermédiaires crédibles pour assoir sa légitimité : les partis, les syndicats, les associations ont été trop domestiqués et neutralisés. Nous ne sommes plus dans la phase où la dialectique palais/mouvement national pouvait cultiver l’illusion qu’existait une opposition capable d’incarner plus ou moins un changement. Nous ne sommes plus non plus dans la phase du début du nouveau règne où le régime cherche à cultiver une image de rupture avec Hassan II. La « transition démocratique » n’a transité nulle part, si ce n’est vers la consécration de l’absolutisme comme le confirme la dernière réforme constitutionnelle.
La crise de la façade démocratique renvoie également à l’évolution même du pouvoir et de la classe dominante. Le développement sans précèdent de la fusion pouvoir politique-pouvoir économique, la consolidation et extension de l’hégémonie de la monarchie sur le terrain économique, la perte de substance des partis tendent à mettre le roi sur le devant de la scène sans aucun paravent ou artifice.

4) Face à l’approfondissement de la crise sociale et politique, le pouvoir opère un tournant répressif généralisé. Ce tournant n’est pas conjoncturel. Le pouvoir annonce très clairement une guerre ouverte contre les classes populaires, opère une criminalisation systématique des résistances sociales et démocratiques, pourchasse tout ce qui dépasse « les lignes rouges ». Ce tournant répressif traduit en partie le désarroi d’un pouvoir dont la façade démocratique et les instruments de « dialogue social » ont perdu de leur efficacité. Il traduit l’incapacité organique du pouvoir à répondre même partiellement aux revendications sociales et populaires dans un contexte où la crise économique s’approfondit et met à l’ordre du jour une nouvelle vague de politique d’austérité et antipopulaire, comme en témoigne la hausse des prix du gasoil et des denrées alimentaires, la fin de la gratuité de l’enseignement public, la régression des droits à la retraite et le retour en arrière sur les rares concessions sociales annoncés en avril, la remise en cause de la caisse de compensation, le gel des salaires.
Le tournant répressif visant à restaurer « l’autorité de l’Etat » n’est pas un réflexe conjoncturel de panique du pouvoir qui a senti le risque d’un embrasement. C’est une stratégie politique globale et durable visant à avorter dans l’œuf toute possibilité d’émergence d’un nouveau cycle de mobilisation de masse, dans un contexte d’approfondissement de la crise sociale, économique et politique. Il s’agit d’éviter que la brèche ouverte par le M20F murisse dans les profondeurs de la société pour rejaillir sous d’autres formes, avec un autre contenu de masse plus radical. Le pouvoir n’a plus rien à offrir que la matraque, l’impunité des militaires et un bouffon qui s’agite dans tous les sens pour légitimer le cours répressif et antipopulaire. Il sait maintenant que le feu couve et la braise incandescente, même derrière les apparences d’une stabilité et d’une assurance affichée de la soi distante exception marocaine.

5) Incontestablement il y aura « un avant » et « un après » 20F. Le M20F a eu un caractère objectivement progressiste à la fois parce qu’il a mis en avant des revendications sociales et démocratiques contradictoires avec la structure despotique du pouvoir et sa logique de prédation économique au détriment de toute justice sociale. Progressiste aussi parce qu’il a remis à l’honneur la lutte collective s’appuyant sur des mobilisations populaires, la construction d’un rapport de force par l’action plutôt que par les stratégies partisanes institutionnelles et électoralistes. Progressiste parce qu’il a affirmé que le peuple est le seul sujet légitime pour déterminer son avenir. L’année de mobilisation écoulée a fait la démonstration d’un large potentiel de lutte, d’une soif de changement, qui a impacté toute la société. Ces éléments positifs ne disparaitront pas mais constitue une expérience fondatrice pour toute une nouvelle génération.

6) Pour autant le M20F n’a pu être le catalyseur d’une lutte révolutionnaire englobant l’essentiel des classes populaires. L’adversaire a su gérer la contestation politique pour éviter que se développe une radicalisation politique de masse tant au niveau des revendications que des formes de luttes. Notamment en cherchant à éviter une répression de masse et une confrontation centrale. Mais au-delà, il faut interroger la stratégie des forces organisées présentes dans le mouvement qui à l’exception de courants révolutionnaires minoritaires, ne visait pas à développer une confrontation sociale et politique généralisée et sur la faiblesse de l’auto organisation et d’une structuration nationale propre au mouvement. Il faut s’interroger sur la difficulté de ce dernier a devenir le moteur politique des mobilisations et questions sociales et un espace réel de convergences des luttes.
En réalité le mouvement a révélé au grand jour la faiblesse des organisations dites de masse mais aussi de l’inexistence de cadres de lutte enracinés dans les quartiers populaires. Elle a révélé également la physionomie politique réelle des courants militants et de leurs contradictions. Mais et c’est l’essentiel, il n’y a pas eu de défaite majeure. Le mouvement faiblit faute de perspectives, peut connaître repli et démoralisation dans certains secteurs, mais le potentiel et le ras le bol reste entier. La jeunesse qui s’est réveillée tout comme la fraction des classes populaires qui s’est mobilisée peut retrouver rapidement le chemin de la lutte. Les jonctions qui s’opèrent ici ou là avec les mobilisations des chômeurs, sur les luttes contre la hausse des facture d’eau et d’électricité, l’augmentation actuelle des prix, la destruction des logements ou sur la question de la détention politique indiquent, malgré leur caractère local, que d’autres dynamiques sont possibles.

7) L’autre élément central de la situation réside dans l’extension des mobilisations sociales sur de nombreux fronts. Elles font apparaitre une donnée essentielle : ce sont les questions de l’emploi, du logement, du coût de la vie qui travaillent en profondeur la lutte de la classe. Cette extension des luttes a des racines plus lointaines que le M20F, mais a été amplifié depuis. Dans le contexte actuel cette dynamique reste locale en raison de la stratégie du pouvoir mais aussi parce qu’il n’existe pas de force/mouvement capable aujourd’hui de donner une dimension nationale à ces mobilisations.
Ces secteurs en réalité luttent sans organisations même si des militants sont impliqués fortement et sont la cible de la répression. Elles traduisent un climat nouveau de résistance qui ne concerne pas seulement les petites villes marginalisées. Elles mettent en valeur un trait spécifique de la période : la contradiction entre la logique d’accumulation mondialisée du capital amplifié par le système de prédation local et la satisfaction des droits et besoins élémentaires de la population.
La lutte de classe ne se nourrit pas seulement de la surexploitation des travailleurs et ne se réduit pas à l’opposition capital/travail. Les conditions de vie, les conditions de reproduction sociale de la force de travail au sens large, toutes les politiques de marginalisation et de paupérisation font des questions concrètes de la vie quotidienne le champ principal de l’antagonisme social et politique. Elles mettent en avant la possibilité d’une alliance populaire regroupant dans un combat commun les femmes, les jeunes, les étudiants, les chômeurs, les habitants des quartiers populaires.
L’approfondissement de la crise nourrit et élargit les fronts de luttes. Le pouvoir commence à perdre le contrôle de la paix sociale dans les campagnes. L’élément essentiel de ces dernières années est une expansion des luttes rurales qu’elles prennent la forme de luttes des ouvrières agricoles dont la syndicalisation a connu une avancée, des populations contre l’expropriation de leurs ressources et de leur terres ou dans les petites ou moyenne villes qui conservent un ancrage rurale. C’est une donnée nouvelle qui met fin au long silence des campagnes.

8)  Dans ce climat social, le syndicalisme a constitué le maillon faible de la contestation. Le poids des défaites, des divisions, l’absence d’une opposition lutte de classe délimitée de longue date, les résistances de la bureaucratie, ont joué négativement. Néanmoins, deux éléments sont importants à retenir. Le M20F a créé les conditions générales d’une relance de l’activité revendicative, insufflé par son état d’esprit, une plus grande combativité aux luttes syndicales partielles, reposé au sein des équipes militantes, la question du lien entre combat syndical et combat démocratique.
L’activité générale de la contestation a mis sur la défensive les appareils bureaucratiques. La crise actuelle dans l’UMT témoigne des contradictions dans la situation actuelle : la direction fait le choix de la rupture avec la gauche et ce n’est pas un hasard que cela se passe aujourd’hui. La résistance de la gauche montre aussi que la base large cherche la voie d’un syndicalisme efficace, de lutte, affranchie de la corruption et de la subordination à l’Etat, même si ne sont pas tranchées les questions de stratégie syndicale qui permettent de cristalliser cet objectif. L’avenir du syndicalisme va être dans la période qui s’ouvre une question centrale pour donner un contenu social et de classe à la contestation populaire et démocratique.

9) Les facteurs de crise tendent à se combiner sans encore parvenir à cristalliser une instabilité généralisée ou un processus de soulèvement populaire. Il ne reste pas moins que le processus de delégitimation de la monarchie est bien entamé. Sa responsabilité dans la prédation économique, la corruption, l’étendue de ses privilèges comment à être connues tout comme son caractère despotique. (Le succès du livre Le Roi prédateur en atteste). C’est une avancée considérable qui a entrainé la prise de conscience de nouveaux secteurs de l’impossibilité de conquérir la démocratie par de simples reformes sans remettre en cause les fondamentaux de la monarchie : son statut de commandeur des croyants, le sacré, sa place comme entrepreneur et capitaliste, son poids central dans la constitution…
A cette prise de conscience qui peut aller d’un réformisme conséquent à l’exigence de la chute du régime se combine l’expérience par des secteurs de masses qui se confrontent directement à l’appareil d’état dans leurs luttes quotidiennes. Le gouvernement du PJD apparait comme une dernière cartouche. La façade démocratique a atteint , après l’échec du PAM et la venue du PJD, ses limites. A un autre niveau, ce qui agite maintenant en profondeur la société, c’est bel et bien la question sociale, les aspirations à l’égalité, la dignité, la justice sociale, sans accorder aux partis institutionnels une quelconque confiance, qui constitue la trame des contestations.

10) A cette étape de l’analyse, on peut noter les éléments suivants :
• L’ampleur de la crise, l’urgence sociale font exploser les revendications mais les mobilisations restent éclatées et partielles. Elles prennent un essor particulier dans les régions marginalisées, le « Maroc inutile » alors que dans les grandes villes, il n’existe pas de mouvements sociaux d’ampleurs, même si des mobilisations fortes et récurrentes existent.
• Ces luttes sont combatives, assument pour une grande part la confrontation avec le pouvoir et l’appareil gouvernemental répressif
Elles marquent pour l’essentiel l’entrée en luttes de nouveaux secteurs de la société, une nouvelle génération, sans tradition organisée ou une expérience préalable.
• Cette dynamique ne se traduit pas, à une échelle significative, par un renforcement des organisations de masses et politiques ou la formation de nouvelles organisations de luttes. Elles se font à l’extérieur ou d’une manière indépendante des organisations existantes même si des militants sont impliqués et que des soutiens existent.
Mais malgré ces limites, le M20F a montré la possibilité de construction d’un mouvement politique de masse qui a un caractère national et que les luttes populaires ne connaissent pas de répit.
• Le renforcement de la crise accélère les « maillons faibles » du système et les possibilités d’une explosion populaire sont présentes dans la situation. Un espace de politisation s’est ouvert dans des secteurs nouveaux.
• Le centre de gravité de la question démocratique se traduit d’abord dans la réalité pesante de la répression d’état sous toutes ses formes qui accompagne le mouvement de contestation réel et qui donne à la lutte pour le droit de s’organiser, s’exprimer, de manifester une dimension politique directe.

10) une première clarification politique s’est opérée au cœur de la première vague sociale, populaire et démocratique :
• Laissons de coté les partis du système si ce n’est pour noter, à l’épreuve des faits, que les partis de la « gauche » gouvernementale ont témoigné, encore une fois, de leur degré de soumission et d’intégration au pouvoir et que la soi distante opposition islamiste légale (PJD ) ne fait pas autre chose que ce que lui dicte la classe des prédateurs, une fois au gouvernement.
• Les courants dits réformistes de « la coalition pour une monarchie parlementaire » apparaissent pour ceux qu’ils sont : des formations politiques qui retrouvent la « rue » sous la pression des mobilisations mais qui sont effrayées par les dynamiques potentielles qu’elles recèlent. Des formations incapables d’imaginer même timidement l’ouverture d’une crise politique et d’une remise en cause par des « mobilisations de masses non institutionnelles, extra parlementaires », des fondements du système politique. Des courants s’auto aveuglant volontairement sur l’incapacité organique du régime à se reformer.
En réalité ce réformisme sans réforme a signé son acte de décès politique au-delà des apparences immédiates, en ratant le premier rendez-vous historique avec la lutte démocratique de masse. Non pas parce qu’ils n’ont pas soutenu la mobilisation, mais justement parce qu’ils se sont contentés de la soutenir en fixant comme un préalable les conditions politiques de ce soutien et sans proposer une politique d’élargissement des rapports de forces. L’utilité d’un parti politique n’est pas dans ce qu’il affirme être ou prétend vouloir, mais dans ce qu’il fait et de la maniére dont il démontre son utilité concrète pour réaliser des victoires morales, politiques, concrètes même partielles. A noter que « l’ancien » revient en force. A nouveau la stratégie des courants « réformistes » est orienté vers le débat sur la formation d’un grand parti de gauche avec l’USFP et Le PPS. Qu’ont-ils donc appris de cette dernière année ?
• Du coté d’Al Adl, il est apparu clairement que ce mouvement avait acquis une réelle de base de masse et qu’il avait un enracinement largement supérieur à toutes les forces de gauche réunis. Reste que ce mouvement s’est trouvé confronté à de fortes contradictions : contradiction entre sa discipline et caractère ultra centralisé et l’aspect décentralisé et hétérogène du mouvement, contradiction entre le caractère social et démocratique des revendications et la nature politico-religieuse de son orientation, contradiction entre sa base de masse populaire et la nature bourgeoise/petite bourgeoise de sa direction.
Il est apparu aussi que le choix tactique de se mélanger et de « s’unir » avec d’autres forces est difficile pour ce courant sur la durée mais surtout, et c’est l’élément principal, contrairement à ce que nous ont raconté beaucoup, ce mouvement est dans l’incapacité d’assumer une confrontation globale avec le pouvoir et son objectif n’est pas la chute du régime. Il ne constitue pas moins une alternative potentielle à la crise du système si n’émerge pas un mouvement populaire, démocratique sur des bases de classes.
• La gauche radicale a laissé voir ses faiblesses réelles à plusieurs niveaux :
* Elle n’a pas un programme d’action qui fait le lien entre les luttes concrètes et quotidiennes et la question de la prise du pouvoir mais une juxtaposition de slogans et de mots d’ordre.
* Elle n’a aucune élaboration sur la question de la prise du pouvoir, c’est-à-dire comment peut surgir les conditions d’une crise de domination de l’Etat et la possibilité que les masses construisent leur propre organes du pouvoir. Autrement dit quels types de luttes et d’organisations sont nécessaires pour renverser le rapport de force et faire la démonstration concrète qu’un pouvoir populaire est possible. La question de l’articulation stratégique entre grève générale active, grève de masse, occupation de l’espace public, désobéissance civile et de masse est quasiment absente.
• Elle a une grande difficulté à dépasser les conceptions du travail de masse héritées de la période antérieure et à mener la lutte pour des formes d’auto organisation démocratique du mouvement populaire à même de donner une base de masse à une contestation quotidienne. la question de l’enracinement dans les forces sociales fondamentales qui sont dans leur grande majorité extérieures aux organisations dites de masses ou ne se reconnaissent pas en elles, reste à l’état d’ébauche. Tout comme les formes d’intervention de masse pour construire des organisations combatives, unitaires, insères à partir de leurs préoccupations spécifiques dans le combat global restent problématiques comme l’atteste le bilan de l’engagement des mouvements sociaux dans le M20F.
* La question des convergences des luttes et plus largement des moyens de dépasser les différenciations internes des classes populaires tant au niveau des revendications que des formes de luttes restent peu élaborée. Le bilan réel est une incapacité pratique à constituer un front social de lutte a même d’assurer une progression dans la convergence des mobilisations et la solidarité concrète des opprimés dans des batailles communes politiques et sociales.
• La lutte idéologique reste secondaire, partielle et défensive. La question de ce pourquoi nous luttons, notre projet de société, la démocratie populaire est quasiment absente. Tout comme la manière de mener une bataille politique et idéologique sur la question de la répartition des richesses et des droits de propriété. Pourtant l’enjeu est bien de donner un contenu progressiste à la question de la justice sociale, de la liberté, dignité et égalité. Et face au despotisme on ne peut se contenter de dire constitution démocratique ou le peuple veut la chute du régime.
• La question de l’unification des forces radicales ne fait partie d’aucun agenda. Au contraire, les différenciations s’aiguisent alors qu’un mouvement ascendant des luttes devrait etre le support d’une unité d’action au moins partielle et d’une solidarité commune malgré les divergences.
• La nécessité de faire du neuf, de rénover, de refonder si elle est parfois perçue, reste un élément secondaire de la réflexion et pratique de la gauche radicale et se heurte à un conservatisme de fonctionnement. Deux exemples : la jeunesse du 20 F arrive à la lutte politique sur la base de références pratiques, morales et pragmatiques sans donner un chèque en blanc à aucun courant et organisation et sans se reconnaitre dans les traditions politiques et idéologiques de la gauche radicale. L’amener à se réapproprier un projet d’émancipation révolutionnaire ne se fera pas seulement sur la base d’une défense du marxisme dans toutes ses variantes ou d’un travail pédagogique propagandiste. Et elle ne se reconnait dans les formes d’organisations qui apparaissent trop hiérarchisées, incontrôlable et qui ressemblent parfois à des administrations. Autre exemple : la place des femmes dans des organisations radicales qui restent masculine tant au niveau des instances que dans la pratique montrent le décalage, pour ne pas dire plus, entre le discours et la réalité. C’est ces décalages nombreux, multiples qui entament la crédibilité de la gauche radicale.
• Nous pouvons rajouter bien d’autres points et si ces critiques paraissent sévères, c’est également parce que nous nous reconnaissons dans notre famille politique, ses combats et ses aspirations et qu’il nous parait urgent de dépasser nos limites.
L’analyse développée dans la première partie aboutit à une conclusion politique générale : la situation peut connaitre une accélération dans les mois et années à venir, la possibilité d’un soulèvement populaire doit guider les taches concrètes de la lutte politique. Les contradictions sociales et politiques appellent des réponses offensives et globales en termes d’alternatives.
A partir de là, la question qui se pose à nous est de savoir comment réunir les conditions d’un parti anticapitaliste, démocratique radicale, tourné vers les couches les plus opprimés et les nouvelles générations plutôt que les vieux appareils en crise. Une gauche de combat qui pèse sur les processus de lutte, incarne une direction alternative même partielle, se construit comme une opposition déterminée et qui se prépare à la confrontation globale.

mercredi 8 août 2012

Maroc: Le PJD à l’heure de la consécration de son intégration politique


par
Rédacteur en chef adjoint, membre de Tolerance.ca
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Le Parti de la justice et du développement a achevé le processus de son intégration au sein du système politique marocain. Son récent congrès national ordinaire devait accompagner le passage du parti islamiste de l’opposition à la participation au gouvernement et choisir son secrétaire général.
L‘intégration des ''frères'' d’Abdelillah Benkirane au sein du système politique marocain a été le fruit d’un long processus d’apprivoisement entre, d’une part, une monarchie viscéralement attachée à l’exercice autoritaire d’un pouvoir se voulant d’essence divine et, d’autre part, d’anciens militants d’un mouvement islamiste radical qui voulait en finir avec elle et ériger à sa place une république islamique. C’est dire le degré de suspicion dans laquelle Hassan II (1961-1999) tenait cette jeunesse islamiste. Mais son homme de confiance et exécutant de ses basses œuvres, Driss Basri, a joué un rôle de premier ordre dans l’évolution de ''l’humeur'' royale. L’ancien ministre de l’Intérieur voulait se servir du nouveau arrivé pour faire pression sur la gauche institutionnelle en vue de ''l’amadouer'' et pour diviser le mouvement islamiste dans son ensemble, prélude, pensait-il, à sa domestication.

L’intégration graduelle des islamistes du PJD au sein du système politique

Mais, côté islamiste, l’intégration graduelle des ''frères'' d’Abdelillah Benkirane s’est faite au prix de nombreuses renonciations doctrinaires et politiques de taille, dont la reconnaissance de la légitimité religieuse du régime autoritaire en place. Ce à quoi la plupart des mouvements islamistes et salafistes continuent encore à s'y refuser.
Devant le refus des autorités de les reconnaître comme parti politique et la fin de non-recevoir de leur demande d’être intégrés comme ''sensibilité'' au sein du conservateur Parti de l’Istiqlal, ils ont jeté en 1996 leur dévolu sur le Mouvement populaire démocratique constitutionnel (MPDC). Une coquille vide tenue d’une main ferme par un inconditionnel de la couronne. Abdelkrim Khatib tenait à ce que les nouveaux arrivés le sachent…
En 1997, ces islamistes ont participé aux élections locales à titre de candidats ''sans affiliation'' partisane... Mais aux élections législatives de la même année, ils sont autorisés à s’afficher sous la bannière du ''parti'' de M. Khatib. Cela a permis au MPDC de récolter 9 sièges (sur un total de 325 maroquins). Cinq ans plus tard, les islamistes du Parti de la justice et du développement (nouvelle appellation depuis 1998 du défunt MPDC) ont obtenu 42 sièges (sur 325 maroquins). Ils ont amélioré leurs scores de quatre sièges supplémentaires (toujours sur 325 députés) en 2007. En 2012, ils ont fait élire 107 des leurs (sur 395 députés). Une performance à situer dans le contexte du Printemps arabe qui a permis aux islamistes en Tunisie et en Égypte d’engranger des fruits électoraux de leur long labeur oppositionnel face aux régimes autoritaires déchus. Une grande bourgeoisie inquiète avait vu dans le PJD un rempart contre l’instabilité sévissant dans la région.
Durant les quinze dernières années, le PJD est, dans un premier temps, passé assez rapidement d’une position de ''soutien critique'' au gouvernement de transition verrouillée du chef socialiste Abderrahmane Youssoufi à une opposition franche. Son association à la forte mobilisation des forces conservatrices contre le projet gouvernemental d’amélioration des conditions de vie des femmes lui a donné des ailes. Mais il est passé d’un cheveu de se faire dissoudre par le ministère de l’Intérieur au lendemain des attentats terroristes du 16 mai 2003 à Casablanca. Se retrouvant sur la défensive, il a fait le dos rond pendant quelques années. L’augmentation en 2007 du nombre de ses sièges lors d’élections législatives entachées d’irrégularités sérieuses, a été interprétée par son élite dirigeante comme un feu vert de la part d’autorités en total contrôle du processus électif. Le PJD a donc repris sa ''croisade''…
Quand le Printemps arabe a touché le Maroc, l’élite du PJD n’a pas hésité longtemps avant de choisir son camp. Comme il fallait s’y attendre, son secrétaire général (depuis le congrès de 2008) a joué la carte de la monarchie. Il a fait ce qu’il pouvait pour briser l’élan du Mouvement du 20 février. Un mouvement populaire d’un genre nouveau qui milite pour la démocratisation du régime autoritaire en place, pour la justice sociale et contre la corruption endémique à tous les échelons de l’État.
Pour couronner sa ''croisade'' contre ce jeune mouvement démocratique porteur de promesses de meilleurs lendemains, il a mobilisé l’appareil de son parti et ses antennes dans la société civile pour contribuer, aux côtés de l’État, des confréries et de la plupart des ''partis'' politiques, à faire triompher le projet d’une Constitution octroyée par Mohamed VI (1999-) et qui fondamentalement préserve le même régime autoritaire hérité de la Constitution de 1972 et donc le monopole du pouvoir entre les mains de l’héritier d’Hassan II.
Les islamistes du PJD sont donc passés en l’espace de 15 ans de la 10e à la 1e place au sein de la Chambre basse du Parlement. Cette nouvelle pole-position a permis à leur secrétaire général de former le gouvernement et en devenir le ''chef''. Abdelillah Benkirane doit donc cette ''promotion'' inattendue à la lutte démocratique de ce même Mouvement populaire du 20 février qu’il avait combattu de toutes ses forces.

Accompagner le nouveau rôle politique du PJD

Le PJD a tenu son septième congrès national ordinaire les 14 et 15 juillet 2012 à Rabat. C’est son premier congrès depuis les dernières élections législatives et la cooptation royale de son élite au sein d’un gouvernement de coalition.
La nouvelle situation du PJD a rendu caduque la thèse de son 6e congrès national ordinaire tenu en 2008, celle de la ''lutte démocratique'', et facilité l’adoption d’une nouvelle, celle du ''partenariat efficace pour l'édification démocratique''. Cette prise de position est une invite adressée aux membres du PJD pour qu’ils laissent toute latitude à leur secrétaire général dans ses relations avec la monarchie. Eux qui reconnaissent à celle-ci la légitimité religieuse de son exercice autoritaire du pouvoir. Une orientation voulant d'un autre côté rassurer le régime sur le ralliement stratégique du PJD à son chef.
Ce slogan cherche également à recadrer l’action de députés qui continuent à agir à la Chambre des représentants comme au bon vieux temps de l’opposition. Suscitant des grincements de dents de la direction islamiste et le mécontentement de partenaires de la coalition. C’est dire la difficulté rencontrée par eux de réussir le passage d’une culture d’opposition à celle d’un parti gouvernemental.
Ce changement de stratégie n’a pas empêché le parti de rappeler sa valeur fondamentale, à savoir l’islamité de l’État et de la société, et son attachement à la monarchie comme ciment de la nation et à la démocratie comme choix politique. Des formulations vagues qui ont l’avantage d’éviter de s’aliéner démocrates et gardiens du temple monarchique. Mais, présenter le Maroc comme entité nationale islamique est loin de refléter la réalité du pays. Tous les Marocains ne sont pas musulmans. Aussi, la démocratie ne se réduit pas à une technologie politique. Elle est liée à une idée de l’homme et de sa place dans la société. Ce qui est loin d’être pris en considération dans la réflexion islamiste, PJD inclus.

Abdelillah Benkirane se succédant à lui-même, sans surprise

3300 personnes ont participé au 7e congrès du PJD. Soit 1670 partisans de plus par rapport au congrès précédent. Ce qui atteste de l’élargissement hâtif et risqué en l’espace de quatre ans du rayonnement et donc de la base du parti. Trois indices supplémentaires de son attrait auprès de la population: 550 de ces congressistes sont des femmes, 1360 ont moins de 40 ans et près des deux-tiers sont des universitaires. Même la diaspora marocaine n’a pas résisté à son attrait: 83 participants vivent dans douze pays. Ces différents indices montrent la modernité de la sociologie du parti islamiste. Quand on jette un coup d’œil au profil sociologique des autres partis politiques, notamment de gauche, on se rend compte combien ces islamistes ont pris de l’avance sur leurs adversaires, qui pour la plupart sont sclérosés et par conséquent résistent au rajeunissement et à la féminisation graduelle de leurs équipes dirigeantes. Ce qui représente un démenti cinglant de leur rhétorique démocratique et d’ouverture et annonce, sauf sursaut surprenant de leur part, leur ''mort'' programmé dans les tables de la formation sociale marocaine.
Au niveau des structures du PJD, les congressistes devaient régler deux questions majeures: amender les statuts du parti et élire son secrétaire général ainsi que les membres du secrétariat général (l’exécutif du parti) et du Conseil national.
Le PJD était divisé face à la question du cumul des mandats. Une première partie ne voyait aucun inconvénient par exemple à ce que le secrétaire général sortant soit réélu et continue en même temps d’être ''chef'' du gouvernement. Une seconde partie était contre le cumul des mandats. Elle voulait qu’on fasse une séparation entre l’aile gouvernementale (douze ministres) du PJD et sa direction. Si cette dernière voulait conserver une autonomie relative au parti et à son aile parlementaire par rapport à l’aile gouvernementale, la première ne l’entendait pas ainsi. Elle qui voulait que le parti soit au service du gouvernement et que les députés ''têtes fortes'' rentrent dans le rang au nom du principe de solidarité parlementaire avec le gouvernement.
Pour soulager le secrétaire général de ses lourdes charges partisanes, la direction islamiste a prévu la création, aux côtés de son bureau, d’une nouvelle structure: le Conseil de gestion. Au secrétaire général de continuer d’assumer les charges de direction politique, et à ce bureau la charge des aspects organisationnel et administratif de la vie du PJD. L’avantage de cette formule est également d’associer encore davantage d’autres acteurs à la gestion du parti.
Grâce aux récentes modifications apportées aux statuts du parti, le Conseil national a vu le nombre de ses membres passer de 100 à 160, à la tête desquels on a reconduit Saâdeddine El Othmani. On a également désigné à leurs côtés des membres dits ''qualifiés''. Il s’agit des membres du secrétariat général, des ministres et des secrétaires des bureaux provinciaux, préfectoraux et locaux. Ce système mixte présente l’avantage pour la direction du parti de gagner la bienveillance de nombreux dirigeants de différents rangs et de conforter sa mainmise sur cette instance chargée notamment de l’élection de l’exécutif du parti (le secrétariat général). Mais ce double avantage dévoile une des limites de la ''démocratie interne'' du parti islamiste.
Environ 40% des membres du nouveau Conseil élu sont des femmes et près de leur tiers ont moins de 40 ans. Un remaniement allant donc avec la féminisation et le rajeunissement du corps de cette instance.
Si les amendements apportés aux statuts limitent le mandat du secrétaire général à deux périodes de quatre ans chacune, ils lui permettent de choisir lui-même, via le filtre du Conseil national, les membres du secrétariat général. Ce dont il ne s’est pas privé aussitôt après l’annonce de sa réélection. Cela a permis par exemple à sept ministres (Lahcen Daoudi, Abdelaziz Amara, Azami El Idrissi, Abdelaziz Rebbah, Mustapha El Khalfi et les controversés Mostafa Ramid et Bassima Hakkaoui) d’y être cooptés. Cette prérogative lui a, d’un autre côté, permis d’en éloigner des députés identifiés à ''l’aile dure'' du parti, dont Abdelaziz Aftati, Mouqrî Abou Zaïd El Idrissi (élus la première fois en 1997) et Abdellah Bouano. De récentes déclarations d’Aftati et de Bouano avaient plongé leur chef dans l’embarras. Les dénégations d’un Mohamed Yatim ne changent rien à cette réalité. Pour la petite histoire, c’est suite à la suggestion de M. Benkirane que ce compagnon de route a été coopté au secrétariat général…
Les membres du nouveau Conseil devaient eux aussi se prononcer sur le sort des candidats au poste de secrétaire général du parti.
Plusieurs militants se demandaient s’il fallait oui ou non permettre au secrétaire sortant de rempiler dans son poste pour quatre années supplémentaires. Les ''contestataires'' se recrutaient principalement au sein notamment de la jeunesse (et donc parmi les militants de base). Pour eux, M. Benkirane ne pouvait cumuler en même temps les postes de chef du parti et de ''chef'' du gouvernement. Les critiques étaient mal à l’aise face au fait que plus des deux-tiers des membres du secrétariat général sont des ministres. Pour tenter de calmer le jeu, la direction islamiste a convenu, lors de la session extraordinaire du Conseil national, de mettre en place une ''direction générale ''. Un organe dont la vocation est de s’occuper des questions non politiques qui elles demeurent du ressort du secrétariat général.
Une fois cette ''tempête'' contenue, il fallait s’atteler à la préparation des conditions de l'élection notamment du secrétaire général du parti islamiste.
Au premier tour de l’élection du secrétaire général, cinq candidats se sont affrontés: les ministres Mustapha Ramid (Justice et libertés), Aziz Rebbah (Équipement), Abdallah Baha (Enseignement supérieur) et Saâdeddine El Othmani (Affaires étrangères) et le ''chef '' du gouvernement et secrétaire général sortant du parti, Abdelilah Benkirane. Ce dernier a récolté 224 suffrages loin devant MM. El Othmani, Rebbah, Ramid et Baha (respectivement 149, 62, 59 et 39). Faute d’avoir récolté un minimum de 10% des suffrages exigés, les trois premiers devaient jeter la serviette. Après leur retrait de la course, la lutte s’est limitée au secrétaire général sortant et à son prédécesseur.
Sur 2.586 suffrages valides lors du dernier tour, M. Benkirane a récolté 2.240 voix. Il a non seulement battu pour une seconde fois de suite son concurrent le plus sérieux, mais il a également fait grimper ses appuis de plus de 29% par rapport au congrès précédent, les faisant passer à 85,11% (au lieu des 56% de 2008: 684 sur 1628 voix). Mais si on ne le voyait pas venir lors du 6e congrès du PJD, son élection cette fois était attendue. Ne disait-on pas dans les coulisses pjdistes, en guise d’argument Massu à l’adresse des hésitants, qu’on n’affaiblissait pas un ''chef '' du gouvernement en exercice? Ne plaidait-on pas également que c’est sous son leadership que le PJD a enregistré des succès électoraux appréciables et qu’il sut négocier avec la monarchie son passage de l’opposition au gouvernement.
M. Benkirane garde donc son poste à la tête du PJD pour quatre ans supplémentaires. Mais si M. Othmani a mordu la poussière pour une seconde fois de suite, sauf surprise, il sera là dans quatre ans pour tenter encore une fois de reprendre le poste qu’il lui a échappé il y a quatre ans.
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Le passage de la case ''opposition'' à celle de ''gouvernement'' ne sera pas une chose aisée pour un parti qui a cultivé durant une longue période de son existence une culture d'affrontement avec les autres composantes du paysage politique et intellectuel, notamment la gauche. Le renforcement continu de cette intégration au sein du système politique donnera lieu en son sein à des tiraillements entre différentes ''sensibilités''. La marginalisation de représentants de son ''aile dure'' promet également de compliquer ce processus. Tout comme sa cour assidu à des courants radicaux wahabo-salafistes. La grogne populaire suscitée par les récentes augmentations du prix de l'essence et du gasoil à la pompe promettent elle aussi de mettre une pression supplémentaire sur sa base et sur son aile parlementaire qui elle a l’œil sur les prochaines législatives.

jeudi 2 août 2012

Maroc: Benkirane n'amuse plus le roi

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Après des débuts prometteurs, la cohabitation se tend entre Mohammed VI et son Premier ministre, l'islamiste Abdelilah Benkirane. Le gouvernement est contesté dans la rue aussi, sur fond de crise économique. 
Maroc: Benkirane n'amuse plus le roi
Midelt, Maroc- Le 29 novembre 2011, le roi Mohammed VI reçoit Abdelilah Benkirane, dont le parti vient de remporter les élections législatives, afin de le nommer Premier ministre. AFP/Azzouz Boukallouch
Un peu plus de six mois après sa nomination, le gouvernement de coalition dirigé par l'islamiste Abdelilah Benkirane connaît ses premiers déboires. C'était prévisible : un contexte économique marqué par la crise, des révolutions arabes qui s'éternisent et font planer le risque d'une reprise de la contestation dans la rue, une monarchie soucieuse de préserver son capital sympathie et de ne pas être associée à l'échec éventuel du gouvernement sont autant de facteurs qui expliquent ces difficultés. 
Tout avait plutôt bien commencé. Déjouant les pronostics de ceux qui prédisaient une cohabitation tendue entre le roi et le Parti de la justice et du développement (PJD), vainqueur dans les urnes, le chef du gouvernement s'était rapidement forgé une image de boute-en-train, fort en thème, blaguant devant un Mohammed VI apparemment complice. Cerné par un protocole pesant et des courtisans aussi empressés qu'intéressés, le roi paraissait assez séduit par ce parler-vrai rafraîchissant. Les plus optimistes espéraient même que le rééquilibrage des pouvoirs au sein de l'exécutif, inscrit dans la nouvelle Constitution, serait bel et bien appliqué et que le roi se délesterait d'une partie de ses prérogatives au profit de son Premier ministre.  

Volonté de rompre avec les anciennes pratiques

D'entrée de jeu, Abdelilah Benkirane et son équipe ont affiché leur volonté de rompre avec certaines pratiques. Première mission: partir en croisade contre la corruption et l'économie de rente, qui gangrènent la société marocaine. Le ministre de l'Equipement et des transports, Abdelaziz Rabbah, a été l'un des premiers à faire parler de lui en dévoilant la liste, jusque-là non publique, des bénéficiaires des autorisations de transport de voyageurs, les "grimates". L'opacité qui entoure l'attribution de très nombreux agréments (pas seulement dans le domaine des transports) a souvent été dénoncée au Maroc. Ce système des grimates est même considéré comme un maillon essentiel du contrôle des populations par le Makhzen, l'administration royale. Ainsi, dans le sillage des manifestations qui ont agité le royaume pendant les premiers mois de l'année 2011, moqadem et caïds - les agents de l'administration locale - ont parcouru bourgs et villages pour y distribuer de précieux avantages, en échange d'une allégeance renouvelée. Ce discours anticorruption s'est cependant assez vite essoufflé, la lutte contre l'économie de rente se limitant à des effets d'annonce et à la publication de quelques noms. Le PJD est revenu aux fondamentaux de l'idéologie islamo-conservatrice, au risque de déplaire à la fraction moderniste de la société... et au souverain. 
Le premier faux pas est venu de la seule femme du gouvernement, Bassima Hakkaoui, après le suicide, au mois de mars, d'une adolescente mariée de force à son violeur présumé. Le drame avait suscité une forte émotion dans le royaume et à l'étranger. De nombreuses associations de femmes avaient alors demandé que soit abrogé l'article 475 du Code pénal marocain, qui permet à un homme coupable de viol sur mineure d'échapper à sa peine en épousant sa victime. Affirmant que "parfois le mariage de la violée à son violeur ne lui porte pas un réel préjudice", Bassima Hakkaoui leur avait opposé une fin de non-recevoir en se déclarant opposée à l'abrogation de l'article incriminé "sous la pression de l'opinion publique internationale".  

Des propos malvenus du ministre de la Justice

Autre ministre, autre bévue: le tonitruant détenteur du portefeuille de la Justice, Mustapha Ramid, ancien avocat de détenus salafistes, pointait, lors d'une visite à Marrakech, l'attitude selon lui "dépravée" des étrangers, accusés de "passer beaucoup de temps à commettre des péchés et s'éloigner de Dieu" lors de leurs séjours dans la capitale du sud du royaume. Des propos malvenus, alors même que, un an après l'attentat qui a secoué le café Argana, la ville ocre mise plus que jamais sur le retour des touristes. Au cours de cette même visite, Ramid a également eu un entretien très médiatisé avec une figure controversée de la scène religieuse marocaine, le cheikh Maghraoui, connu pour avoir, en 2008, émis une fatwa autorisant le mariage d'une fillette de 9 ans... 
Dans un premier temps, la monarchie est restée sur la réserve, tout en engageant discrètement une véritable course aux nominations. Avant même l'arrivée d'Abdelilah Benkirane à la primature, après avoir musclé son cabinet en y introduisant de nouveaux conseillers, dont son ami Fouad Ali el-Himma et l'ancien ministre des Affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri, Mohammed VI avait nommé une série d'ambassadeurs. Le mouvement préfectoral du mois de mai dernier a de nouveau été piloté presque entièrement par le Palais. C'est le roi qui a choisi la plupart des nouveaux walis (préfets) et gouverneurs, le chef du gouvernement jouant les figurants. Dans la même veine, quelques jours avant, Mohammed VI avait créé une nouvelle commission - chargée de la réforme de la justice, celle-là -, dont les membres ont tous été nommés par décret royal.  
Il aura fallu que le ministre de la Communication, Mustapha el-Khalfi, annonce la mise en application des nouveaux cahiers des charges de l'audiovisuel public, pour que le Palais sorte de sa réserve et entame la deuxième phase de son bras de fer avec le PJD. Mustapha el-Khalfi proposait en substance que les chaînes de télévision marocaines (Al Aoula et 2M) retransmettent tous les appels à la prière de la journée, accordent une plus grande place à l'arabe et à l'amazigh (au détriment des langues étrangères que sont le français et l'espagnol), s'interdisent de diffuser de la publicité pour les jeux de hasard... Ces mesures n'ont pas manqué de susciter l'ire des patrons de chaînes. Réputés proches du Palais, ces derniers se sont épanchés dans les médias sur leur désaccord avec leur ministre de tutelle. Le différend a pris un tour nouveau quand le roi en personne a convoqué Abdelilah Benkirane et Mustapha el-Khalfi. Avant de rendre un verdict sans appel: les dispositions de ce texte ne correspondent pas à l'esprit de la nouvelle Constitution, qui se veut pluraliste. En l'état, il ne sera pas adopté. 

Fin de la lune de miel

C'est le premier vrai revers enregistré par le gouvernement. Les dirigeants du PJD n'en continuent pas moins de mettre en avant le soutien que leur accorde toujours le roi, mais ces contre-feux ne trompent personne: la lune de miel entre Abdelilah Benkirane et Mohammed VI semble terminée. Un malheur n'arrivant jamais seul, l'opposition parlementaire, comme enhardie par ce désaveu, n'a pas tardé pas à prendre le relais. Cette fois, ce sont les augmentations de prix décidées par le gouvernement qui ont mis le feu aux poudres.  
L'avenir de la Caisse de compensation, un fonds mis en place par l'Etat sous Hassan II pour subventionner les produits de première nécessité, fait l'objet d'un débat récurrent au Maroc. Dans un contexte budgétaire difficile pour le royaume, confronté à l'envolée des prix du pétrole et à la facture des subventions accordées pour maintenir la paix sociale l'an dernier, le gouvernement a pris une décision impopulaire, il y a quelques semaines, en annonçant une augmentation du prix de l'essence et en laissant entendre que d'autres hausses pourraient suivre. 

Le roi plane au-dessus de la mêlée, dans un rôle d'arbitre

Les syndicats proches de l'Union socialiste des forces populaires (USFP), aujourd'hui dans l'opposition, se sont saisis de cette décision pour faire descendre leurs partisans dans la rue. Le dimanche 27 mai, plusieurs milliers de personnes ont donc manifesté à Casablanca, la capitale économique du pays, et scandé des slogans hostiles au gouvernement. Après les derniers échecs des appels à manifester lancés par le Mouvement du 20 février, fer de lance du mouvement protestataire de l'an dernier, ce rassemblement a surpris par son ampleur. L'état de grâce est bel et bien terminé pour le gouvernement emmené par le PJD, désormais sous le feu des critiques. 
Paradoxalement, la manifestation de Casablanca couronne de succès la gestion royale du "printemps arabe" marocain. Si la rue a pu sembler, un temps, être tentée par des slogans antimonarchiques, c'est aujourd'hui le gouvernement d'Abdelilah Benkirane qui est en première ligne. Alors même qu'il n'a rien perdu de son pouvoir réel, le roi plane désormais au-dessus de la mêlée, dans un rôle d'arbitre, à la fois recours des modernistes et alibi des islamistes. Reste les problèmes de fond de l'économie marocaine. Sortie indemne du "printemps arabe" et de la "marée verte" qui a suivi, la monarchie est aujourd'hui, comme l'ensemble du royaume, confrontée au vent de la crise qui souffle d'Europe. 

vendredi 8 juin 2012

La libération du peuple passe par la libération de la femme

Interview avec @SamiraKinani 
 La mort d’Amina Filali, jeune fille âgée de 16 ans, a provoqué en Maroc un cri d'indignation dans la société en mi-mars. Selon la version officielle, la jeune fille s’est suicidée suite au mariage forcé avec son violeur. L’article 475 du code pénal marocain dit qu’un violeur peut épouser sa victime pour éviter d’avoir à purger sa peine tant que les parents de la victime donnent leur accord.  Ensuite dans les pays maghrébins le mariage des mineurs est couvert par le code de la famille, le Moudawana. 
 Samira Kinani est la secrétaire adjointe de l’association marocaine des droits humains (AMDH). La militante âgée de 52 ans et domiciliée à Rabat est membre de l’union marocaine du travail (UMT). Le journaliste Pascal Muelchi parlait avec elle de l’affaire Amina Filali, de la libération des femmes au Maroc et leur rôle dans les protestations du Mouvement du 20 Février. 

 Interview : Le remous médiatique autour de l’affaire Amina Filali s’est calmé – me paraît-il – depuis sa mort en mi-mars. Madame Kinani, racontez-nous en bref : qu’est-ce qui s’est passé depuis? 
 Ce qui s’est passé depuis, je crois, il y a eu quand même un colloque où sont intervenus le ministre de la famille et plusieurs associations (par exemple la ligue démocratique pour les droits de la femme), dont la présidente d’AMDH, et tout le monde a discuté de ce qui s’est passé. Mais je voudrais vous dire une chose, le viol des enfants et le mariage forcé, est un phénomène très répandu. Amina Filali a mis en lumière un fait courant. C’est un sujet assez fréquent et assez tabou, en même temps. Ce sont des choses qui ne se disent pas, mais qui sont pratiquées dans la société. Et normalement, les associations défendant les droits des femmes devraient tout faire pour enlever ces tabous. Depuis lors, il y a des petits groupes par exemple sur Facebook qui parlent de cette affaire. Mais on n’a pas encore changé la loi qui interdit au violeur d’épouser sa victime, sous prétexte qu’il Y a des particularités culturelles. Donc jusqu’à présent rien a été fait. 

Quel impact a eu l’incident d’Amina Filali, qui est devenue un symbole, sur la société marocaine ? 
  Il a déchiré le voile sur ce tabou de viols de jeunes filles. Dans ce sens, c’est extraordinaire, parce qu’on n'en parlait pas avant de cette manière avec des marches, des sit-in et cetera. Il a fallu qu’une jeune fille meure, pour que les gens se décident de sortir dans la rue pour dénoncer ceci. Ça a eu ce mérite ! La ministre marocain de la Solidarité, de la Femme, de la Famille et du Développement social Bassima Hakkaoui avait annoncé suite à cet incident un débat pour réformer la loi. Les points litigieux, ce sont l’article 475 du code pénal qui exempte un ravisseur du viol d’une mineure si elle l’épouse et l’Article 20 du code de la famille qui permet le mariage des mineurs. Une pétition en ligne (cf. avaaz.org) demande l’abrogation de l’article 475. 

Est-ce que la réforme voire l’abrogation de ces articles de lois se dessine vraiment? 
Comme j’ai déjà dit, pour le moment rien de concret n’a été fait. Concernant le débat, après quelques conférences sur cette affaire et le viol des enfants par ci, par là, on n'entend même plus parler de ce sujet. En termes de mobilisation virtuelle ça a aussi refroidi, je dirais. 

 Le parti pour la justice et du développement (PJD), le parti le plus fort dans le gouvernement, comment a-t-il traité cette affaire ? 
 « Plus fort» c’est une façon de voir. Vous savez parfaitement que ce qui gouverne au Maroc ce ne pas le gouvernement, c’est le makhzen[1]. C’est un gouvernement de façade. Mais en tant que parti, ce que je peux vous dire, c’est que les membres du PJD disent qu’il n’y a pas eu de viol puisque Amina Filali et son violeur avaient eu une relation ensemble.

 Selon vous, Amina Filali était victime de qui, finalement?
 Elle est victime de toute une société, de toute une façon de penser qui règne dans notre société et qui prend la femme comme un objet. Donc la fille est victime d’un côté d’une société hypocrite, patriarcale et machiste où les lois ne protègent pas les femmes fragiles et de l’autre coté, elle est victime de son entourage, parce qu’on l’a marié – soi-disant – pour ne pas avoir de scandale, ou bien pour l’écarter. Parce qu’une fille qui est plus vierge et pas mariée est une fille mal vue, surtout dans les campagnes. 

 Quel rôle jouaient les valeurs de l’Islam, par exemple le fait « de garder son honneur » respectivement de « laver sa honte » dans cette affaire ?  
Ce ne sont pas des valeurs de l’Islam, c’est les valeurs de toute une société machiste. D’ailleurs, la loi pratiquée au Maroc, c’est une loi française, ce n’est même pas une loi musulmane. Alors, je ne peux pas parler d’Islam. Je veux vous dire que dans nos sociétés, le machisme c’est un mal qui gangrène et qui étouffe toutes les aspirations d’une société épanouie pour que femmes et hommes puissent vivre en toute liberté et égalité. Donc c’est ne pas une question de l’Islam, du christianisme, du judaïsme, donc de la religion, mais plutôt du machisme. Parce que ce sont les hommes dans nos sociétés qui font les lois et qui sont donc favorisées. Dans la nouvelle constitution qui va bientôt avoir un an, c’est écrit noir sur blanc que la politique, et le roi veulent en finir avec la discrimination à l’égard des femmes et des filles et proclame l’égalité des sexes. Il apparaît qu’il y a un clivage incroyable entre ce qui est écrit là-dedans et ce qui représente la réalité en Maroc… Écoutez-moi, la régression de ce qui se passe au Maroc, c’est le fait que ceux qui gouvernent ont fait un choix pour se défendre contre la démocratie, contre les aspirations à la dignité des Marocains et ils ont fait en sorte de prendre seulement le coté vraiment rétrograde de la religion islamique et de l’enseigner à nos enfants. Bref : Moi je considère que ce qui arrive au Maroc aujourd’hui, l’État est en premier lieu responsable par son programme politique, dans l’école, dans les mosquées, dans la télévision et cetera. Parce que c’est l’Etat qui détient tous les pouvoirs. S’il avait vraiment la volonté de changer les choses, on l’aurait vu et on l’aurait su. J’ai l’impression qu’on nous envoie simplement des paroles ! Depuis des années des ONG – et également AMDH – demandent et appellent fortement pour une féminisation de la Justice à travers un code pénal plus équitable envers les femmes, une désacralisation du code de la famille, inspirée des droits humains. Un mémorandum était élaboré et soumis au ministère de la justice pendant le «Printemps de la dignité » en 2010. Mais le sujet reste – paraît-il –  aussi avec l’affaire Filali, toujours loin, d’être à l’ordre du jour de la politique. Pourquoi? La libération des femmes est une libération de toute une société, et au Maroc on n’a pas vraiment l’envie que la société se libère. En plus, croyez-vous que les occidentaux ont vraiment envie qu’on soit un pays libre ? 

 Vous êtes impliqué dans les luttes sociales en particulier dans celles des femmes, depuis des années. La libération de la femme marocaine, qu’est-ce que ça veut dire au Maroc de nos jours? 
 Je vais vous dire une chose, Amina Filali est une jeune fille marginalisée dans un Maroc où il n’y a pas de travail où les gens n’ont rien à faire. Il y a plusieurs facteurs qui entrent en ligne de compte: On ne peut pas seulement parler de la libération juste par des lois. La libération est une libération économique et culturelle. Je vous donne un exemple : vous pourrez mettre dans les lois que l’homme n’a pas le droit d’avoir une deuxième épouse si la femme ne lui donne pas l’autorisation. Mais quand une femme n’a pas sa liberté économique, peut-elle avoir vraiment le choix ? Pour une libération économique, il faut que le peuple puisse déterminer ce qu’il veut exactement. Et ça, c’est actuellement impossible au Maroc. Donc parler juste de la libération de la femme dans une société appauvrie, marginalisée et qui ne peut pas décider, auquel beaucoup de choses sont imposées, c’est de la pure hypocrisie. Si on veut lutter pour la libération de la femme, pour sa dignité, il faut qu’on lutte en même temps pour l’autodétermination de notre peuple qui est toujours, à ce jour, sous la tutelle des politiques occidentales. Le Mouvement du 20 Février demande depuis un an des 
réformes démocratiques, voire une modernisation du pays. 

Quel rôle jouent les femmes dans ce mouvement protestataire, et quelles sont leurs principales revendications ? 
  Il y a une très grande présence des femmes dans le M20F, surtout des jeunes femmes et filles, venant souvent des quartiers populaires qui aspirent le plus à un changement et qui revendiquent l’égalité des sexes et leur dignité. Par contre le mouvement traditionnel des femmes, et donc les associations qui travaillent justement avec des plans de développement presque imposé par l’étranger et qui, à mon avis, ne se penchent pas sur les vrais problèmes de la société marocaine, on ne les a pas vus. 

 [1] C’est une expression dans le langage courant et familier au Maroc pour nommer l'État marocain et ses institutions régaliennes, voire le lien corrompu entre maison royale, l’appareil de l’État et les intérêts économiques.