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jeudi 18 juin 2015

L’indifférence du sable

Par Jean-François Debargue, publié par  APSO, 15/6/2015


Le 27 mai 2015, Germaine Tillion, Geneviève De Gaulle Antonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette, figures de la résistance de la 2ème guerre mondiale sont entrés au Panthéon. Volonté des familles, dans le cercueil des deux femmes, du sable.

L’indifférence du sable
Devant des cercueils emplis de sable, un homme exhorte à « résister face à l’indifférence ».
En mal de reconnaissance et de postérité, ce n’est pas la première fois, ni la dernière que des hommes d’État prennent en otages et s’identifient par procuration à ces hommes et ces femmes héroïques s’étant dressés contre l’ordre établi et les majorités silencieuses, principaux leviers de gouvernance de ces mêmes hommes d’État.
Reconnaître implicitement un courage qui leur fait défaut, est-ce un aveu d’impuissance ou le salvateur sursaut d’un vouloir mieux faire ?
Honorer ceux qui ont témoigné et se sont engagés en résistance, pour la liberté au risque de leur sécurité, et à contre courant pour les « oubliés, les exploités, les déportés », est-ce associer leur histoire à l’Histoire d’une république digne qui en retiendrait et en appliquerait  les leçons ? Ou est-ce la « javellisation » d’une poursuite de collaboration pragmatique avec des dictatures traditionnelles ou plus modernes comme celles des multinationales ou de la finance ?
Le sable devant lequel un homme s’incline, c’est aujourd’hui celui des plages ou des fonds marins que rejoindront des exilés tous autant entassés sur des bateaux de fortune que ceux qui l’étaient dans des wagons plombés.
Le sable devant lequel un homme s’incline, c’est aujourd’hui celui des bas-côtés où s’enlisent les laissés pour compte de toutes les sociétés.
Le sable devant lequel cet homme s’incline, c’est celui de ce sablier géant Saharien où survivent depuis 40 ans les réfugiés Sahraouis auxquels, entre autres, le pays de cet homme refuse l’accès à la décolonisation.  Ce sable, c’est celui des fosses communes, des portés disparus, des cimetières à ciel ouvert, de déserts traversés dans l’espoir d’accéder à ce pays où l’on porte en les honorant au Panthéon des cercueils qu’il contribue à remplir. 
Comment le sable des réfugiés, des naufragés, des exclus, finit-il de lester cette tombe de notre histoire collective ?
Je veux croire que l’exemple héroïque et la mémoire de ces hommes et de ces femmes de l’ombre supplantera demain le retour lâche et amnésique de la raison d’État. Comme je veux croire que des milliers d’hommes et de femmes de l’ombre ne continueront pas de disparaître dans l’indifférence des sables.
Jean-François Debargue
28 mai 2015
Publié par APSO avec l'autorisation de l'auteur 

 

jeudi 7 août 2014

Sahara Occidental : « L’oubli finit par gommer l’inacceptable »

Jean-François Debargue (à droite) sous une serre de la ferme Théodore-Monod dans le camp d'El Ayoun, en compagnie d'un ingénieur agronome sahraoui. Crédit : JF Debargue
Jean-François Debargue (à droite) sous une serre d’un jardin familial, en compagnie d’un ingénieur agronome sahraoui. Crédit : JF Debargue

Parti vivre dans le camp de réfugiés Sahraouis d’El Ayoun, en Algérie, entre 2008 et 2010, le Français Jean-François Debargue a coordonné sur place la création de jardins familiaux. Au-delà de l’intérêt agricole (et nutritionnel) de cette action, Jean-François Debargue s’est réellement immergé dans la vie des familles. De cette expérience, il nous fait partager son regard d’une grande humanité, fruit d’une écoute et d’une empathie qu’il a développées au contact de cette population, et aussi d’une grande clairvoyance. Un long et fort entretien.

Nouvellesdusahara :
Pour le compte du CCFD et de Caritas, vous avez séjourné régulièrement dans les camps de réfugiés pendant trois ans (entre décembre 2007 et décembre 2010), puis les trois années suivantes lors de missions plus courtes, pour participer à un programme de création et de suivi de jardins familiaux.
Quel est le but recherché à travers ces jardins ? Plus largement, quel était votre parcours pour vous retrouver impliqué dans un tel projet et dans une région du monde dont on ne parle jamais ?

Jean-François Debargue :

Berger, puis éleveur ovin et technicien bovin lait, j’ai quitté mon exploitation normande du Pays d’Auge pour répondre à la proposition de l’Archevêque d’Alger, Monseigneur Teissier, et du CCFD de coordonner un projet agricole dans le camp sahraoui d’El Ayoun. A 51 ans, sans expérience humanitaire, je quittais  la France pour la première fois, à la rencontre d’une république exilée en plein Sahara Algérien.
Je suis arrivé sur place le 29 décembre 2007  pour relancer le projet de la ferme Théodore Monod, grand jardin régional de polyculture-élevage dont la production animale et végétale devait être donnée à la population du camp d’El Ayoun.
En arrivant, j’ai découvert que le projet, qui devait concerner 17 hectares et 300 ovins et caprins, était en fait de 8 hectares et que le troupeau atteignait à peine une centaine de têtes.
Vue partielle sur le site de la ferme Théodore-Monod -camp de El Ayoun. Crédit : JF Debargue
Vue partielle sur le site de la ferme Théodore-Monod -camp de El Ayoun. Crédit : JF Debargue
 J’ai immédiatement prévenu le CCFD par le seul moyen de communication possible à l’époque, les sms !

Très vite, cette situation inattendue et la faible productivité des productions animales et végétales m’ont fait réfléchir. Mais le projet ayant du retard, l’objectif prioritaire était d’utiliser 75% du budget dans les 6 premiers mois. Avec l’accord du CCFD, j’ai modifié les investissements pour les adapter à la situation. Malgré plusieurs coupes de fourrage et des économies substantielles réalisées grâce à de longues périodes de transhumance dans les zones libérées (Note de l’auteur du blog : les Sahraouis appellent « zones libérées » la partie du Sahara occidental -environ 20 %- qui se situe à l’est du mur de sable, c’est-à-dire qui n’est pas sous contrôle marocain. Les Sahraouis, notamment ceux qui ont des animaux, fréquentent cette zone, malgré la pollution des mines), et malgré l’amélioration de la productivité animale, ce qui était distribué en chevreaux, agneaux, animaux de réforme, ainsi que la production végétale (betteraves, carottes, tomates), restaient désuets par rapport à la population et à ses besoins. Quelques dizaines d’animaux et quelques quintaux de végétaux pour une population du camp estimée à plus de 25 000 personnes ! J’ai beaucoup observé et réfléchi durant ces premiers mois ; j’étais partagé entre les obligations de résultat d’un projet remanié et la connaissance de la réalité que je vivais quotidiennement dans les camps.


Nouvellesdusahara :
Finalement, le projet a évolué assez vite…

Jean-François Debargue :
J’ai découvert de minuscules jardins familiaux, que nous avons développé avec l’un des ingénieurs agronomes qui travaillaient avec moi. Il faut rappeler que pendant les années de guerre (1975 à 1991), les difficultés d’acheminement de l’assistance alimentaire et la présence dans les camps de prisonniers marocains, plus culturellement jardiniers que les Sahraouis, avaient suscité la mise en place de jardins qui ont disparu dès que les conditions d’assistanat se sont améliorées…
Dès l’année suivante, un jardin pédagogique familial à la ferme Théodore-Monod,  a été créé, avec, autour, des formations. Peu à peu, s’est construite l’idée qu’il valait mieux faire produire par les familles que donner simplement la production.
«Apprendre à pêcher plutôt que donner si peu de poissons», dit-on, développer plutôt qu’assister en somme. Il s’agissait aussi de donner la priorité au rendement végétal plutôt qu’animal. Partout dans le monde, il faut neuf protéines végétales pour produire une protéine animale.
En réorientant de cette manière le projet, nous pensions pouvoir utiliser d’autres ressorts, comme la fierté légitime de produire, le moyen d’apporter un complément alimentaire aux déséquilibres nutritionnels engendrés par les rations distribuées par le Programme alimentaire mondial (PAM), sans parler de la possibilité d’assurer ainsi plus facilement la pérennité du projet, et, enfin, de pouvoir revendiquer, avec peu de moyens, une première étape d’autonomie…

Nouvellesdusahara :
D’une ferme de production, vous en êtes arrivé à imaginer avec les Sahraouis du camp un véritable jardin familial…

Formation au jardin pédagogique. Crédit : JF Debargue
Formation au jardin pédagogique. Crédit : JF Debargue

Jean-François Debargue :
C’est vrai. La troisième année vécue au camp d’El Ayoun a permis d’atteindre les objectifs du projet remanié du CCFD. Elle m’a permis de proposer à Caritas un projet de création et de suivi de jardins familiaux, projet s’appuyant à la fois sur l’activité du jardin pédagogique, les formations délivrées, la réflexion de l’équipe sahraouie avec laquelle je travaillais, la concertation avec les autorités du camp que j’avais appris à bien connaitre et le suivi de quelques jardins existants.
L’année 2009 fut une année de préparation et l’année 2010 fut réellement l’année de la mise en place des premiers jardins. En moins de trois ans, nous sommes passés d’une trentaine de jardins à près de 300. (1)
Je ne peux m’empêcher de penser que si j’avais trouvé en arrivant une situation conforme au projet annoncé et si je n’étais pas resté sur place pendant de longs mois, cette réflexion et cette démarche d’imaginer les jardins familiaux ne se serait sans doute pas faite.

Nouvellesdusahara :
Vous êtes arrivé dans les camps de réfugiés sans connaître ni le peuple sahraoui, ses traditions, sa culture, ni l’histoire du conflit qui explique leur présence dans cette région du sud-ouest algérien, ni, bien entendu, leurs conditions de vie.
Quels ont été vos sentiments, vos remarques, à votre arrivée ?

Jean-François Debargue :
Je reste étonné des capacités d’adaptation que nous pouvons receler. La mienne n’est rien au regard de celle dont ont su faire preuve les Sahraouis. J’ai vécu pratiquement trois ans parmi eux (2008, 2009, 2010), dans les familles, puis les trois années suivantes en m’y rendant 4 à 5 fois par an pour des missions de deux à trois semaines. L’immersion dans ce monde inconnu a été totale. Avec le recul, j’ai compris que la vie m’avait préparé. Les évènements les plus importants de ma vie ont été des choix vers des mondes que j’ignorais. J’ai toujours eu peu de besoins. Je suis parti sans a priori et dans une disponibilité de temps et d’esprit total. Un ensemble de conditions qui aident à l’immersion et aux rencontres !

Distribution de l'aide humanitaire. Crédit : JF Debargue
Distribution de l’aide humanitaire. Crédit : JF Debargue
J’ai appris l’histoire du conflit à travers l’histoire des familles chez qui j’ai été hébergé pendant ces années. L’histoire de chacun est à la fois individuelle et pourtant collective. J’avais entendu sur ma petite radio à piles pour la toute première fois parler du Polisario et du peuple Sahraoui, pendant l’été 1976 alors que j’étais berger transhumant dans les Monts du Forez. Je n’imaginais pas alors retrouver tout un peuple au même endroit, plus de trente années après !
J’ai eu la chance de vivre près de 2 ans dans une famille de combattants très proche d’El Ouali (le premier secrétaire général du Polisario) et de Bassiri (l’un des premiers indépendantistes dans les années 70, sous l’occupation espagnole au Sahara Occidental). J’ai recueilli auprès des Sahraouis les blessures encore ouvertes de l’histoire, j’ai pleuré et ri avec eux, j’ai partagé le sol dur du reg, la pitance du PAM, l’eau non potable, les perfusions et les piqures d’un hôpital démuni, l’enfer de la chaleur entre mai à octobre, le froid de novembre à janvier, les vents de sable de février à avril, les écarts d’amplitudes thermiques journalières de 30°… bref j’ai vécu humblement au total un dixième de leur quotidien. Il n’est pas de meilleur apprentissage.
J’ai toujours pensé qu’il faudrait mettre les négociateurs cherchant des solutions au conflit dans les conditions de vie quotidienne des Sahraouis. Nul doute qu’il faudrait moins de 40 ans pour trouver des solutions !
J’ai eu la chance d’être accueilli comme un membre de la famille, d’être invité lors de la venue de familles venant des territoires occupés (Note de l’auteur du blog : partie du Sahara occidental occupée par le Maroc), de rencontrer Dafa Ali Bachir, Brahim Dahane, Ali SalemTamek, Mohamed Daddach, Naâma Asfari, tous militants des DH et de l’indépendance et tant d’autres, de pouvoir entrer sous n’importe quelle tente en étant le bienvenu.

Nouvellesdusahara :
Vous avez donc vécu au milieu des familles sahraouies. Qu’est-ce qui vous a marqué le plus dans ces expériences ?
Sans être allé là-bas, on se rend difficilement compte à quoi la vie dans un camp de réfugiés, pour certains depuis l’origine de ces camps, c’es-à-dire depuis 39 ans, peut bien ressembler…

Jean-François Debargue :
Je pourrais évoquer tant d’humanité vécue… Celle d’une vieille femme serrant ma main pendant ses dernières heures de vie alors que je ne pouvais rien faire d’autre que lui humidifier le visage avec une serviette rafraichissante d’Air Algérie ; celle de cette jeune fille berçant jours et nuits le corps douloureux et sanglotant de sa petite sœur handicapée ; celle de cette jeune femme anémiée, comme tant d’autres, et perdant son bébé après quelques heures ; ou encore l’humanité de cette femme italienne présente depuis 12 ans auprès des enfants handicapés des camps ; celle de cette amie me questionnant, les larmes aux yeux : «Mais qu’avons-nous de moins que les espèces animales ou végétales que vous protégez ? ».
Je pourrais aussi évoquer le partage du presque rien, du réconfort ou du thé entre voisins… Je pourrais évoquer la dignité, partout présente, l’hospitalité, l’amabilité de tous que j’ai parfois trouvé préjudiciable et contre-productive, car masquant la réalité lors du passage de délégations et d’officiels. La misère, la détresse, l’urgence ne sautent pas aux yeux. La chronicité supplante tout. A ceux qui ne sont que de passage, elle masque la réalité : l’anémie dont sont atteintes 70% des femmes, le «retard de croissance harmonieux» des jeunes qui donne un corps de 13 ans à un adolescent qui a plus de 16 ans, les vieillards usés bien avant l’âge.
L’oubli et la chronicité finissent par gommer l’inacceptable.

 J’ai vu des femmes, au lever du jour,
balayer le désert devant leur tente,
comme Sisyphe roulant son rocher.

L’ennui est aussi comme ces vents de sable dont on ne sait quand ils vont enfin s’arrêter. On n’imagine pas si on ne l’a pas vécu pendant plusieurs mois. Comme le font les prisonniers dans leurs cellules, pour ne pas craquer, les sahraouis rythment la journée autour du thé, de la prière, des distributions alimentaires ou de bouteilles de gaz, de corvées de nettoyage, de la lessive du vendredi. J’ai vu des femmes, au lever du jour balayer le désert devant leur tente, comme Sisyphe roulant son rocher.
« L’ennui… vu du camp d’El Ayoun », selon Jean-François Debargue
L’adversité sous les formes de l’attente, de l’ennui, de l’oubli, de la chronicité, réclame une vigilance constante, l’entretien d’une forme de révolte et un devoir de mémoire. Le temps qui passe, l’affaiblissement physique et moral des Sahraouis sont des réalités qu’on ne perçoit qu’en les côtoyant sur une certaine durée.


Nouvellesdusahara :
Vous avez découvert progressivement le contexte de ces camps. Aujourd’hui, vous avez une très bonne connaissance de la situation, une connaissance qui n’est pas liée à une démarche de militantisme politique mais réellement humaine.
Que répondez-vous quand on entend dire ou que l’on lit régulièremment que ce sont des camps de la honte. Les sahraouis qui vivent dans les camps sont-ils des « prisonniers » du Front polisario ?

Jean-François Debargue :
Ceux que le roi du Maroc appelle « ses fidèles sujets séquestrés » ont fui sous les bombes de ses alliés (dont la France) et l’ont combattu pendant 16 années. Les seuls sujets séquestrés de sa majesté étaient les derniers prisonniers marocains libérés par le Polisario en 2005 et si mal accueillis à leur retour au Maroc que certains sont revenus dans les camps !
Si le terme de honte doit être endossé, c’est bien par la communauté internationale et l’ONU. Ne pas être capable d’organiser un référendum alors qu’on est mandaté chaque année depuis 23 ans pour le faire relève au mieux de l’incompétence et au pire du parti pris. La « realpolitik » se joue de l’application du Droit et préfère se retrancher derrière le cynisme, le courage politique n’étant plus de mise.
La gestion humanitaire remplace la solution politique. Le système onusien est une garantie de gel de la situation, dont la devise est : «Il n’est pas de problème qu’une absence de solution politique ne finisse par résoudre !» La perfusion humanitaire s’apparente aujourd’hui à un soin de confort palliatif. L’espoir de la dernière génération finit par se dissoudre dans ce temps qui passe.

Beaucoup de Sahraouis pensent que la sortie de l’impasse se trouve aujourd’hui non plus dans les camps mais dans les territoires occupés

Je ne pense pas que les Sahraouis soient prisonniers du Polisario. Ils sont dans une impasse dans laquelle on les maintient. Ceux qui sont arrivés dans les camps et la première génération qui est née dans les camps ont eu l’espoir que la lutte armée puis les négociations permettraient d’aboutir à l’indépendance. Ceux qui sont nés de parents eux-mêmes nés dans les camps voient de moins en moins d’issue collective et cherchent des solutions individuelles (double nationalité, migration …). Le travail d’éducation et de formation d’élites, la volonté d’affermir l’unité autour du sentiment national, ne trouvent pas d’applications en l’absence d’un territoire national. On entretient donc la cause dans une quatrième décennie dénuée d’espoir…


Jean-François Debargue tenant dans ses bras Fatma. Crédit : JF Debargue
Jean-François Debargue tenant dans ses bras Fatma. Crédit : JF Debargue
Dans les camps, la liberté de parole cohabite chez les Sahraouis avec une forme de coercition interne. Dans les territoires occupés, la liberté de parole est bâillonnée par une coercition d’Etat. Les penseurs Sahraouis emprisonnés ou régulièrement bafoués dans leurs Droits Humains pensent que depuis l’intifada de 2005 (Note de l’auteur du blog : début de la lutte pacifique au Sahara occidental sous occupation marocaine) et les évènements de Gdeim Izik en 2010, la sortie de l’impasse se trouve aujourd’hui non plus dans les camps mais dans les territoires occupés. 

Nouvellesdusahara :
Vous avez écrit plusieurs textes dont certains ont été édités (1). Un de ces textes évoque la torpeur qui s’abat dans cette zone désertique du sahara.
« Nous sommes des milliers dans ces cercles de silence spontanés en plein désert. Et nous sommes pourtant si seuls, chacun avec sa bouche sèche, sa salive déposée en pâte au palais ou sur l’émail des dents, ses mouches venant au coin des yeux ou des lèvres comme en un puits à sec. Si nombreux et si seuls au bord de cette torpeur, comme si dans un instinct de survie, chacun devait laisser croire à la mort qui passe qu’il l’est déjà et qu’il n’est pas besoin du coup de grâce. Si nombreux et si seuls à répondre à cet appel au calme en nous-mêmes lancé par ce souffle si chaud qu’on le croirait sorti d’un four. »
L’écriture a été le moyen pour vous de crier votre indignation et de se faire l’écho de la souffrance de ces réfugiés…

Jean-François Debargue :
Distribution d'animaux, dans le cadre d'un projet mené avec le CCFD. Crédit : JF Debargue
Distribution d’animaux, dans le cadre d’un projet mené avec le CCFD. Crédit : JF Debargue
J’ai tenu mon journal qui est devenu un livre (2), et j’ai écrit quelques articles. Une amie Sahraouie me disait : «Ce que tu entends, tu l’oublies ; ce que tu lis, tu l’oublies ; mais ce que tu vois, tu ne l’oublies jamais». L’oralité des cultures nomades, les traces écrites de nos cultures sédentaires sont des témoignages importants mais qui n’empêchent pas l’oubli. Vivre et voir la réalité ne peut s’oublier mais nécessite une démarche de rencontre.

Nouvellesdusahara :
Dans un autre texte, vous écrivez :
« Qui expliquera à ces enfants que leur situation n’est pas le choix d’une décision familiale mais la résultante d’une démission internationale ? Face à des intérêts économiques et géopolitiques, que pèsent les générations nées dans les camps, frappées d’anémies chroniques, de retards de croissance, de diabètes, de problèmes de thyroïde… Quels arguments faudra-t-il trouver pour mener à bien des missions souvent financées par des filiales humanitaires d’Organisations ou d’Unions qui leur refusent par ailleurs la possibilité de choisir un retour prôné par des décisions internationales ou de garantir leurs droits élémentaires ? Qui convaincra qu’un mieux-vivre dans les camps peut remplacer une terre promise ? Qui peut accepter que des innocents payent les pénalités de ceux qui ne se donnent aucune obligation de résultat depuis vingt ans ? »
Ces mots sont durs mais rien ne change… Comme vous l’évoquez à plusieurs reprises, pensez-vous que face à l’abandon des idéaux humanistes, l’ultime option sera le terrorisme ou la reprise du conflit armé ?

Jean-François Debargue :
L’histoire du peuple Sahraoui a montré qu’ils ont su être, à un contre dix, pendant seize ans des combattants redoutables. J’ai vu des femmes âgées capables de démonter et remonter différents types d’armes, appeler les ministres et le Président à les reprendre. L’histoire a aussi montré que depuis 23 ans de négociations, aucun attentat terroriste n’a été perpétré. Combattants, puis négociateurs infatigables, les Sahraouis réalisent qu’ils avaient été plus près de la victoire lors du conflit armé.
Il nous faut souhaiter la violence d’un ultime engagement pacifique afin d’éviter l’engagement d’une violence destructrice. Le terrorisme ferait immédiatement le jeu du Maroc qui fait tout pour accréditer l’équation « Polisario= terrorisme ».
Quant à des négociations informelles ? Elles ont prouvé leur totale inutilité et ne sont qu’un jeu de dupes. L’immuabilité des protagonistes est un frein qui peut être «dégrippé » par l’application du Droit International dans le cadre de négociations formelles, avec calendrier et obligation de résultats. Cette carte n’a jamais été véritablement jouée.

Nouvellesdusahara :
En octobre 2013, dans un autre texte, vous citez une phrase que vous avez entendue de la bouche d’un haut responsable du Front polisario, conseiller du Président Sahraoui, face à des délégations internationales : «le temps qui passe profite aux Sahraouis». Vous écrivez : « deux fois en cinq ans d’intervale, j’ai entendu cette phrase (…) . Deux fois de trop. »
Dans le documentaire « Enfants des nuages », l’ancien ministre des affaires étrangères, Roland Dumas, dit, concernant ce même conflit : « la non-solution est la solution », en précisant que sa remarque est cynique mais que c’est ainsi que les choses se présentent.
Qu’est-ce que ce parallèle vous inspire ?
Impressionnante tempête de sable, prise en photo par Jean-François Debargue dans la région des camps, en Algérie. Comme un écran de fumée qui empêche de voir...Etes-vous d’accord avec l’idée avancée par l’universitaire Khadija Finan, dans une interview publiée sur ce même blog, à savoir : « Maroc et Front Polisario continuent à penser le conflit comme dans les années 1970 ou 1980. Cela prouve bien que l’essentiel pour eux n’est pas de trouver une solution qui puisse satisfaire les Sahraouis, mais d’avoir raison contre l’adversaire et avec des positions qui s’excluent mutuellement. »



Impressionnante tempête de sable, prise en photo par Jean-François Debargue dans la région des camps, en Algérie. Comme un écran de fumée qui empêche de voir…

Jean-François Debargue :
Chaussé de ses fameuses bottines Berluti, Roland Dumas est un adepte de la diplomatie de la honte et de la démission, celle dont Edgar Faure disait : « La politique ne consiste pas à résoudre les problèmes mais à vivre avec des problèmes insolubles ». Le cynisme n’excuse pas la lâcheté et le seul rire pendant la projection du film « Enfants des nuages », à laquelle j’ai assistée, lui fut dédié.
«Le temps qui passe profite aux Sahraouis», phrase répétée à l’envi par le conseiller en stratégie politique du Président Sahraoui devant les différentes délégations est une injure faite aux Sahraouis des camps et des territoires occupés, en plus d’être une erreur politique accréditant l’excuse de l’oubli.
A qui profite le crime, à qui profite le temps ? Le temps profite au colonisateur, le temps profite aux multinationales, le temps profite aux pays complices, le temps profite à l’Onu et à ses agences «humanitaires», le temps profite à bon nombre d’ONGs, le temps profite à l’absence de solution comme résolution possible de ce conflit Sahraoui, oublié avec obstination depuis 39 ans.
«La non-solution est la solution» et «le temps qui passe profite aux Sahraouis» sont des constats d’échec avoués. Il est facile de prononcer ces phrases devant une caméra ou un auditoire acquis à la cause. Oseraient-ils les dire en regardant droit dans les yeux les parents de ces enfants oubliés dans ce désert ou des prisonniers de Gdeim Izik purgeant 30 ans de peine ?
Je ne partage pourtant pas l’analyse de Mme Khadidja Finan. En signant les accords de cessez-le-feu en 1991, les Sahraouis étaient persuadés qu’une solution négociée rapide était envisageable. Les obstructions systématiques du Maroc et de ses alliés, dont la France, ainsi que l’inertie de l’ONU ont figé la situation.
Le Polisario n’a pas su trouver d’alternative et est entré dans ce jeu de rôle, justifiant ce que j’appellerai un constat d’échec cyniquement optimiste, une forme de déni d’échec.

(1)Depuis 2011, le Secours Populaire Français participe au financement de ce programme de développement des jardins familiaux.
(2)« Journal d’un camp Sahraoui, le cri des pierres », aux éditions Karthala

http://www.nouvellesdusahara.fr/loubli-finit-par-gommer-linacceptable/

jeudi 21 novembre 2013

Drames de la migration Niger-Algérie : Rencontre et témoignages


RENCONTRE

Par Jean-françois Debargue, Ghardaïa, novembre 2013

Photo JFD
Une petite centaine. Autant que de cadavres retrouvés dans cette partie du désert, entre le Niger et l’Algérie. Essentiellement des femmes, petites, fluettes, maigres, accompagnées d’enfants, à peine adolescents pour les plus âgés, comme les restes de ceux trouvés entre Sahel et Sahara. On les signale dans plusieurs villes d’Algérie. Leur provenance ? Le Niger, dernier pays au monde au classement de l’indice de développement humain, pays pourtant fournisseur d’uranium, d’or, de pétrole et de fer. A qui profite le développement ?
La petite centaine de femmes et de jeunes enfants, accompagnée de moins d’une dizaine d’hommes vient de la région de Zinder. Habituellement les migrations de cette région essentiellement agricole étaient saisonnières et en cas de difficultés plutôt tournées vers la Libye. La sécheresse et les conflits depuis 2011 ainsi que la révolution libyenne les ont poussés vers l’Algérie. 
Depuis une année, ils sont arrivés à Ghardaïa. Après avoir posé leurs haillons le long du mur de la gare routière et dans l’Oued, les voilà déplacés plus discrètement dans un terrain vague, près de la poste. Par petits groupes de trois enfants ou d’une femme accompagnée de deux enfants, ils mendient toute la journée dans Ghardaïa.
Après la prière du soir, nous sommes allés les rencontrer. En sortant de l’oued nous avons vu leurs quatre à cinq feux. Les pauvres baluchons alignés le long du mur pendant la journée délimitaient chaque foyer autour desquels vingt à trente personnes s’étaient regroupées. Quelques toutes petites filles revenaient de la gare, des bouteilles d’eau en équilibre sur la tête. Nous étions brusquement dans un village de la région de Zinder. Comme chaque soir cette petite caravane, qui avait traversé nous ne savions comment le Sahara, rapportait au bivouac quelques pièces d’aumône et de quoi se restaurer.
 La plus belle natte a été dépliée pour les trois visiteurs que nous étions, rois mages aux mains vides. Les rares hommes nous ont accueillis, puis quelques femmes ont approché leurs nattes. En quelques minutes seulement, nous étions devenus le noyau d’un fruit  de femmes et d’enfants. Le plus ancien de nous trois ayant vécu au Niger, connaissant leurs traditions et parlant Haousa  fit naitre sourires, puis rires et applaudissements en cherchant parfois ses mots ou en les mimant. Notre situation de dépendance rétablissait une forme de partage. C’est eux qui venaient à notre aide. De notre côté, nous avions du mal à croire que ces femmes aient pu changer leur plainte mendiante en une parole retrouvée. De leur côté, certaines nous ayant croisé durant la journée ont dû aussi s’étonner de ne plus voir sur nos visages une indifférence gênée, mais un vrai regard.
 A cet instant précis, nous étions les invités des personnes les plus pauvres de la terre. Au moment de partir, une heure plus tard, les mains se sont tendues, non plus horizontalement mais verticalement. La dignité se joue parfois à un quart de tour. Nous avons serré des dizaines de mains vivantes.
Puis nous sommes montés, sur la colline éclairée par la pleine lune, de l’autre côté de l’Oued. Une bonne demi-heure de marche pour arriver aux ghettos. Autre visage de la migration. Des hommes jeunes exclusivement, la plupart entre 16 et 30 ans, du Libéria, du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Togo, du Mali, du Congo,  de Centre-Afrique… Certains suivent les routes séculaires d’une migration saisonnière qui mêle le caractère initiatique et le besoin économique, d’autres ont fuit des massacres comme au Libéria et en Sierra Leone, ont trouvé un refuge provisoire dans des pays voisins avant d’être à nouveau chassés. D’autres encore cherchent à gagner l’Europe par le Maroc, ou reviennent expulsés. Leurs espoirs, leurs déceptions, la fatigue se lisaient sur la quarantaine de visages.  Avant le lever du jour les hommes partent sur les chantiers, certains y vivent la semaine, remplaçant les bétonnières, d’autres travaillent dans les palmeraies. Certains économisent pour poursuivre la route, d’autres renvoient l’argent au pays.
De la présence du peuple Sahraoui exilé sur son sol depuis 38 ans, aux Harragas, jeunes algériens fuyant le mal vivre, en passant par les migrations subsaharienne ou du Moyen-Orient, l’Algérie continue d’être pays de transit et devient  pays d’accueil forcé de ces différentes formes de migration. Six mille kms de frontières désertiques ou minées sont limitrophes de pays en guerre ou en grande difficulté. Et après la mortelle traversée du Sahara, l’ultime frontière, la Méditerranée, est devenue un véritable  cul de sac renforcé par l’externalisation des frontières.  Veut-on faire du plus grand pays d’Afrique, ou du Maghreb un centre de rétention à ciel ouvert, un terminal de la migration ? Rappelons que  l’Afrique est le continent où les flux migratoires internes sont les plus importants.
 Nous étions là, dans cette pièce cimentée d’une carcasse d’immeuble, à nous demander si nous aurions accepté de mourir légalement chez nous, de famine, de guerre ou de simple misère ou  de survivre « irrégulièrement » au-delà des frontières tracées par ceux-là même qui étaient entrés « légalement » pour coloniser et qui aujourd’hui encore, par les multinationales et la mondialisation, « développillent » et entretiennent l’insécurité dans cette même Afrique.
Je suis resté touché par la dignité et l’humanité de ces personnes rencontrées. Et pourtant  nous avons vu ce soir là ceux qui font trembler  l’Europe.  Ces hommes, ces femmes et ces enfants qui justifient que  Frontex, Eurosur et autres agences déploient drones et matériels de haute technologie, non pas pour sauver des vies mais pour protéger la citadelle Europe. Ces mêmes agences de l’UE qui  ont également la barbarie d’envisager de réinstaller des lames coupantes au sommet de la triple clôture frontalière de Melilla.
Nous avons partagé des moments de convivialité, des échanges simples bien loin des grands discours, la possibilité de vivre décemment, dans le respect des Droits. Une journée ordinaire de mendicité, de travail, d’espoir d’une vie meilleure. Une journée que l’on peut choisir d’ignorer ou de simplement partager.
 En quittant nos hôtes, cette constatation. Pourquoi  ne croise-t-on pas les gens censés trouver des solutions sous les tentes Sahraouies, dans les ghettos ou les pateras ? Pourquoi avoir intérêt à transformer un phénomène en problème ? Pourquoi choisir de gérer toujours plus les conséquences et refuser de s’attaquer aux causes ? A qui profite la situation ?




vendredi 11 octobre 2013

"Le temps qui passe profite-t-il vraiment aux Sahraouis ?"

Par JF Debargue - Camp de réfugiés d’El Aaiun, Publié par APSO, 9/10/2013


"Le temps qui passe profite aux Sahraouis"


Deux fois à cinq ans d'intervalle, j'ai entendu cette phrase d'un haut responsable, conseiller du Président Sahraoui. C’était sa conclusion face à des délégations internationales. Deux fois de trop. Outre le fait que ces propos peuvent conforter les dites délégations dans leur immobilisme, ils sont insoutenables pour ceux à qui ils sont vraiment adressés, ceux qui sont concernés ! L'image romantique du nomade capable d'endurer les pires traversées du désert ne peut justifier la lente disparition programmée d'un peuple par ceux à qui profite vraiment ce temps qui passe !
À ce peuple, chaque jour pillé de ses ressources, le temps profite-t-il ?
À ces manifestants des territoires occupés, arrêtés, torturés, le temps profite-t-il ?
À ces familles séparées, déchirées, entre camps et territoires occupés, le temps profite-t-il ?
À ces femmes des camps, anémiées au point de ne pouvoir porter ou donner la vie, sans le risque de la mort ou du handicap, le temps profite-t-il ?
A tous ceux qui endurent les conséquences chroniques alimentaires, sanitaires et morales de ce damné défilé d’années, le temps profite-t-il ?
À cette deuxième génération née dans les camps, n’ayant que la mémoire transmise pour nourrir l’espoir, le temps profite-t-il ?
À ces prisonniers iniquement condamnés à 20, 30 ans ou à perpétuité, dans ces procès fabriqués et d’un autre temps, le temps profite-t-il ?

À tous ceux-là, ce proche de celui qui fut le premier secrétaire et dirigeant emblématique du peuple Sahraoui mort sans avoir profité du temps qui passe, à tous ceux-là, peut-il oser dire face à face, les yeux dans les yeux : « Le temps qui passe profite aux Sahraouis ».

Le temps profite au colonisateur, le temps profite aux multinationales, le temps profite aux pays complices, le temps profite à l’Onu et à ses agences « humanitaires », le temps profite à bon nombre d’ONGs, le temps profite à l’absence de solution comme résolution possible de ce conflit Sahraoui, oublié avec obstination depuis 38 ans.

Pour que le temps qui passe profite vraiment aux Sahraouis, il faudrait installer les négociateurs dans les conditions des personnes qu’ils prennent en otages dans ces tentes en plein désert et ne leur permettre d’en sortir qu’une fois la solution trouvée. Il ne faudrait pas alors 22 ans pour mettre en place le référendum promis par l’Onu.

Pour que le temps qui passe profite vraiment aux Sahraouis, il ne faudrait pas qu’il soit « gelé » par l’inertie fonctionnelle machiavélique du système de veto ou d’abstention d’un état  membre du conseil de sécurité, bloquant toute possibilité d’avancée. Le système onusien est une garantie de gel, et sa devise est : « Il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre ! »
 

La perfusion humanitaire s’apparente aujourd’hui à un soin de confort palliatif. L’espoir finit par se dissoudre dans ce temps qui passe. Je partage malheureusement cette impression avec de plus en plus de personnes impliquées depuis suffisamment d’années pour se rendre compte  que le temps qui passe profite à ceux à qui le crime profite !

JF Debargue - Camp de réfugiés d’El Aaiun - Octobre 2013 
Publication APSO autorisée par l'auteur.