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samedi 14 janvier 2017

Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon

"Jean-Luc, vous avez le meilleur programme, vous êtes en capacité de représenter l’alternative à l’ultralibéralisme qui détruit nos sociétés."

 Candidat du Peuple, candidat du 11 janvier

 Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon

C’est avec plaisir que ReSPUBLICA, en ce début d’année de bien des possibles, présente ses Voeux militants à ses lecteurs, les remercie de leur fidélité, les encourage à suivre, fût-ce en les discutant, ses positions et à les propager.
Dans la ligne du “soutien critique” qui est le sien depuis l’origine, Evariste, aujourd’hui, cède la place à deux camarades de la Rédaction qui dans une longue adresse à Jean-Luc Mélenchon expriment l’espoir placé dans sa candidature tout en l’interrogeant sur des non-dits de sa campagne.
La Rédaction
M. Mélenchon, vous avez engagé la bataille de l’élection présidentielle de 2017, exceptionnelle par les possibilités historiques qui s’y présentent.
Le système politique s’écroule dans toute l’Europe, par l’effet de souffle de l’effondrement de la social-démocratie. Effondrement mérité : de Tony Blair à François Hollande en passant par Schröder, Gonzalez, Renzi, Clinton ou Djisselblom, la social-démocratie a trahi les classes ouvrières et les peuples, ralliant l’ultra-libéralisme et la destruction des acquis sociaux et démocratiques. Par cette trahison, la social-démocratie brouille profondément la notion de « gauche » et ouvre un boulevard à l’extrême-droite.

L’élection présidentielle française, façonnée pour le « moment populiste »

L’élection présidentielle de 2017 ne dérogera pas à la vague de fond qui, en deux ans, a parcouru la Grèce, le Portugal, l’Espagne, la Grande-Bretagne, les États-Unis puis l’Italie1…C’est le moment des grands chambardements, le « moment populiste », où l’élaboration conceptuelle d’Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, à partir de Gramsci, est devenue un outil pour repenser la stratégie des forces de progrès.
De Gaulle a manié en virtuose l’approche populiste, se proclamant au-dessus des partis et, par-delà les assignations de droite et gauche, s’adressant directement au peuple : « construisant du peuple » à partir des passions, du désir d’union dans la crise historique – pays envahi en 1940, pays en danger de coup d’État militaire dans le marasme des guerres coloniales en 1958. Il n’a pas rassemblé sur un programme, mais sur des affects – « une certaine idée de la France », « Je vous ai compris » …
 
De Gaulle avait compris après 1947 qu’il ne pourrait pas revenir au pouvoir dans le système parlementaire, lui dont le parti avait obtenu 38 % mais s’était trouvé marginalisé. L’élection directe du président de la République, tenant en ses mains l’essentiel des rouages de l’État, permet de gagner le pouvoir presque sans alliances ni accords de partis, là où même le plus important des partis politiques ne peut espérer le soutien que d’une minorité du pays. Ainsi, on a vu Jacques Chirac faire moins de 20 % au premier tour de l’élection de 2002, pour gagner avec 82 % des voix au second tour.
C’est donc le moment. Vous vous êtes affranchi des partis politiques moribonds qui prétendaient dicter leurs conditions, récupérant force et crédibilité auprès des gens. La dégringolade du PS ouvre aujourd’hui une possibilité inédite : des millions de Français se tournent vers votre candidature – nonobstant les médias aux mains de la caste au pouvoir, qui vendent le produit Macron.

L’éléphant qui occupe toute la pièce

Vous revendiquez les symboles révolutionnaires que sont le drapeau tricolore et la Marseillaise, trop longtemps laissés à la Réaction. Vous appelez à la réappropriation du Récit national. Vous vous affranchissez de la liturgie et des marqueurs identitaires surannés de la « gauche de la gauche », associés à la défaite et à la minorité perpétuelles.
Mais reste à mener une clarification sur un sujet politique majeur : celui du combat antiraciste en France, aujourd’hui contaminé par la grave confusion installée à gauche entre antiracisme et défense de l’Islam politique.
Dans votre discours de l’été 2015 au congrès du PG, vous n’avez pas parlé des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ; ni de l’immense rassemblement historique du 11 janvier, ni prononcé le mot « laïcité ». En octobre dernier, en clôture des journées de la France insoumise à Lille, vous n’avez pas parlé des terribles attentats islamistes de l’été, et pas une fois prononcé, là encore, le mot « laïcité » …
La conquête de l’espace public par les intégristes et les attaques contre la laïcité ne sont-elles pas devenues des questions politiques et sociales brûlantes ? La succession inouïe d’attentats en France et dans les pays voisins – en même temps que l’essor de l’E.I. et de Boko Haram en Afrique et en Orient – a sur la société française un impact profond et incontournable.
Le terrorisme islamiste et l’Islam politique ont partie liée, impossible de dire « ça n’a rien à voir avec la religion » ! Le fascisme est historiquement une invention européenne ; le fascisme espagnol, l’un des plus criminels du vingtième siècle, était clairement adossé à la religion catholique, et soutenu par l’Église – ce qui ne signifie pas que tous les croyants étaient pro-fascistes. Nous avons donc la capacité de reconnaître le fascisme quand nous l’avons sous les yeux, sans peur de stigmatiser les croyants : l’Islam politique, en France comme en Iran, en Afghanistan, en Arabie saoudite, en Turquie, en Algérie, en Égypte, en Palestine ou en Tunisie, c’est un fascisme.
Faire campagne en éludant la question du fascisme islamiste en France, c’est comme ne pas vouloir parler de l’éléphant occupant toute la pièce : ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas qu’il va cesser d’être là.

Le 11 janvier 2015 : présence performative du Peuple de France

La manifestation populaire la plus importante de ces dernières décennies en France n’a pas eu lieu pour contester une loi ou une politique, ni pour manifester l’adhésion à un programme : elle a uni le Peuple de France autour de l’immense émotion suscitée par les attentats de janvier 2015 – Charlie Hebdo et Hyper casher.
Le 11 janvier 2015, notre pays a connu, dans la totalité de ses villes, ses rassemblements populaires les plus massifs depuis 1945. Moment de recueillement, de révolte contenue et de refus du crime, il a uni en un cortège innombrable des personnes de tout âge, avec la participation massive des jeunes et une grande majorité de personnes qui ne manifestent jamais.
Le philosophe Maurice Blanchot a très bien décrit comment survient la « présence du Peuple », d’après les obsèques des victimes de la police au métro Charonne, en février 1962 :
« Je pense qu’à l’époque contemporaine il n’y a pas eu d’exemple plus certain que celui qui s’affirma dans une ampleur souveraine, lorsque se trouva réunie, pour faire cortège aux morts, l’immobile, la silencieuse multitude dont il n’y avait pas lieu de comptabiliser l’importance, car on ne pouvait rien y ajouter, rien n’en soustraire : elle était là tout entière, en s’imposant calmement au-delà d’elle-même. Elle était là comme le prolongement de ceux qui ne pouvaient plus être là. Je crois qu’il y eut alors un des moments où communisme et communauté se rejoignent. »
« On se sépara par la même nécessité qui avait rassemblé l’innombrable. On se sépara instantanément, sans qu’il y eût de reste, sans que ce soient formées ces séquelles nostalgiques par laquelle s’altère la manifestation véritable en prétendant persévérer en groupes de combat. »
« Le peuple n’est pas ainsi. Il est là, il n’est plus là ; il ignore les structures qui pourraient le stabiliser. C’est en cela qu’il est redoutable pour les détenteurs d’un pouvoir qui ne le reconnaît pas : ne se laissant pas saisir, étant aussi bien la dissolution du fait social que la rétive obstination à réinventer celui-ci en une souveraineté que la loi ne peut circonscrire, puisqu’elle la récuse tout en se maintenant comme son fondement. » (La communauté inavouable, Maurice Blanchot, Éditions de Minuit, 1984.)
C’est bien le Peuple français qui était là, présence innombrable et performative, le 11 janvier 2015, faisant cortège funèbre partout en France pour accompagner Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré, Bernard Maris, parmi les 12 personnes assassinées à Charlie Hebdo.
Artistes anarchistes libertaires, anticléricaux insolents et anticapitalistes, ils étaient les représentants de la belle tradition française de rébellion, authentiques descendants de mai 68, conchiant la bienséance bourgeoise, hérauts de la grossièreté libératrice, blasphémant de révolte à chaque page de leur journal.
Des trois courants toujours déchirés du mouvement progressiste – réformisme, révolution, rébellion – c’est autour du courant le plus improbable, du plus radical par essence, que le Peuple de France a marqué sa présence souveraine : il s’est reconnu dans le courant de la rébellion, de l’insoumission, dimension décisive de la Révolution française et de tout le mouvement historique de libération humaine.

Disputer le sens du 11 janvier

Tous les faits politiques et sociaux ouvrent le champ de la dispute pour leur interprétation dominante. La lutte contre-hégémonique ne peut pas faire l’impasse sur la lutte pour le sens du 11 janvier, sauf à abandonner aux candidats de droite et d’extrême-droite la revendication de cet événement performatif essentiel pour la nouvelle identité nationale populaire.
Ceux qui, « à gauche », lisent le 11 janvier comme un rassemblement raciste de « catholiques zombies » – selon le mot saisissant de mépris d’Emmanuel Todd – ceux-là sont aveuglés par leur coupure sociale d’avec peuple français et leur incapacité à comprendre.
Les masses influencées par le conservatisme catholique ont pourtant occupé le pavé parisien avec la « Manif pour tous » : il n’est pas difficile de voir les différences essentielles d’avec le 11 janvier.
« Je suis Charlie » a exprimé le rejet conscient et massif, sans équivoque, de la doctrine défendue tant par le Pape (qui a justifié l’attentat) que par le « clergé » musulman installé en France à la main des monarques du Golfe persique et du pouvoir turc : ils veulent que leurs légendes soi-disant « sacrées » soient intouchables – donc qu’elles s’appliquent à tous (en l’espèce, le soi-disant caractère blasphématoire de dessiner « le Prophète »).
« Je suis Charlie », comme un nouveau « No pasaran », veut dire : « Je soutiens le droit à caricaturer librement, sans limites ni tabous imposés par la théologie. Je suis laïque, je ne reconnais aucun privilège aux religions et j’admire ceux qui risquent leur vie pour ça. »
Le 11 janvier s’est affirmée la France républicaine de la liberté, l’égalité et la fraternité, de la laïcité, universaliste, rassemblée non fanatiquement contre le fanatisme religieux.  Oui, le Peuple souverain du 11 janvier, c’est la France insoumise.

Reconnaître et saluer nos sœurs et frères de combat

Au-delà des troubadours subversifs et insoumis à qui le Peuple a fait cortège ce 11 janvier, qui sont nos sœurs et frères de lutte ?
Ce sont celles et ceux qui, de Tahar Djaout et Katia Bengana en Algérie à Chokri Belaïd en Tunisie, ont été assassinés par milliers par les islamistes depuis plus de vingt ans. Car c’est contre les peuples des pays dits « musulmans » que le fascisme islamiste, depuis la révolution iranienne de 1979, tourne la plus grande violence et assassine massivement, ce sont ces peuples qui payent le plus lourd tribut. Celles et ceux qui, dans ces pays, résistent avec un courage formidable, sont nos sœurs et frères, et devraient voir leurs noms en très gros caractères dans toutes les mobilisations de solidarité.
En France, nos sœurs et frères s’appellent Zineb El Razoui et Riss de Charlie Hebdo : Ils sont astreints à une « vie blindée », sous protection policière du seul fait de dire et dessiner librement leur refus du fascisme islamiste. Ce sont aussi des figures de la dénonciation de l’Islam politique telles Mohammed Sifaoui, Waleed Al Husseini (jeune Palestinien emprisonné par l’Autorité palestinienne pour crime d’athéisme), les « laïcarts » d’Ahmed Meguini, ou encore l’ex-élue socialiste Céline Pina, dénonciatrice des compromissions locales avec les intégristes, l’universitaire Samuel Mayol, exemple de courage face aux menaces et aux cabales, l’essayiste Djemila Benhabib… Et Caroline Fourest : marquée de l’opprobre commun aux islamo-gauchistes et à l’extrême-droite, menacée, elle mérite, quelles que soient les différences, la reconnaissance pour son engagement.
Elles et ils défendent, avec un vrai courage physique, le droit de penser, de dire, de se vêtir et d’aimer librement, rejetant l’oppression des religieux. Les reconnaître, les saluer, ne veut pas dire partager toutes leurs positions, diverses et parfois assez distantes des vôtres : c’est rassembler.

La guerre mondiale des femmes

L’influence islamiste entraîne une grave régression des positions féministes dans les mouvements progressistes. Justifier l’imposition du voile et la soi-disant « pudeur musulmane » dans nos sociétés, c’est l’abandon en rase campagne des femmes qui, d’Inde au Maroc en passant par l’Amérique latine, l’Arabie saoudite et la Turquie, se battent contre l’oppression machiste d’État.
Quand les femmes d’Ankara et d’Istanbul sortent manifester et affronter la brutale répression policière du fasciste islamiste Erdogan, elles portent mini-jupes, décolletés et chevelure libre parce que cette exhibition est en soi une revendication progressiste radicale. Elles le font avec un courage admirable. Elles sont l’avant-garde de la résistance au fascisme2.
Quand, de Kaboul à Istanbul et jusque dans les rues françaises, les intégristes font du corps de la femme leur champ de bataille (suivis de près par les clergés des autres religions qui guettent leur revanche), quand leur objectif politique et culturel est d’évincer les femmes de la rue et de l’espace public, de la citoyenneté, alors manifester le droit d’être femme, de se montrer femme avec la joie d’un corps indubitablement sexué, avec seins, jambes, chevelure libérée, le droit de sortir ainsi sans être agressée, le droit à être respectée comme femme libre : c’est redevenu une dimension incontournable de l’insoumission, presque cinquante ans après Mai 68.
Le succès de l’idéologie islamiste, ne l’oublions jamais, c’est l’aggravation concrète de la violence contre les femmes, c’est non seulement le prosélytisme du voile jusqu’au voilement intégral mais aussi la légitimation de l’insulte machiste et du viol, de l’excision, des mariages forcés, des crimes dits « d’honneur », du féminicide. La régression des droits des femmes, dans nos sociétés patriarcales, a été réengagée par l’expansion de l’islamisme, auquel les intégristes catholiques emboîtent le pas, et toutes les femmes de France l’expérimentent depuis des années : dans les transports publics, dans la rue, au travail, à l’école, dans la sphère privée…
Les femmes méritent bien autre chose que de voir la France, berceau de la laïcité politique – cette immense conquête populaire – plier devant les exigences du plus rétrograde des clergés.
N’est-il pas temps de reconnaître enfin que la bataille historique des femmes est centrale, qu’il n’y aura pas de libération humaine sans libération des femmes, sans une révolution contre le patriarcat, les intégrismes religieux et politiques ?
C’est aussi une des dimensions du 11 janvier : l’exigence des mêmes droits à l’égalité et à la liberté pour toutes les femmes, refusant qu’on laisse emprisonner des compatriotes dans un statut de « musulmanes » avec des droits dégradés pour elles.

Parler aux juifs de France

Il devient difficile de ne pas voir la terrible dégradation subie, en une vingtaine d’années, par nos compatriotes juifs des catégories populaires : impossible désormais pour eux de vivre dans n’importe quel quartier, de ne pas craindre pour leurs enfants dans les écoles publiques, de ne pas avoir peur dans les transports en commun… Obligation de chercher à se retrouver dans des ghettos, interpellation communautariste croissante…
Depuis l’assassinat crapuleux d’Ilan Halimi par le « gang des barbares », les juifs sont les seuls à avoir été ciblés dans des attentats parce que juifs (des exécutions d’enfants par Merah en 2012 à la tuerie de l’Hyper Casher, en passant par l’attentat du musée juif de Bruxelles). Cet état de fait honteux structure l’intense inquiétude de nos concitoyens juifs, inquiétude exploitée par les forces réactionnaires israéliennes et leurs représentants en France.
Il est temps de laisser aux Peillon, Cambadélis et autres Autain la honte de se vautrer dans le clientélisme électoraliste, relayant le discours communautariste fascisant du PIR, de Tarik Ramadan ou du CCIF, quand ils affirment que les « musulmans » seraient persécutés aujourd’hui comme les juifs l’ont été. Laissez-leur ce déshonneur.
L’élan identitaire suscité par la conquête des territoires palestiniens en 1967 a certainement contribué à éloigner du mouvement progressiste les nouvelles générations d’origine juive. Mais le soutien légitime à la lutte palestinienne a servi aussi, de manière opportuniste, à nombre d’élus locaux croyant séduire les jeunes générations d’origine immigrée qui « échappent » à leur influence, jusqu’à trop souvent glisser vers la validation complaisante – qui ne dit mot consent – du discours antisémite diffusé avec l’expansion du wahhabisme.
N’est-il pas temps qu’un représentant du courant progressiste français s’adresse aux juifs de France ? Qui mieux que vous, qui voulez unir le Peuple de France, et quel autre moment si ce n’est maintenant ?

La crise de la cohésion populaire nationale, enjeu de la lutte des classes

La Ve République vient tout droit de la guerre d’indépendance de l’Algérie. La reconnaissance de l’indépendance algérienne fut précipitée par la manifestation de masse de février 1962 après la mort de militants communistes tués par la police au métro Charonne ; mais le massacre par la police parisienne de plus de cent Algériens (supposément Français mais soumis au couvre-feu) en novembre 1961 n’avait pas suscité une telle réaction populaire. Maurice Papon, préfet de Paris à cette époque, a dû répondre en justice de ses crimes contre les juifs pendant la guerre, mais pas du massacre de 1961. Le FN de Mme Le Pen hérite directement des putschistes d’Alger et de l’OAS, menaçant de gagner l’élection présidentielle et de ramener la France au temps terrifiant du racisme d’État…
Notre pays est travaillé, depuis les guerres coloniales, par la nécessité de trouver, sur le territoire national, son unité en tant que Peuple, avec sa composante originaire de l’ancien empire colonial.
Gilles Kepel a bien décrit, dans ses derniers ouvrages, la généalogie des difficultés de la communauté immigrée issue des anciennes colonies africaines, et comment la succession des défaites et impasses des mouvements antiracistes a conduit de la marche de 1982 à l’émeute de 2005, pour laisser le terrain au développement de l’islamisme et du communautarisme. Le défaut de reconnaissance et de réparation symbolique par la République du colonialisme criminel, par exemple le silence officiel sur les massacres de Sétif le 8 mai 1945 et sur la répression sanglante de la manifestation des Algériens de Paris le 17 octobre 1961, sont pain bénit pour les communautaristes.
L’expansion religieuse a été pilotée et financée par les monarchies du Golfe persique (mais aussi par la Turquie d’Erdogan), qui imposent leur modèle moyenâgeux sur notre territoire. Elle a été favorisée par l’État et par trop d’élus locaux, croyant pouvoir contenir les jeunes en croyant que la religion leur fournirait des « valeurs morales »…
Résultat : de MM. Muhammad et Ramadan à l’imprésentable imam de Brest, les plus réactionnaires des islamistes passent, auprès des médias dominants et des responsables politiques et sociaux, pour représentatifs de tous les musulmans de France. Cette légitimation des extrémistes renforce en retour leur emprise idéologique sur nos concitoyens de culture musulmane, sommés de se conformer aux injonctions les plus rétrogrades.
Les islamistes ont parfaitement conduit la lutte sur le terrain de l’hégémonie culturelle : ils ont réussi à se saisir de la longue crise identitaire française pour bâtir une interpellation communautaire, un « Nous » contre un « Eux ». Mais c’est un « Nous » ouvertement réactionnaire, dont les ennemis sont la République, la laïcité, l’égalité, tout ce qui fait l’identité progressiste française.
Pourquoi leur influence va-t-elle, au-delà des cercles islamo-gauchistes, jusqu’au PS et une bonne partie de la droite ? « Accommodements raisonnables », la « laïcité apaisée »…. Est ainsi ensevelie, sous une novlangue pseudo-tolérante, une conception raciste et séparatiste de la société : peu importe que les populations cataloguées « musulmanes » se retrouvent à vivre, en pleine République, sous le joug d’un diktat religieux ultraréactionnaire, tout va bien du moment que celles et ceux qui se croient « classe moyenne supérieure » et « gens éduqués » ne sont pas concernés !
L’encadrement rétrograde d’une partie des couches populaires par la confrérie des Frères musulmans et l’islam wahhabite est un processus politique de la lutte des classes. Les forces dominantes du Capital ont obtenu un succès remarquable : elles ont divisé profondément le Peuple de France, et ont réussi, grâce à la pusillanimité de la gauche, à faire reculer les valeurs progressistes dans la culture – laïcité, antiracisme, droits des femmes.

Retrouver le combat antiraciste

En installant la défense de la « communauté musulmane » – plutôt que celle des concitoyens héritiers de l’immigration – comme revendication antiraciste3, nombre de militants, élus et journalistes « de gauche » abandonnent ouvertement le combat historique et séculaire de tous les progressistes dans l’Histoire : le combat contre l’oppression des religions.
Ils sanctifient la religion musulmane comme étant celle des classes opprimées par l’impérialisme et le colonialisme. Ils excusent et justifient ainsi le crime perpétré à Charlie Hebdo : conchier les curés et la religion chrétienne oui, mais conchier l’islam non.
Aujourd’hui, on entend que la laïcité et la loi contre les signes religieux à l’école seraient les preuves d’un « racisme d’État », tout naturellement, dans quasiment toutes les organisations antiracistes : quel désastre !
L’acceptation des positions et des mots d’ordre de l’islam politique comme relevant de l’antiracisme met en danger de mort tout le combat antiraciste de générations de militantes et militants, depuis les luttes contre les guerres coloniales jusqu’à aujourd’hui.
Tout cela nourrit en miroir l’influence du FN parmi les catégories populaires, sommées de s’identifier comme « blanches » et « racistes » car n’acceptant pas de voir mille voitures brûlées chaque Nouvel an comme un « rituel », refusant de voir leur rue, leur école, leur quartier, leur milieu de travail, leur vie quadrillée par des militants religieux proclamant leur détestation des femmes, des libertés et de la République. La question identitaire qui travaille la société française depuis cinquante ans ne se résout donc pas favorablement ; au contraire elle menace de glisser vers le pire.
En rejetant très clairement toute complaisance avec les islamistes, en les combattant comme une dimension essentielle du combat antiraciste lui-même, l’antiracisme peut être sauvé de son dévoiement actuel pour retrouver toute sa dimension salutaire, humaniste et universaliste.

Pour bâtir la nouvelle union populaire, combat social et combat laïque

Jean-Luc, vous avez le meilleur programme, vous êtes en capacité de représenter l’alternative à l’ultralibéralisme qui détruit nos sociétés. Mais si une élection était gagnée par celui ou celle qui défend le mieux les intérêts populaires, cela ferait longtemps que le président de la République serait un Insoumis ! Ce sont les passions qui sont décisives, comme le rappelait Chantal Mouffe lors d’un récent débat avec vous.
L’essor commun en France des deux fascismes, l’islamiste et celui d’extrême-droite, remet au cœur des enjeux, en termes nouveaux et singuliers, la crise longue de l’identité nationale française. Le 11 janvier, le Peuple de France a donné les clefs pour rendre possible le nouveau rassemblement populaire. Des clefs progressistes, des clefs pour rassembler et unir, « construire du peuple » : il faut s’en saisir.
Empêcher la victoire de l’extrême-droite et gagner l’élection présidentielle française de 2017 est crucial pour notre peuple et, compte tenu de l’importance de la France, essentiel pour tous les peuples du monde.
Pour cela, nous croyons que vous ne devez pas permettre plus longtemps que cette campagne installe une opposition catastrophique entre le combat social – que vous portez seul face aux autres candidats, tous acquis aux politiques d’austérité ultra-libérales – et le combat laïque, dont les termes resteraient aux mains de Valls ou Fillon voire Le Pen tandis que vous apparaîtriez – même à votre corps défendant –trop timoré face à l’islam politique. Le combat laïque est central pour toute avancée sociale, il est structurant de toute politique de libération humaine en France et dans le monde.
↩Vous pouvez incarner auprès des Français la passion d’une certaine idée de la France, de l’égalité citoyenne et du vivre ensemble, unissant dans le même souffle l’engagement social et l’engagement laïque, dans cette unité exigée passionnément par le Peuple insoumis le 11 janvier 2015. Candidat du Peuple, candidat du 11 janvier.


  1. On pourra sans doute parler de Printemps occidental à la suite du Printemps arabe, inspirateur en 2011 du mouvement espagnol des Indignés – titre du pamphlet de Stéphane Hessel, lui-même inspiré du programme de la Résistance française… []
  2. Lire les articles dans M’Sur de Ilya Topper, journaliste installé à Istanbul, lors des manifestations de 2013 : http://msur.es/fr/2013/08/10/topper-revolucion-minifaldas/ et http://msur.es/fr/2013/06/02/arde-estambul/ []
  3. La revendication de pénalisation du blasphème à l’islam était ouvertement portée il y a déjà 15 ans par Mouloud Aounit du MRAP, tête de liste PCF aux régionales en Seine-Saint-Denis. []

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