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vendredi 24 juin 2016

Ali Aarrass, Salé II, Matricule 69 : Lettres de l’ombre (première partie)


LogoAli Aarrass, Lettres de l’ombre adressées à la DGAPR (Délégation Générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion)

dans Lettres/Letters/Brieven par


Letter from prison handsMessage adressé à la DGAPR  – Partie 1
Tentative de corruption 

Le nouveau directeur, monsieur Hoho, le dernier en date, a fait fort !
Depuis le début de mon malheureux séjour dans ces lieux infâmes, qui ne me correspondent pas du tout, j’en ai vu défiler bien des directeurs.  Ils se valent tous en matière de sournoiserie.  Mais l’actuel directeur démontre qu’on peut toujours faire mieux.  Je suis même impressionné par la ruse et la manipulation dont est capable cet individu.
Je dois vous relater les faits qui m’obligent à vous parler de ce personnage.  Et au fur et à mesure que vous me lirez, vous découvrirez un second personnage, non moins fourbe.

 Il y a quelques mois, j’ai reçu, à ma grande stupéfaction, une première visite de ce nouveau directeur, monsieur Hoho…  Un nom étrange mais c’est vraiment son nom…  Cette première visite allait s’en suivre d’une seconde,  puis d’une troisième et d’une dizaine dans un délai approximatif de trois mois.
C’était réellement du jamais vu !
Je ne compte pas les nombreuses convocations à son bureau.  Lors de ces visites et convocations, le directeur était toujours accompagné de son…je vais l’appeler son confident, mais vous pourrez y voir son bras droit ou même son conseiller.  Un peu à la manière des monarques qui ont besoin de conseils et qu’on leur souffle la meilleure façon de faire régner l’ordre sur leur territoire..
Lors des deux premières visites, le directeur me propose de devenir le porte-parole des prisonniers de mon quartier.  Devenir en quelque sorte un médiateur et intermédiaire.  C’est du moins ce que j’entendais, ce que je comprenais…  Je me méfie bien entendu de cette proposition. J’ignore les réelles intentions cachées derrière sa démarche.  Dans une telle prison, on apprend la méfiance envers tout le monde, plus encore envers un directeur qui a montré à maintes reprises qu’il n’a aucun scrupule et est capable du pire.
Après plusieurs rencontres, il parvient à me convaincre et j’accepte sa proposition..  Je voulais tenter cette expérience…Je souhaitais sincèrement améliorer la qualité de vie des prisonniers et par répercussion celle de leurs familles.
J’ai écouté attentivement les propositions faites par le directeur.  Il me parle de ses projets en termes de réinsertion et comment concrétiser ces projets. Il me demande dans un premier temps de me concerter avec les prisonniers de mon quartier afin de répertorier les demandes. Vu la nouvelle attitude du directeur et son sérieux apparent, je me suis investi corps et âme dans ma mission.
Dès les premières consultations auprès de mes codétenus,  j’avais déjà une petite liste de demandes à lui soumettre : des charrettes pour éviter que les parents et proches n’aient à supporter le poids de toutes les affaires qu’ils ramenaient lors des visites. J’ai par ailleurs demandé des câbles pour tendre notre linge une fois lavé, car, jusque-là, nous étions nombreux à l’étaler à même le sol.  Et puis encore d’autres petites choses, toutes modestes et à moindre coût pour éviter qu’on nous les refuse.
Malgré les apparentes bonnes intentions du directeur, j’ai formulé ces premières demandes sans convictions. Mais un jour, l’inimaginable et l’inattendu…  Les familles en visite nous informent qu’une charrette était stationnée à l’entrée de la prison, à leur disposition.  Cette modeste charrette devient l’élément déterminant qui me rassure et me motive.
C’est ainsi que je continue à méditer sur toutes les possibilités et moyens de rendre nos jours meilleurs. Entre–temps je reçois toujours les visites du directeur et de son conseiller.
Parfois c’est moi qui suis convoqué chez lui et me rends à son bureau.

L’affaire Moulat Driss
Alors que mon enthousiasme grandit, je commence peu à peu à réaliser qu’en dehors des toutes premières visites, celles qui suivent n’ont plus aucun lien avec la réinsertion et tous les projets dans ce sens. Je constate avec amertume que nos discussions ne concernent que mes plaintes successives contre la personne de Moulat Driss, le chef de quartier.  Le directeur me déclare ouvertement que mes plaintes étaient largement justifiées et qu’il avait lui-même des griefs à l’encontre de Moulat.  Il rajoute qu’il « lui mettait constamment des bâtons dans les roues » en rédigeant des rapports à son encontre, et ce, au simple motif qu’il m’avait personnellement approché. De nombreux rapports auraient été envoyés à la DGAPR, selon le directeur.
En réalité, je n’étais pas surpris puisque je savais combien Moulat Driss avait des comptes à régler avec moi. J’ai en effet déposé plainte contre lui par le passé pour mauvais traitements dont des actes de violence physique et des humiliations répétées.
Je constate alors que le directeur fait de  ce sombre individu une affaire personnelle. Il m’encourage à aller jusqu’au terme de ma procédure contre Moulat.  Selon lui, mon cas est « crédible et je dois persévérer » …Toujours selon lui, le but est que Moulat soit muté, en ajoutant que lui-même, en tant que directeur, allait « appuyer mes plaintes » pour les conforter auprès de la DGAPR.
Je lui fais cependant savoir que, pour ma part, je ne fais pas une fixation sur Moulat malgré qu’il m’ait passé à tabac, humilié, insulté, lorsqu’il était chef de mon quartier. Des plaintes avaient été déposées au moment des faits et je ne vois pas l’utilité de remettre ça.
Le directeur insiste en me conseillant à nouveau de « ne pas baisser les bras face à Moulat Driss » et en me rappelant encore « qu’il était de mon côté ».
Il va jusqu’à me proposer des verres quand il vit que je buvais dans un gobelet en plastique. Immédiatement, je rejette son offre.
Je ne suis pas dupe, je vois clairement à présent le stratagème et la tentative de corruption…Il me met à l’épreuve. C’est le début, la technique classique…Ma confiance a disparu.
Un autre jour, il me fait part d’informations qu’il a à mon sujet.  Il a appris à quel point je suis respecté dans la prison. Il prétend être en admiration devant autant de respect envers un prisonnier même de la part de ses fonctionnaires (gardiens) à mon égard. Ne voulant pas tomber dans son piège, je lui répondis que ce respect je l’ai certainement mérité, que mon caractère et mon comportement sont le fruit de mon éducation. Je lui dis que mes valeurs m’ont été inculquées par mes parents et que je suis un homme de principe. A cet instant, il comprend que je ne suis pas à vendre et qu’il peut garder ses verres.
Je m’aperçois en fait que le directeur et son confident savaient depuis le début tout ce que j’entreprenais contre Moulat Dris.  Et en fonction de ce que je faisais ils veillaient secrètement à ce que mes plaintes arrivent à bonne destination. Et durant tout ce temps, le directeur n’abandonne pas l’idée de mettre la pression pour qu’il soit muté, voire renvoyé.

Motivations réelles du directeur
La prison c’est un peu comme un village, sauf que nous y sommes enfermés. Tout finit par se savoir. J’ai bien entendu compris que le directeur tentait de  m’utiliser pour se débarrasser de Moulat Driss, lequel était son cauchemar. J’apprenais aussi qu’il lui manquait constamment de respect et l’humiliait même devant les fonctionnaires.  Il lui reprochait son manque d’expérience, le qualifiait d’incompétent et incapable de gérer les conflits entre détenus.  Moulat Dris n’hésitait pas à le ridiculiser, le harceler et le rabaisser. Il allait jusqu’à téléphoner au directeur depuis son bureau pour le rappeler à l’ordre, lui signifier qu’il devait se réveiller et faire régner l’ordre dans un quartier lorsqu’il y avait une bagarre entre prisonniers, ce qui rendait le directeur fou de rage.
On peut légitimement se demander comment j’ai glané toutes ces informations.
La réponse est que le directeur était toujours accompagné de son confident, qui savait tout sur ses intentions et agissements… et que ce dernier raconte avec facilité tout ce qu’il sait.  Il n’est donc pas difficile d’apprendre des choses…
Un jour,  j’ai découvert une affaire d’escroquerie sur les prisonniers à laquelle se livrait Moulat Driss. J’ai aussitôt  entrepris une procédure pour dénoncer les faits.  Je m’empressai d’écrire une plainte, puis une autre et ainsi de suite…  Toutes ces plaintes étaient adressées à la DGAPR, l’instance qui avait donné ce pouvoir à Moulat Driss.
Le directeur continua à m’assurer de son soutien concernant tout ce que je soumettrais à la DGAPR au sujet de Moulat Driss. Je m’en contrefichais en réalité puisque j’agissais en mon propre nom.
Je tenais juste à dénoncer les agissements abusifs et autres comportements totalement arbitraire du personnage. A titre d’exemple, il offrait des gsm Samsung Galaxie à tout détenu qui acceptait d’espionner d’autres détenus.  Un détenu est venu un jour m’en proposer un de la part de Moulat Driss.  J’ai su par ce dernier qu’on lui avait demandé de m’espionner, de m’enregistrer et me filmer à mon insu.

Passage à tabac du cuisinier
Malgré tout cela, j’ai rêvé secrètement d’un changement des conditions de détention dans la prison, mais j’ai définitivement déchanté vis-à-vis du directeur.  Alors qu’il me tendait sa main de fer dans un gant de velours pour parvenir à ses fins, j’appris dans le même temps qu’il enquêtait sur moi après que des gardiens eurent passé à tabac un pauvre cuisinier.
Motif de cette agression…Ce prisonnier refusa de pousser une charrette pleine de marchandises au motif qu’il était cuisinier et qu’il n’avait pas à pousser des charrettes…Ce pauvre homme occupait la cellule voisine de la mienne.  J’avais donc entendu les coups qu’on lui portait et ses horribles cris…La porte de ma cellule était encore fermée.  Mais dès qu’elle fut ouverte, je pris l’initiative d’aller immédiatement voir le directeur.   Je lui rappelai les formes de notre accord…J’avais accepté le rôle de médiateur sous une condition.  Cette condition était que les gardiens cessent d’user de la violence contre les prisonniers au moindre prétexte. Cette condition avait été acceptée.
Aussi, je lui demandais à présent d’intervenir afin de sanctionner les gardiens auteurs de l’agression…Il répondit qu’il allait mener une enquête pour savoir ce qui venait de se passer.  Je suis donc retourné à ma cellule en attendant d’en savoir plus… Je précise que les faits se déroulent à une période où le directeur tente de me convaincre qu’il travaille dans le sens de la réinsertion…Il va jusqu’à inviter les journalistes d’une chaîne de télévision qui filmeront des plateaux de nourriture et services de table pimpant neufs rangés dans des nouveaux chariots … Il montre ainsi ce jour-là des prisonniers servis comme des rois dans une vaisselle éclatante…Tout ce beau matériel disparaitra aussitôt après cette visite médiatique pour laisser place à l’ancien matériel dans un piteux état.
J’étais loin de me douter que le directeur menait en réalité une enquête pour savoir si ce n’est pas moi qui avait incité à la désobéissance du cuisinier !  C’est la question qu’il posa au détenu qui avait essuyé les coups…Celui-ci répondit spontanément que je n’y étais pour rien, et qu’il était une personne capable de réfléchir par elle-même et de prendre ses propres décisions.
Dès cet instant, mon attention et ma méfiance furent encore ravivés. Je savais que toute cette comédie du directeur cachait quelque chose, mais je ne savais pas encore quoi…  Je laissais venir tout en veillant à ne pas tomber dans un piège.
Pour revenir à mes plaintes concernant Moulat Driss, j’ai rédigé plusieurs lettres que j’ai remises sous pli fermé à qui de droit afin qu’elles soient bien expédiées à la DGAPR.  Mais toutes mes lettres sont restées sans réponse. Comme je l’ai dit, ces plaintes portaient sur des mauvais traitements et différentes méthodes de harcèlement tant sur les prisonniers de droit commun que les autres.
Les plus vulnérables sont les prisonniers qui sont intimidés, frappés, harcelés, menacés, terrorisés, et ce, de manière récurrente.  En plus de ces traitements indignes, il subsiste toujours la menace d’être victime de faux procès-verbaux montés de toutes pièces.  Des faux PV qui peuvent entraîner des transferts vers d’autres prisons…avec les conséquences désastreuses que cela implique.  A savoir, « l’accueil » qui a la réputation d’être terrible quelle que soit la prison où on est amenés, ainsi que les mauvais traitements, l’absence totale de repères.
Et dans la majorité des cas, les familles ne sont pas averties du transfert, ni vers quelle prison est transféré le prisonnier.  Les familles, souvent démunies, doivent entreprendre seules des démarches laborieuses (qui s’accompagnent souvent de longs déplacements d’un bureau à un autre) pour retrouver par elles-mêmes la nouvelle prison où se trouve leur proche…. Cela peut prendre des mois et engendrer énormément de souffrances en plus du coût financier…Il suffit par exemple d’imaginer la détresse de parents âgés ayant du mal à se déplacer, et qui disposent de peu de moyens pour emprunter juste un taxi… Il y a aussi les épouses accompagnées d’enfants en bas âge qu’elles emmènent avec elles sans autre choix…Sans parler de ces femmes enceintes, parfois à terme,  qui traversent des villes entières à la recherche du lieu où l’époux se trouve enfermé.  Une horreur !

Concernant les traitements infligés ici dans la prison de Salé 2.
Il faut savoir que toutes ces méthodes existent afin de dissuader les détenus de manifester ou revendiquer leurs droits.  Certains sont frappés dans leur cellule (c’est plutôt rare), la plupart des détenus sont plutôt amenés et tabassés au cachot.
Ceux qui osent quand même déposer plainte, le directeur veille à les transférer  ailleurs, loin de leurs familles, et sans délivrer à celles-ci la moindre info.  C’est une des méthodes pour faire régner la peur chez les plus coriaces, les plus résistants.  Quand il sait pertinemment que sa famille va souffrir des conditions de son transfert (probable), le détenu hésite à déposer une plainte pour mauvais traitements…Il préfère subir les coups en silence plutôt que ne plus voir sa famille, ou la voir beaucoup moins du fait d’un trop grand éloignement…Il parait donc évident que lorsqu’il y a dépôt de plainte de  la part d’un prisonnier, c’est que sa souffrance est insupportable.
L’usage de la force et de la brutalité sont des messages clairs adressés à tout détenu qui ose braver la loi du silence.  Les mises en garde consistent à intimider, humilier, harceler, menacer, et ce, jusqu’au passage à l’acte en le passage à tabac…. Un cercle vicieux infernal !
Actuellement, parmi les formes d’intimidation, on s’en prend aux prisonniers qui trouvent un peu de bien être dans le sport en groupe, avec d’autres.  En lui interdisant de pratiquer du sport et de profiter de ses bienfaits, « l’interdiction » prend tout son sens aux yeux du prisonnier…Elle est une privation supplémentaire à la privation de liberté…L’interdiction devient une arme, un moyen d’exercer l’autorité dans un espace qui est par essence discriminant.
Le système est même si mal conçu qu’il tombe dans son propre paradoxe.  On interdit les exercices sportifs en commun sauf les matchs de foot.  Allez comprendre, c’est peut-être l’amour démentiel des Marocains pour le foot, même si la rencontre a lieu dans la cour d’une prison.
(Cette lettre est la première des trois lettres d’Ali Aarrass de juin 2016, retranscrites par Farida Aarrass)

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