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jeudi 9 février 2017

Polisario: “Toutes les options sont ouvertes” au Sahara occidental

Par Amal BELALLOUFI, 8/2/2017

“Toutes les options restent ouvertes” au Sahara occidental après l’adhésion du Maroc à l’Union africaine (UA), a déclaré à l’AFP le chef du mouvement indépendantiste sahraoui Polisario, qui espère une relance des négociations.
“Nous penchons toujours pour la voie pacifique” pour résoudre le conflit, l’un des plus vieux du continent africain, a affirmé Brahim Ghali dans un entretien accordé dans un camp de réfugiés sahraoui à Tindouf, dans le sud-ouest de l’Algérie.
Mais “toutes les options restent ouvertes”, a prévenu le secrétaire général du Polisario, en faisant allusion, sans prononcer le terme, à une éventuelle reprise de la lutte armée.

vendredi 25 avril 2014

Gabriel García Márquez et les journalistes timides


Mediapart

 Par MIGUEL ÁNGEL DEL ARCO, 21/4/2014
Au début des années quatre-vingt-dix, l'écrivain colombien, décédé le 17 avril, était une célébrité inaccessible, et obtenir une interview un défi pour tous les journalistes. Notre confrère d'Infolibre, traduit par l'écrivain et éditeur François Maspero, fait ici le récit de sa rencontre à Mexico avec le déjà Prix Nobel de littérature, un prix comme une victoire au Mondial, un entretien comme un fleuve.

En 1991, il était à l’apogée de sa gloire et de sa créativité. Que ce soit à Paris ou dans son village, à Barcelone ou à Mexico, il ne pouvait faire un pas sans provoquer un attroupement égal à celui des Rolling Stones. Impossible pour lui de se promener incognito : il n’allait au cinéma qu’à l’occasion de projections privées. Les invitations et les réceptions pleuvaient, les lecteurs le harcelaient pour obtenir un autographe, et il apprenait à dire non. La carapace de sa timidité l’abritait un peu mais ne suffisait pas, et il devait vivre en se protégeant. Il avait écrit un des romans en langue espagnole les plus lus, Cent Ans de solitude, après Pas de lettres pour le colonel, et avant L’Automne du Patriarche, celui-ci suivi d’un nouveau succès éclatant, Chronique d’une mort annoncée. L’ensemble lui avait valu le Prix Nobel de littérature, et ce fut comme si la Colombie avait gagné le Mondial du football, une folie collective autour du fils aîné du radiotélégraphiste puis pharmacien d’Aracataca, petit village perdu au milieu des bananeraies du département de Magdalena.
Par la suite devait paraître un autre best-seller – y compris aux États-Unis –, L’Amour aux temps de choléra et, en ce début de l’année 1991, il venait de publier un nouveau roman, audacieux et controversé, Le Général dans son labyrinthe, une biographie très personnelle de Simon Bolivar. La célébrité de Gabriel García Márquez le rendait inaccessible, et pour n’importe quel journaliste obtenir de lui une interview était une gageure. Un défi et un rêve impossible. J’ai quand même obtenu le numéro de téléphone de sa demeure dans la capitale mexicaine et je l’ai composé. À ma surprise et pour mon plus grand bonheur, il a accepté : le lundi suivant à onze heures du matin, rue Fuego.

C’est sa femme, Mercedes, qui m’a ouvert la grille. Il m’attendait dans le fond du jardin. Il a tout de suite pris la précaution de poser un magnétophone à côté du mien. Il a dit que c’était devenu chez lui une habitude : plus tard, il devait m’expliquer que la célébrité lui avait appris à se méfier aussi bien de son interlocuteur que de ses propres propos.
Les biographies et les portraits décrivaient le premier-né du pharmacien comme un homme brun, prudent, bon vivant, curieux, timide, audacieux, observateur et malin. Il habitait pour le moment à Mexico, mais son itinéraire était constellé de villes où il était passé, où il avait vécu, où il avait écrit : Barcelone, Madrid, Bogota, La Havane, Paris… Toutes, pourtant, renvoyaient toujours à Macondo, le lieu mythique de la Caraïbe où il avait grandi en enfant craintif, avant de devenir le génie qui écrivait pour qu’on l’aime et qui avait découvert l’art du conte grâce aux Mille et une Nuits et au journalisme.
Assis à sa table, il était imposant, mais à travers les verres de ses lunettes rondes, son regard était accueillant. Il répondait aux questions sans se presser, agitant les mains, entrant dans les détails, se laissant interroger de bonne grâce, et me confiant des secrets qui ne semblaient pas cadrer avec sa prudence du début. Il disait par exemple qu’il était un très mauvais lecteur : « Il y a tellement de livres à lire que, dès que celui que j’ai entre les mains m’ennuie, je le laisse tomber. » Aussi, quand lui-même écrivait, gardait-il constamment ses lecteurs présents à l’esprit : « Lorsque mon livre me semble devenir ne serait-ce qu’un peu ennuyeux, je sais que je dois corriger le tir. »
Il m’a affirmé qu’il ne relisait jamais ses livres après leur parution. Par pudeur, par peur. Il était apparemment si obsessionnel dans ses corrections, si perfectionniste, qu’il ne s’arrêtait jamais : « Si on ne m’arrache pas les épreuves des mains, je continue à tout retravailler. » C’était l’un des avantages de la célébrité, que ce droit d’exiger des corrections à n’en plus finir. Il était même inscrit dans les contrats. « Avec L’Automne du Patriarche, j’ai réalisé cet exploit de réécrire la quasi-totalité du livre dans les marges. »
Mais quand il avait atteint la célébrité, après avoir reçu le Prix Nobel, il avait eu une révélation qui avait tout bouleversé : la découverte de l’ordinateur. Il ne comprenait pas ses confrères qui refusaient de troquer leur vieille machine à écrire, ni ceux qui comparaient le geste d’écrire manuellement à la circulation naturelle du sang. Gabriel García Márquez affirmait catégoriquement : « La vérité pure et simple est que, pour un écrivain, l’ordinateur est une invention géniale. Si j’avais possédé un ordinateur il y a vingt ans, j’aurais écrit le double de livres. » Avant cette invention, sa méthode était de se mettre tous les matins devant sa machine à écrire et de rédiger ligne après ligne : « Je devais parvenir à ce que chacune soit parfaite ; et dès que je commettais une erreur, je déchirais le papier, je recopiais ce que j’avais déjà écrit et je reprenais. Je finissais épuisé, non pour avoir trop pensé, mais parce que travailler à la machine me faisait terriblement mal au dos ; et puis mon humeur en souffrait, j’en perdais mon calme, ma sérénité. L’ordinateur est magique, plus de papier déchiré, plus de routine. Il rend l’écriture réellement distrayante, car il élimine tout effort physique. »

La rançon du succès

Et, enchaînant sur sa passion pour l’ordinateur, le grand García Márquez m’a parlé de ses pudeurs, de sa timidité, de la rançon du succès. « Je vis et je navigue dans ce monde, je suis couvert de louanges, j’y ai des amis, des affections, et j’ai répété mille fois que si j’écris c’est pour que mes amis m’aiment encore davantage. Personne n’a idée de la satisfaction que me procure, non le succès, mais la possibilité d’être un écrivain qui fait et écrit ce qu’il veut et comme il veut, et d’avoir une telle résonance. » Évidemment, il y avait le revers de la médaille : « Le plus difficile, quand on est célèbre, est de consacrer du temps à sa vie privée, aux amis, à la famille. » Il essayait donc ne pas se montrer en public, parce que les obligations, les signatures l’épuisaient, et, disait-il : « Je ne vais pas aux expositions de mes amis car, dans la plupart des cas, ils ne supportent pas le show qui accompagne ma présence. » Il fallait manœuvrer avec prudence, de là les précautions : « Ça devient tellement dérangeant qu’on doit rester sur ses gardes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. » Et j’ai perçu comme une plainte quand il m’a confié : « On devient quelqu’un d’autre, on passe par des moments pénibles, je suis d’une timidité que personne ne peut imaginer, pas même mes amis. » Une souffrance qui se répétait chaque fois qu’il apparaissait quelque part, tout de suite entouré de lecteurs et de photographes. Aujourd’hui cela peut sembler surprenant, mais dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix du siècle dernier, la popularité de l’écrivain colombien dépassait celle des stars du rock les plus harcelées.
Je lui ai demandé si, comme Machado, il se considérait, au sens le plus large du terme, comme quelqu’un de « bon », et il m’a répondu qu’il croyait que sa principale qualité était effectivement la bonté : « Je suis convaincu que je suis bon, peut-être l’homme le meilleur du monde. Je crois que je suis né ainsi, et que ça m’a tellement plu que je continue à faire tous les efforts possibles pour le rester. » Et il a ajouté : « J’ai beaucoup de pudeurs dans d’autres domaines, mais pas dans celui-là. » Ici se sont manifestées quelques-unes de ses contradictions, et il a lui-même tenu à les souligner ironiquement pour qu’elles soient dûment enregistrées par les deux magnétophones : « Dire de soi-même que l’on est  bon, ça exige un effort qui peut finir par produire des ulcères d’estomac. »
C’est ainsi que pendant trois longues heures de conversation, Gabriel García Márquez a évoqué son œuvre, ses manies dans le travail, ses sources d’inspiration, son passage par le journalisme et son engagement d’alors, les Mémoires qu’il commençait à rédiger, son goût pour le cinéma, beaucoup de passions et pas mal de phobies. Même le chemin ouvert par son affection pour l’ordinateur a révélé une sorte de double personnalité, que le sens de la responsabilité, le destin et la persévérance étaient censés avoir maîtrisée. « J’aurais voulu, pour ne pas connaître tant de tensions, être tout le contraire de ce que je suis. » Cette confession insolite a dû provoquer de ma part un tel étonnement qu’il a tenu à s’en expliquer : « Mon penchant naturel me portait à être un joyeux drille, un oisif sans aucun souci du lendemain. Mais il y a eu un moment où, pour être l’écrivain que je voulais devenir, j’ai dû adopter une conduite qui en était l’exact opposé. »
C’est pour la même raison qu’il avait dû limiter sa gourmandise : « On ne peut même pas imaginer à quel point j’aime manger, mais mon problème est que je grossis facilement, et je déteste être gros. » Aussi avait-il constamment surveillé son poids pendant les vingt dernières années. « Ce qui signifie que je dois être strict, sans pour autant cesser d’être terriblement gourmand. » De même, il ne buvait pas, « parce que la gueule de bois m’empêche d’écrire. Quand je décide de boire, je les bats tous, et d’ailleurs mon expérience de journaliste m’a permis de garder une bonne descente. Mais je ne peux pas boire tous les jours parce que ça a des répercussions sur mon travail. » Ici, il a développé une thèse magistrale sur les excès de la boisson et expliqué que la gueule de bois ne dépendait pas tant de la quantité d’alcool absorbée que de ceux avec qui on l’a bue.
Si bien que le brillant génie primé, admiré, lu, imité, traduit, réclamé partout, se révélait par cette matinée ensoleillée proche, chaleureux, travailleur et méticuleux parfois jusqu’à l’obsession. Discipliné, il se levait tous les matins à cinq heures et lisait jusqu’à huit heures. La lecture était une thérapie, un exercice, « parce que sinon, il suffit d’un jour d’inattention pour arrêter de lire ». Mais il a encore pointé une autre raison pour opposer la lecture au temps où l’on reste au lit : « C’est qu’au petit jour on se sent très seul. La nuit, c’est différent, car on peut la passer dehors sans se sentir abandonné. Mais se lever à cinq heures du matin est dévastateur, on a l’impression d’être seul au monde. » 
Voilà ce que ressentait le plus grand représentant de ce qu’on a appelé le boom latino-américain, l’écrivain qui avait profondément ému critiques et lecteurs : une solitude semblable à celle de la maison où il avait vécu enfant, celle de son grand-père le colonel, où il a situé Cent Ans de solitude.
Au cours de ces petits matins désolés où il pratiquait la lecture, on peut imaginer que se manifestait la magie des histoires vécues, entendues et transformées en livres. Car Gabriel García Márquez, ce travailleur acharné et discipliné, croyait à l’inspiration. « Quand un écrivain touche à l’essence même de ce qu’il écrit, alors il retrouve le sens de ce mot si déprécié : l’inspiration. Aucun bonheur au monde n’égale celui que procure l’inspiration. Elle n’est pas un souffle divin comme le disaient les romantiques, mais je crois que l’interprétation qu’ils en donnaient reste toujours valable. »

Le plus réaliste des écrivains

Le plus grand et le meilleur représentant du réalisme magique se considérait comme « le plus réaliste des écrivains », parce que son inspiration était familière, vécue, attestée, contrôlée, éprouvée. Il m’a assuré qu’avec Le Général dans son labyrinthe, il avait voulu d’abord écrire le voyage sur le fleuve Magdalena : c’était ce qui l’intéressait avant tout, car il s’agissait d’un souvenir de son enfance. Ensuite la documentation réunie l’avait entraîné sur d’autres chemins, mais, au début, le personnage de Bolivar « n’avait été qu’un simple prétexte pour raconter l’histoire du fleuve ». C’était lors d’un voyage avec sa mère à Aracataca, en 1952, qu’il avait compris qu’il devait écrire sur cette maison et ce village où rôdaient les fantômes de son enfance, avec l’ombre du grand-père qui lui avait montré le chemin de Macondo : la magie et l’imagination servaient à décrire la réalité. Comme pour ce retour à la Caraïbe pour raconter l’histoire de ses parents, dans L’Amour aux temps de choléra.  
Chaque événement qui se produit dans le monde mêle illusion et réalité, parce que les limites n’en sont jamais claires, ni en ces heures du petit matin, ni dehors, ni dans les rédactions des journaux où, pour lui, tout a commencé. Car ce qu’a fait l’écrivain timide, l’aîné des onze enfants du télégraphiste, c’est de raconter des histoires à ses millions de lecteurs. Le garçon malin et tête en l’air, dont le père avait voulu faire un juriste alors qu’il essayait de devenir journaliste, a tenu ses lecteurs en haleine, durant toute la seconde moitié du XXsiècle et au début du XXIe, par sa manière de contempler le monde.
En cette matinée de 1991, García Márquez a parlé de lui-même, de ses fantômes, de ses contradictions. Il avait déjà écrit la partie la plus importante de son œuvre. Viendraient ensuite, en 1996, Journal d’un enlèvement, où il fait montre de talent et d’agilité pour conjuguer des angles de vue qu’il n’a jamais séparés : celui de la littérature et celui du journalisme, son autre métier. Ensuite sont venus ses Mémoires, qui ont également connu un énorme tirage. Et il a continué à écrire, mais moins. Son dernier roman, daté de 2004, Mémoires de mes putains tristes, histoire d’un homme presque nonagénaire et d’une quasi-adolescente, n’a ni atteint le succès, ni attiré la ferveur de ses lecteurs, et il a même été dans certains milieux l’objet de controverses. Mais il avait déjà les yeux tournés vers le journalisme comme un retour à ses origines : ne plus l’exercer, mais l’enseigner, aider à le pratiquer, à chercher l’excellence, à valoriser le métier. Depuis 1994, date à laquelle il a inauguré la Fondation pour le nouveau journalisme ibéro-américain, il est devenu une référence incontournable : encourageant les rencontres, invitant des professeurs, donnant lui-même des cours, il s’est investi à fond pour apprendre à ses étudiants comment regarder, comprendre ce qui se passe dans le monde et le raconter.
Il a écrit dans « Le plus beau métier du monde » : « À dix-neuf ans – j’étais alors un étudiant en droit désastreux –, j’ai débuté dans le journalisme comme rédacteur de brèves notices, et j’ai gravi peu à peu, à force de travail, les échelons des différentes rubriques pour atteindre le plus haut niveau que peut viser un simple reporter. »
La curiosité, la magie et la timidité l’avaient conduit à raconter des histoires, à entrer dans les rédactions. C’est grâce à ces histoires que le garçon est devenu García Márquez, l’homme qui a pris à son compte toutes les superstitions du monde en y ajoutant quelques-unes de son invention. Telle fut sa trajectoire : celle d’un « simple reporter » qui provoquait des attroupements quand il sortait dans la rue, celle d’un écrivain qui avait décidé de revendiquer ce qu’il appelait son métier : « Je crois finalement que le journalisme mérite non seulement une nouvelle grammaire mais une nouvelle stratégie et une nouvelle éthique, et qu’il doit être vu comme ce qu’il est sans reconnaissance officielle : un genre littéraire qui a largement atteint l’âge de raison, à l’instar de la poésie, du théâtre et de bien d’autres. »
Ce matin de printemps, dans le jardin de sa maison mexicaine, cet homme qui s’était tant inquiété pour son discours devant l’Académie suédoise, cet homme qui pesait chaque mot, plaisantait en faisant semblant d’avouer que c’était sa femme qui écrivait ses livres et que lui ne faisait que les signer. C’est alors qu’il m’a demandé, en bon hôte, quel jour j’étais arrivé à Mexico : « Je suis sûr que tu es arrivé samedi. » Effectivement, mon avion avait atterri le samedi mais le rendez-vous était pour le lundi à onze heures, et j’avais attendu. Il m’a dit : « Toi aussi, tu es un journaliste timide. »

Traduit de l’espagnol par François Maspero.
Dans le Club de Mediapart, Annie Morvan, traductrice de Gabriel García Márquez, rend hommage à celui dont elle était aussi l’amie. Et Patrick Chamoiseau salue un « frère », dont « ne saurait disparaître l’insolitude solaire ».

mardi 3 septembre 2013

Ahmed Kathrada : « Il faut nous mobiliser pour la libération de notre camarade Marwan Barghouti »

  le 3 Septembre 2013

Fête de l'Humanité 2013. Ahmed Kathrada, compagnon de bagne à Robben Island pendant vingt-six ans de Nelson Mandela, est engagé dans la campagne internationale 
qui sera relayée 
à la Fête. Il s’est rendu récemment dans les territoires palestiniens.

Quel est votre sentiment après cette visite dans les territoires palestiniens occupés ?
Ahmed Kathrada. Nous avions beaucoup d’informations sur l’occupation des territoires palestiniens, sur les luttes existantes et sur la façon de se comporter des Israéliens. Mais en venant ici, en constatant par nous-mêmes ce qui se passe, nous voyons que c’est encore plus grave que ce que nous pensions. Nous avons constaté de quelle manière Israël viole toutes les lois internationales.

Certains parlent d’apartheid. Est-ce votre avis ?
Ahmed Kathrada. Dans beaucoup de domaines, on peut dire que c’est pire que l’apartheid que nous subissions en Afrique du Sud. Par exemple, sous l’apartheid, il n’y avait pas un mur qui nous séparait des Blancs comme c’est le cas ici entre Israéliens et Palestiniens. Il n’y avait pas de check-points, il n’y avait pas de routes séparées. Il y avait, c’est vrai, des expulsions de populations de certains endroits mais ça n’avait rien à voir avec ce qui se passe dans les territoires palestiniens. J’ai vu de quelle manière l’armée israélienne détruit des hameaux, comme à Susiya, au sud d’Hébron. Les habitants rebâtissent et les soldats redétruisent. C’est inimaginable ! Ils tentent de faire disparaître la moindre trace de la présence de ces Bédouins et de ces Palestiniens. Ce n’est rien d’autre qu’une violation des droits de l’homme. Donc, encore une fois, c’est similaire à l’apartheid, la façon dont ils traitent les gens qui ne sont pas israéliens : comme moins que des êtres humains. Mais quand on s’occupe des détails, dans la vie quotidienne, c’est pire que l’apartheid. Vous vous rappelez sans doute que les dirigeants du Parti national (NP) qui ont mis en place l’apartheid en Afrique du Sud en 1948 avaient soutenu Hitler durant la Seconde Guerre mondiale. Eh bien, cela n’a pas empêché Israël de les inviter et de les recevoir à l’occasion d’une visite d’État !

Que pensez-vous 
de l’attitude de ce qu’on appelle la communauté internationale vis-à-vis d’Israël ?
Ahmed Kathrada. Alors que des résolutions internationales ont été votées, Israël continue son défi à la communauté internationale. Malheureusement, certaines des grandes puissances sont pro-israéliennes ou n’utilisent pas leur pouvoir pour faire fléchir Israël.

Les sanctions contre Israël sont-elles nécessaires ?
Ahmed Kathrada. Nous devons faire ce qui est en notre pouvoir. Ce que je peux dire, c’est que dans notre cas, les sanctions n’étaient pas le seul outil qui a été utilisé. Le principal paramètre qui nous a permis de gagner est la lutte. Les sanctions, la lutte armée… ont joué leur rôle, bien sûr. Mais la lutte a été primordiale. Ce qui a été important avec les sanctions, c’est que l’Afrique du Sud a été isolée dans les domaines sportif, culturel et plus tard financier… En ce sens, les sanctions ont joué un rôle important.

Comment renforcer 
la lutte pour la libération 
des prisonniers palestiniens ?
Ahmed Kathrada. Nelson Mandela a toujours dit que notre liberté en Afrique du Sud serait incomplète sans la liberté du peuple palestinien. Il faut que notre soutien soit plus fort et plus efficace. Et, bien sûr, il faut nous mobiliser pour la libération de notre ami, notre camarade Marwan Barghouti, et de tous les prisonniers palestiniens. Je comprends Marwan Barghouti. Il a été condamné cinq fois à la prison à vie. Nous, une seule fois. J’ai été vingt-six ans en prison. Je sais ce que c’est que d’être seul dans une cellule, isolé. Je sais ce que c’est que d’être arrêté, de ne pas avoir de journaux, de ne pas pouvoir voir sa famille, de n’avoir pour seules visites que celles de ceux qui vont vous interroger. Après chaque interrogatoire, je ne pensais qu’à la mort. Mais en même temps, j’ai appris à gérer ma peur. Je me suis souvenu que je n’étais pas seul en prison. Ça a été une bataille. J’ai réalisé que j’avais des responsabilités vis-à-vis de mes camarades de l’ANC et de la lutte. Je pensais à mes camarades détenus. Certains étaient torturés à mort. Malgré cela, nous avons gagné. De la même manière, les Palestiniens luttent. Un jour, avec la solidarité du monde entier, ils gagneront.

Le leader palestinien au cœur de la fête de l’Humanité. Marwan Barghouti est le chef pour la Cisjordanie du Fatah, le parti de Yasser Arafat, et il est détenu depuis avril 2002 dans les geôles israéliennes. Il est l’invité d’honneur de cette édition de la Fête de l’Humanité qui sera un point d’orgue du lancement de la campagne internationale pour sa libération et celle des milliers d’autres prisonniers palestiniens. Sa femme, avocate, Fatwa Barghouti, portera sa voix lors de la Fête.

samedi 29 mai 2010

Entrevue avec Sonia, fille de Kaddour Terhzaz : il faut libérer mon père !


 Sauvons Kaddour Terhzaz
Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Solidarité Maroc, 28/5/2010
Sonia Terhzaz est la fille de l’ancien colonel-major Kaddour Terhzaz. La justice militaire marocaine a condamné son père à douze ans de réclusion pour le chef d’accusation d’«atteinte à la sécurité extérieure de l'État» («Maroc: Pourquoi sauver Kaddour Terhzaz»). Cette doctorante en Arts plastiques est la cheville-ouvrière du «comité sauvez Kaddour Terhzaz» qui remue ciel et terre pour qu’enfin son père soit rendu à la liberté et aux siens. Nous l’avons interviewé à ce propos. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Solidarité Maroc.

Aziz Enhaili: D’entrée de jeu, pouvez-vous nous présenter M. Kaddour Terhzaz? Qui est-il en fait?
Sonia Terhzaz: Mon père, Kaddour Terhzaz, est né le 11 avril 1937 à Tahala au Maroc. Tout a commencé au village berbère de Sméa, à 4 km du centre de Tahala, dans le Moyen Atlas, entre Fez et Taza. Ses parents, agriculteurs et éleveurs, vivaient sous le protectorat. Il vient d'un milieu très modeste et s'est battu durant toute son enfance pour suivre une scolarité normale. Il est ensuite entré au Collège Berbère d’Azrou.
En 1956 (date de l’indépendance du pays), il a décroché un Baccalauréat Math Elem au lycée de Meknès et rejoint l’École de l’Air de Salon de Provence, en France. Il a fait partie de la «promotion Mohamed V», la 1ère promotion des Élèves Officiers de l’Aviation des Forces Armées Royales (FAR). Il a été nommé au poste de Commandant de la première base aérienne de l'Armée de l'Air, à Rabat Salé, à l’âge de 24 ans seulement!
Entre tous, il a été choisi pour porter sur son épaule le cercueil du défunt roi Mohammed V, et, autre insigne honneur, de superviser la garde de son catafalque.
Il a gravi les échelons un à un, à force d'honnêteté, de travail, de sérieux et de persévérance. Son efficacité, dans les différentes missions qui lui ont été attribuées, lui ont valu de recevoir les plus hautes distinctions militaires: la Croix de Guerre de la guerre des sables, la Médaille Militaire du Sahara, La Gran Cruz de Espana, la Légion d'Honneur française et la Legion of Merit américaine.
Il a parfait son instruction militaire dans les plus prestigieuses écoles militaires du monde: dans différentes écoles d’État Major américaines (1967 et 1968) et à l’École de Guerre de Paris (1970-1972).
Commandant en second des FAR de 1972 à 1973, il a été désigné par le roi Hassan II pour diriger l’aviation militaire, aux côtés du général Kabbaj. Après avoir été attaché militaire à Washington, D.C. de 1973 à 1976, il a été ensuite nommé Inspecteur en Second de l’armée de l’Air marocaine, charge qu’il a assumé brillamment de 1977 à 1988.
Sa biographie montre un parcours sans faute. C'était une personnalité militaire reconnue et appréciée de tous, pour ses compétences et sa probité.
Il a été mis à la retraite, à l’âge de 58 ans, c’est-à-dire un âge légal, et vivait une retraite heureuse et sans histoires, à Rabat, avec ma mère.
Et subitement, sans que rien ne le laisse présager, en un sombre jour de novembre 2008, le 9 très exactement, des gendarmes vinrent l’arrêter devant chez lui, alors qu’il sortait pour acheter ses journaux. Ma mère l’a attendu, sans comprendre, toute la journée…
Tout s’est enchaîné très, trop vite: arrestation, interrogatoire succinct au commissariat, incarcération à la prison de Salé, et, 19 jours plus tard seulement (malgré sa demande de repousser la date du procès pour préparer convenablement sa défense), condamnation à 12 ans de prison ferme par le tribunal permanent des Forces Armées Royales!
Le procès s’est déroulé en deux heures, et mon père n’a pas eu le droit de présenter des témoins à décharge!
Pourquoi cette condamnation? Parce qu’il avait, disait-on, «divulgué», dans une lettre adressée en 2005 au roi Mohammed VI, et destinée à attirer son attention sur les conditions de retour faîtes aux anciens pilotes prisonniers du Polisario à Tindouf pendant 25 ans, et rentrés sans honneur, des informations militaires qui portaient soi-disant «atteinte à la sécurité extérieure de l’État». En fait, il s’agissait d’une simple lettre de solidarité, qui sollicitait une amélioration de ces conditions de retour. Mon père n’avait fait que son devoir d’ancien chef hiérarchique solidaire de ses officiers, en répondant à leur demande d’aide: en effet, menée par Ali Najab, une délégation de ces anciens pilotes prisonniers était venue le solliciter, pour qu’il intervienne auprès de Sa Majesté. Ali Najab avait été capturé le 10 septembre 1978 par le Front Polisario, alors qu’il effectuait un vol de reconnaissance à vue, à bord d’un avion F-5, et n’avait été libéré qu’en 2003. Et mon père lui avait remis une copie de cette lettre.
Quel est le fameux «secret» divulgué? C’était l’«absence de protection anti-missiles» des avions de combat pendant le conflit au Sahara, leur sous-équipement. Or «divulguer» une telle information à un pilote qui était lui-même aux commandes de ces avions ne peut évidemment pas être une divulgation de secret! Quant à l’unique destinataire de cette lettre, il n’est autre que Sa Majesté le roi Mohammed VI lui- même: il ne peut bien sûr y avoir aucun secret dans son cas puisque c’est lui qui est à la fois Chef suprême et Chef d’état-major des forces armées! Sachant, en outre, que ce fameux «secret» avait déjà été révélé dans la presse un an avant l’envoi de cette lettre par mon père…
Tout cela ne tient pas debout. C’est complètement kafkaïen. Comme le vieux diction le dit si bien: «Qui veut noyer son chien l’accuse de rage»! Avant même le procès, et dès le lendemain de son arrestation, un communiqué de la MAP, l’agence officielle, l’avait accusé de tous les maux… Qu’y a-t-il derrière cette condamnation?
Aziz Enhaili: Pourquoi se trouve-t-il depuis plusieurs mois, selon vous, en prison?
Sonia Terhzaz: Nous donnons plusieurs interprétations à cette condamnation:
-La question de ces anciens officiers prisonniers du Polisario, les plus anciens prisonniers de guerre au monde, est devenue taboue. La libération de ces héros de la nation, de retour dans la Mère Patrie et mis à la retraite d’office sans décoration aucune, ni médaille, ni ajustement de carrière, a pour eux un goût amer. Mon père a donc pointé du doigt un sujet sensible au Maroc. On parle souvent du conflit avec le Polisario, mais on parle moins de ces prisonniers de guerre marocains qui ont servi le Maroc fidèlement, et qui sont retournés, après 25 ans de détention, dans leur pays, sans les honneurs qu’ils méritaient.
-Il semblerait que mon père soit victime d’un règlement de compte de la part de personnes très influentes dans l’armée. Cette condamnation aberrante (12 ans de prison pour une simple lettre, à l’âge de 72 ans!) ne peut se justifier autrement. Mon père est connu pour son intégrité et sa grande moralité: mais malheureusement, en contrepartie, cela lui a, semble-t-il, attiré d’injustes inimitiés. Sa devise constante au sein de l'armée de l'Air a toujours été: «Servir, et non s’en servir». Il suffit de questionner le monde militaire: chacun saura dire l’honnêteté et la droiture de mon père, et son indéfectible attachement à son pays. C’est pour toutes ces raisons que nous avons un tel soutien.
-Qui aurait pu s’attendre ou même imaginer que mon père, ancien numéro deux de l’armée de l’Air, puisse tomber en disgrâce de la sorte? Cette condamnation ne sert-elle pas à décourager d’éventuelles velléités de rétablissement de vérité, dans l’armée marocaine? Elle se veut de dissuader quiconque oserait s’exprimer sur les affaires militaires du royaume, que ce soit dans la presse ou au travers d’une lettre destinée à Sa Majesté le roi. Mon père, quant à lui, n’a jamais contacté le moindre journaliste. Il n’a jamais enfreint la loi de la «Grande muette». La lettre était uniquement destinée à Sa Majesté le roi, Chef Suprême et Chef d’État Major des Forces Armées Royales, et la copie a été remise à un militaire qui était directement concerné par le contenu de ladite lettre.
Aziz Enhaili: Comment qualifieriez-vous les conditions actuelles de sa détention?
Sonia Terhzaz: Ses conditions de détention sont extrêmement difficiles. Après une année passée dans une cellule classique, il a été subitement placé, sans aucune raison, dans une cellule d’isolement. Depuis le 30 novembre 2009, donc, il a été soumis à diverses pressions psychologiques ainsi qu’à une grande détérioration de ses conditions matérielles: il dort sur une banquette en ciment au ras du sol, dans un semi couloir traversé par les courants d’air. Ses fenêtres sont cassées, et il est sans cesse surveillé, comme le pire des criminels. Les visites hebdomadaires que ma mère a légalement le droit de lui rendre ont été parfois interdites, toujours sans aucune raison, souvent très réduites. Et il vient d’avoir 73 ans! Pourquoi lui faire subir un tel traitement? De plus, ni ses avocats ni le Consul de France à Rabat n’ont l’autorisation de lui rendre visite, contrairement à la lettre de la loi.
Suite à sa mise à l’isolement, Amnesty International a d’ailleurs décidé d’engager une «Action Urgente» compte tenu de l’état préoccupant dans lequel il était maintenu. Elle vient d’envoyer une deuxième «Action Urgente», en voyant que sa situation carcérale n’a pas évolué. Comment peut-on traiter de la sorte une personne de cet âge? Dans certains pays, un homme qui a passé 70 ans ne peut plus faire l’objet de poursuites judiciaires. Que dire alors de cette condamnation?
Aziz Enhaili: À quand remonte votre dernière visite à sa prison? Quelles sont vos craintes à ce propos?
Sonia Terhzaz: Je retourne au Maroc au minimum une fois par mois pour rendre visite à mon père, à la prison de Salé. Je l’ai vu il y a deux semaines. Ma mère le voit chaque jeudi, lorsqu’elle a l’autorisation, en espérant à chaque fois une amélioration de ses conditions de détention. Chaque matin, nous caressons l’espoir que mon père nous sera rendu, et chaque soir, c’est la même cruelle déception. Mais ces vagues d’espoir nous aident à supporter cette situation, cette situation pourtant inacceptable.
Aziz Enhaili: Comment interprétez-vous la nouvelle campagne de titres marocains de presse contre M. Kaddour Terhzaz ?
Sonia Terhzaz: Vous voulez sans doute parler du communiqué du ministre de la Communication. Comment peut-on justifier un tel communiqué? Comment le gouvernement peut il prendre la responsabilité de riposter de la sorte? Le «bon» côté de ce communiqué, si tant est que l’on puisse en trouver un, est que, pour la première fois, nous avons enfin une réponse à nos si nombreuses lettres de demandes d’explication, adressées à différentes personnes du gouvernement. Mais quelle réponse!!! Donnée par l’intermédiaire de la MAP, elle est complètement manipulatrice, ne reposant que sur des contre-vérités et tente de salir mon père. Au début de son communiqué, le gouvernement tient à «rétablir la vérité» concernant certains propos tenus par «certains organes de presse français». Mais ce qu’il occulte délibérément, ce sont les dizaines et les dizaines d’articles sortis dans la presse marocaine. Les propos des journalistes en France ou au Maroc sont tous les mêmes. Ils racontent ce qui s’est réellement passé. Et «cette campagne indigne de dénaturation de la vérité» n’est autre qu’une campagne en vue du rétablissement de la vérité.
Nous n’avons eu d’autre choix que de nous défendre, puisqu’ on nous attaque de la sorte. Jamais mon père n’a voulu porter préjudice à son pays. Bien au contraire! Mais, voila que certains ont décidé de faire croire le contraire. Mon père n’a jamais été un militant ou un opposant! Et pourtant, le voici tombé en disgrâce, sans aucune justification. Une année entière, nous avons attendu, avant de médiatiser notre cause, parce que, dans notre grande naïveté, nous croyions qu’il allait être gracié. Pour nous, ce malentendu ne devait que cesser! Mais, au bout d’un an, las d’attendre, épuisés par tous ces espoirs déçus, nous avons décidé de rompre le silence. Répétons-le haut et fort: loin de nous l’idée de nuire à notre très cher pays! La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été la mise en isolement de mon père. Là, nous nous sommes résolus à tirer la sonnette d’alarme.
Deux choix s’offraient alors à nous: le premier (qui aurait été de ne rien faire, d’«accepter» cette condamnation, en espérant la grâce), à attendre humblement, et le second qui aurait privilégié l’action, la réaction même, pour porter l’affaire à la connaissance de tous et réclamer publiquement sa libération. Nous avons choisi le second.
Nous avons décidé, envers et contre tout, de médiatiser et de porter à la connaissance de tous cette injustice. Les jours de mon père sont précieux: il a 73 ans! Nous ne pouvons nous résoudre à ce que cet homme innocent croupisse en prison! Il est inconcevable de penser qu’il purgera une peine de 12 ans de prison! Combien de temps va-t-il tenir, malgré son courage? C’est pour cette raison que nous n’avons plus d’autre choix que de médiatiser notre cause. Nous brandissons l’étendard de la vérité. Et nous nous battrons jusqu’au bout pour sa libération!
Aziz Enhaili: Quelles sont à ce jour les initiatives engagées par la famille ainsi que le comité de soutien de M. Terhzaz en vue de sa libération? Vous ont-elles permis d’enregistrer des avancées?
Sonia Terhzaz: Certaines personnes nous disent que ce dernier communiqué de la MAP, accablant, n’est que le résultat de notre campagne, laquelle n’a fait que braquer davantage les autorités. Certes, il est désagréable de voir toute une famille contester une décision de justice, manifester, s’entourer de personnalités ou d’organisations compétentes pour défendre leur cause, et leur réaction illustre parfaitement cet agacement. Mais la vérité, c’est qu’il ne nous reste que cette option! Nous resterons inflexibles et déterminés jusqu’au bout. Nous ne cherchons pas à causer du tort à notre pays. Bien au contraire, c’est rendre justice à notre pays que de défendre un homme qui a tant œuvré pour lui. Mon père aime profondément son pays. Le gouvernement du Maroc se trompe d’ennemis.
Les initiatives ont commencé au Maroc, avec l’aide de notre avocat Maître Abderrahim Jamai. Nous avons adressé des demandes de grâce, des courriers au ministre de la Justice. Nous avons bénéficié du soutien de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) qui a écrit à l’Inspecteur général des forces armées royales, le général Abdelaziz Bennani. Contrairement à ce que dit le communiqué de la MAP, ce n’est pas «une» seule demande de grâce qui a été envoyée «par son épouse française» à Sa Majesté le Roi, mais des dizaines, écrites par mon père à la prison, par moi-même, mes frères, la famille, des amis. Nous avons également eu le soutien de nombreuses personnalités en France qui ont manifesté leur vive préoccupation concernant l’affaire de mon père. Pour la France, mon père est un Français (il bénéficie également de la citoyenneté française), d’autant plus qu’il a été décoré de la Légion d’Honneur. L’intérêt qui lui est porté est tout à fait logique. De nombreuses lettres ont également été envoyées au ministre français des Affaires étrangères, M. Bernard Kouchner, pour l’alerter sur cette situation.
Le Parlement Européen s’est également manifesté en évoquant le cas de Kaddour Terhzaz lors de la réunion de la commission mixte UE- Maroc à Bruxelles. Le Haut Commissariat des Droits de l’Homme de l’ONU a été lui aussi saisi. D’ailleurs, son groupe de travail sur les détentions arbitraires planche déjà sur ce dossier.
Toute cette mobilisation démontre tout simplement qu’il s’agit d’une terrible injustice. Comment aurions-nous eu tout ce soutien si nous avions «manipulé la vérité», comme le laisse entendre le communiqué de la MAP? Pense-t-on que les rapporteurs de l’AMDH, d’Amnesty ou de Human Rights Watch se seraient basés sur nos seuls témoignages? Ils se basent sur les faits, sur le jugement, sur tout ce qui leur permet d’affirmer de façon indubitable qu’il s’agit bien d’une détention arbitraire. Pour contester une décision de justice, nous devons le faire légitimement et fournir les preuves de ce que nous avançons. On ne peut crier à l’injustice sans justification! Ce travail a été fait par les plus grandes organisations de défense des droits de l’Homme. Donc, nous n’inventons rien. Par contre, le communiqué, lui, accable mon père de fautes qui n’avaient même pas été citées dans le jugement. Il faut avoir des preuves de ce qu’on avance lorsque l’on accuse publiquement quelqu’un.
Aziz Enhaili: Vous vous trouvez présentement à Washington pour sensibiliser le gouvernement américain à la situation précaire de votre père. Quelles sont les démarches menées et les personnalités rencontrées au cours de ce voyage? Pensez-vous pouvoir compter sur un appui ferme de la part de l’administration Obama à votre combat?
Sonia Terhzaz: Mon père était attaché militaire à Washington de 1973 à 1976. Il s’est assuré de sa mission de la meilleure façon qui soit, ce qui lui a valu les félicitations de nombreux généraux du Pentagone, de sénateurs et d’ambassadeurs. Nous avons d’ailleurs retrouvé quantité de lettres élogieuses à son égard, lettres qui émanent du gouvernement américain, et que nous pouvons produire. Il a eu aussi l’insigne honneur d’avoir été décoré de la Légion of Merit.
J’ai été reçue par des personnes au Département d’État du Moroccan Desk, ainsi qu’à celui des Affaires étrangères. J’ai également rencontré à la Maison Blanche le directeur des Droits de l'Homme, au Bureau des Affaires Multilatérales et des Droits de l’Homme. J’ai également eu une rencontre au bureau du sénateur John S. McCain, candidat à la dernière élection présidentielle américaine. Pour ceux qui ne le savent pas encore, le puissant sénateur de l'Arizona s'est beaucoup intéressé aux anciens prisonniers de guerre, étant lui-même un ancien prisonnier de guerre. D'ailleurs, il a été un soutien de poids dans la libération des anciens prisonniers du Polisario.
Aziz Enhaili: Qu’attendez-vous du roi Mohammed VI relativement au dossier de votre père et pourquoi?
Sonia Terhzaz: Nous demandons respectueusement la grâce et nous espérons que Sa Majesté le Roi rétablira toute la vérité sur cette affaire.
Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Solidarité Maroc.