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dimanche 14 juillet 2013

Egypte : le peuple a donné, le peuple a repris

Voici donc ce que l’on pense, en Occident, de la situation égyptienne : une expérience démocratique était en marche, l’armée a voulu y mettre fin, elle a instrumentalisé le mécontentement populaire pour faire un coup d’Etat.
Et de se lamenter sur la naïveté du peuple égyptien, qui préfère se jeter dans la gueule du loup militaire, plutôt que de faire confiance au président islamiste qu’il a élu. Incapable de se plier au long apprentissage de la démocratie, le peuple égyptien aurait oublié tous les maux que l’armée lui a infligés…

Non, le peuple égyptien n’a pas oublié.
Il n’a pas oublié ce qu’il a souffert, durant les seize mois où l’armée a directement gouverné le pays. L’initiative qu’il vient de prendre n’est, en aucune façon, un choix entre l’armée et les Frères musulmans. Elle représente une étape nouvelle, dans la marche qu’il a entreprise pour affirmer son autonomie citoyenne. Car le peuple égyptien a cessé d’être un comparse sur la scène politique. Il a acquis, depuis le mois de janvier 2011, un statut d’acteur autonome et décisif.
Il a acquis ce statut, qualitativement nouveau, non parce qu’il a renversé l’autocrate Moubarak, mais parce qu’il a rejeté, en même temps que lui, la légitimité de son pouvoir.
Jusque-là, au pays des pharaons, des sultans et des raïs, ce pouvoir n’était pas seulement exercé sans limite et sans contrôle. Il était, de surcroît, légitimé par l’ensemble de la population. Pourquoi celle-ci acceptait-elle comme allant de soi, comme une évidence indiscutable, un pouvoir sur lequel elle n’avait aucune prise ? Parce que ce pouvoir lui semblait émaner d’une instance supérieure, transcendante. Parce qu’il représentait, à ses yeux, le reflet sur terre d’un dessein céleste.
En janvier 2011, près de 10 millions d’Egyptiens ont proclamé que la souveraineté ne tombait pas du ciel. Qu’elle émanait d’eux. Que c’était en leur nom, désormais, que les gouvernants devaient gouverner. En quoi il s’agit bien, au sens le plus fort du terme, d’une révolution.
C’est l’avènement, non de la rue, mais de la place publique. Tahrir désigne une nouvelle génération d’acteurs sociopolitiques, héritiers d’un long cheminement historique, par où les générations qui les précèdent se sont, pas à pas, libérées des servitudes mentales et des inhibitions psychologiques, propres à une société traditionnelle et colonisée.
Ces nouveaux acteurs ne sont plus entravés par les mythes de la prédestination et de la fatalité, par le respect instinctif des hiérarchies, par le conformisme communautaire. Ils ne se méfient plus de ce qui tend à l’originalité, à la rupture, à l’imprévu. Ils n’ont plus peur de se distinguer, de s’affirmer, individuellement. Chacun d’eux parle à la première personne, pense par lui-même, agit en son nom propre.
Tahrir représente la conscience intime de millions d’Egyptiens, conscience révolutionnaire et citoyenne, contre-pouvoir installé dans les esprits, rendez-vous direct de chaque volonté libre avec le destin collectif de l’Egypte.
Pour l’armée comme pour les Frères musulmans, deux structures d’autorité fondées sur le principe de l’obéissance absolue, Tahrir représente un défi idéologique. Elles vont réagir de concert, en tandem, pour affronter ce défi. Après la chute de Moubarak, elles vont conduire une négociation, certes conflictuelle mais permanente, sur la meilleure manière de briser l’élan de la révolution, afin de discipliner et de canaliser la puissance de la nouvelle place publique.
Les pouvoirs exécutif, législatif et constitutionnel ont d’abord été concentrés dans les mains de l’armée. C’est dans ce cadre que les Frères musulmans et leurs alliés salafistes ont obtenu une majorité dans les urnes, d’abord au Parlement puis à la présidence. Ils y ont été puissamment aidés par l’armée, qui leur a préparé le terrain, en expédiant dans des prisons militaires 15 000 jeunes activistes révolutionnaires, en réprimant sauvagement, dans le sang, les manifestations de masse.
Pendant ce temps, les Frères musulmans étaient surtout préoccupés de préparer leur campagne électorale. Lorsque l’armée s’est vue conspuée dans les rues, elle a cédé aux Frères les rênes du pouvoir. Ces derniers ont commencé par renvoyer l’ascenseur. Ils ont fait graver dans le marbre le statut de caste de l’armée, en lui donnant des garanties constitutionnelles préservant ses privilèges, ses intérêts et ses immunités.
Qu’ont-ils fait pour le peuple qui les a élus ? Ils n’ont résolu aucun de ses problèmes. Ils les ont même aggravés. Mais ce n’est pas leur crime essentiel. S’il n’y avait que cela, le peuple aurait pu attendre trois années supplémentaires, pour les congédier par la voie des urnes. Le crime essentiel des Frères musulmans est d’avoir tenté de verrouiller toutes les issues par lesquelles ils pouvaient être chassés du pouvoir. Leur souci dominant a été de rendre, après eux, l’alternance impossible.
Morsi s’est arrogé des pouvoirs exorbitants, surplombant à la fois l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Il a fait adopter une constitution sur mesure, en une nuit, par une commission dont la quasi-totalité des membres étaient islamistes. Il a systématiquement rejeté le principe de consultations sérieuses avec les forces politiques non-islamistes, se contentant de les inviter à des conversations informelles, une fois que ses décisions étaient prises.
Le peuple égyptien a compris que s’il le laissait faire, il n’y aurait plus de changement possible par les urnes. La poursuite de la voie démocratique exigeait de le congédier avant qu’il ne soit trop tard.
En juin, il s’est soulevé à nouveau. Et les quelque 10 millions d’Egyptiens qui occupaient les places publiques en 2011, sont devenus 22 millions.
Ces derniers ont commencé par signer une pétition exigeant le départ de Morsi. Puis ils se sont donné rendez-vous, le 30 juin, jour anniversaire de son élection, pour le lui dire de vive voix. Gigantesque démonstration de conscience collective, de puissance tranquille, de maturité. Le peuple a donné, le peuple a repris. Voilà.
C’est ce que l’armée a compris, et qui a conduit ses chefs à mettre fin à leur association avec les Frères musulmans. Ils redorent ainsi leur blason, en se plaçant du côté du peuple. Ils font un nouveau pari, conforme à leur vision des intérêts à long terme de l’institution militaire, et incluant d’évidentes arrière-pensées. La place Tahrir accueille leur intervention avec, pour l’heure, un immense soulagement. Mais aussi avec la vigilance qu’impose l’expérience d’un passé encore présent dans les mémoires.

Que faire, dans tout cela, du concept de légalité démocratique ? Se rappeler que, quand cette légalité devient le paravent d’une autocratie rampante, elle doit céder le pas devant la légalité des transitions révolutionnaires.
Dernier ouvrage paru : «Penser le Coran», Grasset, 2009, édition poche Folio, Gallimard, 2011.

samedi 12 février 2011

Après Moubarak

Après Moubarak
Le 11 février 2011, le peuple égyptien a écrit une nouvelle page de son histoire millénaire en obtenant enfin le départ de l'invraisemblable dinosaure autiste qui lui tenait lieu de Raïs. La Révolution égyptienne n'est pas finie pour autant. Il lui reste maintenant à continuer le travail de nettoyage en se débarrassant du système mis en place par la mafia militaro-bureaucratique. Il lui faudra mobiliser toutes ses ressources d'intelligence, de courage et de clairvoyance. La Longue Marche continue, et elle est semée d'embûches .
En attendant, les regards sont tournés aujourd'hui vers Alger, où les apprentis-sorciers du RCD ont mis en route un processus qui risque fort de leur échapper et de les dépasser. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
 APPEL À LA MARCHE DE SOUTIEN
 Par Saïd Yanis, 11/2/2011
Nous, citoyennes, citoyens, associations, avons créé en France un Collectif d'Algériens en soutien à la lutte en Algérie pour le changement et la démocratie.
Notre Collectif exprime son soutien à la marche nationale pacifique à laquelle a appelé la « Coordination nationale pour le changement et la démocratie » qui s'est constituée à Alger le 21 janvier 2011. Cette marche nationale pacifique doit avoir lieu le 12 février à Alger.  
Nous faisons nôtres ses mots d'ordre :
- le changement et la démocratie
- la levée immédiate de l'état d'urgence
- la libération des détenus des émeutes
- l'ouverture des champs politique et médiatique
- le travail et la justice sociale
- une Algérie démocratique et sociale

Nous appelons à un rassemblement de soutien,
le même jour qu'à Alger
samedi 12 février 2011, à 14 heures
place de la République, à Paris
Pour vous joindre à cet appel : soutien.algerie@mailfr.com
PREMIERS SIGNATAIRES
Associations et groupements
Algérie pacifique, Association pour l'égalité devant la loi (APEL), Collectif des familles de disparu(e)s en Algérie (CFDA), Initiatives de femmes pour la citoyenneté et les droits universels (WICUR), Mouvement pour les droits et libertés, Numidie, Pluri-elles Algérie...
Membres individuels du Collectif et leurs amis
Lhaouari Addi, Zahra Agsous, Sanhadja Akrouf, Fatiha Alaudat, Tewfik Allal, Samia Allalou, Salima Amari, Nadia Ammour, Samia Ammour, Samir Arjoum, Leïla Babès, Sidi Mohamed Barkat, Mansour Belgi, Fatima Bellili, Leïla Benallègue, Nedjma Benaziza, Aïcha Bendouba-Touati, Ali Bendris, Mohamed Benrabah, Ali Bensaad, M. Bouchachi, Linda Bougherara, Mouloud Boumghar, Omar Bouraba, Nordine Chabane, Amel Chekkat, Louiza Chennoub, Baroudia Cheqqat, Fanny Colonna, Ahmed Dahmani, Ziyad Demouche, Hacina Deramchi, Lalia Ducos, Samir El Hakim, Nabile Farès, Fatiha Ferchouche, Mohammed Gaya, Faïza Ghozali, Nassima Guessoum, Gyps, Rabah Hahad, Fatima Halassi, Mohammed Harbi, Naoual Harkat, Khadra Hessas, Sabrina Hessas,Nadia Kaci, Aissa Kadri, Omar Kasmi, Omar Kezouit, Naïma Kitouni, Fahima Laïdoudi, Feriel Lalami-Fates, Mehdi Lalloui, Djaffar Lesbet, Sherazad Louanchi, Denis Martinez, Salim Meftah, Yahia Mekhiouba, Leïla Marouane, Samy Mebarky, Samia Messaoudi, Djedjiga Metahri, Nadir Moknèche, Aïcha Moumène, Khadidja Naga, Abdenour Ouyahia, Nejma Dounia Rahal, Saïda Rahal-Sidhoum, Rihanna, Nourredine Saadi, Safi Saidi, Salim Samai, Nadia Sbihi, Hafida Seklaoui, Brahim Senouci, Djohar Sidhoum-Rahal, Slim, Karim Bey Smail, Meriem Souidi, Wassyla Tamzali, Omar Tibourtine, Karim Tinsalhi, Nesroullah Yous,Samir Zouaou
Sont solidaires de cet appel, les organisations suivantes
Association des communistes unitaires (ACU), Association du Manifeste des libertés (AML), Association des Marocains en France (AMF), Association de Parents et Amis de Disparus au Maroc (APADM), Association Amitié Solidarité avec le peuple algérien (ASAPA), Association des travailleurs maghrébins en France (ATMF), Association des Tunisiens en France (ATF), ATF-Paris, Association marocaine des droits de l’homme (AMDH-Paris), ASDHOM, Campagne Civile Internationale pour la Protection du Peuple Palestinien (CCIPPP), Comité indépendant contre la répression des citoyens iraniens (CICRCI), Comité pour le respect des libertés et des droits de l'homme en Tunisie (CRLDHT), Congrès mondial amazigh (CMA), Ettajdid, Europe Ecologie – Les Verts (EELV), Fédération pour une alternative sociale et écologique (FASE), Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR), Forum Femmes Méditerranée, Ligue de défense des droits de l'homme en Iran (LDDHI), Ligue des droits de l’homme (LDH), le-militant.org, Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA), Parti communiste de France (PCF), Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), Parti de Gauche (PG), Parti Socialiste (PS), Society for Threatened Peoples (Allemagne),SOS Sexisme, Union juive française pour la paix (UJFP)

lundi 18 janvier 2010

Egypte : Les dessous du mur de fer


Par Uri Avnery , publié le vendredi 15/1/2010


QUELQUE CHOSE de curieux, presque bizarre, se passe ces jours-ci en Egypte.



Quelque 1400 militants du monde entier s’y sont rassemblés, en route vers la Bande de Gaza. Pour l’anniversaire de la guerre “plomb durci”, ils projetaient de prendre part à une manifestation non-violente contre la poursuite du blocus qui rend insupportable la vie d’un million et demi d’habitants de la Bande.
Au même moment, des manifestations de protestation devaient se dérouler dans de nombreux pays. À Tel-Aviv aussi, une importante protestation était prévue. Le “comité de pilotage” des citoyens arabes d’Israël devait organiser une manifestation à la frontière de Gaza.
Lorsque les militants internationaux sont arrivés en Égypte, une surprise les attendait. Le gouvernement égyptien interdit leur voyage à Gaza. Leurs bus furent arrêtés dans les faubourgs du Caire et durent rebrousser chemin. Des protestataires individuels qui avaient réussi à gagner le Sinaï dans des bus réguliers en furent extraits. Les forces de sécurité égyptiennes menèrent une véritable chasse aux militants.
Les militants en colère firent le siège de leurs ambassades au Caire. Sur la rue en face de l’ambassade de France, un camp de tentes surgit et fut bientôt encerclé par la police égyptienne. Des protestataires américains se rassemblèrent devant leur ambassade et exigèrent de voir l’ambassadeur. Plusieurs protestataires de plus de 70 ans entamèrent une grève de la faim. Partout, les protestataires furent stoppés par des unités d’élite égyptiennes en tenue anti émeute complète, tandis que des camions rouges équipés de canons à eau se tenaient en embuscade derrière eux. Les protestataires qui essayèrent de se rassembler dans le Square Tahrir (libération) furent traités sans ménagement.
À la fin, après une rencontre avec l’épouse du président, on trouva une solution typiquement égyptienne : cent militants furent autorisés à se rendre à Gaza. Les autres restèrent au Caire déconcertés et frustrés.
PENDANT QUE LES manifestants faisaient le pied de grue dans la capitale égyptienne en essayant de trouver le moyen d’exprimer leur colère, Benjamin Netanyahou était reçu dans le palais présidentiel au cœur de la ville. Ses hôtes ne lésinèrent pas pour louer et célébrer sa contribution à la paix, spécialement le “gel” de l’activité de colonisation en Cisjordanie, un geste bidon qui ne concerne pas Jérusalem-Est.
Hosni Moubarak et Netanyahou se sont rencontrés dans le passé – mais pas au Caire. Le président égyptien avait toujours insisté pour que la rencontre ait lieu à Charm-el-Sheikh, aussi loin que possible des centre de population égyptienne. L’invitation au Caire était donc la marque significative de relations de plus en plus proches.
En guise de cadeau spécial à Netanyahou, Moubarak accepta de permettre à des centaines d’Israéliens de venir en Égypte prier sur la tombe de Rabbi Yaakov Abu-Atzeira qui mourut et fut enterré dans la ville égyptienne de Damanhur il y a 130 ans, alors qu’il se rendait du Maroc en Terre Sainte.
Il y a dans cela quelque chose de symbolique : le blocage des protestataires pro-Palestiniens en route vers Gaza au moment même où des Israéliens étaient invités à Damanhour.
ON POURRAIT bien se poser des questions sur la participation égyptienne au blocus de la Bande de Gaza.
Le blocus a commencé longtemps avant que la guerre de Gaza ait transformé la Bande en ce que l’on a décrit comme “la plus grande prison sur la terre”. Le blocus s’applique à tout sauf aux médicaments essentiels et aux denrées alimentaires les plus élémentaires. Le sénateur des États-Unis John Kerry, ancien candidat à la présidence, a été choqué d’entendre que le blocus s’appliquait aux pâtes alimentaires – l’armée israélienne dans sa sagesse a qualifié les nouilles de produit de luxe. Le blocus s’applique à tout – depuis les matériaux de construction jusqu’aux cahiers pour les écoliers. Sauf dans les cas humanitaires les plus extrêmes, personne ne peut se rendre de la bande de Gaza en Israël ou en Cisjordanie, et réciproquement.
Mais Israël ne contrôle que trois côtés de la Bande. Les frontières nord et est sont bloquées par l’armée israélienne, la frontière ouest par la marine israélienne. La quatrième frontière, celle du sud, est contrôlée par l’Égypte. Par conséquent, le blocus serait inefficace sans la participation égyptienne.
À l’évidence, cela n’a pas de sens. L’Égypte se considère comme le leader du monde arabe. C’est le pays arabe le plus peuplé, situé au centre du monde arabe. Il y a cinquante ans le président de l’Égypte, Gamal Abd-el-Nasser, était l’idole de tous les Arabes, en particulier des Palestiniens. Comment l’Égypte peut-elle collaborer avec “l’ennemi sioniste”, comme les Égyptiens appelaient alors Israël, en mettant un million et demi de frères arabes à genoux ?
Jusqu’à une époque récente, le gouvernement égyptien était resté attaché à une solution qui illustre le vieux sens politique égyptien six fois millénaire. Il participait au blocus mais fermait les yeux sur les centaines de tunnels creusés sous la frontière qui sépare l’Égypte de Gaza, par lesquels s’écoulaient les approvisionnements de la population de Gaza (à des prix exorbitants et avec de gros bénéfices pour les commerçants égyptiens), ainsi que le flux d’armes. Les gens aussi les empruntaient, depuis les militants du Hamas jusqu’aux futures mariées.
Ceci est sur le point de changer. L’Égypte a commencé à construire un mur de fer – littéralement – sur toute la longueur de la frontière avec Gaza, consistant en pieux d’acier enfoncés profondément dans le sol de façon à condamner tous les tunnels. Cela finira par étrangler les habitants.

Lorsque le sioniste le plus extrémiste, Vladimir Ze’ev Jabotinsky, écrivait il y a 80 ans sur l’érection d’un “mur de fer” contre les Palestiniens, il n’imaginait pas que des Arabes feraient précisément cela.
POURQUOI les Égyptiens font-ils cela ?
Il y a plusieurs explications. Les cyniques observent que le gouvernement égyptien reçoit une subvention américaine considérable chaque année – presque deux milliards de dollars – avec la permission d’Israël. Cela a commencé en récompense du traité de paix égypto-israélien. Le lobby pro-israélien aux États-Unis peut y mettre fin à tout moment.
D’autres pensent que Moubarak a peur du Hamas. L’organisation a démarré comme la branche palestinienne des Frères Musulmans qui restent la principale opposition à son régime autocratique. L’axe Le Caire-Riyad-Amman-Ramallah fait contrepoids à l’axe Damas-Gaza allié lui-même à l’axe Téhéran-Hezbollah. Beaucoup pensent que Mahmoud Abbas trouve un intérêt au renforcement du blocus de Gaza pour affaiblir le Hamas.
Moubarak est en colère contre le Hamas qui refuse de faire ses quatre volontés. Comme ses prédécesseurs, il exige que les Palestiniens obéissent à ses ordres. Le président Abd-el-Nasser était fâché avec l’OLP (organisation qu’il avait créée pour assurer un contrôle égyptien sur les Palestiniens, contrôle qui lui échappa lorsque Yasser Arafat prit le pouvoir). Le Président Anouar el Sadate s’emporta contre l’OLP pour avoir refusé l’accord de Camp David qui promettait aux Palestiniens une simple “autonomie”. Comment les Palestiniens, un peuple petit et opprimé, ose-t-il refuser le “conseil” du Grand Frère ?
Toutes ces explications ont leur logique et pourtant l’attitude du gouvernement égyptien reste étonnante. Le blocus égyptien de Gaza détruit les vies d’un million et demi d’êtres humain, hommes et femmes, vieillards et enfants, qui pour la plupart ne sont pas des militants du Hamas. Cela se fait publiquement, aux yeux de centaines de millions d’Arabes, d’un milliard et deux cent cinquante millions de musulmans. En Égypte même, des millions de gens éprouvent de la honte en raison de la participation de leur pays à ce qui affame leurs amis arabes.
C’est une politique très dangereuse. Pourquoi Moubarak la mène-t-il ?
LA VÉRITABLE réponse est, probablement, qu’il n’a pas le choix.
L’Égypte est un pays très fier. Quiconque est allé en Égypte sait que même le plus pauvre des Égyptiens est rempli d’orgueil national et se sent facilement insulté lorsque l’on porte atteinte à sa dignité nationale. Cela est encore apparu il y a quelques semaines, lorsque l’Égypte a perdu un match de football contre l’Algérie et a réagi comme si elle avait perdu une guerre.
Soldats, du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent” déclara Napoléon à ses soldats à la veille de la bataille du Caire. Chaque Égyptien a conscience que 6000 – certains disent 8000 – années d’histoire les contemplent en permanence.
Ce profond sentiment se heurte à la réalité à un moment où la situation de l’Égypte devient de plus en plus misérable. L’Arabie Saoudite a plus d’influence, le petit Dubai est devenu un centre financier international, l’Iran est en train de devenir une puissance régionale beaucoup plus importante. Au contraire de l’Iran où les ayatollahs ont appelé les familles à limiter leur progéniture à deux enfants, le taux de natalité égyptien est en train de tout engloutir condamnant le pays à une pauvreté permanente.
Autrefois, l’Égypte réussissait à compenser ses faiblesses internes par des succès extérieurs. Le monde entier considérait l’Égypte comme le leader du monde arabe et la traitait en conséquence. Ce n’est plus le cas.
L’Égypte est dans une mauvaise situation. Voilà pourquoi Moubarak n’a pas d’autre choix que de suivre les injonctions des États-Unis – qui sont en fait des injonctions israéliennes. C’est la véritable explication de sa participation au blocus.
LORSQUE j’ai pris la parole aujourd’hui à la manifestation de Tel-Aviv, après que nous eussions défilé dans les rues pour protester contre le blocus, j’ai évité de faire état de la participation égyptienne à ce blocus.
J’avoue que j’ai beaucoup aimé les gens que j’ai rencontrés au cours de mes visites en Égypte. L’“homme de la rue” est très accueillant. Dans leur comportement les uns à l’égard des autres, il y a une ambiance de tranquillité, une absence d’agressivité, un sens de l’humour spécifique aux Égyptiens. Même les plus pauvres restent dignes dans des conditions de surpeuplement et de misère. Je ne les ai pas entendus se plaindre. Tout au long des milliers d’années de leur histoire, les Égyptiens ne se sont pas révoltés plus de trois ou quatre fois.
Cette patience légendaire comporte aussi son côté négatif. Lorsque les gens acceptent leur sort, cela peut aussi être un obstacle au progrès économique, social et politique.
Il semble que le peuple égyptien soit prêt à tout accepter. Depuis les pharaons des temps anciens jusqu’au pharaon actuel, leurs dirigeants ont rencontré peu d’opposition. Mais un jour peut arriver où l’orgueil national triomphera même de cette patience.
En tant qu’Israélien, je proteste contre le blocus israélien. Si j’étais égyptien, je protesterais contre le blocus égyptien. Comme citoyen de cette planète, je proteste contre les deux.
Article écrit en hébreu et en anglais le 2 janvier 2010, publié sur le site de Gush ShalomTraduit de l’anglais “The Iron Wall” pour l’AFPS : FLPHL

mercredi 6 janvier 2010

Le mur de la honte et la tour d'orgueil


par Ayman El Kayman, Coups de dent n°123, 5/1/2010
Tout monarque qui se respecte se doit de marquer son passage éphémère sur cette terre par au moins une construction monumentale digne de lui et qui laisse une empreinte durable sur les hommes et dans le paysage. Louis XIV nous a laissé Versailles, Shah Jahan nous a laissé le Taj Mahal, Mitterrand la Pyramide du Louvre, Hassan II la mosquée de Casablanca et le Mur du Sahara. Deux monarques régnants arabes n’ont pas voulu manquer à cette tradition.


Le Mur d’Acier de Moubarak

Hosni Moubarak, le pharaonicule, lèguera à la postérité un monument très particulier, Al Jidar Al Fouladhi, Le Mur d’acier, qu’on appellera Jidar Al Khazi Al Moubarakii (Le Mur de la honte de Moubarak).
Ce mur d’acier enterré à 35 mètres de profondeur, est en train d’être construit tout le long de la frontière entre la bande de Gaza et l’Égypte. Il sera doublé d’un canal souterrain amenant de l’eau de la Méditerranée, qui servira à noyer les tunnels creusés par les Gazaouis pour échapper à leur enfermement meurtrier. Le chantier bat son plein. Il est supervisé par des officiers des services de renseignements militaires US et français installés dans un QG à l’ambassade US du Caire et disposant d’un “poste de commandement avancé” à El Arish. À la mi-décembre, le général français Benoît Puga, chef de la DRM (Direction du renseignement militaire) a visité le chantier.
Cette affaire a éclaté fin décembre, suite à des indiscrétions israéliennes et le gouvernement égyptien, après des faibles dénégations, a finalement reconnu que le projet était en cours de réalisation. Les Palestiniens et leurs amis se sont alors sérieusement énervés et les critiques ont commencé à fuser.
Le 29 décembre, Cheih Yousouf Al Qardaoui, président de l’Union internationale des Oulémas musulmans, a émis une déclaration (improprement qualifiée par certains  commentateurs de “fatwa”) condamnant ce mur comme “un crime injustifiable” que l’Islam ne saurait tolérer et lançant un appel à la Ligue Arabe et à l’Organisation de la conférence islamique pour qu’elles interviennent auprès de l’Égypte afin qu’elle annule le chantier.

Le 1er janvier, réponse du berger à la bergère: Cheikh Mohammed Said Tantaoui et ses 25 collègues du Conseil de recherche scientifique islamique de l’Université Al-Azhar, qui sont des fonctionnaires religieux stipendiés par le gouvernement égyptien, ont émis rien moins que ce qu’ils présentent eux-mêmes comme une fatwa, déclarant que le mur d’acier est strictement halal (licite) et que ceux qui s’y opposent “violent les commandements de l’Islam”, autrement dit sont des apostats. En effet,  expliquent nos docteurs (ou)folislam*, les tunnels creusés par les Gazaouis sous la frontière,“sont utilisés pour des trafics de drogue et autres contrebandes qui menacent la stabilité de ‘Égypte”. Bref, de quoi s’arracher tous les poils de la barbe.

La Tour Infernale de Khalifa



À un autre bout du monde arabe, dans l’Émirat de Dubai (200 milliards de $ de dettes), a été inaugurée lundi 4 janvier la tour la plus haute du monde, Burj Al Khalifa (Château-Khalifa, du nom de l’émir régnant), qu’on pourrait appeler Burj Al Majd Al Abir Al Khalifa (Château de la Gloire éphémère de Khalifa) : haute de 828 mètres, elle compte 164 étages et a coûté la bagatelle de 1,5 miliard de dollars. Sa construction avait été quelque peu retardée par les grèves des esclaves asiatiques du chantier en 2007 (lire à ce sujet Révolte à Dubaibylone et L'intifada des travailleurs indiensmais finalement tout s’est bien terminé ("tout va bien jusqu'ici...").  "Vous vous demandez pourquoi on construit tout ça? Pour améliorer la qualité de vie et mettre un sourire sur les visages, et je crois que nous devons continuer à le faire. Les crises vont et viennent. Nous construisons pour l'avenir ", a expliqué Mohamed Alabbar, président de Emaar Properties, plus gros promoteur immobilier du monde arabe, à l’origine du projet. La tour (entourée d’un cercle sur notre photo satellite) constitue le fleuron d’un quartier qui a coûté 20 milliards. Elle devrait héberger 12 000 personnes, des bureaux et  un hôtel Armani.
De source généralement bien informée, on apprend que Cheikh Ben Laden n’attend plus que la livraison par Airbus d’un A 380 pour l’envoyer se crasher contre cette tour du diable.
À ma connaissance, Château-Khalifa n’a fait l‘objet d’aucune fatwa, ni pour ni contre. Pourtant, il ya aurait de quoi dire. Je livre quelques éléments de réflexon aux oulémas qui voudraient se pencher sur la question.
Parmi les signes de la fin des temps et de l’approche du Jugement dernier, le Prophète (صلى الله عليه و سلم), répondant à une question de Jibrîl (عليه السلم) indique celui-ci : "Quand tu verras (…) les va-nu-pieds, les gueux, les miséreux et les bergers rivaliser dans la construction de maisons de plus en plus hautes." (hadith rapporté par Al-Boukhâri et Mouslim)
« Bâtissez-vous par frivolité sur chaque colline un monument? Et édifiez-vous des châteaux comme si vous deviez demeurer éternellement? », demande le prophète Hûd (عليه السلم), descendant du prophète Noah  (عليه السلم), au peuple infidèle des Aad dans le Coran (Sourate 26, As Shuaraa, Les Poètes, 128-129) et il ajoute : « Je crains pour vous le châtiment d'un Jour terrible. » Et le châtiment viendra, sous forme d’une sécheresse, apportée par un « vent stérile », les Aad s’étant repentis trop tard de leur orgueil.

Le mot de la fin à un autre immortel, le grand Bertolt Brecht :
Questions que se pose un ouvrier qui lit

Qui a construit Thèbes aux sept portes ?
Dans les livres, on donne les noms des Rois.
Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?
Babylone, plusieurs fois détruite,
Qui tant de fois l’a reconstruite ? Dans quelles maisons
De Lima la dorée logèrent les ouvriers du bâtiment ?
Quand la Muraille de Chine fut terminée,
Où allèrent ce soir-là les maçons ?  Rome la grande
Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ? De qui
Les Césars ont-ils triomphé ? Byzance la tant chantée.
N’avait-elle que des palais
Pour les habitants ? Même en la légendaire Atlantide
Hurlant dans cette nuit où la mer l’engloutit,
Ceux qui se noyaient voulaient leurs esclaves.

Le jeune Alexandre conquit les Indes.
Tout seul ?
César vainquit les Gaulois.
N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ?

Quand sa flotte fut coulée, Philippe d’Espagne
Pleura. Personne d’autre ne pleurait ?
Frédéric II gagna la Guerre de sept ans.
Qui, à part lui, était gagnant ?

A chaque page une victoire.
Qui cuisinait les festins ?
Tous les dix ans un grand homme.
Les frais, qui les payait ?

Autant de récits,
Autant de questions.

Ayman El Kayman, délégué local de l’UMTA (Union mondiale des talib amateurs, Al Intihad Al Alami Li Talabati Al Houat)

* L’auteur fait ici un triple jeu de mots, dont il reconnaît être assez fier, entre Docteur Folamour, foul (fèves en arabe) et oufoul (la fin en arabe).
Bonne semaine, quand même !
Que la Force de l’esprit soit avec vous !
...et à la semaine prochaine !

jeudi 31 décembre 2009

N°122-Annus horribilissimus

par Ayman El Kayman, Coups de dent n°122, 29/12/2009
L’année qui s’achève a été horrible ? Vous n’avez encore rien vu ! 2010 promet d’être encore plus horrible !
Alors que 2009 s’achève, l’Empire, revêtu de ses nouveaux habits, vient de découvrir un nouvel ennemi et d’ouvrir un nouveau front de guerre : le Yémen. Les mères des enfants yéménites déchiquetés par les bombes US pourront se consoler en se disant que c'est un cadeau de fin d'année du Prix Nobel de la Paix.

Dans cet Orient si proche et si lointain, le pharaonicule du Caire n’a rien trouvé de mieux pour commémorer le premier anniversaire de la guerre génocide contre Gaza que d’inviter le Premier sinistre de l’entité innommable. Et de refuser l’accès à Gaza à 1 500 internationaux venus de toute la planète pour apporter leur solidarité aux Gazaouis assiégés et soumis à la mort lente. Sans oublier le mur métallique de 10 mètres de haut et s'enfonçant 30 mètres sous terre qu'il a    "décidé"(façon de parler, puisque le pharaonicule prend rarement des décisions par lui-même) de construire entre Gaza et l'Égypte.

Dans l’Occident riche, ça va de plus en plus mal. Ça dégringole de partout. En Italie, 10 000 salariés du groupe ex-Eutelia se battent, dans une indifférence quasi-générale , pour sauver leurs emplois, sacrifiés par des patrons-gangsters. (je sais, je sais, c'est un pléonasme). Aux USA mêmes, source des maux, le seul secteur en expansion, ce sont les soupes populaires. À Copenhague, les grands pollueurs ont saboté les efforts pour prendre à bras le corps la catastrophe écologique qui nous menace tous.

Je pourrais continuer la liste de tout ce qui ne va pas mais je préfère m’arrêter là.

Il reste des raisons d’espérer : elles se trouvent au sud du Rio Grande, au Venezuela, en Bolivie, en Équateur, au Nicaragua, à Cuba, au Paraguay, dont les peuples et les gouvernements, pour une fois unis, tentent de donner vie au vieux rêve bolivarien de la Patria Grande, et donnent une leçon à toute l’humanité.
Bonne semaine, quand même !
Que la Force de l’esprit soit avec vous !
...et à l’année prochaine !