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mardi 7 octobre 2014

Les disparus de Gaza


 Par Pierre Puchot, MEDIAPART, 6/10/2014 

Personne ne sait où ils sont. Peut-être sont-ils enfouis sous les gravats de Chajaya. Peut-être sont-ils en Israël, capturés pendant la dernière guerre, ou bien sont-ils morts en pleine mer... Après l'offensive israélienne, des dizaines de familles cherchent un proche dont elles ont perdu la trace. Reportage, de notre envoyé spécial à Gaza.

De notre envoyé spécial à Gaza.- À Gaza, le sujet est tabou. Parce que personne, ni l’Onu, ni même les autorités locales, n'est capable de le quantifier ; parce qu'il suppose l'avènement d'un nouveau phénomène, la fuite clandestine en mer depuis Gaza ; parce qu'il impliquerait en majorité des membres des brigades Al-Qassam, le bras armé du Hamas, personne ou presque ne parle des disparus de Gaza. D’ailleurs, Maram Humaid, la jeune fille qui nous a mis sur la voie, ne s’en cache pas : « On ne va pas mentir, la plupart des habitants de Gaza qui ont disparu font partie des brigades Al-Qassam. N'ont-ils pour autant pas droit à un enterrement ? Leurs familles n'ont-elles, elles aussi, pas droit à la vérité sur le sort de leur proche ? Et qu'en est-il des autres, doit-on les laisser mourir dans l'oubli de tous ?»
Employée au bureau des médias du gouvernement, la jeune femme de 23 ans a eu notamment pour tâche de recueillir les témoignages de familles et de blessés à l’hôpital de Shifa durant toute la durée de l’offensive israélienne en juillet et août. Un cas particulier est demeuré dans sa mémoire : « Un jour, on a apporté le cadavre d’un enfant de trois ans, tué à Chajaya. Il avait perdu toute sa famille dans un bombardement. Personne n’a jamais pu l’identifier. Il est parti anonymement. Et si quelqu’un le cherche, personne ne doit savoir qu’il est mort là-bas. Mourir comme si vous n'aviez jamais existé, vous imaginez ? C'est terrible. »
Peut-être ses parents eux-mêmes sont-ils restés coincés sous les décombres que le Croissant-Rouge palestinien a renoncé à dégager, faute de temps, de matériel et de moyens, comme ceux de l'orphelin dont la photo trône désormais à l’entrée de l’hôpital de Shifa, à Gaza.
Hôpital de Shifa, à Gaza, septembre 2014Hôpital de Shifa, à Gaza, septembre 2014 © Pierre Puchot
Suite à l’offensive israélienne sur Gaza, 2 147 morts, en grande majorité des civils, ont été identifiés, de même que 11 000 blessés parmi les Gazaouis, contre 66 soldats et six civils tués côté israélien. Mais à Gaza, des dizaines de familles cherchent encore à comprendre ce qui est arrivé à leurs proches. C'est le cas d'Eïd Abdelmonem Youssef Manoum, dont le fils Khaled demeure introuvable depuis le 21 juillet. Une semaine auparavant, Israël avait bombardé leur maison de Jabalya qui, avec une population estimée à 100 000 personnes, constitue l’un des plus importants camps de réfugiés de Gaza.
Quelques minutes après un appel téléphonique de l’armée israélienne leur intimant l’ordre d’évacuer leur maison, Eïd a emmené sa famille chez celle de son frère, au bout de la rue, pour qu'elle y emménage. « Comme nous, Khaled n'a pas compris, soupire son père. Nous ne cachions aucune arme, pourquoi bombarder cette maison ?» Policier depuis que le Hamas a pris le pouvoir à Gaza après avoir remporté les élections en 2006, Eïd affirme ne pas faire partie pour autant du mouvement : « Ils m’ont demandé de prendre du service dans la police, explique-t-il. Je travaillais avant en Israël dans le BTP, avec le blocus, ce n’était plus possible de passer tous les jours en Israël. Mais je ne suis pas militant, c'est simplement un travail, et dans le contexte économique, ça ne se refuse pas. »
Quartier de Chajaya, Gaza, septembre 2014Quartier de Chajaya, Gaza, septembre 2014 © Pierre Puchot

Le 21 juillet, la radio et la chaîne de télévision Al-Aqsa appartenant au Hamas annoncent que son fils Khaled a été tué en même temps que dix autres soldats du Hamas, au cours d’une opération menée au-delà de la frontière israélienne, près d’un tunnel et du checkpoint d’Eretz. « Il était peintre, mais je me doutais bien qu’il évoluait dans les brigades Al-Qassam, depuis deux ans à peu près. Je n’avais toutefois aucune idée de son implication réelle. Depuis le bombardement de notre maison, on ne le voyait plus beaucoup, il voulait se venger, nous disait-il. »
Après l’annonce de la mort de son fils, Eïd Abdelmonem joint le Hamas et les brigades, qui lui annoncent avoir perdu le contact radio avec leurs dix combattants, et ne savent pas vraiment ce qui s’est passé. Eïd Abdelmonem appelle tour à tour les hôpitaux, médecins, organisations des droits de l’homme, puis se rend sur place les jours suivants pour tenter, malgré la guerre, de vérifier la mort de son fils, et de récupérer son corps. En vain. « Nous avons appelé le Croissant-Rouge pour avoir des nouvelles, ils nous ont dit qu’ils ne savaient rien, qu’ils ne pouvaient pas nous dire s’il était vivant ou mort. Dans les hôpitaux, certains nous disaient l’avoir vu vivant, d’autres étaient absolument sûrs qu’il était mort. Et puis, l’armée israélienne a diffusé une vidéo, montrant l’anéantissement du bataillon dans lequel figurait Khaled. »
Impossible pour la famille de reconnaître leur fils sur les images. Et contrairement aux autres proches des membres du bataillon, son père n’a jamais pu récupérer le corps : « Tous les autres ont pu enterrer dignement leur fils, nous, non, soupire-t-il. Et nous ne pouvons pas chercher sur place, car nous n’avons aucune idée précise de la position du tunnel où Khaled s’est peut-être réfugié lorsque l’armée israélienne a fait feu… Où est-il ? Est-il mort enseveli dans le tunnel ? Est-il prisonnier en Israël ? Nous n’avons plus d’option, mais parfois, je me prends à espérer qu’il est encore vivant, et prisonnier de l’autre côté… Mon fils, c’était un combattant, il voulait en sortir de cette vie, et faire mal à l’armée qui nous occupe et nous bombarde, plutôt que de ne rien faire et sniffer de la colle comme les jeunes ici, qui ont tant de mal à trouver suffisamment de travail pour pouvoir se marier. Il voulait devenir quelqu’un. Je suis fier de lui. »
Un quartier de Beit Hanoun, septembre 2014Un quartier de Beit Hanoun, septembre 2014 © Pierre Puchot

 

 

 

 


La fuite vers l'Europe par la mer

Depuis la fin du conflit, des centaines de familles se sont rendues à l’hôpital, dans les morgues, laissant le plus souvent les responsables et médecins désemparés par l’ampleur du phénomène : « Nous avons reçu pendant la guerre et depuis la fin du conflit, explique Iyad Zaqout, responsable administratif de l’hôpital de Shifa, des centaines de personnes qui cherchaient un proche. Mais nous n’avions la plupart du temps aucune information à leur fournir, du fait de l’état des corps que nous avons reçus, qui rendait bien souvent les personnes difficilement identifiables. Parfois, il restait suffisamment de vêtements pour qu’on puisse les montrer aux familles. Dans ces rares cas-là, nous sommes parvenus à identifier plusieurs personnes. »
Eïd Abdelmonem Youssef Manoum chez lui, devant la photo de son filsEïd Abdelmonem Youssef Manoum chez lui, devant la photo de son fils © Pierre Puchot
Combien sont-ils à avoir disparu de la sorte ? Le ministre de l’intérieur ne dispose d’aucun chiffre, de même que l’ONU, qui impose désormais le silence sur cette question à ses responsables de terrain. Seul le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) admet mi-septembre qu’il s’agit d’un « problème majeur », et fait déjà état de quinze « cas » détaillés encore non résolus, et pour lesquels l’équipe de la Croix-Rouge ne dispose d’aucune piste.
« Durant la guerre, des centaines de familles sont venues au bureau en espérant que l’on puisse les aider à retrouver la trace de leurs proches, explique Masadi Seif, l’une des responsables du CICR à Gaza.  Certaines victimes sont encore sous les décombres, et nous n’avons pas les moyens de les en extraire. D’autres ont été arrêtées durant l’opération terrestre et sont détenues en Israël. De par notre position de neutralité, nous avons un bon contact avec les autorités israéliennes, et nous encourageons toutes les familles palestiniennes qui souhaitent obtenir des informations à se manifester auprès de nous. Mais je ne peux pas vous dire de combien de détenus il s’agit, nous ne sommes pas autorisés à dévoiler cette information. Dans le même temps, nos équipes sur le terrain continuent de collecter le maximum d’informations sur les disparus de Gaza. »
Quartier de Chajaya, Gaza, septembre 2014Quartier de Chajaya, Gaza, septembre 2014 © Pierre Puchot

Pendant ce temps, des dizaines de familles continuent de chercher, espérant mettre la main sur une information que le chaos de la guerre aurait dissimulée. « Plusieurs familles de mon quartier sont dans cette situation, explique Fadi Abu Shammala, directeur de projet dans une ONG, l’Union générale des centres culturels de Gaza, et militant au sein du Front de libération pour la Palestine (FPLP, communiste). Je suis moi-même sans nouvelle de mon cousin depuis la fin de la guerre. Autant que je sache, il peut être sous les décombres, ou bien parti par la mer vers l'Europe. »
 Maram Humaid, avec les membres du club des jeunes journalistes de Gaza, septembre 2014.
Maram Humaid, avec les membres du club des jeunes journalistes de Gaza, septembre 2014. © Pierre Puchot



C’est la dernière option, le nouveau phénomène qui inquiète au plus haut point les autorités gazaouies. Le 15 septembre, un bateau transportant des migrants en direction de l’Italie a coulé dans les eaux internationales. Sur les 400 passagers qu'il transportait et qui se sont noyés, la moitié était des Palestiniens, venant de Gaza ou d’Égypte par laquelle les Gazaouis ont nécessairement transité.

« Ce phénomène, qui consiste à vouloir se rendre en Europe par des routes et moyens à hauts risques, coïncide à Gaza avec le début de dernière guerre, explique Rami Abdu, qui dirige à Gaza le bureau de l’observatoire Euro-Mid pour les droits humains au Proche-Orient. Nous sommes directement en contact avec les autorités de Gaza, qui n’ont pas encore décelé à Gaza de "mafia spécialisée" dans ce "business" comme celle présente en Égypte depuis des décennies. Il s'agit plutôt de passeurs isolés qui tentent de profiter de la situation et de la guerre, et font payer les habitants de Gaza de 2 000 à 4 000 dollars par personne pour passer en Égypte et monter dans le bateau. »
Mi-septembre, l’ONG a recueilli en Grèce le premier témoignage de la famille Al-Asouri. Le père de famille raconte comment il a perdu sa femme, sa fille et son fils. Depuis, sept autres témoignages leur sont parvenus. Autant de disparus que les familles de Gaza ne chercheront plus. Pour les autres, un mois après la fin de la guerre, l’espoir de découvrir la vérité sur leur sort s’amenuise chaque jour un peu plus.

jeudi 7 août 2014

Le cessez-le-feu à Gaza entre le Hamas et Israël semble tenir

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mercredi 31 juillet 2013

Syrie: la guerre, les silences et les mensonges

 Par François Bonnet, Mediapart, 28/8/2013


Les Etats-Unis, France et Royaume-Uni vont intervenir militairement en Syrie. S'il est urgent d'aider à la chute de Bachar al-Assad, la campagne de frappes aériennes annoncée apparaît comme une fuite en avant, sans base légale, tout à la fois opération de camouflage des erreurs passées, gestion opportuniste des opinions, déclencheur possible d'un cataclysme régional alors que des alternatives existent. Parti pris.

Disons-le tout net. Tout démocrate sincère doit aujourd'hui souhaiter la chute du régime d'al-Assad et aider à sa perte. Démocrate sincère, c'est-à-dire citoyen libre, refusant de considérer le monde au travers de visions complotistes, qui ne feraient des pays occidentaux que les laquais dociles d'un Grand Satan impérialiste américain. Citoyen libre, c'est-à-dire considérant que des valeurs universelles doivent être en toute place défendues et que la promotion et la défense de ces valeurs sont l'unique moyen d'asseoir la légitimité d'un droit international -et de ses organisations, ONU en tête.

C'est pourquoi nous ne pouvons que souhaiter la chute du régime syrien. Qu'un point final soit enfin mis à plus de quarante années d'un régime dictatorial caché sous les oripeaux d'un pseudo socialisme dit laïc à la sauce baassiste, acteur sinistre de tueries, du désastre de quinze années de guerres libanaises, responsable de l'assassinat de l'ambassadeur de France Louis Delamare et de tant d'autres attentats.

Un crime défiant toutes les lois de la guerre vient d’être commis: l'utilisation d'armes de destruction massive (car les armes chimiques font bien partie de cette catégorie) contre une population civile, utilisation évidemment proscrite par les traités et conventions internationaux. Tout indique, à ce stade, que la responsabilité directe en incombe au régime de Bachar al-Assad (ses services, son armée, ses milices, des conseillers militaires étrangers?) - lire ici notre article. Nous y reviendrons.

Victimes à l'hôpital de Kafr Batna. 
Victimes à l'hôpital de Kafr Batna.© Violation documentation center
Faut-il en réaction -puisque réagir il faut- entrer en guerre? Une guerre certes qui ne dit pas son nom -on parlera d'«opérations limitées de frappes aériennes ciblées»- mais qui ne pourra éviter ce constat: plusieurs pays occidentaux, et la France, vont s'engager directement sur le champ de bataille syrien. Le faut-il? Nous ne le pensons pas, tant une intervention militaire apparaît à ce stade comme une périlleuse fuite en avant, sans base légale, tout à la fois opération de camouflage des lâchetés et erreurs passées, gestion opportuniste des opinions publiques, déclencheur possible d'un cataclysme régional aux conséquences incalculables.

La révolution syrienne, démarrée au printemps 2011 dans l'enthousiasme du grand 89 du monde arabe, méritait mieux et bien plus. L'occident, l'Europe, les Etats-Unis ont été aux abonnés absents, tout occupés à de petits calculs d'influence boutiquière sur les différentes factions d'une opposition en exil ne représentant souvent qu'elle même. Quand ils n'étaient pas simplement tétanisés face à ce réveil de sociétés se battant soudain pour la liberté et la démocratie et renversant le Vieux Monde (cf le discours de Nicolas Sarkozy insistant sur les nouveaux périls nés des révolutions tunisienne et égyptienne).

Les voilà aujourd'hui au pied du mur. Cette guerre -si elle est déclenchée- est déjà leur échec, conséquence périlleuse de deux années d'impéritie. Il faut donc rappeler une fois encore, comme ce fut le cas pour l'Afghanistan, pour l'Irak, pour la Libye, qu'une entrée en guerre est d'abord nourrie de silences et de mensonges. Il faut ensuite dire qu’en ce début du XXIè siècle la guerre n’est plus, comme l’assurait Clausewitz, «la continuation de la politique par d’autres moyens». Une fois engagée, elle mène sa vie propre, bouleverse les réalités, dicte trop souvent son rythme aux politiques. «Quand on met le doigt dans la guerre, on ne sait jamais où cela nous mène et où cela finit», nous disait il y a deux ans –et à propos d’une autre entrée en guerre, en Libye cette fois- le général Vincent Desportes, qui a longtemps dirigé l’Ecole de guerre à Paris.

Or l’accumulation des silences et des désinformations rend aujourd’hui insupportable une opération militaire que l’on tend à nous présenter –une fois de plus- comme une promenade de santé. Ainsi le scénario serait-il écrit : deux trois jours de frappes aériennes sur des cibles identifiées du régime Assad (bases aériennes, centre d’état-major, dépôts de matériel). Résultat escompté : la neutralisation des capacités chimiques de l’armée syrienne ; l’éventuel effondrement du régime –dont certaines sources soulignent désormais l’affaiblissement- ; à tout le moins, un choc qui amènera le dictateur ou les autres piliers du régime à accepter enfin de s’asseoir à une table de négociations pour construire une transition politique…
Ce scénario peut certes se réaliser mais il a aujourd’hui tout du conte de fées. Sauf à ce que la France, le Royaume Uni, les Etats-Unis disposent d’informations issues d’un solide travail de renseignement et qui donneraient crédit à un tel plan. Pourquoi alors ne pas les rendre publiques et expliciter comment cet engagement militaire ne sera qu’une séquence d’un plan global et crédible de règlement politique du conflit ? L’agressivité russe, les capacités de résistance démontrées depuis de longs mois par le régime syrien, les mises en garde répétées de l’Iran laissent au contraire entendre que le plan soudainement brandi par les puissances occidentales (qui expliquaient l’inverse, c’est-à-dire la dangerosité d’un tel type d’intervention tous ces derniers mois…) relève d’un pari pour le moins hasardeux.

Assumer un bras de fer avec la Russie

Car l’autre scénario est lui connu de longue date : c’est celui d’un embrasement régional hors contrôle. Les derniers attentats au Liban, débordement direct du conflit syrien, démontrent que Damas via le Hezbollah est prêt à déclencher le feu dans pays. Le regain de violences et d’attentats en Irak (près de 50 morts pour le seul week end dernier) est également lié aux développements de la guerre civile syrienne.
Qui peut exclure à ce stade que le régime perdu de Bachar al-Assad opte pour le chaos et la folie destructrice: nouvelles utilisations d’armes chimiques ; tirs de missiles sur Israël ? Qui peut exclure une escalade dans l’armement, la Russie décidant d’augmenter encore son appui militaire à Damas ? Qui peut exclure un engagement direct de l’Iran ou un Irak sombrant à nouveau dans les guerres confessionnelles et communautaires ? Qui peut exclure le déclenchement de massacres de grande ampleur dans le nord de la Syrie aujourd’hui largement tenu par les Kurdes ?
Ce ne sont que quelques-unes de la cascade de questions et de catastrophes que risque de provoquer une intervention militaire. Plutôt que des silences obstinés ou des phrases creuses, il est urgent que les pays occidentaux disent clairement comment ils entendent contenir ces risques. Or à ce jour rien n'est précisé de ces données élémentaires: quels objectifs, quels «buts de guerre», quel sera le «coup d'après» une fois conduites les frappes aériennes?
Bachar al-Assad et Vladimir Poutine. Le père du dictateur avait signé en 1980 un traité de coopération avec l'URSSBachar al-Assad et Vladimir Poutine. Le père du dictateur avait signé en 1980 un traité de coopération avec l'URSS© (Reuters)
Les silences et les mensonges s’appliquent également à un autre acteur décisif de ce conflit: la Russie. En bloquant depuis deux ans toute tentative d’avancée politique, en soutenant jusqu’à l’insupportable le régime de Bachar al-Assad, en paralysant enfin le conseil de sécurité de l’ONU, Vladimir Poutine porte une responsabilité écrasante. Il est lui aussi le responsable de cette escalade guerrière, renouant ainsi avec les pires moments de la politique étrangère soviétique.
Or l’Europe comme les Etats-Unis, et tout particulièrement la France, se sont refusés depuis deux ans et demi à engager un véritable bras de fer avec la Russie poutinienne. La stratégie était inverse: préserver Moscou, l’amadouer, en espérant qu’il ferait plier son allié Bachar al-Assad. Cette confondante naïveté se paie aujourd’hui au prix fort: celui de l’escalade militaire; celui d’un affaiblissement terriblement dangereux de l’ONU et du conseil de sécurité, garant du droit international.
Car en bloquant, par la menace du veto, trois résolutions sur la Syrie et en en rendant impossible de nouvelles, la Russie renvoie le conseil de sécurité à ce qu’il était du temps de la guerre froide: un machin inutile puisque systématiquement paralysé par les vetos successifs des Américains et des Soviétiques. Si le conseil de sécurité ne peut aujourd’hui faire respecter les fondements même du droit international –les lois de la guerre et les traités sur les armements- alors, à quoi peut-il bien servir? De ce constat, les puissances occidentales devraient se saisir bruyamment et remettre sur la table ce serpent de mer toujours évoqué mais jamais mis en chantier: une réforme du conseil de sécurité.
Elles désertent au contraire cette bataille essentielle puisque l’ONU est soudain court-circuitée, renvoyée aux oubliettes avec l’argument –réel mais un peu court- du blocage russe. Une conséquence en est l'absence de base légale incontestable pour mener une intervention en Syrie. Une autre est que la mission des inspecteurs de l’ONU envoyée sur le terrain pour établir l’utilisation d’armes chimiques se retrouve marginalisée. Alors que l’occident aurait dû se battre sans relâche pour donner à cette mission tous les moyens de procéder à des inspections complètes, la voici d’ores et déjà déconsidérée.


C’est un choix grave, car l’entrée en guerre ne peut se faire que sur une donnée incontestable: oui, c’est bien le régime al-Assad qui a délibérément fait le choix de recourir à l’arme chimique pour des massacres de masse. C’est ce que disent aujourd’hui les multiples réseaux de l’opposition et des combattants syriens –et ils sont plus que crédibles-. C’est ce que disent des ONG d’ordinaire fort prudentes (MSF, par exemple). Mais ce constat doit aussi être établi par une instance incontestable, présentée et discutée au conseil de sécurité.
Ce ne sera pas fait ou mal fait, laissant ainsi un doute prospérer sur les raisons réelles de cet engagement. John Kerry, secrétaire d’Etat américain, François Hollande, David Cameron affirment que la responsabilité directe du régime syrien est engagée. Témoignages, expertises scientifiques, travail de renseignement, photos aériennes, écoutes téléphoniques de militaires syriens: tout concorderait… Dans le même temps, Moscou dit avoir transmis au conseil de sécurité des éléments de preuves… inverses.
  
Fournir des preuves incontestables
L’urgence est, à ce stade, de rendre publiques ces preuves de la responsabilité de Bachar al-Assad. Et de ne pas répéter ce mensonge d’Etat que fut la prestation de Colin Powell devant le conseil de sécurité en 2003, lorsqu’il brandit une petite fiole, soi-disant échantillon des armes de destruction massive de Saddam Hussein… qui n’existaient pas. Imagine-t-on qu'une intervention de ce type soit engagée sans que les preuves irréfutables de la responsabilité du régime syrien ne soient rendues publiques?
L’urgence enfin est de présenter un processus politique crédible appuyé sur une évaluation sérieuse des différents acteurs de la guerre civile syrienne. La France, et c’est à son crédit, n’a cessé de vouloir aider à la construction d’une opposition structurée en Syrie, articulant combattants de l’intérieur, politiques et opposants en exil. François Hollande a ainsi été le premier à reconnaître le Conseil national syrien, ensuite englouti dans les guerres internes et devenu depuis la “coalition”.
Mais les rivalités entre puissances, tuteurs intéressés et factions syriennes ont mis ce travail à bas. L’Arabie saoudite est aujourd’hui largement en contrôle de cette coalition d’opposition. Le Qatar reste en embuscade. Est-ce cela que La France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Turquie veulent? Chaque puissance a joué sa partition, considérant comme imminente la chute du régime de Damas et se plaçant déjà dans le Grand Jeu d’après. Erreur funeste qui a laissé les massacres perdurer sur le terrain (probablement 100.000 morts en deux ans et demi de révolution devenue guerre civile) et qui a ouvert la voie aux groupes djihadistes tout en donnant à Bachar al-Assad de nouvelles marges de manœuvre.
Dessin de Nasser al-Jaaffari extrait d'un portfolio publié par Mediapart.Dessin de Nasser al-Jaaffari extrait d'un portfolio publié par Mediapart.
Pour consulter le portfolio dont est extrait ce dessin, cliquez ici.

Une intervention militaire peut sans doute faire oublier aux opinions publiques occidentales les erreurs stratégiques répétées commises depuis 2011. Elle ne réparera rien du désastre syrien, pays dévasté, fracturé où aux morts s’ajoutent les 2,5 millions de personnes réfugiées et déplacées.

Or des éléments d’alternatives existent, plus complexes sans doute, plus longs certainement mais qui contournent les immenses risques d’explosion de la poudrière proche-orientale.
Le premier est d’instaurer un régime de sanctions drastiques à l’encontre des principaux dirigeants syriens
Le deuxième est d’assumer un conflit diplomatique sévère avec la Russie
Le troisième est de demander à la Cour pénale internationale de se saisir des crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en Syrie
Le quatrième est de négocier avec l’Iran
Le cinquième est d’armer enfin l’opposition syrienne sur des bases politiques claires qui ne laissent pas le terrain libre aux groupes djihadistes ou à la seule Arabie saoudite
La sixième est de construire un plan politique enfin coordonné entre les puissances visant à organiser l’après-Assad

Ces pistes sont régulièrement évoquées par les spécialistes, experts politiques de la région. Les égoïsmes des puissances, les médiocres calculs, les arrières pensées ont empêché de les emprunter. Plusieurs groupes de l’opposition syrienne ne souhaitent pas d’intervention occidentale. Comment justifier des raids aériens occidentaux quand ce même occident a, avec constance, refusé d’armer une rébellion à l’origine laïque et démocratique aujourd’hui menacée par les avancées djihadistes? N’est-il pas temps d’aider massivement à la reconstruction de ce mouvement démocratique appuyé sur les innombrables réseaux citoyens et sur une jeunesse syrienne avide de liberté?
C’est un chemin étroit, rendu plus difficile encore par les erreurs et absences de ces deux dernières années. Il est le seul possible si l’ambition est d’avancer vers une paix durable dans l’ensemble de cette région du monde.