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mercredi 22 mars 2017

[INTERVIEW] La parole aux journalistes : Hicham Mansouri

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Trois journalistes africains nous font partager leur vision de l’information et du journalisme dans les années à venir sur leur continent. Rencontre avec Hicham Mansouri, Marocain exilé en France depuis 2016. Il est membre de l’association marocaine des journalistes (Amij) et accueilli à la Maison des journalistes à Paris.

Le journaliste marocain Hicham Mansouri. Photo : Mathilde Errard

« Je ne peux pas prédire ce qu’il va se passer dans les prochaines années. Mais ce qui est sûr c’est qu’aujourd’hui nous avons atteint un niveau assez critique en termes de liberté de la presse dans certains pays d’Afrique. En l’état actuel des choses, je ne pense pas que nous puissions faire pire. Donc je suis très optimiste quant à l’avenir. Nous avons d’ores déjà eu un aperçu avec les printemps arabes. C’est aux citoyens de mettre fin à cette situation de blocage de la liberté d’expression. Nous avons besoin de journalistes citoyens pour contrer les censures du régime. Ils ne sont pas une alternative aux journalistes, mais ils sont nécessaires pour plus de démocratie dans les médias. Et puis, nous devons aussi nous appuyer sur les nouvelles technologies dans cette ère du tout numérique. Car la censure est plus difficile à instaurer sur internet. »

Propos recueillis par Mathilde Errard et Naïla Derroisné

dimanche 22 mai 2016

L’exil forcé

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Mohammed Larbi, 22/5/2016

Les regards sont braqués sur la Méditerranée et plus particulièrement sur ces fameux couloirs qui rapprochent deux continents. Là, une précision s’impose : il ne s’agit que d’une proximité géographique, ceci n’étant rien d’autre qu’un drame humain.

C’est ce passage qu’empruntent les candidats en quête de bonheur, du moins le croient-ils, mais toujours est-il que pour eux, ce nouvel horizon sera bien mieux que l’enfer qu’ils vivent dans leurs pays respectifs. Car ils sont nombreux, les candidats en question, et ils ne fuient pas uniquement les zones de guerre.
Un pari risqué et tous n’ont pas la chance de fouler le sol d’en face. Il y a tout juste un mois, un bateau rempli de migrants en provenance de Libye faisait naufrage au large des côtes italiennes, provoquant la mort de plus de 900 personnes. L’Union européenne a bien décidé de tripler l’aide octroyée à l’Italie pour qu’elle puisse faire face à l’afflux de migrants. Est-ce suffisant pour dissuader les candidats à la migration, voire à l’exil tant il faut encore une fois appréhender les causes ? L’ONU a tenté de le faire au début de ce millénaire en décrétant une décennie pour le développement. Qu’en est-il au juste ? Des engagements ont bien été pris, mais dans bien des cas, l’échec est là, des calculs strictement politiques échappant à la logique ont faussé ce qu’on allait considérer comme des rapports nouveaux, supposés apporter paix et prospérité, et surtout stabiliser les populations. D’aucuns diront avec une certaine indulgence que le bilan en est bien maigre car il fallait par ailleurs agir en amont : la migration, devenue un gros business, n’étant que la conséquence de politiques locales. Il n’est pour cela que de se pencher sur l’identité de ceux qui veulent quitter leurs pays. Quelques milliers viennent de pays  en guerre où ils sont en danger de mort, mais le plus grand nombre fuit la misère.
L’Europe, réunie la semaine dernière autour de cette question, a bien montré tout l’intérêt à agir en amont, et ne plus se contenter d’ériger des barrières, il reste que l’approche porte en elle quelques limites. Que peuvent en effet produire quelques milliards d’euros, même si le montant en ces temps de crise paraît effectivement important ? Tout dépend de l’usage qui en est fait, et nul doute que cela intéressera de nombreuses capitales africaines. Mais à l’inverse, l’effet pourrait être nul, et même négatif, car il faut penser aux moyens de rembourser ce qui deviendra une future dette, si toute entreprise de développement est contrariée et mise  en échec par des politiques globales dans leur approche, et puissantes au double plan économique et financier.
C’est bien cela qui a mené à l’échec les précédentes politiques de développement. Des millions de personnes qui fuient le continent africain n’y ont connu que la ruine et le désespoir. Comment donc y remédier, sachant qu’en l’absence de solution durable, la Libye demeurera ce port d’embarquement vers l’Europe ? Le chef de la diplomatie italienne laisse entendre que le sommet européen de juin pourrait prendre des décisions concrètes sur des «projets spécifiques dans sept à huit pays africains, ceux les plus touchés par les phénomènes migratoires». Il pourrait s’agir d’«un pacte euro-africain en échange de grands investissements, mais alors là vraiment de grands investissements» sans rapport avec les 1,8 milliard d’euros promis en novembre dernier. Il s’agirait d’investissements structurels d’une valeur de 10 milliards d’euros dans les sept pays africains d’où proviennent la majorité des migrants. Ce qui déjà témoigne de l’existence d’une autre approche car, finit-on par constater, rien ne dissuadera les candidats à l’exode, pas même les guerres. Il était vraiment temps.
Mohammed Larbi

vendredi 26 février 2016

Mouad Belghouat, le rappeur marocain qui a choisi l’exil pour éviter le suicide


 Membre actif du Mouvement du 20 février 2011, étendard de la jeunesse marocaine depuis sa première arrestation, «El Haqed» a quitté son pays pour continuer la musique en Belgique. Rencontre.
«On va prendre notre dose de vitamine D?», plaisante-t-il d’emblée en français lorsqu’on se rencontre en plein centre de Bruxelles, indiquant du regard un rond salvateur ensoleillé qui pointe le bout de son nez à la terrasse d’un café. Le sourire et la bonhomie de Mouad Belghouat témoignent d'une faculté salvatrice à relativiser: cinq ans après le début du «Printemps marocain» le 20 février 2011, la vie du jeune homme, devenu étendard du mouvement, est on ne peut plus chaotique, entre interdiction de chanter, intimidations, pratiquement deux années passées en prison et un exil forcé loin de sa famille.

jeudi 25 février 2016

Mouad Belghouat, le rappeur marocain qui a choisi l’exil pour éviter le suicide

par Jacques Besnard, Slate.fr, 24.02.2016
Mouad Belghouat (DR).
Mouad Belghouat (DR).

Membre actif du Mouvement du 20 février 2011, étendard de la jeunesse marocaine depuis sa première arrestation, «El Haqed» a quitté son pays pour continuer la musique en Belgique. Rencontre.
«On va prendre notre dose de vitamine D?», plaisante-t-il d’emblée en français lorsqu’on se rencontre en plein centre de Bruxelles, indiquant du regard un rond salvateur ensoleillé qui pointe le bout de son nez à la terrasse d’un café. Le sourire et la bonhomie de Mouad Belghouat témoignent d'une faculté salvatrice à relativiser: cinq ans après le début du «Printemps marocain» le 20 février 2011, la vie du jeune homme, devenu étendard du mouvement, est on ne peut plus chaotique, entre interdiction de chanter, intimidations, pratiquement deux années passées en prison et un exil forcé loin de sa famille.
Quand le jeune Marocain commence le rap à dix-huit ans avec ses potes pour s'amuser à côté de ses petits boulots, rien ne le prédestine à devenir ce «martyr». Ses chansons décrivent bien les conditions de vie difficiles de son quartier populaire d'El Oulfa, à Casablanca, mais à l'entendre, ses lyrics ne sont pas encore vraiment politiques. «J'ai commencé à devenir plus engagé un peu plus tard, c'est venu naturellement», assure-t-il en arabe. Un changement de ton dans ses sons qui intervient en 2009. Pour la scène, Mouad devient alors «El Haqed», souvent écrit en langage SMS «L7a9d», que l'on peut traduire par «l'indigné» ou «l'enragé».
Deux ans plus tard, lorsque le Printemps arabe secoue l'Egypte et la Tunisie, obligeant Moubarak et Ben Ali à quitter le pouvoir, la jeunesse marocaine commence à son tour à se rebeller. Le 20 février 2011, des dizaines de milliers de manifestants battent ainsi le pavé pour réclamer des réformes économiques et sociales (santé, éducation...), plus de démocratie et le pluralisme politique.

vendredi 4 septembre 2009

Adieu à une grand-mère irakienne

Bibi s'en est allée, loin de Bagdad
par سجى SAJA , 4/9/2009. Traduit par Isabelle Rousselot,
Tlaxcala
Español: Muerte de una abuela iraquí
مرگ یک مادر بزرگ عراقی فارسی
En me réveillant hier matin, j'ai découvert un message électronique de mon père, qui est en voyage d'affaires en Europe en ce moment, m'informant que ma grand-mère avait eu une attaque dimanche et était décédée.

Au contraire de mes cousins qui ont grandi à ses côtés, je n'ai jamais connu ma grand-mère. Elle a toujours vécu en Irak et j'ai toujours vécu en dehors d'Irak à l'exception de ma première année de vie; elle s'est alors occupée de moi quand ma mère travaillait. Mais après cette année, Bibi (qui signifie « grand-mère » en arabe irakien) et moi avons toujours été séparées à cause des guerres en Irak et des occupations, à part quelques brèves visites dans des pays qui ont été assez généreux pour accorder des visas à des citoyens d'un pays considéré internationalement comme un État criminel.

La mort d'un être aimé ne devrait jamais être décrite dans des termes politiques. Tout comme le chagrin de quelqu'un ne devrait pas être diffusé au delà de son propre cœur. Mais la mort d'un Irakien porte habituellement tellement plus de bagages politiques qu'une personne qui serait originaire de Suisse ou d'un pays qui ne connaît pas la guerre. Le deuil de ma famille pour notre grand-mère n'est qu'une fraction du grand soupir que relâche l'Irak chaque jour sous le lourd talon de l'impérialisme.

Quand le Pentagone a déclaré lors de son introduction à la guerre en Irak qu'il n'y aurait plus un endroit en sécurité à Bagdad, j'ai envoyé un message électronique avec une photographie de Bibi entourée de mes cousins, à toutes les personnes que je connaissais, pour leur montrer que les prévisions de Rumsfeld ne pouvaient pas être menaçantes.

J'ai appelé Bibi la nuit du 19 mars 2003 après avoir écouté le discours de Bush annonçant le début de l'invasion de l'Irak. Je lui ai demandé de rester éloignée des abris anti- bombes car une douzaine d'années plus tôt, les USA avaient bombardé l’abri d' Al Amriyah. Sa seule réponse fut « prie pour nous ».

J'ai vu Bibi quand j'avais 14 ans. J'eus la chance de la voir à nouveau en avril dernier pendant quelques jours au Moyen-Orient. Elle était en route entre l'Irak et l'Afrique du Nord où son âme a quitté cette terre. À la frontière entre l'Irak et la Jordanie, les policiers jordaniens exigèrent qu'elle sorte de la voiture et soit fouillée au corps, ce qui fut pour elle, une épreuve physique. Je me demande bien quelle menace pour la sécurité d'un pays peut représenter une vieille femme irakienne de 90 ans. J'ai vu des grand-mères palestiniennes recevoir le même genre de traitement irrespectueux à la frontière sioniste- jordanienne, l'été 2005.

Lorsque je l'ai vue il y a quelques mois, je voulais interviewer Bibi pendant des heures et des heures. En parfaite possession de ses esprits malgré son âge et des souvenirs bien vivants depuis que les premiers colons britanniques avaient foulé le sol irakien, elle était un trésor de connaissance sur l'histoire de l'Irak du 20ème siècle. Mais sa mauvaise santé, due en partie à l'uranium appauvri et aux autres armes que les USA ont utilisé sur l'Irak, j'en suis persuadée, nécessitait qu'elle passe beaucoup de temps à recevoir des soins.

Les grand-mères irakiennes passent les dernières années de leurs vies à se battre pour réclamer les bases d'une vie digne. Une femme qui a élevé 9 enfants et des douzaines de petits-enfants mérite d'être entourée par ses proches sur son lit de mort. Mais les enfants et les petits-enfants de Bibi sont tous éparpillés dans une diaspora entre quatre continents. Elle sera enterrée sur le sol africain, où mon père et toute la famille auront sûrement le plus grand mal du monde à se rendre. Sa tombe, bien sûr, sera encore moins accessible que si elle avait été enterrée à côté de mon grand-père à Bagdad comme elle le souhaitait. Elle ne méritait pas de passer les derniers jours de sa vie sous les sanctions et l'occupation étrangère. Je parie que jamais au cours de sa longue vie, elle n'aurait pu prédire qu'elle serait déracinée de la seule ville dans laquelle elle a toujours vécu.

La dernière fois que j'ai entendu la voix de Bibi a été le 8 août, jour de mon mariage. Elle a appelé pour nous féliciter alors que je sortais d'un salon de beauté. J'ai alors compris ce que signifiait avoir des « sentiments mitigés » : sentiment heureux d'entendre sa grand-mère le jour de son mariage tout en maudissant la distance et le déplacement créés par l'agitation de votre pays d'origine. J'ai retenu mes larmes pour éviter de ruiner le maquillage de mariée qu'on venait de me faire.

Nous sommes cependant plus chanceux que beaucoup d'Irakiens. Seul Dieu connaît le nombre de grand-mères irakiennes (et palestiniennes et libanaises et afghanes) qui ont été déchiquetées par les bombardements US et sionistes. Devant les portes des hôpitaux d’Amman où Bibi était soignée, se trouvaient des grand-mères irakiennes, filles du plus riche pays pétrolier du monde, qui vendaient des cigarettes et des chewing-gums sur le trottoir, proches de tomber dans la mendicité.

J'espère un jour voir la maison de Bibi à Bagdad où elle a élevé deux générations d'Irakiens. Jusqu'à ce jour, la meilleure façon de lui rendre hommage est de continuer à s'opposer à l'occupation injuste qui a détruit sa famille.