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samedi 4 juillet 2015

Maroc : Acte II , (après le lynchage d'un prétendu homosexuel à Fès )

Diaspora Saharaui, 2/7/2015

Maroc : Acte II 

 

Au Maroc, nous sommes en train de regarder le deuxième acte d'une pièce théâtrale conçue pour poursuivre le chantage de Rabat sur fond de menace terroriste.
Le premier acte est le lynchage d'un prétendu homosexuel dans les rues de la ville de Fès, un fait largement médiatisé au Maroc et ailleurs. Le but de cette première partie du mensonge marocain est de dire qu'au Maroc ils peuvent avoir les mêmes attitudes que les membres du DAECH ou Etat Islamique.
Le premier acte a été conçu pour faire avaler le deuxième qui est beaucoup moins digérible : l'histoire du prétendu démantèlement d'une prétendue cellule de terroristes. La nouvelle est beaucoup plus indigeste d'autant plus qu'elle prétend que certains de ses membres sont originaires des villes du Sahara Occidental de El Aaiun et Dakhla.
Sans doute, ceux qui ont conçu cette nouvelle sont trop ambitieux. Ils veulent tuer deux oiseaux d'un coup : Faire peur aux Européens et accuser les Sahraouis de terroristes. 
Les annonces de démantèlement de cellules ont été multipliés par 100 depuis que l'ONU a décidé de faire pression sur le Maroc en vue de l'amener à accepter de mettre fin au statu quo qui prévaut au Sahara Occidental depuis 1991. 
La situation des relations de Rabat avec l'ONU a été qualifiée par un journal marocain de “crise silencieuse”, suite aux informations divulguées sur les activités d'espionnage menées par le Maroc au sein des institutions onusiennes. Cette crise a été mise en lumière par des documents confidentiels de la diplomatie marocaine révélés par le hacker Chris Coleman.
Par conséquence, ces annonces de cellules de terroristes qui ne sont jamais jugés au Maroc, trahissent une panique au sein des sbires de Mohammed VI qui sont en train de voir comment les murs de leur diplomatie basée sur la corruption et la propagande mensongère tombent l'un après l'autre.

mercredi 16 juin 2010

Paris : pièce de théâtre montée avec les marcheurs de Paris-Nice

Par Anne-Leila Ollivier, 16/6/2010
Invitation à la représentation de la pièce de théâtre 
montée avec les marcheurs sans-papiers
le dimanche 20 juin à la Parole errante de Armand Gatti, 
dans le cadre d'une journée de soutien aux sans-papiers qui commence à 15h. 

Pour ceux qui lisent la presse et donc ne seraient pas au courant, les sans-papiers du Ministère de la Régularisation de tous les sans-papiers (MRTSP) ont entrepris le premier mai une marche de Paris à Nice pour interpeller les chefs d'état africains invités à la sauterie surfliquée de Sarkozy – pardon au sommet France Afrique. L'aventure s'est finie par le sommet les 31 mai et 1er juin. 
J'ai pu me joindre à eux sur une partie du parcours, deux jours au début et dix à la fin. Le site Article11 a publié les deux articles que je leur ai envoyés (http://www.article11.info, en date du 4 mai et du 16 juin). Par ailleurs le mensuel CQFD a consacré une double page à l'événement dans son numéro de juin, cosignée avec Métie Navajo qui était des marcheurs.
Sur le site du MRTSP (http://www.ministere-de-la-regularisation-de-tous-les-sans-papiers.net), vous pouvez voir des vidéos des amis de Télé Liberté et de l'association Combats Ordinaires, qui a réalisé des carnets vidéo de la marche.
Je vous invite à jeter un œil là-dessus, parce ce fut une aventure remarquable, comme remarquable a été le silence médiatique (à part la presse locale des villes et villages traversés) quasi total sur cette marche - et sur la lutte du MRTSP en général...
Nous jouerons vers 17h30 à peu près.
La parole errante; 9, rue François Debergue, Montreuil. Tel 01 48 70 00 76
Dessins : Anne Leila Ollivier..

mardi 6 octobre 2009

Du Tanger littéraire au théâtre Darna des harragas.



Entretien avec Eric Valentin réalisé par Franck Delorieux, L'Humanité,3/10/2009

Sur les falaises de Tanger, des hommes se tiennent, debout ou assis, face à l’Espagne, dont ils regardent les côtes pendant des heures. Ils rêvent de fuir la misère du Maroc. Parmi eux, on trouve des enfants. Orphelins, fils d’une famille trop nombreuse, nés à Tanger ou dans le Rif, ils survivent de vol, de mendicité ou de prostitution. Ils ont pour plus sûr avenir la prison ou la drogue, un peu de kif quand ils peuvent en acheter, plus souvent de l’essence sniffée sur un chiffon. Ils passent la plupart de leur temps dans le port, espérant pouvoir se faufiler dans les cales des bateaux ou dans des barques pour le h’rig (franchir la Méditerranée). Surnommés harragas (brûleurs) parce que les passeurs leur demandent de détruire leurs papiers d’identité avant la traversée, certains tentent de traverser le détroit de Gibraltar à la nage : la mer rejette souvent leurs chaussures sur la plage. L’association Darna (notre maison) a été créée en 1995 pour leur venir en aide. Elle regroupe diverses activités dont le théâte Darna, dirigé par Éric Valentin, également auteur, avec Mohamed Mrabet, du recueil le Poisson conteur. Éric Valentin nous accueille dans le petit théâtre où une dizaine d’enfants répètent le spectacle annuel.

Tu travailles au théâtre Darna avec les enfants depuis cinq ans. Qu’est-ce qui t’a amené à le faire ?
Éric Valentin.
Ma présence au Maroc est liée à Mrabet. Comme j’écrivais avec lui sur Tanger, des concours de circonstances m’ont fait rencontrer les gens qui s’occupent de l’association. Ils n’avaient personne pour ce lieu qui avait fermé pendant deux ans à cause de problèmes de sécurité. Il avait failli brûler. Des femmes d’expatriés français qui n’ont pas grand-chose à faire ont cherché de l’argent pour permettre la rénovation du lieu. Quand je suis arrivé, la rénovation venait de s’achever. J’ai été tout de suite prévenu : il n’y avait pas de budget mais aussi pas de programme. Tout était à faire.
Tu es venu ici pour Mrabet ?
Éric Valentin
. Non, je voulais faire un petit documentaire sur la ville de Larache et Jean Genet. J’écrivais sur le fantasme de Genet pour le monde musulman et, à l’inverse, sur le fantasme des Larachois sur la tombe de Genet. Les producteurs français m’ont poussé à aller explorer ce qu’il restait du Tanger littéraire de cette époque-là. Mrabet était le seul à rester en vie. Je l’ai interviewé sur Genet et il m’a lancé plusieurs appels. J’ai donc lâché le documentaire et j’ai écrit avec lui le Poisson conteur.

Comment s’est passée l’écriture de ce livre avec Mrabet ?
Éric Valentin
. Pendant tout l’entretien sur Genet, il m’a plutôt raconté sa vie à lui. Il l’a racontée comme il le fait aujourd’hui, en affirmant qu’il s’était fait voler, piller. Cet aspect un peu misérable ne me plaisait pas mais sa façon de parler, de mélanger le français, l’espagnol et l’anglais - je ne comprenais pas encore l’arabe - était belle, poétique. Mrabet a un vrai phrasé de conteurs et, en tant qu’acteur, l’oralité de sa langue m’a passionné. À cette époque, il était encore très malade, affaibli. On pensait qu’il allait bientôt mourir. Il y avait donc urgence. Il attendait depuis longtemps que quelqu’un lui propose ça, tout en étant très méfiant parce que des gens, après Bowles, sont venus l’interviewer, prenaient un texte ou deux sur cassettes et ne revenaient jamais. Pendant deux mois, je suis allé deux ou trois fois par semaine chez lui. Les séances duraient assez longtemps. En prenant un café ou en déjeunant, nous parlions et tout d’un coup, quand il le sentait, il me racontait une histoire. Dans le Poisson conteur, il n’y a que deux ou trois contes qui ont vraiment été donnés comme ça. Quand Mrabet raconte une histoire, la première personne pour qui il la raconte, c’est lui. Souvent, sans qu’il s’en rende compte, revenaient les mêmes grosses ficelles, ou le même début, mais je le laissais parler parce qu’il introduisait des nouveautés plus intéressantes que lors du premier récit. Ensuite j’ai reconstitué le puzzle avec plein de petits morceaux d’histoires. J’ai repris ce principe, deux ou trois ans après, en réunissant tout ce qu’il m’avait dit dans nos conversations sur sa vie. Il m’a dit que le grand livre qu’il n’avait pas encore écrit, c’était celui de sa vie. Je me suis donc mis en retrait pendant un mois du théâtre Darna. J’ai refait quatre ou cinq entretiens sur des sujets précis, demandant des compléments bien que je n’aie pas cherché à faire un livre historique. Ce qui m’intéresse, c’est l’aspect fantastique. J’ai voulu aussi fouiller son rapport avec Bowles au-delà d’« il m’a tout volé ». Ils avaient un rapport très théâtral, une mise en scène par rapport aux gens qui visitaient Bowles, un jeu entre le « bon sauvage » et le « maître ». Ils en étaient conscients et en jouaient

Et ambigu ?
Éric Valentin. Je pense que si Mrabet a tant duré auprès de Bowles, contrairement aux autres puisqu’il est resté quarante ans à ses côtés, c’est peut-être justement parce qu’il était beau, brutal et inaccessible. Moi, ça ne m’intéressait pas de savoir s’ils avaient oui ou non couché ensemble. Mrabet, se sentant en fin de vie, allant à la mosquée tous les jours, édulcore son histoire mais je sentais qu’il y avait eu entre eux de la séduction. Il ne pouvait pas en être autrement. Mais ce qui a vraiment attaché Mrabet à Bowles, c’est sa femme, Jane. Il s’en est occupé jusqu’à son départ pour Malaga (où elle a été internée dans un hôpital psychiatrique). Il en parle toujours avec une énorme tendresse. Il est resté dix ans de sa vie avec elle. Il affirme - je pense que c’est une petite révision - qu’il est resté parce que c’est elle qui lui a demandé de s’occuper de son Paul, qui la traitait comme une chienne d’ailleurs. avec Paul Bowles
Revenons à ta méthode de travail avec lui. Après avoir établi le texte, lui lisais-tu le conte ?
Éric Valentin. Non, il ne voulait pas.
Il ne s’intéressait pas à la manière dont tu avais mis en forme le conte ?
Éric Valentin
. Bizarrement non, alors que je pensais que c’était la chose la plus importante. Au début, je me suis rendu compte que j’étais obligé de dénaturer un peu son travail parce qu’il ne s’agissait pas de simple traduction ou de retranscription. Quand Mrabet n’a pas les mots, il mime. Il fait beaucoup d’onomatopées. Il fallait tout de suite réécrire. Forcément, j’ai été obligé de réinventer, d’interpréter. Quand je le lui ai dit, il m’a répondu qu’il m’avait choisi et que c’était désormais mon travail, et qu’on se reverrait à la sortie du livre. En fait, il voulait l’objet. Cela faisait au moins quinze ans qu’aucun nouveau livre n’avait paru. À la fin de sa vie, Bowles s’occupait d’un poète latino-américain et avait mis de côté Mrabet. Mrabet me disait qu’il déposait des bandes sur le bureau et qu’il n’obtenait jamais de réponse. Il trouvait toujours Bowles en train de travailler sur d’autres textes ou en présence d’autres auteurs.
Mrabet s’est-il intéressé à ce que tu fais à Darna ?
Éric Valentin
. Je lui en ai parlé. Il a tout de suite fait le parallèle entre ces enfants et lui. Il a voulu un jour décorer le théâtre avec des peintures sur le plafond mais il n’en est pas capable. Il a vu un spectacle qu’il a beaucoup aimé. Mais il ne sort pratiquement plus de chez lui.
Revenons donc à Darna. Quelle est la place du théâtre dans l’association ?
Éric Valentin. L’association est un mélange de refuge et d’école. Une partie des enfants, en totale rupture familiale, dorment à l’association, puis une centaine d’enfants viennent chaque jour dans l’école suivre une formation et repartent chez eux. Souvent, en quittant Darna, ils vont encore quelques heures dans la rue pour revendre des Kleenex ou des chewing-gums et rapporter un peu d’argent : s’ils sont déscolarisés, c’est parfois parce que les parents les ont retirés de l’école pour les aider à gagner quelques dirhams. Darna a aussi créé une ferme pédagogique, à dix kilomètres du centre, près de l’aéroport, où vont les grands qu’il fallait éloigner du centre-ville parce qu’ils étaient trop impliqués dans des combines ou à cause de la toxicomanie, pour les éloigner des fournisseurs. Il s’agit, pour ceux qui sont issus de l’exode rural, de leur apprendre des techniques pour qu’ils retournent dans leur village les transmettre à leurs parents ou à leur famille. La Maison des femmes, au-delà du restaurant, est un espace d’alphabétisation et de formations en confection textile moderne et traditionnel surtout. Et il y a le théâtre. Quand je l’ai repris, j’ai voulu développer un maximum d’ateliers avec les enfants, aller le plus possible vers la création. Moi qui étais comédien en France et qui n’avais jamais travaillé dans le milieu associatif ou avec des enfants, j’ai pris une sacrée claque en voyant leur façon de bouger leur corps sur scène, ce qui est l’héritage de la démerde dans la rue, mais aussi par leur phrasé, le sens des mots qui est aussi un instrument de survie dans la rue et qui est donc surdéveloppé. Enfin, j’ai été frappé par leur capacité à prendre des risques en entrant dans des sujets tabous. Vu que leur parole est bafouée, ils n’hésitent pas à monter sur scène pour dénoncer ce qu’ils vivent. Ils ont un engagement politique dix fois plus fort que celui des gens avec qui je travaillais en France. J’ai retrouvé avec eux les raisons pour lesquelles je voulais faire du théâtre, notamment avec le spectacle Gagne ton visa.
Peux-tu nous dire ce qu’était ce spectacle ?
Éric Valentin
. Comme le précédent spectacle, Dounia Hania, Gagne ton visa parle de l’émigration clandestine. Les enfants avaient demandé ce sujet ou celui de la vie dans la rue et ses répartitions hiérarchiques. Les gens qui viennent dans le nord du Maroc, que ce soient des journalistes ou des personnes avec des enveloppes pour les distribuer à divers projets, ne sont intéressés que par le phénomène de l’émigration clandestine. On s’est donc retrouvé avec ce spectacle dans des festivals, à passer à la télévision… ce qui, d’une part, a provoqué des réactions ingérables chez les enfants et, d’autre part, nous a instrumentalisés. Un festival, organisé par les Espagnols sur la prévention de l’émigration et qui regroupait toutes les associations du Nord qui présentaient des petites danses, des petits trucs à la con, entretenait le rêve d’une manière totalement incohérente, par exemple en offrant des tee-shirts de foot aux enfants. Quand ils nous ont invités pour la troisième fois, je ne voulais pas y aller. De rage, j’ai écrit Gagne ton visa, qui est une parodie de concours télévisé dans lequel, grâce à la misère des autres, on va engranger de l’Audimat et de l’argent. Les enfants ont tout de suite compris et joué le jeu à fond. Le spectacle n’a été joué qu’une seule fois à l’extérieur. Nous n’avons pas été virés parce que nous étions invités mais cela a jeté un froid terrible. Ils ne m’ont plus jamais contacté. Nous l’avons repris un an après en le creusant.
Comment les enfants réagissent-ils au fait de faire du théâtre ?
Éric Valentin. Ils recherchent en premier le travail d’atelier, pas la représentation. Au début, je croyais qu’ils cherchaient la reconnaissance puisqu’on leur crache dessus dans la rue et qu’ici on les applaudit. Mais, en fait, le travail régulier les centre, les calme. Nous accompagnons leur développement physique ou psychologique. Ils viennent pour se connaître, chercher ce qu’ils sont, un miroir.
Revois-tu les enfants avec lesquels tu as travaillé depuis cinq ans ?
Éric Valentin
. (Il montre une photographie d’un spectacle accrochée au mur.) C’est le premier spectacle qu’on a monté. Il y en a un qui est mort, un qui est fou, un qui est en prison, deux qui ont disparu, un qui est en attente de procès, un autre qui a dû passer en Espagne et deux autres que je vois zoner dans la rue. À l’association, on pense qu’un gamin sur dix s’en sort.
Théâtre Darna, 48, rue Salah-Eddine-al-Ayyoubi, Foudaq Chejra, Tanger.
Mohamed Mrabet et Eric Valentin : Le Poisson conteur et autres stories de Tanger -édition Le bec en l'air - 2006 (103 pages - 26€)

mercredi 26 août 2009

Le théâtre marocain entre tradition et modernité






Par Khalid Amine, 24/8/2009

Dans cette interview, le professeur Khalid Amine, président du Centre international pour les études du spectacle de Tanger, livre une lecture de l’histoire du théâtre au Maroc, de l’époque précoloniale jusqu’à aujourd’hui. Il revient sur l’héritage de la «Halqa» (attroupement autour d’un spectacle populaire), comme dramaturgie sociale et qui trouve ses racines dans la culture urbanistique maghrébine. De même, il évoque la problématique de la recherche théâtrale au Maroc et la critique qui, d’après lui, peine à accompagner le foisonnement théâtral récent.
Propos.

Le théâtre marocain a-t-il une histoire ? Le théâtre marocain a démarré au début des années vingt du siècle précédent. Cette naissance a été, au début, accueillie par la fascination et l’étonnement face à la découverte de ce nouveau venu, avant qu’une dynamique d’imitation ne s’installe et se propage. Elle prendra, à l’aube de l’indépendance, la voie de la contemplation rationnelle, de questionnement des courants théâtraux occidentaux, d’études des mécanismes de création du spectacle en adoptant la «science du théâtre,» avant de parvenir à la phase de la tentative de concrétiser les spécificités locales. Tenant compte de ce parcours alambiqué, il est difficile de résumer l’expérience théâtrale du Maroc dans un classement préétabli. Du fait que le corps théâtral est mobile et en dynamique perpétuelle, on a l’impression qu’il se meut dans un circuit fermé. De même, une lecture de cette discipline, à partir d’un répertoire encore en construction sera préliminaire ou plutôt pleine de trous.Au cours du processus de recherche d’un théâtre à spécificité marocaine, ont émergé plusieurs théories et expériences oscillant entre deux discours apparemment différents mais fondamentalement les mêmes.Le premier, qu’on peut appeler fondamentaliste, hostile à tout changement, rejette en vrac le modèle occidental et est adepte du retour aux sources, c’est-à-dire aux traditions authentiques et originelles du spectacle, à l’époque du Maroc précolonial. Cette école a conduit certains à glorifier les signes et les formes de spectacles traditionnels dans une tentative de résister et de battre en brèche l’aliénation motivée par l’occidentalisation du spectacle théâtral arabe depuis Maroun Nakach et, de là, à la quête de la pureté qui, à son tour, mène vers la «la distinction sauvage».Le second discours, quant à lui, considère que le théâtre occidental est un modèle suprême par rapport à son opposant connu communément par le «pré-théâtre». Cette position, qu’on peut qualifier d’occidentaliste, considère que l’influence occidentale est fortement enracinée dans notre imaginaire théâtral et essaye de reproduire le modèle occidental moderne. Pis encore, elle reproduit l’exclusion des traditions non européennes en la matière. A partir de cette logique réductionniste basée sur l’exclusion, il n’y a pas de théâtre arabe mais plutôt un théâtre écrit en langue arabe. Bien entendu, une telle position est très répandue dans les milieux académiques occidentaux (Jacob Landau, James Hastin, John Casner…) Aux côtés de ces deux discours susmentionnés et extrémistes, il y a la situation de l’«entre deux », du milieu, qui constitue l’espace le plus convenable dans lequel on trouve le théâtre marocain. Celui-ci se situe à la croisée des chemins. Il ne peut exister autrement, car il fusionne plusieurs discours hétérogènes qui donnent naissance à un théâtre hybride entre le soi et les autres, Orient/Occident, tradition/modernité, mais aussi modernité/post modernité. Il est, somme toute, le produit d’un dialogue entre les traditions théâtrales occidentales et arabo-amazighes locales. Cette combinaison des genres a permis au théâtre marocain de se positionner dans un troisième espace. Il s’agit d’un espace épistémologique constituant un fossé spatio-temporel interculturel avec, bien entendu, la finalité d’arriver à créer la distinction à partir de l’accumulation des expériences et de pouvoir construire un répertoire théâtral national. Cette situation d’«entre deux » se manifeste par la corrélation entre les perspectives de conceptualisation du théâtre et son édification à partir du rapprochement entre le soi/l’autre et amateur/professionnel. Il convient de noter qu’à ce sujet, l’indice le plus significatif se trouve dans les déclarations et contre-déclarations de la part des partisans du « théâtre festif », le « troisième théâtre », «le théâtre de l’étape», «de la critique », « du témoignage », celui «complémentaire » et de la « réalisation dialectique»…. L’ensemble de ces expériences renferme les prémices d’une tentative de briser ce troisième espace et de bâtir la distinction théâtrale éventuelle. Peut-on considérer les apports divers depuis l’indépendance jusqu’à aujourd’hui comme la structuration d’une dramaturgie spécifique ?Il faut noter que le processus de transfert des techniques du spectacle populaire marocain de l’espace ouvert (place Jama El Fna) à un espace clôt constitue une révolution permanente des formes permettant d’écrire des textes dans le cadre de l’intersection de cultures différentes. De ce fait, à travers les techniques du conteur («Asameri», «Hakawati», «abidate Arma» et «Soultane Tolba», l’homme de théâtre marocain exprime son anxiété et son incertitude. Cette situation constitue une partie de la crise de l’identité. Laquelle s’est retrouvée bâtie à la frontière entre deux types de récits, en l’occurrence le style occidental et l’autre arabo-amazigh, islamique…L’implication consciencieuse de Tayeb Saddiki, figure emblématique du théâtre marocain, dans cette nouvelle dynamique à la fin des années soixante, est la preuve de l’intersection de la pratique théâtrale marocaine avec les structures de la pensée qui partage la culture arabe. Il a inauguré cette nouvelle phase théâtrale avec une série de pièces sublimes, devenues un noyau réel du répertoire théâtral marocain. C’est le cas, à titre d’exemple, du répertoire «Sidi Abderrahmane Al Majdoub», «Maqamat Badii Azzaman Al Hamadani» et «Abou Hayan Taouhidi». Il s’est lancé dans une perspective de réconciliation du théâtre avec l’imaginaire marocain en se concentrant sur la théâtralisation des textes narratifs et poétiques puisés dans le patrimoine et encadrés sous forme de Halqa. Toutefois, il reste que la pièce théâtrale «Al Majdoub» constitue un saut qualitatif qui reflète l’évolution du théâtre marocain. Elle est devenue un texte de référence qui continue à exercer un pouvoir symbolique sur la majorité des textes et créations postérieurs. L’expérience Saddiki a ouvert la voie, à la fin des années soixante, à la fondation de la distinction théâtrale à partir de l’intersection positive avec le patrimoine autochtone. La Halqa, comme expression théâtrale, est-elle en voie de disparition ? La Halqa dans l’espace culturel maghrébin est une forme permise d’identification de la frontière entre la culture officielle et populaire, le sacré et le profane. De ce fait, la Halqa occupe une place d’ »entre deux » (Liminaty).Cette forme d’expression a maintenu son statut libre et libéré de toute hiérarchie culturelle, avec tout ce que cette dernière impose, particulièrement sur la culture officielle. De même, les limites de la relation entre le sacré et le profane dans l’espace d’expression populaire, notamment le conteur (Maddah) et narrateur, sont tendues. Cette tension sera vite dénouée dans le spectacle. Dans ce sens, la Halqa se positionne à partir des normes académiques et tout autour d’autres cultures profanes. Elle se place, en tant que commentaire social ludique qui donne une teinte parodique à ce qui se passe dans la sphère académique. C’est un miroir carnavalesque qui reflète un processus de va-et-vient entre l’intérieur/l’extérieur (inside/out) et l’extérieur/intérieur (outside-in) dans l’ensemble des manifestations de la vie. Cela se manifeste dans l’ancienne cité à la forme circulaire et dans la vie des nomades qui caractérise le mode de vie des ruraux dans le «douar», qui signifie cercle. Il n’y a pas longtemps, le douar était constitué d’un ensemble de tentes de nomades qui rassemble le cheptel au milieu pour resserrer la garde. De là, la forme circulaire était fortement enracinée à la fois dans la morphologie et la culture urbanistique maghrébine et dans l’imaginaire collectif des peuples du Maghreb dans la même époque et dans le Machrek arabe à travers le système du «Tawaf» et le mouvement des saisons. L’expérience arabe du sacré est fondée sur le principe la circumambulation. On note également la forme géométrique circulaire qui caractérise l’habitation maghrébine, ouverte au ciel afin de clarifier le sacré, et fermée sur l’entourage extérieur en conformité avec le système de voile dans la culture islamique. La tradition de la Halqa se considère comme une dramaturgie sociale qui institutionnalise un comportement culturel et incite les locuteurs à mieux assimiler leur identité et leurs univers à travers leur comportement par rapport au spectacle et à la culture immanente. Le comportement lié au spectacle est à considérer comme relevant de facto du spectacle avec des répercussions subjectives et exprime une narration acquise dont le but est de déboucher sur la réconciliation avec l’être. La halqa paraît, quelquefois, comme étant plus globale que le théâtre et que le rituel. Elle comprend en son essence un évènement rituel qui l’amène à s’associer au théâtre à travers la «performativité» et la théâtralité. Ce caractère spécifique qui définit la halqa par rapport aux autres expressions dans l’espace maghrébin a poussé le chercheur Azzeddine Bounit à considérer la Halqa comme une passerelle par laquelle transitent d’autres modes de création et une forme extérieure de l’organisation du spectacle plus que d’un phénomène ludique autonome. Le transfert de la Halqa à l’univers littéraire et au monde de la pratique dramaturgique a été effectué après une courte phase d’adoption négative des modèles théâtraux occidentaux. Après, les acteurs du théâtre maghrébin ont instauré, pour la période postcoloniale, un dialogue avec la Halqa dans le cadre d’autres formes faisant partie du patrimoine culturel maghrébin et l’entraînent vers l’espace de l’institution théâtrale. Tayeb Saddiki a inauguré cette nouvelle dynamique avec une nouvelle pièce théâtrale intitulé «Diwan Sidi Abderrahmane Majdoub». La pièce «Le juge dans la Halqa» d’Ahmed Tayeb Laâlaj a entrepris une phase du dialogue culturel avec les autres formes traditionnelles et orales du spectacle. En effet, Tayeb Saddiki est considéré comme le premier dramaturge maghrébin à se révolter contre l’imitation de l’Occident et a construit l’édifice théâtral. Saddiki a bénéficié d’une formation au Centre de la Maâmora. Puis, il s’est installé en France en 1959 afin d’approfondir ses recherches, lesquelles lui ont permis d’acquérir les techniques de professeurs de renommée : Hubert Gignous et Jean Villar, fondateur du Théâtre national populaire en France et directeur du célèbre Festival d’Avignon. Après son retour au Maroc, il a créé sa première troupe théâtrale, «Le théâtre ouvrier». L’objectif étant d’embrasser la souffrance quotidienne de la classe ouvrière. Une mission condamnée à l’échec en raison de l’influence du stock occidental, et en particulier le théâtre de l’absurde. Le résultat aurait été contraire s’il s’est ouvert au théâtre «leherstük Alberstei». Saddiki a compris que la série de pièces qu’il a adaptées ne traduisait pas ses préférences du spectacle enraciné dans sa mémoire enfantine imbibée de «Jamaâ Al Fna». C’était donc le retour à l’héritage marocain. Ainsi, il a commencé une nouvelle expérience avec son environnement et son imaginaire collectif. Il a renoué avec les contes et les mythes populaires. Dans ce contexte,il découvre le poète du seizième siècle Abderrahmane Al Majdoub dont les textes n’étaient pas écrits mais transmis par voie orale. Il a commencé également à collectionner les poèmes et à les réécrire sous forme dramaturgique. Ce travail a donné naissance à la pièce «Sidi Abderrahmane Al Majdoub», qui avait obtenu un succès exceptionnel dans l’ensemble du Maghreb.Le théâtre Tayeb Saddiki constitue le meilleur modèle de l’hybridation et ce jusqu’à ses dernières créations de «Bssat» (Eléphants et pantalons, Jananne chiba, Abu Hayan Taouhidi, suhur,…)Après la consommation de plusieurs adaptations puisées dans le théâtre occidental, Saddiki a inauguré une nouvelle approche de la pratique du théâtre au Maroc. La pièce «Sidi Abderrahmane Al Majdoub» témoigne de l’émergence du projet du théâtre narré au Maroc dans la période post-coloniale.Ainsi, pour la première fois dans la courte histoire de la scène marocaine, Saddiki a transféré la «Halqa» comme un espace géographique, culturel et esthétique à la construction de l’édifice théâtral en tant qu’espace pour l’autre, où il est une institution coloniale parallèle. Ainsi, la pièce «Sidi Abderrahmane Al Majdoub» est ouverte à toutes les hypothèses et à tous les mécanismes de fonctionnement du spectacle populaire. Dans la même veine, quand on évoque l’expérience théâtrale du Maroc, on note que la génération des pionniers, comme Ahmed Tayeb Laâlaj, Tayeb Saddiki, Abdeslam Chraïbi, s’est imprégnée de la mémoire de Jamaa Al Fna, Bab Boujloud,Kreia en tant qu’espaces de spectacle traditionnel et oral. Le transfert des techniques de la «Halqa» à une véritable structure théâtrale en tant que nouveau venu a permis la création et l’innovation de modèles théâtraux dans des contextes différents.La nécessité d’évoquer la tradition du récit dans notre patrimoine découle de la volonté de réinventer cette tradition dans le théâtre narratif et non pas en termes de reproduction en tant que modèles stables, figés.Cela a conduit à la production de l’hybridation théâtrale. Toutefois, l’expérience de Mohammed Baris - l’un des grands conteurs marocains engagés dans la Halqa jusqu’à aujourd’hui et qui tirent la sonnette d’alarme pour sauver ce patrimoine de l’extinction - a dépassé l’acculturation théâtrale qui donne accès aux autres traditions afin de résoudre les problèmes subjectifs. L’homme a fait irruption dans la culture littéraire et savante et a réinventé le spectacle basé sur le récit. Le transfert de l’un des plus beaux textes de Borges,intitulé «Recherche d’Ibn Rushd» - un texte fort évoquant l’expérience de la souffrance d’Ibn Rushd - en 1998, au bord de l’oral à Jamaâ Al Fna, puis à l’Université de Toulouse, est l’exemple optimal et unique de cette expérience. Celle-ci, qui a marqué la rupture de la dualité culture savante/ culture populaire, littéraire/orale ..., a été suivie par d’autres expériences qui ont converti les textes de Abdelfattah Kilito, Juan Goytisolo et Mohamed Faiz en spectacles où se croisent le récit et la scénographie et s’entremêlent d’autres cultures. Comment se porte le théâtre en général et le théâtre scolaire et universitaire en particulier ? En l’absence d’un observatoire national de la recherche sur le théâtre marocain ou d’un centre national de recherches théâtrales, voire d’une chaire à l’université marocaine, il est difficile de faire le diagnostic. Mais, soulignons que la faculté des lettres Dar Lmehraz, constitue l’espace idéal pour sauvegarder la mémoire théâtrale marocaine… Il est nécessaire de comprendre que l’avenir du théâtre au Maroc dépend de l’interaction positive entre la recherche scientifique, la formation appliquée et la pratique sur le terrain. Cette intersection est la seule voie vers la réconciliation avec le corps théâtral et son évolution. Malgré cela, nous nous disons inquiets à propos de la situation du théâtre universitaire, au Maroc. Nous espérons qu’il prenne sa place aussi bien dans les facultés des lettres et sciences humaines ou dans les facultés polyvalentes par le biais de son intégration dans le système de l’enseignement supérieur en tant que branche du théâtre et de la scénographie, ou l’intégrer dans la section de la communication et des études théâtrales parallèle à la pratique de l’éducation/apprentissage, et non seulement en tant que chapitres d’un cours de littérature ou matière de loisir. Il est temps de réfléchir à la création d’une branche du théâtre, au moins dans une institution d’enseignement supérieur, qui enseigne l’art du spectacle en tant que littérature et pratique qui requiert la formation de compétences en matière de critique, du comédien professionnel, metteur en scène, scénographe, dramaturge et même le spectateur. Il n’est pas raisonnable que l’université marocaine ne dispose pas d’un espace théâtral, à l’exception bien sûr de certains établissements universitaires où existent quelques espaces ludiques qui sont en vérité des amphis polyvalents. Propos recueillis et traduits de l’arabe par Soumia Yahia