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vendredi 8 août 2014

Agression israélienne : trois intellectuels français accusent Hollande de ternir l’image de la France

Rony Brauman : «Je regrette le temps où la France donnait à la cause palestinienne un espace d'expression.» D. R.
Rony Brauman : «Je regrette le temps où la France donnait à la cause palestinienne un espace d'expression.» D. R.
 
La vague d’indignation contre la position officielle de la France sur l’agression israélienne commence à s’étendre aux milieux artistiques et intellectuels, où de plus en plus de personnalités osent hausser le ton pour critiquer Israël, ne craignant plus d’être taxés d’antisémites. Dans une contribution commune, la plus accablante jusqu’ici, trois grandes figures de l’intelligentsia française, Rony Brauman (ex-président de MSF, professeur à Sciences Po), Régis Debray (écrivain et philosophe) et Edgar Morin (sociologue et philosophe), interpellent le président François Hollande sur sa position et celle de son gouvernement par rapport à ce qui se passe à Ghaza, et lui demandent d’assumer sa responsabilité historique.  
Intitulée : «M. Hollande, vous êtes comptable d'une certaine idée de la France qui se joue à Gaza», cette lettre adressée au chef de l’Etat, et publiée dans Le Monde, se lit comme un réquisitoire de l’alignement atlantiste de la politique étrangère de la France depuis dix ans. Les rédacteurs de la lettre s’étonnent ainsi que Paris s’enthousiasme à envisager des sanctions contre la Russie pour de simples soupçons sur l’affaire de l’avion malaisien abattu en Ukraine, le 17 juillet dernier, et observe le silence sur des crimes avérés commis par l’armée israélienne contre des populations palestiniennes sans défense. «On ne sait pas si le président russe Vladimir Poutine, ou l'un de ses subordonnés, a donné l'ordre de faire sauter en vol le Boeing 777 de la Malaysia Airlines. Mais il y a déjà cinq fois plus de civils innocents massacrés à Gaza, ceux-là soigneusement ciblés et sur l'ordre direct d'un gouvernement», soulignent-ils. Mettant en relief le paradoxe de la politique arabe de la France, les auteurs de la lettre s’interrogent : «Les sanctions de l'Union européenne contre Israël restent au niveau zéro. L'annexion de la Crimée russophone déclenche indignation et sanctions. Celle de la Jérusalem arabophone nous laisserait impavides ? Peut-on à la fois condamner M. Poutine et absoudre M. Netanyahou ? Encore deux poids deux mesures ?» écrivent-ils, indignés. Rappelant la complexité et la particularité du conflit israélo-palestinien, ils notent : «Nous avons condamné les conflits interarabes et intermusulmans qui ensanglantent et décomposent le Moyen-Orient. Ils font plus de victimes locales que la répression israélienne. Mais la particularité de l'affaire israélo-palestinienne est qu'elle concerne et touche à l'identité des millions d'Arabes et musulmans, des millions de chrétiens et Occidentaux, des millions de juifs dispersés dans le monde.» Dans un entretien à la chaîne France 24, diffusé ce lundi, Rony Brauman regrette le temps où la France, pays des libertés et des droits de l'Homme, «ouvrait ses bras à la cause palestinienne et lui donnait un espace d'expression.»
http://www.algeriepatriotique.com/article/agression-israelienne-trois-intellectuels-francais-accusent-hollande-de-ternir-l-image-de-la

vendredi 24 janvier 2014

Rony Brauman : « Le devoir d'ingérence est une façon d’entériner le droit du plus fort. »




 

 par Max Leroy, 22/1/2014
Lire la version allégée

brauman Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, est connu pour briser, assez régulièrement, un certain consensus médiatique. La dernière décennie a vu la France déployer sa force militaire dans un certain nombre de pays du globe, au demeurant fort différents : Afghanistan, Libye, Mali et Centrafrique – la Syrie aurait pu s’ajouter à cette liste. Le « devoir d’ingérence » et les « Droits de l’homme » sont régulièrement invoqués par les autorités politiques européennes et américaines pour accréditer certaines de ces interventions armées. Humanitaire doit-il désormais rimer avec militaire  ? Rony Brauman a répondu à nos questions.

La critique du « devoir d’ingérence » constitue l’un de vos chevaux de bataille. Pouvez-vous nous rappeler les origines de cette notion ?

Il faut d’abord préciser que l’ingérence est une pratique ancienne : depuis qu’il existe des États, certains s’immiscent dans les affaires des autres. Depuis l’existence d’une certaine régulation internationale, on appelle ça de « l’ingérence », c’est-à-dire l’imposition, par effraction, par la force, de la volonté de l’un à celle de l’autre. Le « devoir d’ingérence », c’est donc une formule rhétorique destinée à frapper les esprits, puisque l’ingérence est un délit et que le devoir de commettre un délit relèverait d’une morale transcendante et surplombante au nom de laquelle on irait se mêler d’affaires qui, juridiquement, ne nous regardent pas mais, moralement, nous concernent directement. Cette formulation du « devoir d’ingérence » date de la Guerre froide. Certains intellectuels, comme revelJean-François Revel – philosophe ex-communiste converti au libéralisme – appelaient leurs homologues français ou ouest-européens à aider les intellectuels de l’autre côté du rideau de fer, en publiant leurs écrits, en les défendant contre des persécutions de la part des  C’était une affaire de Droits de l’homme dans le contexte Est/Ouest.

Je précise aussi qu’il ne s’agissait pas, pour Jean-François Revel ou d’autres, de déclarer la guerre à l’Union soviétique ou ses alliés : c’était une façon de dire que l’ordre international, qui permettait à chacun, dans ses frontières, de réprimer sans encourir la réprobation devait être franchi – cet ordre ne devait plus être respecté de cette façon.
 Et c’est Bernard Kouchner qui, dans les années 1980, a repris cette formule à son compte, dans le domaine humanitaire, pour souligner la légitimité dont les équipes humanitaires pouvaient se réclamer lorsqu’elles passaient clandestinement une frontière pour aider des populations civiles dans une situation de guerre. C’était le cas en Afghanistan ou au Salvador, et dans quelques autres pays, comme l’Érythrée et le Tchad. C’était une rhétorique un peu flamboyante pour désigner une pratique assez évidente, qui signalait qu’une frontière n’était pas un obstacle infranchissable lorsqu’il s’agissait d’aider, au nom du droit des victimes à recevoir des secours, des populations éprouvées par une guerre. Le concept a changé profondément de sens avec les années 1990, avec la fin de la Guerre froide, et la militarisation de cette pratique.

Ce que vous évoquiez, dans une conférence, en parlant d’une évolution de l’humanitaire au militaire…

Voilà. C’est absolument fondamental. Dans les années 1980, je reprenais volontiers à mon compte cette formule, sans la trouver particulièrement utile, d’ailleurs, mais elle avait ce côté bravache qui permettait d’attirer des sympathies et de choquer les esprits. Associer « droit » ou « devoir » à « ingérence » relevait à l’époque de l’oxymore et cela donnait une tournure piquante à la formule ; avec le temps et la répétition, elle s’est affadie, et l’on a perdu de vue cette dimension. L’envoi de contingents armés pour protéger des convois et des entrepôts humanitaires, voire même des populations (comme ce fut le cas en Irak, après la première guerre du Golfe, et en Somalie, en 1992) a marqué le passage à une conception militarisée de cette notion d’ingérence. Il faut préciser encore que c’est vraiment en France que cette formule a connu, et connaît encore, un certain succès : ailleurs, à l’étranger, on appelait ça des « interventions militaro-humanitaires ».


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Rony Brauman en Ethiopie (1985), par S. Salgado
C’est à cette époque que j’ai pris mes distances avec ce « devoir d’ingérence » en récusant la militarisation de l’humanitaire. D’une part, ce n’était rien d’autre, d’un point de vue philosophique, qu’une façon d’entériner le droit du plus fort (même si le plus faible n’était pas nécessairement le plus « gentil »). Les forts s’ingèrent chez les faibles, pas l’inverse, évidemment. Et, d’autre part, cela mettait les humanitaires dans une situation, pratiquement, d’occupant militaire, en les plaçant aux côtés de contingents militaires – comme on l’a vu en Somalie. Ça rendait la tâche des humanitaires très périlleuse. Voilà, en résumé, les trois moments du devoir d’ingérence : une formule destinée à promouvoir les Droits de l’homme libéraux contre la puissance soviétique ; une pratique humanitaire pacifique ; une tradition impériale visant à apporter, par la force, le Bien et la Civilisation à des pays lointains.

La “ROC”, selon Régis Debray

Les droits de l’homme, a fait entendre le médiologue Régis Debray dans son essai Le Moment fraternité (2009), sont devenus la nouvelle religion civile d’un monde moderne sécularisé et rompu à la communication – d’où l’acronyme de son cru : ROC, ou Religion de l’Occident contemporain. « Brouillant les frontières laborieusement tracées, en Occident, entre spirituel et temporel, la ROC n’est pas étrangère à la dépolitisation de la politique, la crétinisation des esprits, le regain du réflexe colonial et la montée aux extrêmes des lisières pilonnées. » L’assaut n’avait cependant rien de nouveau : son ouvrage Chroniques de l’idiotie triomphante, 1990-2003, dénonçait déjà les velléités impériales, fussent-elles parées de leurs plus nobles atours, des grandes puissances de notre globe.
Les droits de l’homme ont au moins pour eux le mérite de faire corps : qui oserait froncer les sourcils, hostile ou simplement perplexe ? Consensus des ennemis, droite et gauche en rang d’oignons. « Une certaine gauche divine s’accorde un accès privilégié à l’universel par la grâce irradiante des majuscules – Raison, Justice, Droits de l’Homme –, de telle sorte qu’il lui est plus difficile d’entrer dans les vues des autres, voire de saisir qu’il y a de l’autre et que cette incongruité n’est pas illégitime. Ce n’est pas un hasard si, de Jules Ferry à Guy Mollet, la gauche la plus férue de fins ultimes a excellé dans l’impérial en piétinant nègres, jaunes et bicots. On aurait pu en dire autant des chrétiens, en leur temps. Quand on apporte le Salut aux païens, la Civilisation aux barbares ou la Démocratie aux arriérés, on ne regarde pas trop aux moyens. La dernière vogue humanitaire aura été la face rose du messianisme botté de ceux que l’on n’ose pas appeler les nouveaux colonisateurs. »

L’humanitaire est par nature « pacifique », avez vous déclaré. Quels en sont donc les contours, les enjeux et les objectifs, tel que vous le concevez ?

J’exprime là une opinion personnelle et l’opinion d’un courant important du mouvement humanitaire, mais je ne peux pas, moi, imposer ma propre définition de l’humanitaire : elles sont diverses. Il existe toute une tradition impériale de l’humanitaire avec laquelle je pense que les humanitaires doivent couper, dont ils doivent se séparer définitivement. En revanche, il existe une conception pacifique, voire pacifiste, de l’humanitaire. J’estime pour ma part que les humanitaires ne doivent pas avoir d’ennemis. Ils ne doivent pas désigner un « mauvais » ; leur rôle est précisément de parvenir aux populations qui sont placées dans une situation impossible, du fait d’une guerre. Ils doivent négocier, transiger et convaincre de la vertu de leur présence, pour les gens qu’ils viennent aider. Ils ne doivent pas imposer. D’autant que c’est généralement sans lendemain…

Et de quelle façon la référence aux Droits de l’homme est-elle devenue, pour reprendre une de vos formules, « un discours de combat » ?

Les Droits de l’homme, et d’une certaine manière la vertu politique, sont des instruments de combat. Par exemple, lorsque le Japon veut, au début du XXe siècle, s’intégrer au cercle des nations modernes, après sa révolution, il met en avant le traitement qu’il a réservé aux prisonniers, qu’il estime exemplaire, ainsi que les méthodes de combat très restreintes qu’il a employées pour défaire la Russie. Ça fait partie du jeu politique de se présenter sous les meilleurs auspices, les meilleures apparences, pour faire avancer ses propres intérêts. C’est là que l’ambiguïté entre humanitaire, pouvoir et souveraineté est à son comble. Pour revenir à une période plus récente, dans le cadre des accords Est/Ouest des années 1970 – ceux qui conduisaient à la détente, en cette période de Guerre froide –, les Droits de l’homme ont pris une place croissante et était un instrument destiné à renforcer le camp occidental et à affaiblir le camp communiste. L’acception, par l’Union soviétique, de ce qu’on appelait la « troisième corbeille », dans les accords d’Helsinki, c’est-à-dire la corbeille des Droits de l’homme, était la preuve de son recul et de son affaiblissement dans cette négociation. Lorsque Jean-François Revel était un polémiste, sa défense des Droits de l’homme était évidemment une défense du camp libéral et démocratique, face à son idée du totalitarisme. L’esprit des Droits de l’homme a occupé une place éminente dans cet affrontement idéologique : c’était le soft power par excellence.

Vous avez fait savoir que l’intervention française en Libye n’était pas « légitime ». Mais que répondez-vous à ceux qui évoquent « la responsabilité de protéger » les populations menacées ?

sarkozy-kadhafiJe répondrais d’abord que tant que j’ai cru que la population de Benghazi était effectivement menacée par un projet d’anéantissement quasi total, j’approuvais, tout en étant partagé (du fait des difficultés politiques que ça posait), qu’on puisse opposer un « bouclier » pour protéger les civils – c’était l’expression que j’avais utilisée à l’époque – face aux assauts des forces armées gouvernementales. Mais je me suis rapidement aperçu qu’il n’en était rien : ce bouclier n’avait rien à protéger car la menace était virtuelle ! Ça a été le premier moment d’une prise de conscience : il y avait d’abord une énorme manipulation dans cette guerre. Pas une manipulation de concepts, mais de faits.
Les différents moments qui ont marqué la montée vers l’intervention armée en Libye ont été littéralement fabriqués ; c’étaient des créations propagandistes – comme, par exemple, le mitraillage aérien d’une foule de manifestants à Tripoli quelques jours seulement après les premières manifestations à Benghazi. Ce mitraillage, signalé par la chaîne Al Jazeera, n’a jamais eu lieu. La Maison blanche a d’ailleurs reconnu, quinze jours plus tard, qu’elle ne disposait d’aucun élément pour attester de la réalité de cette attaque aérienne. C’est cette histoire là, ce storytelling, qui a servi de déclencheur à la guerre. C’est le moment auquel se réfèrent Sarkozy, Obama et Cameron pour déclarer que Kadhafi ne peut plus gouverner, car un chef d’État qui envoie son aviation sur sa population n’est plus légitime pour diriger son pays. Trois chefs d’États déclarant cela, ça signifie qu’on est parti dans un engrenage d’escalade et de marche vers la guerre. Cet événement n’a jamais existé : c’est une pure fabrication d’Al Jazeera et du Qatar. Soit Sarkozy, Obama et Cameron ont embrayé là-dessus de façon totalement inconséquente, soit de façon délibérée, en fabriquant, comme ça a été le cas dans bien d’autres situations de guerre, un prétexte pour entrer en guerre.

samedi 22 octobre 2011

Rony Brauman : la Libye est une dangereuse «revanche sur l'Irak»


Entretien, par Joseph Confavreux, 21/10/2011


Rony Brauman, ancien président de l'association Médecins sans frontières (de 1982 à 1994), est professeur associé à l'Institut d'études politiques de Paris. Il a été l'un des premiers intellectuels à critiquer la guerre en Libye décidée par Sarkozy (voir notre article). Au lendemain de la mort de Kadhafi, il s'inquiète de ce nouveau «modèle» de guerre qui s'est déroulé en Libye.
La mort de Kadhafi signe-t-elle le dénouement de la guerre en Libye ?

Rony Brauman : C’est une étape importante, mais ce n’est certainement pas un dénouement. Les défaites politiques qui ont suivi des victoires militaires sont incalculables. Les guerres, on sait très bien quand cela commence, mais très mal quand cela finit. Je me garderais donc bien de parler du moment actuel en Libye comme d’un dénouement, encore moins d'un dénouement démocratique, car cette histoire est loin d'être terminée.

Ce qui s’est passé en Libye constitue-t-il un nouveau modèle de guerre ?

Il est indiscutable que ce moment d’euphorie et de victoires militaires, avec les chutes successives de Tripoli, Syrte, puis la mort du despote, font de cette guerre, et de l’intervention de l’Otan, un modèle positif, une sorte de revanche sur l’Irak, au moins du côté anglo-américain.

On entend déjà, dans la bouche des militaires, l’idée qu’on possède, là, un cadre conceptuel pour des interventions ultérieures, avec la force aérienne qui vient à l’appui d’un soulèvement d’hommes au sol, pour faire chuter une dictature et installer un pouvoir ami. On peut le voir comme une évolution du modèle de la guerre du Kosovo, un «Irak réussi», et surtout comme une réhabilitation, du moins théorique, de la guerre juste.

Mais les circonstances très particulières qui ont permis cette guerre retiennent d'en faire un modèle généralisable. Au-delà du «printemps arabe», qui a fourni une justification politique à l'intervention, c’est l’isolement total dans lequel se trouvait Khadafi qui a permis celle-ci. Le succès militaire réel dont on se targue, même s’il est encore loin d’être abouti, doit être situé dans ce contexte géopolitique singulier. Impossible, donc, de dire si cette guerre sera un précédent ou une exception.

Au vu de la victoire, en quelques mois, du CNT aidé par l’Otan, revenez-vous sur les doutes que vous aviez exprimés lorsque cette guerre s’est enclenchée en mars dernier ?

Sur les circonstances du déclenchement de la guerre en Libye, je conserve le même scepticisme. Je dirais même qu’il se renforce. Je constate que le massacre allégué – on parlait de 6.000 à 15.000 personnes tuées par les hommes de Kadhafi –, au moment où la décision de l’ONU a été prise, n'a jamais été commis. Il s'agissait de propagande, comme il y en a d’ailleurs dans toutes les guerres. Les enquêtes approfondies d’Amnesty et de Human Rights Watch, effectuées depuis, ont mis en évidence, avant mars, cent à trois cents morts, en majorité des victimes de combat. On n’est donc pas dans le cas de figure du carnage en cours qui nous avait été annoncé pour justifier d’ouvrir le feu.

Les tenants de cette guerre s’en tirent avec une pirouette en disant qu’un autre massacre serait, de toute façon, arrivé, puisque Kadhafi avait promis de transformer les rues en rivière de sang. Nous n’avons pas pourtant, aujourd’hui, d’éléments probants attestant que des forces en nombre se dirigeaient vers Benghazi pour en tuer tous les habitants. S’en tenir à une lecture littérale de la parole d’un dictateur comme Kadhafi me semble bien léger pour déclencher une guerre, qui plus est une guerre préventive.

Le passé des guerres préventives, de la guerre des Six Jours à la guerre d’Irak, doit nous rappeler que les menaces qu’elles sont censées conjurer sont, très largement, fabriquées. A Benghazi, j’ai l’impression que c’était également le cas, mais je ne peux pas le démontrer. Quoi qu’il en soit, je trouve dangereuse cette réhabilitation, en Libye, des concepts de guerre préventive et de guerre juste, qui re-légitiment la guerre comme mode de règlement des conflits.

La disqualification de l’idée de guerre juste, et de l’idée que la guerre peut résoudre des situations de conflit, a été un progrès politique. On peut, on doit, me semble-t-il, faire confiance aux peuples pour aller vers la démocratie sans en passer par la guerre. L’actualité des vingt dernières années montre que le rejet des formes d’accaparement autocratique du pouvoir est bien à l'œuvre dans le monde. Le scénario libyen, qui réhabilite jusqu’au bout la violence comme mode légitime de saisie du pouvoir, procède au contraire d'une sorte de néo-maoïsme selon lequel la démocratie est au bout des missiles du «monde libre».

Je constate de plus que les insurgés libyens ont opté d’emblée pour la militarisation du soulèvement. Je n’ai pas à en juger, mais je préfère le modèle syrien (ou tunisien dans une certaine mesure), à la fois politiquement et éthiquement, car je le crois plus apte à préparer le futur. La violence favorise mécaniquement les plus radicaux, comme nous le rappellent les exemples afghan, somalien, irakien.

Les circonstances de la mort de Kadhafi demeurent obscures. Mais le probable tir d’avions français sous commandement de l’OTAN sur les véhicules armés d’un convoi pro-Kadhafi fuyant Syrte s’inscrivent-ils dans la résolution initiale de l’ONU et dans la responsabilité de protéger les civils qui l’a fondée ?

Avant même le vote à l’ONU, dès le 25 février, Sarkozy déclare que Kadhafi doit quitter le pouvoir. Et c’est ce qu’ont réaffirmé aussi Cameron et Obama après le vote de la résolution 1973, en violation non seulement de la lettre, mais aussi, à mon avis, de l’esprit de cette résolution. Si la logique du droit international proscrit le fait de s’attaquer au régime en place pour s’intéresser seulement à la protection des civils, la logique politique de la responsabilité de protéger, c’est précisément le changement de régime. Comment, en effet, protéger des civils sans changer le régime qui les menace ?

Les nombreux partisans de la responsabilité de protéger, définie par l’ONU en 2005, qui se sont opposés à l’interprétation qui en a été faite en Libye font, à mon avis, fausse route. Ils ne perçoivent pas ce que la logique politico-militaire engendre comme processus quasi inéluctable des événements. Je ne m’étonne pas de l’issue de ces combats, parce que cette guerre était génétiquement programmée pour en finir avec Kadhafi.

Je ne reproche donc pas à Nicolas Sarkozy de nous avoir menti sur l’objectif. Je lui reproche de nous avoir entraînés dans une guerre civile, en nous plaçant devant une alternative verrouillée : soit vous êtes contre la guerre, et donc pour le tyran et les massacres, soit vous êtes pour la guerre, et donc pour les civils et la démocratie.

Je constate que cette rhétorique d'intimidation a fonctionné au-delà de toute raison. Voyez par exemple les chiffres annoncés à différentes reprises par le Conseil national de transition, selon lequel ce conflit aurait fait 50.000 victimes. Soit le CNT ment, ce qui me semble d'ailleurs probable, et on est en droit de lui demander des précisions sur ce qui n'est pas un détail de cette histoire. Soit il dit la vérité, et cela constitue un véritable réquisitoire contre l’OTAN dont la mission était de protéger les civils libyens.

Je ne sais pas s’il s’agit de propagande ou d’un échec, mais quoi qu’il en soit, j’aimerais en savoir plus. La presse, tout à son euphorie de la victoire et à sa mise en scène d’une Libye libérée, ne semble guère s’intéresser à cette information. Si ces chiffres étaient exacts, la guerre en Libye aurait pourtant d'ores et déjà provoqué dix fois plus de victimes que la répression syrienne...

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