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dimanche 28 mars 2010

Au Maroc, la vie « sans avenir » des jeunes expulsés de France

Par Cerise Maréchaud, 9/3/2010
Le cas de Najlae Lhimer, renvoyée au Maroc à 19 ans, n'est pas isolé : Rue89 donne la parole à ces jeunes expulsés.

Najlae Lhimer, le 6 mars à Rabat
(De Casablanca) Au téléphone, Najlae Lhimer se dit « soulagée et heureuse » : elle vient d'apprendre que Nicolas Sarkozy est prêt à l'accueillir en France. La jeune Marocaine de 19 ans en a été expulsée le 20 février vers son pays natal, le Maroc, qu'elle a fui en 2005 pour échapper au mariage forcé que lui réserve son père à Oujda (Nord-Est).

A Château-Renard, dans le Loiret (Centre), elle suivait une formation en hôtellerie-restauration et vivait chez son frère, qu'elle accuse de violences. Arrêtée alors qu'elle venait de porter plainte et demander de l'aide, son cas a soulevé l'indignation d'associations de défense des droits des femmes.
Samedi 6 mars, à la veille de l'annonce présidentielle, elle témoignait à Rue89 lors d'une rencontre à Rabat :
« Si mon père me retrouve, c'est foutu, je retournerai avec lui et ma vie va se terminer, basta, mariage, les enfants et c'est tout. » (Ecouter le son)
Dans quelques jours, Najlae devrait rentrer en France avec un visa long-séjour, comme avant elle, ces dernières semaines, Mohamed Abourar, lycéen de Colombes (Hauts-de-Seine) expulsé le 23 janvier malgré son « contrat jeune majeur », ou encore Salima Boulhazar, renvoyée au Maroc début février, mais qui a pu retrouver sa famille (dont sa sœur jumelle) à Clermont-Ferrand dimanche.
« Emballement de la machine à expulser »
Des bonnes nouvelles relatives (et non sans lien avec le contexte électoral) qui cachent mal une tendance inquiétante : la multiplication et l'accélération des expulsions de ces jeunes Marocains qui, arrivés mineurs en France auprès d'un parent, deviennent « sans-papiers » à leur dix-huitième anniversaire.
Sauf qu'une fois « éloignés » des frontières hexagonales, nombreux se retrouvent démunis et sans repères avec, pour quasi unique soutien, la branche locale de Réseau éducation sans frontières (RESF).
Depuis sa création en 2006 par des enseignants du lycée Descartes de Rabat, RESF-Maroc a eu connaissance d'une vingtaine de cas. « Mais ce n'est que la partie émergée de l'iceberg. On sait que de nombreux jeunes sont passés sans qu'on le sache », assure une militante inquiète de « l'emballement de la machine à expulser ». Elle poursuit :
« Je crois que les décideurs ne se rendent pas compte de ce que vivent ces jeunes quand ils arrivent au Maroc. C'est la vie brisée, la fin de l'école, un arrachement avec la famille. »

« Abandonné »
Hassan El Bouyahiaoui, 22 ans, fait partie de ceux -les plus nombreux- dont la situation s'enlise dans la précarité et l'oubli.
Elevé à Oujda par sa grand-mère, il part, à la mort de celle-ci, pour Montpellier rejoindre son père, ancien maçon, aujourd'hui handicapé.
A ses 18 ans, alors scolarisé en CAP (Contrat d'apprentissage professionnel) de mécanique, il se voit délivrer des autorisations provisoires de séjour, puis c'est une « OQTF » (Obligation de quitter le territoire français) après un échec à des examens.
Hassan n'en a pas moins des propositions de travail en alternance, mais trop tard. Centre de rétention, embarcation de force sur le bateau Sète-Tanger le 10 mars 2009 -il y a un an jour pour jour. A Oujda, son grand-père, malade et sans le sou, lui ferme sa porte.
Après plusieurs semaines d'errance parfois risquée dans cette zone frontalière, Hassan atteint Rabat puis Témara, où une militante lui trouve un travail dans une usine. Depuis sept mois, il squatte une vieille maison dont les murs roses respirent tout sauf la gaité. Hassan, lui, se sent comme cette villa décatie et son jardin en friche : abandonné.
« Peut-être que si j'étais encore scolarisé, il y aurait eu plus de mobilisation, mon lycée aurait fait grève… », cogite Hassan. Il poursuit :
« Mon ancien patron vient de me faire une promesse d'embauche. C'est le seul truc qui me fait tenir le coup. »

Errais, Jihad 21 ans, à Casablanca (photo Cerise Maréchaud)Jihad Errais a été expulsé il y a bientôt trois ans. Natif de Tinghir, petit village près de Ouarzazate, il est parti en 2003 vivre à Orly chez son oncle et tuteur pour aider ses parents, vendeurs de légumes. Ce jeune au regard doux raconte :
« Avant ma majorité, j'ai fait une demande de carte de séjour, mais je n'ai pas eu de réponse pendant plus d'un an. J'ai paniqué et me suis enfui en Espagne, on m'a arrêté à la frontière. »
Elève sérieux, délégué de classe, Jihad a appris le français en six mois et a été admis en BEP hôtellerie-restauration à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). « Un secteur où il y a un gros besoin de main-d'œuvre », s'étonne-t-il. Depuis, il se débrouille à Casablanca, de centre d'appels en institut de sondage, mais dort mal, rattrapé par son obsession du retour en France.
« En France, je peux aller loin »

Tout comme Alaeddine El Jaadi, 21 ans, coincé depuis neuf mois dans l'appartement familial de Sidi Slimane, bourgade somnolente au nord de Rabat, après cinq ans de vie à Lyon chez sa tante. Par ignorance, celle-ci n'avait pas entamé de démarches de régularisation " Je venais d'obtenir mon CAP de plâtrier-plaquiste et on m'avait proposé un travail. Ici, je connais des jeunes, ils ont le bac et ne travaillent pas, alors moi ? Je n'ai aucun niveau scolaire ici. Là-bas, en France, je peux encore aller loin. »
Alaeddine El Jaadi à son arrivée à Casablanca (Zoe Deback)Mais il s'inquiète de l'affaiblissement de la mobilisation pour son retour. Son espoir s'accroche aux coups de fil encore réguliers de George Gumpel, septuagénaire membre de l'Union des juifs français pour la paix, qui a caché Alaeddine, chez lui à Lyon pendant neuf mois, comme lui-même fut caché sous l'Occupation.
Il s'accroche aussi à l'idée de faire valoir ses droits. Il témoigne :
« Pendant mon expulsion, j'ai été frappé, traîné par terre. »
A RESF-Maroc, le rôle du réseau fait parfois débat. Ses membres s'interrogent :
« Doit-on tout faire pour les aider à rentrer, quitte à leur donner de faux espoirs, ou se concentrer sur leur réinsertion ici et leur faire avaler la pilule amère ? »
Mais ils sont certains d'une chose : le ministère de l'Immigration ne tient pas compte de la réalité des jeunes qu'il renvoie. Pour preuve, Catherine nous lit la lettre (datée de novembre) de son secrétariat général, en réponse à un communiqué (de septembre) de RESF-Maroc sur les situations de Hassan, Alaeddine, Jihad et d'autres.

A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
* ► 2010 : déjà 32 Marocains qui rentraient chez eux expulsés
* ► Derrière les mesures d'expulsion de Besson, l'enjeu européen

samedi 27 février 2010

Le témoignage de Najlae, battue en France, expulsée au Maroc

par Veilleur de jour, 26/2/2010
L’histoinajlae.1267171619.JPGre de Najlae Lhimer, 19 ans, a été largement reprise par la presse. Elle était régulièrement battue par son frère. Le 18 février, ce dernier a trouvé un mégot de cigarette dans la chambre de Najlae , une dispute éclate. Elle est rouée de coups par son hébergeur avec « un manche d’aspirateur et un fer à lisser » d’après la mère d’une de ses amies, citée par Libération. Le même jour, elle a déposé une main courante au commissariat de Montargis. Le lendemain elle a porté plainte à la gendarmerie de Château-Renard, tout en présentant un certificat médical attestant une incapacité de travail de huit jours. Mais les gendarmes se sont intéressés uniquement à sa situation irrégulière. Najlae Lhimer est placée en garde à vue et expulsée sans délai, le samedi 20 février dans la matinée.
“Tous ses droits ont été bafoués, écrit Ibrahima Koné sur le site Yabiladi ,  car elle n’a pas pu saisir la justice pour les violences subies.” A son arrivée à Casablanca, la lycéenne a été de nouveau arrêtée par la police marocaine avant de sortir libre du palais de justice.
Elle est soutenue par le Réseau éducation sans frontières (RESF), qui espèrnajlae2.1267171755.JPGe obtenir rapidement son retour en France. Quant à son frère, il n’a toujours pas été inquiété par la justice selon France 3. Xavier Parisot, de retour du Maroc montre des photos qui témoignent de la violence des coups ayant justifié un arrêt de travail de 8 à 15 jours.
Le site Bakchich diffuse aujourd’hui une vidéo où s’exprime Najlae, à Casablanca, le 23 février, entourée des membres de RESF Maroc.
Charlotte Cans précise dans Bakchich que “selon Maître Gilles Laille, avocat au barreau de Paris, l’administration a agi « dans l’illégalité complète ». « L’arrestation et l’expulsion de Najlae relèvent d’une procédure inéquitable en vertu de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme. Par ailleurs, la gendarmerie a commis une faute lourde en refusant d’enregistrer la plainte de cette jeune femme. »
Mardi 23 février, le sénateur PS du Loiret, Jean-Pierre Sueur, a interpellé le gouvernement sur cette expulsion. Le sénateur a également demandé que la décision d’expulsion de Najlae soit « reconsidérée ».
A lire, l’article de Noria Ait-Kheddache dans l’Express, “Violences: la double peine des femmes étrangères” qui s’interroge sur les recours que peuvent bien avoir ces femmes contre la violence quand elles sont sans papiers…

vendredi 9 octobre 2009

De la France au Maroc : le sort des jeunes expulsés

Communiqué de presse RESF-Maroc, Rabat, 24 /9/ 2009.

Le Réseau Education Sans Frontière au Maroc (RESF-Maroc) continue à s’alarmer et à s’indigner des conditions subies par les jeunes expulsés de plus en plus fréquemment de France, au titre d’une politique du chiffre aveugle aux situations humaines.



Ils sont entrés en France de manière totalement légale pour rejoindre leur famille. Ils y ont vécu leur adolescence en s’intégrant culturellement et socialement, par la scolarisation notamment. Beaucoup d’entre eux suivent des formations adaptées aux besoins de l’économie française (bâtiment, hôtellerie, aide à domicile…).
A leur 18 ans, l’arsenal législatif et réglementaire sur la situation des étrangers en France les rend illégaux et bien souvent expulsables car leurs demandes de régularisation sont rejetées. Arrêtés lors de contrôles d’identité, sans avoir commis d’autre délit que celui d’être là, ils sont emprisonnés dans des centres de rétention et expulsés en subissant parfois des brutalités (comme Alaedine à Lyon en juin 2009).
Contrairement à une idée reçue, ces jeunes ne sont pas “renvoyés chez eux“ mais véritablement expulsés vers un pays qui n’est plus le leur.Leurs parents, leurs frères et sœurs sont souvent installés en France, et ils n’ont plus de famille proche au Maroc pour les accueillir. Sans aucune ressource, obligés de quitter le territoire français (selon le terme administratif OQTF) sans rien de plus que leurs vêtements, certains vivent même dans la rue à leur arrivée au Maroc, comme Hassan à Oujda au printemps 2009. Leur scolarisation ou leur formation professionnelle, interrompue en France, est impossible à poursuivre au Maroc. Le système d’enseignement public en langue arabe leur est devenu étranger, et les écoles privées francophones leur sont inaccessibles. Plus généralement, ils ne se reconnaissent plus dans un pays et une culture dont ils se sont détachés au fil de leur intégration dans le creuset français.
Nous assistons à un terrible gâchis humain, car cette politique brise des vies à un âge charnière pour la construction d’une existence. Les perspectives pour ces jeunes sont très sombres au Maroc, et il n’est pas impensable qu’ils ne revoient jamais leur parents lorsque ceux-ci sont âgés. Cette politique est non seulement profondément injuste, mais aussi inefficace économiquement en empêchant la mobilité des migrants.
Les gouvernements français et marocain sont responsables de ce gâchis, en ne portant aucun intérêt à la situation de ces jeunes. Rien n’est entrepris pour tenter au minimum d’améliorer les conditions d’arrivée des expulsés, en étudiant avant leur départ les possibilités de scolarisation, d’insertion. Nous demandons donc que soit mis fin à ces pratiques scandaleuses et coûteuses, et que soient mieux accueillis ceux qui sont malgré tout expulsés.