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mercredi 16 décembre 2015

De Tanger à Tiznit, pourquoi le Maroc refoule-t-il les migrants ?




350 migrants ont été refoulés de Tanger vers Tiznit en deux mois. Les dessous d’une opération sécuritaire à hauts risques.

Fin de partie pour les migrants irréguliers au Maroc ! Il y a un an, le Maroc a clôturé officiellement l’opération exceptionnelle de régularisation des migrants (voir les chiffres ci-dessous). Aujourd’hui, l’heure est au refoulement et aux déplacements forcés depuis le Nord vers le Sud du pays.

Le retour des sécuritaires ?
Dernier acte de cette escalade, le 30 novembre, les forces auxiliaires font une descente dans le camp des migrants dans la forêt de Fnideq. «Ils ont brûlé et détruit des tentes. Des migrants ont été embarqués vers Tiznit», avance Camara Laye, coordinateur du Conseil des migrants subsahariens au Maroc (CMSM). La veille, le 29 novembre, les forces auxiliaires arrêtent une dizaine de migrants, en situation administrative irrégulière, vivant dans la même forêt. L’opération se termine par la mort de deux migrants camerounais. Des ONG marocaines et espagnoles accusent les autorités d’être à l’origine de ce décès. «Les Subsahariens se réfugiaient dans des grottes. Pour les faire sortir, les forces de l’ordre y ont mis le feu. Ce qui a causé la mort des deux migrants», rapporte l’association espagnole, Camiando Fronteras. Une version réfutée en bloc par les autorités locales. La préfecture de Tétouan confirme la mort des deux personnes, mais «à cause d'une asphyxie suite à un feu allumé durant leur sommeil dans la grotte». Ce triste fait divers confirme-t-il le retour de l’approche sécuritaire dans la gestion de la politique migratoire ?

Conditions de vie difficiles à Tiznit
«Ces actions sont inexplicables. Nous avons demandé des éclaircissements aux responsables des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la sécurité des frontières, sans recevoir de réponses à nos questions», regrette Kamal Lahbib, acteur associatif et membre de la Commission nationale de suivi et de recours de l’opération de régularisation des migrants. Pour Camara Laye, «l’État veut chasser les migrants du Nord du Maroc», accuse-t-il. Entre octobre et fin novembre, plus de 350 migrants ont été refoulés des quartiers de Boukhalef et Mesnan, à Tanger, vers Tizinit. 
«Pourquoi aujourd’hui et pourquoi Tiznit ? », se demande Lahbib. Ce dernier estime que «ces actions contredisent les principes de liberté de circulation et la politique migratoire». À l’heure actuelle, 200 personnes vivent dans des conditions difficiles à Tiznit. Une personne vivante sur place nous décrit leur situation : «Nous vivons dans un immeuble abandonné de la ville. Nous n’avons rien à manger et nous vivons de la mendicité et la solidarité des Marocains». Ce constat est partagé par la section de l’Association marocaine des droits de l’Homme à Tiznit.

Une politique migratoire «indécise»
Avant la période de la politique migratoire, lancée en septembre 2013, les migrants irréguliers se voyaient refouler d’Oujda vers l’Algérie. Ces migrants étaient pris dans un jeu de ping-pong entre les Algériens et les Marocains. Depuis, le modus operandi des autorités marocaines a changé. Dès février 2015, une vague de refoulement s’est déroulée, depuis Nador et Tanger. Les migrants ont été déplacés à El Jadida, Youssoufia, Chichaoua, Tiznit et Agadir. «Plus de 800 migrants, dont des mineurs, des femmes enceintes, demandeurs d’asile et des personnes qui ont demandé leur régularisation et qui n’ont pas encore reçu de réponses en première instance, ont été parmi les personnes déplacées», observent le Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants au Maroc (GADEM) et le Collectif des communautés subsahariennes au Maroc (CCSM).
La Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et le GADEM ont décrit ces refoulements comme un signe «d’une politique migratoire indécise», dans leur rapport, paru en mars 2015. Les deux ONG exigent de «cesser immédiatement les rafles visant les migrants en situation irrégulière» et «la fin des arrestations et détentions arbitraires ainsi que les tentatives d’expulsions collectives et respecter en toute circonstance le principe de non-refoulement, conformément à la loi marocaine et aux obligations internationales de l’État». Les autorités marocaines défendent leur action comme des mesures pour «démanteler les réseaux de traite et de trafic des êtres humains». Une allégation qui ne satisfait pas les associatifs. «Les migrants vivent dans les forêts parce qu’ils ont de grandes difficultés à accéder au logement dans les villes de Tanger, Nador et Oujda. Beaucoup de Marocains refusent de louer aux Subsahariens», rappelle Camara Laye.
Et d’ajouter : «ces opérations de démantèlement de prétendus réseaux ne s’accompagnent pas d’assistance des présumés victimes. Les personnes sont refoulées sans argent ni nourriture près de Tiznit». Kamal Lahbib appelle, pour sa part, l’État «à éviter de jouer la carte sécuritaire car elle est contre-productive. Nous allons continuer à appeler à une approche cohérente pour ne pas détruire ce que le Maroc a construit en deux ans», conclue-t-il.

Bilan de l’opération de régularisation
27.643 demandes de régularisation
25.432 demandes acceptées (92%)
31% sont des femmes
77% ont entre 20 et 40 ans
Taux de régularisation par nationalité :
Sénégal (27%), Syrie (18,4%), Nigeria (8%), Côte d’Ivoire (6,4%), Guinée (5,9%), RDC (5,8%), Mali (4,8%),
Cameroun (3,9%) et Philippines (3,4%).
Taux de régularisation par ville :
Rabat (27,4%), Casablanca (18,6%), Tanger (8,7%) Oujda (5,5%) Marrakech (4,6%), Laayoune (3%) et Salé (2,3%).
Source : CNDH

jeudi 19 février 2015

Encore un scandale : L’irresponsabilité des responsables de la politique migratoire


Par Mehdi Alioua, sociologue et membre fondateur du GADEM



les associations marocaines

En ce moment même, dans le nord et dans l’est du royaume, une vaste opération de ratissage et d’expulsion collective des migrants subsahariens est en cours, en-dehors de toutes les procédures légales et en violation du droit marocain et de pratiquement toutes les conventions internationales ratifiées par le Maroc.

Elle a commencé deux heures après la conférence de presse du lundi 9 février des ministres en charge de la nouvelle politique migratoire pendant laquelle ils ont dressé le bilan de la campagne de régularisation et ont annoncé de manière unilatérale, la fin de l’opération.  Non seulement cette annonce étonnante intervient sans la présence du CNDH, sans avoir invité ni les migrants ni les associations partenaires, mais alors que la commission nationale de suivi et de recours, instaurée conformément aux dispositions de la circulaire conjointe du ministère de l’Intérieur et de celui en charge des affaires migratoires de décembre 2013, n’avait pas encore amorcé le processus d’examen des demandes rejetées en première instance par l’administration marocaine.
Pire que tout, elle préparait l’opinion à des opérations de ratissage. Au-delà des violations flagrantes contre les droits humains en cours dans cette opération sécuritaire qui a raflé au moins 1 200 personnes, cela participe aussi à la fragilisation de l’image du Maroc à l’international et en Afrique, cela provoque l’arrêt brutal du processus de dialogue avec la société civile et de l’approche droit autour du phénomène migratoire, cela fragilise le CNDH et décrédibilise l’État marocain. Enfin, cela remet entièrement en question la campagne de régularisation et enfonce encore plus le pays dans le racisme et la xénophobie.

 En politique, le timing c’est important
Plus personne aujourd’hui ne retiendra les chiffres abstraits et complexes de la régularisation. Plus personne ne retiendra le processus de dialogue exemplaire et salué au Maroc et un peu partout dans le monde entre le gouvernement, des institutions nationales, des membres de la société civile, des chercheurs et des migrants. Plus personne ne retiendra, ou en tous cas, pas suffisamment, la générosité et l’effort du Maroc. Seule la gestion sécuritaire du problème des campements des migrants à la frontière sera débattue.