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samedi 18 janvier 2014

Moulay Hicham : « Journal d’un prince banni » Un livre-témoignage inédit qui ne passera pas inaperçu

Moulay Hicham : « Journal d’un  prince banni » Un livre-témoignage inédit qui ne passera pas inaperçu 
 Prince Moulay Hicham -  

Alifpost-Analyse - 14/1/ يناير، 2014 
 
La maison d’édition française Grasset va  publier un livre autobiographique du prince Hicham intitulé « Journal d’un  prince banni ».  L’auteur y raconte ses mémoires depuis son enfance jusqu’à l’heure actuelle, couvrant trois périodes principales : son vécu avec son père le prince Moulay Abdellah jusqu’au décès de ce dernier en 1983, puis avec son oncle le défunt roi Hassan II, et enfin celle qui commence en 1999 avec le règne actuel de son cousin le roi Mohammed V.
L’ouvrage, qui s’étale sur 380 pages, et qui sera publié à la fin du mois de Mars 2014 peut être qualifié d’inédit et audacieux, pour diverses raisons, dont en particulier la qualité de l’auteur et la spécificité politique du contenu.
Concernant la première raison, il n’est pas habituel qu’un membre de la famille royale, qui règne au Maroc depuis des siècles, consigne par écrit ses mémoires ou expose ses opinions politiques en les publiant sous forme d’articles, et encore moins de livre, à travers lequel il s’adresse à l’opinion publique. Les monarques et les princes se sont toujours conformés à un prétendu et vague devoir de réserve.  Malgré sa grande culture et son habileté politique, le roi Hassan II n’a pas légué un grand patrimoine politique écrit, hormis le livre « Le Défi » consacré principalement aux circonstances de la marche verte de 1975 et ses entretiens et discours politiques. C’est ainsi que cette initiative du prince Hicham, qui ne manquera pas de susciter beaucoup d’intérêt,  constituera un jalon dans son parcours intellectuel, et s’ajoutera à ses autres contributions, à savoir les tribunes qu’il publie depuis 1995 dans la presse marocaine et internationale.
La deuxième raison est le contenu de l’ouvrage qui peut être vu et analysé  à partir de deux axes principaux.
Le premier axe concerne les clarifications que le prince va fournir à propos de beaucoup d’évènements survenus depuis l’année 1999 à nos jours, dont les violentes campagnes de dénigrement médiatique et les complots politiques dont il a fait l’objet de la part d’individus influents au sein du Palais royal et les organes qui leurs sont rattachés dans le champ des médias. Ces campagnes ont toujours visé à salir sa réputation et le rabaisser aux yeux de l’opinion publique. Il est difficile de concevoir que ces attaques, dont des accusations graves, n’aient pas reçu un feu vert d’en haut ou d´un Big Brother. Parce qu’en haut, on est dans l’incapacité de répliquer aux idées défendues par le prince, argument contre argument.
Est-il innocent qu’un journaliste qui a poussé le bouchon jusqu’à accuser le prince de mafia politique, suite à une de ses déclarations  relatives au printemps arabe, se retrouve par la suite nommé à la tête d’une grand institution médiatique nationale ? Il est probable que le témoignage du prince montre à quel point le régime n’hésite pas à user des moyens les moins éthiques pour s’acharner sur un adversaire politique qui ose lui apporter un peu de contradiction ou le mettre devant ses responsabilités.
Le deuxième axe concerne sa lecture et sa vision politique des évènements majeurs que le Maroc a connus au cours des trois dernières décennies, d’autant plus qu’il en a été témoin, de par sa position au sein du centre du Pouvoir, à savoir le Palais royal. Cette vision va intéresser les chercheurs et les historiens, en particulier en l’absence d’archives disponibles et vue la rareté de notes, correspondances ou livres signés par les acteurs politiques ayant vécu et façonné l’évolution du Maroc, avec ses succès et ses échecs.
D’une part, cette vision est de nature à fournir une grille de lecture politique originale qui jettera un peu de lumière sur des événements importants de l’histoire contemporaine du Maroc, dont les enjeux et la portée demeurent à ce jour ambiguës. D’autre part, la même vision permettra de mieux cerner la nature intrinsèque de la monarchie marocaine, sa conception de son rôle, de ses pouvoirs et ses privilèges, et la panoplie d’instruments qu’elle manipule pour les conserver.
Il est évident que cette compréhension est indispensable pour tout effort de réflexion à propos de l’avenir du Maroc.

dimanche 18 août 2013

Le Maroc face à l’affaire Galván

Le Maroc face à l’affaire Galván

La grâce octroyée au pédophile Galván met à nu les défaillances des institutions du Maroc. Elle y a déclenché une dynamique nouvelle appelée à s’amplifier en symbiose avec les bouleversements que traversent le Maghreb et le Proche Orient.

 


La nouvelle du pardon royal accordé au prédateur pédophile Daniel Galván, s’est répandue comme une trainée de poudre. Celui-ci avait en effet été condamné à 30 ans de prison pour avoir violé 11 enfants à Kenitra. Il en avait purgé moins deux ans, à la suite de quoi une grâce royale l’a sorti de prison. Cette décision à frappé de stupeur le peuple marocain et envoyé une onde de choc dans tout le pays.
La colère populaire s’est immédiatement manifestée avec une force qui a surpris les pouvoirs publics. Ce qui s’en est suivi est à présent bien connu. Mais personne ne peut, pour l’instant, deviner la suite des évènements. Cependant ce qui est sûr, c’est que la répression sauvage de la première manifestation devant le Parlement n’a fait qu’aggraver la situation et augmenter le sentiment de révolte. C’est ainsi, qu’au lieu de céder à la répression, le mouvement s’est propagé pour réunir, aux coté des parents des victimes, des associations civiques et de larges secteurs du peuple indigné.
La réaction du système politique à ces évènements illustre bien son mode de fonctionnement, qui reste autoritaire « makhzenien », sur le fond, en dépit des quelques reformes parcimonieuses introduites sous la pression du mouvement du 20 Février.
Le gouvernement et le PJD, parti majoritaire, décrit comme islamiste, qui le dirige depuis les dernières élections, restent paralysés. Ils cherchent surtout à dégager leur responsabilité en mettant le malheureux pardon sur le compte des intérêts « supérieurs » de la nation et des bonnes relations avec l’Espagne. Leurs déclarations sont contradictoires et mal ficelées. Quant aux grands partis nationaux, ils brillent par leur mutisme. Et pour finir, notre Parlement agit comme d’habitude, c’est à dire comme s’il était absent. Ainsi tout indique que les principaux acteurs politiques ont retrouvé le reflexe traditionnel : attendre que l’initiative vienne du Palais Royal. Une attente qui montre bien que celui-ci concentre toujours l’essentiel des pouvoirs, malgré les derniers réaménagements de façade.

La procédure de la grâce est défectueuse
Le principe et la pratique du pardon font partie des prérogatives royales reconnues par la Constitution. Ce principe n’est pas en question, que le pardon concerne des citoyens marocains ou étrangers. Dans le cas présent le geste royal de bonne volonté s’inscrit bien dans ce cadre légitime
Dans ce contexte, chaque geste est d’une gravité exceptionnelle. C’est pourquoi le choix des individus graciés, la nature des crimes et des peines, ainsi que toutes les circonstances afférentes doivent être bien examinées au préalable, en suivant les procédures les plus rigoureuses aussi bien morales que juridiques. De ce point de vue la libération de Galván est apparue au Marocains pour ce qu’elle est : une violation impardonnable du droit et de la morale imputable à une procédure fautive.
Et ce n’est pas tout. Car il faut bien voir que cette procédure défectueuse et ses résultats désastreux eux découlent d’un fonctionnement déficient des institutions, de leur caractère inadéquat. Ces déficiences mettent en relief la concentration excessive des pouvoirs aux mains du palais ainsi que ses pratiques opaques quand il s’agit de gouverner. Ces maux sont maintenant clairs pour l’ensemble du peuple et cela explique la force de sa réaction et ses sentiments d’injustice qui vont continuer à s’exprimer.
Dans ce mouvement de colère, c’est bien l’énergie et le legs du 20 Février qui sont à l’œuvre. Mais il ne faut pas s’y tromper, la dynamique nouvelle dépasse les cercles qui se sont mobilisés avec le 20 Février. Elle est sans doute appelée à s’amplifier, en symbiose avec les bouleversements que connaît la région du Maghreb et du Proche Orient. Une scène politique nouvelle est en train d’émerger. Son développement rend de plus en plus caduques les pratiques de la scène traditionnelle dont les protagonistes étaient la monarchie et les partis. Cet ensemble paraît désormais incapable de répondre aux aspirations fortes des nouvelles générations.

Le fonctionnement de la grâce met en relief la concentration excessive de pouvoirs aux mains du palais
Ce qui caractérise aujourd’hui ce conglomérat c’est qu’il est sur la défensive. D’ou le recours à la violence contre les manifestations pacifiques dont la légitimité est pourtant reconnue par la Constitution. L’autre tendance consiste à réduire les aménagements parcimonieux des prérogatives royales consentis lors de l’élaboration de la Constitution. Ainsi en est-il de la fameuse sacralité du monarque. A défaut de l’abroger autrement qu’en parole elle a naturellement glissé vers la divinité. Comme on le voit après ce pardon royal, le mutisme et la prudence extrême des protagonistes montrent qu’on est plutôt passé de la sacralité du roi à sa divinisation. Personne n’a donc osé s’avancer. Personne ne s’est risqué à intervenir pour aider le souverain à s’informer correctement : ni quelque conseiller honnête et compétent (s’il s’en trouve), ni le gouvernement, ni le Parlement, ni les administrations n’ont pu jouer leur rôle d’intermédiation. Ceci sans parler de la presse aux ordres laquelle n’a pas manqué d’étaler ses flagorneries quand elle ne jugule pas les voix discordantes.
De sorte que les rouages qui semblent protéger le roi ont dans les faits plutôt abouti à l’isoler et à l’exposer dangereusement. Si bien qu’une liste et un geste de pardon qui auraient dû le grandir lui ont, au contraire, porté un préjudice qui laissera des traces durables. Sur ce point, il faut incriminer les manipulations de l’entourage royal. Au lieu de jouer auprès de lui le rôle de fusible, c’est au contraire ses manipulations qui transforment en fusible la fonction royale elle-même. Les révélations de la presse sur les tractations qui ont eu lieu pour établir la liste des prisonniers espagnols à gracier identifient clairement les responsables de ce forfait, et jettent la lumière sur leurs méthodes. Si les faits se confirment, le souverain devra bien se résoudre à se séparer de son plus proche conseiller et vizir des temps modernes coupable de forfaits aussi graves.
A propos de responsabilité certaines clarifications s’imposent. Les auteurs de la liste des prisonniers espagnols à gracier devront articuler la culpabilité et la responsabilité de leur action selon une procédure publique.

Les rouages qui semblent protéger le roi ont plutôt abouti à l’isoler et à l’exposer dangereusement
Ceci n’altère nullement la responsabilité du roi. Car, comme tout chef, un roi se doit d’assumer les conséquences de l’action de ses subalternes. Cette prise de responsabilité, qui est à distinguer de la culpabilité, devra sans doute être assumée pour répondre aux sentiments du peuple. Au regard de cette nécessite, la manipulation des déclarations émanant du cabinet royal et la sanction d’un haut responsable de l’administration pénitentiaire ne suffisent guère. Au contraire, elles risquent de laisser la blessure ouverte au lieu de la fermer.
Surtout les mesures prises révèlent une fois de plus les limites d’un système habitué à lâcher un peu de lest pour donner le change. La nouvelle donne, tant sur le plan intérieur qu’extérieur, impose la nécessité d’une réforme d’ensemble de la monarchie comme des autres institutions de gouvernement. Cela passe par l’installation de contre-pouvoirs institutionnalisés, démocratiquement élus : cela passe aussi par la réorganisation des services du Palais et de ses prérogatives dans le cadre de la transparence ; cela passe, enfin, par l’attribution de pouvoirs réels de contrôle et de supervision à un Parlement digne de ce nom.
Une telle réforme devra mettre fin a l’asymétrie politique flagrante qui entache la cohabitation entre le gouvernement et le cabinet de la Maison Royale. Asymétrie dont le PJD fait les frais actuellement. Asymétrie dont le fonctionnement aboutit aux prises de décisions unilatérales qui engagent le peuple en son absence.
L’affaire Galván n’est que la dernière d’une série. On peut citer, entre autres, les grâces indues accordées à d’autres criminels, les honneurs octroyées à un vice-président de l’AIPAC [lobby pro israélien aux États-Unis], ainsi que la conduite illégale et immorale de l’appareil sécuritaire dans « la guerre contre le terrorisme ». Toutes ces décisions montrent que nous courbons l’échine devant des intérêts étrangers au nom d’une conception erronée de l’intérêt national. Cela met à nu nos défaillances criantes et montre que nous restons prisonniers de structures institutionnelles dépassées. Il est à prévoir que les mouvements de colère du peuple marocain seront plus forts et décisifs à l’encontre de ce système de faveurs qui porte atteinte à son intégrité, et fait bon marche de son honneur dans des transactions internationales. Elles l’humilient et le souillent.
Hicham Ben Abdallah el Alaoui est chercheur à l’Université de Stanford et cousin-germain du Roi du Maroc


 http://elpais.com/elpais/2013/08/12/opinion/1376326264_676609.html


jeudi 6 septembre 2012

Le prince Hicham, ce grand défenseur du trône marocain

Par Ali Amar, Slate, 6/9/2012

Pour l'écrivain et journaliste Ali Amar, le cousin germain du roi du Maroc, réputé pour être son contradicteur intime, se révèle comme son meilleur allié objectif. Est-ce vraiment une surprise?


Le prince Hicham devant le cercueil du roi Hassan II, 25 juillet 1999, Rabat, AFP/MANOOCHER DEGHATI

S’il avait quelque inquiétude à l’endroit du trublion de la famille royale, le roi Mohammed VI devrait plutôt s’en réjouir.
Son cousin germain, le prince Hicham Ben Abdallah El Alaoui, avec qui les liens sont officiellement coupés depuis son intronisation en 1999, vient de lui donner le meilleur des gages à son attachement à la Couronne.

Un hymne subliminal à la monarchie

Preuve en est la tribune qu’il publie dans le New York Times intitulé «Morocco is on the path to Change» (Le Maroc est sur la voie du changement). Un hymne subliminal à la monarchie alaouite.
Il y estime d’emblée que «le Maroc est sur la voie du changement», en expliquant de quelle manière les monarchies arabes ont résisté à la déferlante révolutionnaire contrairement aux régimes tutélaires de Tunisie, d’Egypte, voire de Syrie, nonobstant leurs différences.
La manne des pétrodollars pour les royaumes et sultanats du Golfe et une forme de dextérité politique pour le Maroc et la Jordanie les ont, selon le prince, sauvés de la dévastation.
Le prince Hicham explique notamment que, à part les monarchies pétrolières du Golfe qui ont acheté la paix sociale grâce à la richesse de leur sous-sol, le Maroc et la Jordanie, dépourvus de cette rente, «n’ont pas eu d’autres choix que de libéraliser le système plutôt que de le rendre plus démocratique». 
 En clair, le rendre plus permissif à certains égards tout en le maîtrisant à travers un système forcément sécuritaire.

Un chauvinisme génétique assumé

Malgré toute la subtilité du texte et la minutie de son auteur, réputé pour le doigté dont il revêt chacune de ses expressions écrites, son verbe est révélateur.
Le contenu de l’article confirme l’aveu, après tout sincère, de ce prince au sang bleu. En 2011, interrogé sur la question monarchique, alors que les régimes arabes étaient tous secoués d’une manière ou d’une autre par le big bang tunisien, il répondait par un chauvinisme génétique consubstantiel à son lignage:
«Je reste convaincu qu'un changement dans le cadre d'une monarchie réformée représente la solution la moins coûteuse pour le Maroc. Je mentirais si j'affirmais que la biologie est étrangère à cette conviction.»
La biologie justement. Ici réside l’indépassable dans la réflexion du prince depuis qu’il a endossé très tôt les habits de l’intellectuel politique réformateur. L’ADN pour légitimité, le savoir en science politique pour se frotter à l’agora. Tels sont les deux versants de son charisme, mais aussi de ses limites.  

Des thèses presque officielles

Derrière quelques artifices de mise en garde, le cousin germain du roi, troisième dans l’ordre de succession monarchique —ne l’oublions pas—, déclare dans sa tribune du New York Times deux postulats que la propagande chérifienne ne renierait pas:
—D'une part, les monarchies arabes, dont celle du Maroc, ont survécu à la déferlante des révolutions. Elles y sont parvenues grâce à leur enracinement dans l’identité nationale de leurs Etats, leur combat contre le colonialisme et du fait de l’importance historique de leur institution.
—D'autre part, les monarchies ont traditionnellement arbitré les conflits entre les différents groupes et classes, agissant en tant que gardiens bienveillants de la société. Ils ont également permis à d'autres institutions, comme les parlements, de représenter le peuple, restant ainsi au-dessus de la mêlée politique.
Voilà un démenti cinglant à ceux qui voulaient entrevoir dans la posture politique du «Prince rouge» des caractères réminiscents d’un Philippe-Egalité en France à la fin du XVIIIe siècle.
Le prince Hicham adopte à l’évidence un ton qui tranche avec la plupart de ses précédentes sorties médiatiques, notamment lorsqu’il déclarait en janvier 2011 au journal espagnol El Pais, au sujet des révoltes arabes:
«Le Maroc n’est pas encore touché mais il ne faut pas se leurrer sur ce fait: pratiquement tous les systèmes autoritaires vont être atteints par la vague de contestation et le Maroc ne fera probablement pas exception.»
Reste que moins d’un an plus tard, il disait déjà à L’Express que l’instauration d'une assemblée constituante au Maroc serait irréaliste:
«Cela signifierait la fin du régime. Historiquement, les assemblées constituantes servent à consommer la fin d'un régime.»
 Et surtout que:
«L'institution monarchique est à la fois une institution d'arbitrage et le symbole de l'identité de la nation. Les populations de ces pays adhèrent majoritairement à ce concept.»
«Mais cela pourrait bien, à terme, ne plus être le cas si ces monarchies ne prennent pas en compte l'aspiration des peuples au changement. Or elles peinent à faire face à cette urgence, notamment lorsqu'il s'agit de monarchies de droit divin.»
Le cousin du roi avait donc déjà tout dit. Avec cependant ce bémol —que l’on retrouve à l’identique dans sa contribution au New York Times—, à savoir la nécessité d’un changement dont il ne définit jamais la nature.

Des idées passéistes et révisionnistes

Mais enfin de quel changement parle au juste le prince? Mystère et boule de gomme. Revenons donc à son dernier texte pour mieux comprendre son idée. Et là, les problèmes surgissent.
Le premier est que les assertions du prince Hicham sont empreintes de révisionnisme historique doublé d’une vision passéiste des événements qui secouent depuis plus d’un an cette partie du monde.
Quel historien peut aujourd’hui sérieusement accréditer la thèse que la dynastie alaouite a été le rempart contre l’occupation française du Maroc? L’a-t-elle été plus tard avec le sultan Mohammed V, choisi par la France, déposé par la France et réintronisé roi, toujours avec la bénédiction de la France? Faut-il croire encore à l’hagiographie officielle qui pollue encore de nos jours les manuels scolaires?
Les historiens marocains sont pour la plupart encore très frileux pour s’aventurer dans de telles recherches, leur carrière universitaire en dépend. Le Graal des archives coloniales de Nantes et plus encore l’accès à la sacro-sainte bibliothèque royale est réservé aux adoubés. 
En réalité, la légitimation même de la royauté telle qu’elle existe aujourd’hui a été plutôt le résultat d’un façonnage idéologique, politique, culturel et religieux, voulu et imaginé par la France. Et cela se voit jusque dans ses attributs de sacralité et dans le moindre détail de son décorum et de son faste, que Hassan II a poussé jusqu’à son paroxysme durant ses 38 années de règne. De ce point de vue, Mohammed VI est depuis treize ans dans un moment d’inertie.
Aussi, toute évocation de transition démocratique au Maroc confine à de la complicité avec un régime qui ravale sa façade, mais maintient en l’état sa nature féodale.

Un mythe prêt à être déconstruit

Cette idée d’une monarchie indélébile à l’identité nationale évoquée par le prince Hicham est née de la fabrication d'une certaine conscience historique dans le Maroc postcolonial. Un mythe que les générations actuelles sont désormais prêtes à déconstruire.
Autre idée fallacieuse du prince, celle de ce fameux arbitrage des royautés agissant avec «bienveillance entre les groupes et classes». Au Maroc, sans parler du passé lointain ou le sultan portait le fer pour régner et se cloîtrait pour survivre, cela s’est traduit par un demi-siècle de violentes répressions contre tout dissident. Une damnation de toute une génération, que le régime ne reconnaît qu’à demi-mots, jouant sur une ouverture factice pour assurer sa perpétuation.
Comment parler de mansuétude du pouvoir quand les cultures plurielles de ce pays ont été anéanties au nom d’une idéologie excluant les identités majoritaires amazighes, sans parler des minorités juives et autres, rabaissées à de la figuration folklorique au nom d’un arabo-islamisme politique et nationaliste (qui renie même de facto son héritage andalou) et dont la norme politique actuelle est un résidu de conservatisme religieux et d’infâmie politique?
Les monarchies arabes se seraient donc ainsi élevées et sauvées de la berezina en autorisant la création d’institutions et de parlements représentant le peuple. Qui peut croire encore en une telle fable?
Le multipartisme à la sauce marocaine, avec ses joutes oratoires creuses, sa corruption institutionnalisée et ses rendez-vous manipulés aux urnes, serait-il alors plus immunisé contre les soulèvements que ne l’a été le règne du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique) de Ben Ali et de son clan en Tunisie? Pures fadaises.
Le prince Hicham prend pour acquis que les printemps arabes ont épargné les monarchies pour ces raisons, même s’il reconnaît que ce momentum n’est pas éternel. Il croit encore que la société civile, les syndicats et certains partis politiques, plus téméraires au Maroc qu’ailleurs, jouent toujours le rôle de soupape sociale, voire d’alibi du régime. En cela, il se trompe lourdement.

Un contrat social obsolète

Il ne semble pas saisir que les termes du contrat social avec la monarchie alaouite se sont dématérialisés avec le temps et l’accélération de l’Histoire. Il ne reste peut-être qu’une empathie réelle chez certains, une foi en un talisman chez les démunis qui face à la hogra croient encore à la munificence du «roi sauveur». Mais rien de plus. La dépolitisation voulue par la monarchie joue contre elle aujourd’hui.
Hicham Ben Abdallah El Alaoui semble léviter intellectuellement par rapport à la rupture qui s’est faite irrémédiablement entre le trône, ses apparatchiks et les plus conscientisés des jeunes Marocains d’aujourd’hui.
Ceux qui justement battent le pavé jour après jour, brisant ce plafond de verre qu’est l’ordre établi, faisant fi des codes et des usages, traquant la tyrannie jusque dans ses coutumes et son apparat, appelant à la chute du régime. Un régime en qui ils ne se reconnaissent plus. Trop lointain, trop ringard, trop guindé et si autiste à leur soif de liberté.
Même si ceux-ci sont à l’évidence encore groupusculaires, le prince Hicham tend à minimiser les effets vivifiants de la transmission d’idées radicales d’une élite, hier gauchiste et romantique, à une jeunesse avide de dignité et de liberté dont les référents intellectuels, culturels et politiques sont désormais véhiculés par la mondialisation des médias et de la connaissance universelle, à défaut de terreau local, tant l’éducation publique a été le parent pauvre du Maroc moderne.
Faut-il être surpris de voir émerger une lame de fond contestaire, révolutionnaire, plus déterminée et surtout plus nombreuse à être bardée de savoirs que celle des années 70 où le panarabisme et le marxisme inquiétait davantage les pouvoirs régaliens arabes?

Un schéma de pensée révolu

Le prince s’oublie dans un schéma de pensée révolu. Il croit encore dans la quiétude des classes moyennes marocaines. Selon lui, elles demeurent certes insatisfaites de ce pluralisme politique de façade et de cette exclusion des institutions participatives, mais leurs revendications s’arrêteraient aux marches du Palais.
«Ils ne veulent pas la révolution, mais la réforme vers la monarchie constitutionnelle, un nouveau système de gouvernance qui incarne l'esprit de la démocratie, tout en conservant le rôle historique du monarchisme dans ces sociétés» écrit-il dans le New York Times.
Le prince Hicham a un train de retard. Et de conclure ainsi sa tribune:
«C’est une route qui promet d’être chaotique mais le processus est bel et bien enclenché.»
 Mais encore une fois de quel processus parle-t-il? Celui qu’il imagine sauvegardant la monarchie pour ce qu’elle est par la grâce de la tradition?
Si les classes moyennes sont conservatrices et légitimistes aujourd’hui et aspirent effectivement à la sécurité, à un certain confort de vie, elles ne seront demain que les suiveuses du changement quel qu’il soit. Celui de la voie démocratique ou celui du vrai chaos.
Et dans ce schéma, la monarchie n’aura plus sa place, faute justement d’avoir initié le vrai changement. Celui de se désincarner de la féodalité pour entrer dans le nouveau siècle.

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 Par Ahmed Benani

Merci Ali pour ce papier lumineux! L'ADN vole au secours du Prince Hicham; après 13 années de duperie, de louvoiement et de "discorde" avec l’Autiste, savamment entretenue, Monseigneur rejoint enfin le cousin prédateur. Il fait bien de le dire clairement; la conclusion qui s’impose à tous est tout aussi limpide que son propos: la monarchie est entrée dans la phase finale de son existence. Hicham a un mérite dorénavant à mes yeux, il refuse de se mentir à lui-même, la biologie autant que ses intérêts l’ont amenés à cette confession publiée dans le New York Times intitulé «Morocco is on the path to Change» (Le Maroc est sur la voie du changement). Parole princière et en somme sacrée, oui, le Maroc va changer de régime ! Ahmed Benani
PS: L'article d'Ali est à lire et relire, merci de lui assurer la plus grande diffusion parmi vos contacts