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mardi 3 mars 2015

France-Maroc : la Légion du déshonneur

  Une très juste tribune de Jean-Etienne de Linares sur le déshonneur de la France qui sacrifie les victimes de torture sur l'autel de son amitié avec le Maroc.(Hélène Legeay)




Jean-Étienne de Linares, délégué général de l’Acat (Action des chrétiens pour l'abolition de la torture), s'élève contre la décoration promise à Abdellatif Hammouchi, chef des services secrets marocains, par Bernard Cazeneuve: « Contre le terrorisme, notre meilleure arme n’est ni militaire ni barbouzarde, c’est l’affirmation et surtout le respect des principes de la démocratie, au premier rang desquels il y a la justice et le refus absolu de la torture ».


Ainsi donc Abdellatif Hammouchi, le patron des services secrets marocains, va devenir officier de la Légion d’honneur. Et peu importe qu’il soit visé en France par des plaintes pour complicité de torture, la raison d’État l’emporte sur la justice.
La torture pourtant n’est pas un crime anodin. Il ne s’agit pas de bavures de commissariats, mais d’un système organisé où la hiérarchie ordonne avant de protéger les bourreaux.
La torture, c’est ça : « Je suis resté attaché les yeux bandés et privé de sommeil tout au long de ma garde à vue. Entre cinq et huit personnes m’ont frappé avec un bâton sur la plante des pieds, les mains, le visage, les organes génitaux, la colonne vertébrale. (…) J’ai été électrocuté, suspendu par les pieds. (…) Le dernier jour de ma détention à Témara, ils m’ont cassé le pouce pour me forcer à mettre mon empreinte sur leurs documents. »
Ce témoignage est celui d’un homme qui a connu l’horreur du centre de détention clandestin de Témara, d’un homme qui est passé entre les mains des services secrets marocains, la DGST qu’Abdellatif Hammouchi dirige depuis dix ans. Ce même Abdellatif Hammouchi auquel « la France saura prochainement témoigner son estime », selon les mots du ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve.
Pour ma part, je suis incapable d’avoir de l’estime pour Abdellatif Hammouchi. Et je ne vois dans cette remise de médaille qu’une piteuse contrepartie à la reprise de la coopération entre nos deux pays et surtout entre nos deux services de renseignements. Un geste en forme d’excuse, destiné à laver le soi-disant affront de la justice française qui a osé faire son travail en convoquant Abdellatif Hammouchi le 20 février 2014.
Et si encore, il ne s’agissait que de déshonneur. Mais cet hommage a des conséquences. C’est un blanc seing pour les tortionnaires, une façon de leur dire que la France regarde ailleurs. Ce message, les autorités marocaines l’ont reçu cinq sur cinq : parce qu’elle accompagne les victimes qui ont déposé plainte, l’ACAT vient d’être convoquée à Rabat pour « diffamation, outrage envers les corps constitués » et j’en passe. Deux journalistes français qui réalisaient un documentaire pour France 3 ont été arrêtés dimanche 15 février dans les locaux de l’association marocaine des droits de l’homme (AMDH), avant d’être expulsés. Quant aux victimes, elles sont outrées et se sentent abandonnées par la France. Elles savent ce qui les attend, à l’image de Wafaa Charaf, membre de l’AMDH, qui purge une peine de deux ans de prison pour avoir déposé plainte contre X pour enlèvement et torture. Le message est clair : « circulez, il n’y a rien à voir ! »
Pourquoi un hommage aussi appuyé à Abdellatif Hammouchi ? Le ministre de l’intérieur nous fournit la réponse lorsqu’il salue l’action menée par la DGST dont le « rôle est déterminant dans la coopération contre le terrorisme ».
Pourtant, cette lutte ne saurait justifier toutes les compromissions, toutes les atteintes aux droits de l’homme. Bien au contraire. Contre le terrorisme, notre meilleure arme n’est ni militaire ni barbouzarde, c’est l’affirmation et surtout le respect des principes de la démocratie, au premier rang desquels il y a la justice et le refus absolu de la torture.
Tolérer la torture, admettre que d’autres puissent y avoir recours, soutenir des régimes qui bafouent les droits de l’homme, c’est donner des armes à la propagande extrémiste, c’est alimenter les discours de haine à notre encontre, c’est agiter un chiffon rouge devant tous les desperados du jihadisme. En son temps, l’administration Bush avait justifié le recours à la torture pour « ne pas combattre le terrorisme avec une main attachée dans le dos ». On sait où nous ont mené de tels égarements moraux et stratégiques. Ne reproduisons pas les mêmes erreurs. Évitons, pour reprendre les mots de Churchill, d’avoir à la fois la guerre et le déshonneur.

vendredi 20 février 2015

Droits de l’homme / France-Maroc : des militants rassemblés ce jeudi pour manifester contre une Légion d'honneur déshonorée

ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture)
Communiqué de presse + photos


Aujourd’hui, des militants de l’ACAT se sont rassemblés devant le musée de la Légion d’honneur afin de protester contre la remise de la Légion d’honneur à Abdellatif Hammouchi, le chef du contre-espionnage marocain, visé par des plaintes pour complicité de torture déposées par des victimes marocaines et l’ACAT.

Plusieurs membres de l’ACAT portaient des portraits de grandes personnalités des droits de l’homme ayant toutes reçu la Légion d’honneur, pleurant [1] : Victor Hugo, Emile Zola, Stéphane Hessel, Nelson Mandela et Jacques de Bollardière.

« C’est la Légion d’honneur que l’on déshonore. Abdellatif Hammouchi est mis en cause par au moins deux victimes qui allèguent avoir été torturées au centre de détention de Temara administré par la Direction de la surveillance du territoire marocain dont M. Hammouchi était déjà à l'époque des faits le responsable. Le geste des autorités françaises indique clairement que la France a décidé de faire prévaloir ses intérêt diplomatiques sur l’intérêt des victimes » témoigne Nordine Drici,  directeur des programmes de l’ACAT. « Cette décoration semble être une contrepartie de la reprise de la coopération, un geste destiné à laver le soi-disant affront de la justice française qui a osé faire son travail en convoquant M. Hammouchi le 20 février 2014. »

« La remise de la Légion d’honneur à M. Hammouchi est un affront aux victimes de torture, aux droits de l’homme et à un symbole de la république française » a ajouté Jean-Etienne de Linares, délégué général de l’ACAT. « Cet hommage est un blanc-seing pour les tortionnaires, une façon de leur dire que la France regarde ailleurs. »

La Légion d’honneur est en théorie attribuée par la France à des personnes « ayant rendu des services à la France » ou « encouragé des causes qu’elle défend », dont les droits de l’homme.

En mai 2013 un ressortissant franco-marocain, Adil Lamtalsi, et l’ACAT ont déposé une plainte pour « complicité de torture » contre Abdellatif Hammouchi, le chef de la DST. Cette plainte a donné lieu, en février 2014, à la remise par la police française d’une convocation à M. Hammouchi, alors présent en France, sur demande d’une juge d’instruction française, ce qui avait provoqué le courroux du Maroc. Dans le même temps, l’ACAT a déposé une autre plainte pour torture pour le compte d’Ennaâma Asfari, défenseur des droits de l’homme sahraoui incarcéré au Maroc. L’ACAT a reçu une convocation de la justice marocaine dans le cadre d’une plainte pour « diffamation, outrage envers les corps constitués, utilisation de manœuvre et de fraude pour inciter à faire de faux témoignages, complicité et injure publique ».

Contact presse :

Pierre Motin, 01 40 40 40 24 / 06 12 12 63 94 pierre.motin@acatfrance.fr  

Note aux rédactions :

·         [1] Les visuels et photos sont disponibles à l’adresse suivante :  http://we.tl/jSa39rrE1H

Pierre Motin
Chargé des relations médias

01 40 40 40 24 / 06 12 12 63 94

jeudi 19 février 2015

Communiqué LDH : Rabat-Paris : l’arbitraire et le déshonneur





Communiqué LDH Paris

Deux journalistes arrêtés et expulsés, le local d’une association, l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH), envahi par la police, des rafles d’étrangers décidées au mépris des lois votées récemment, l’intimidation et l’incarcération à l’égard de ceux et celles qui dénoncent la torture, des attaques répétées contre l’ensemble du mouvement associatif ; cette accumulation d’événements marque une dégradation constante de la situation des droits de l’Homme au Maroc.

La Ligue des droits de l’Homme réprouve totalement ces actes arbitraires et contraires à la fois aux engagements internationaux du Maroc comme aux dispositions constitutionnelles récemment adoptées.

Elle demande aux autorités marocaines de cesser ces agissements qui sont incompatibles avec la construction d’un État de droit dont le Maroc se réclame.

La LDH dénonce, enfin, la complaisance du gouvernement français à l’égard de cette situation. Celui-ci, en effet, s’abstient de toute réaction aux atteintes à la liberté de la presse, et, dans un même temps, galvaude la légion d’honneur en offrant une promotion au grade d’officier à un homme poursuivi en France pour avoir pratiqué des tortures.

Quels que soient les intérêts géopolitiques et sécuritaires, rien ne peut justifier un tel manquement à l’éthique, si ce n’est l’éternelle et déshonorante
 « raison d’État ».

Il n’est pas acceptable de se prévaloir des valeurs de la République ici, et de se faire complice de leurs violations de l’autre côté de la Méditerranée.