Par Libération.ma*, 25/9/2012
Les bouleversements spectaculaires des dernières années montrent à
quel point le progrès scientifique a joué un rôle d'accélérateur dans
les mutations sociétales. Ce sont, en effet, les pays où l'enseignement
supérieur est le plus performant qui connaissent progrès, démocratie et
justice sociale. Par contre, là où il est moins performant, il y a peu
de progrès, peu de démocratie et peu de justice sociale. L'enseignement
supérieur ne peut donc pas être considéré comme le simple sommet de la
pyramide du système éducatif mais plutôt comme un pilier incontournable
du développement humain. C'est, en effet, l'Université qui fournit les
compétences indispensables au marché de l'emploi et qui produit le
nouveau savoir nécessaire à la formation des médecins, des ingénieurs,
des fonctionnaires, des entrepreneurs, … Ces cadres vont développer les
capacités et les compétences leur permettant de prendre les décisions
qui touchent toute la société. C'est surtout le développement de la
capacité intellectuelle dont sont tributaires la production et
l'utilisation du savoir, qui est spécifique à la formation universitaire
liée à la recherche scientifique. En dépit de cette réalité, beaucoup
de pays n'ont toujours pas trouvé les solutions appropriées aux
problèmes de leur enseignement supérieur.
Qu'en est-il du Maroc ?
Après un demi-siècle d'indépendance, le Maroc peine à décoller, n'arrive
pas à dépasser l'interminable processus de démocratisation et creuse
chaque jour davantage ses inégalités sociales! Quant à l'enseignement
supérieur, seuls 419.000 jeunes ont pu s'y inscrire en 2009, soit 13% du
groupe d'âge correspondant. La même année, l'Egypte a inscrit 28%,
l'Algérie 31%, la Tunisie 34%, la Jordanie 41%, la France 55%, la
Roumanie 67%, le Danemark 77%, les Etats-Unis 86% et la Finlande 91%.
Le nombre des diplômés est bien entendu plus faible dont une partie
seulement trouvera un emploi. Cet échec, quantitatif et qualitatif, est
en fait, le fruit d'une série d'improvisations influencées par les
vicissitudes de la politique depuis 1956.
Au lendemain de
l'indépendance, les Marocains réticents, sous le Protectorat à
scolariser leurs enfants, vont se ruer sur le peu d'écoles existantes.
Cette pression populaire rend la question de l'enseignement urgente. Dès
1957, une commission Royale se pencha sur le problème et adopta les
quatre principes : marocanisation, arabisation, généralisation et
unification de l'enseignement.
La marocanisation des cadres,
incontournable au parachèvement de l'indépendance, se heurtait à
l'absence d'enseignement supérieur moderne. Ce dernier est resté
rattaché à l'Université de Bordeaux qui va continuer à délivrer les
diplômes jusqu'à la création officielle de l'Université Mohamed V en
1959 par le gouvernement A. Ibrahim. La large autonomie accordée à cette
première Université moderne va lui permettre de se réorganiser
rapidement. Ainsi, elle transforme l'Institut des hautes études
marocaines en Faculté des lettres et des sciences humaines, et crée
l'Institut pédagogique de l'enseignement secondaire, devenu École
normale supérieure (ENS); ainsi que la Faculté de médecine et l'École
Mohammedia des Ingénieurs… Cette politique sera vite abandonnée après le
renvoi du gouvernement A. Ibrahim.
La formation des élites va peu à peu
sortir de l'Université quand chaque département ministériel va former
ses futurs cadres. Cette politique, trop coûteuse, qui va favoriser la
formation d'une élite relativement faible numériquement, va retarder la
marocanisation. Au bout de vingt ans, celle-ci n'était toujours pas au
rendez-vous. Dans l'enseignement, il faut attendre 1968 pour la
marocanisation du primaire et 1998 celle du supérieur!. Malgré cet
échec, le gouvernement ne changera pas de cap et les années 70 vont même
connaître une accélération dans la création d'établissements de
formation des cadres y compris en pédagogie ! Ainsi, l'Université sera
concurrencée dans les filières fondamentales, ce qui ne manquera pas de
la fragiliser durablement.
La création d'une Université moderne pour parachever
l'indépendance nationale
L'arabisation, liée à l'identité nationale, ne débutera qu'au cours
des années 80 et va se solder par un échec. En s'arrêtant au
baccalauréat, elle conduira des générations d'élèves à atterrir,
complètement désorientés, dans un enseignement supérieur demeuré en
français. Dans cette incohérence linguistique, seule une minorité, grâce
à une formation parallèle, arrive à surmonter les carences du système
éducatif. Ainsi, l'enseignement va subir une double fracture spatiale et
temporelle. La première a partagé l'espace éducatif en une partie à
l'intérieur et une partie à l'extérieur de l'Université et la seconde a
partagé le temps éducatif en un enseignement en arabe avant le bac et en
français après !
La généralisation de l'enseignement, garante
d'une justice sociale, n'est toujours pas complète. Le plan établi pour
sa réalisation, par le gouvernement A. Ibrahim, cédera la place à la
''doctrine Benhima'' limitant le flux des élèves dès le primaire. Ce
n'est qu'en 1998, que la généralisation redevient une priorité
gouvernementale et qui sera d'ailleurs atteinte dans le cas du primaire!
Bien que la généralisation soit relative dans le supérieur, les
13% de 2009 sont en deçà des standards internationaux ou régionaux.
Selon M. Trow, sociologue de l'éducation, le développement de
l'enseignement supérieur passe par trois phases. Dans la première,
l'enseignement supérieur est élitiste avec un taux inférieur à 15 %.
Dans la deuxième, avec un taux compris entre15 et 50 %, il se
démocratise, tandis que dans la troisième, dépassant les 50 %, il se
généralise et devient universel. L'enseignement supérieur ne s'est
toujours ni démocratisé ni généralisé, il est encore élitiste!
L'unification de l'enseignement avait pour but de construire l'école
unique capable ''d'offrir à tous les enfants les conditions nécessaires à
leur éveil et à leur épanouissement'' afin de leur garantir ''l'égalité
des chances de réussite dans leur vie''. Aujourd'hui, le Maroc n'a
toujours pas une école, mais plusieurs : la mission française, les
établissements privés et l'enseignement public. A l'exception donc de la
marocanisation, aucun des objectifs fixés en 1957 n'a été atteint.
Pour l'enseignement supérieur un système dual fut adopté dès les
années 60. Il comprend les établissements de formation des cadres
(Institut agronomique en 1963, Ecole forestière en 1970, ISCAE, INPT,
Ecole Hassania en 1971,…) et les établissements universitaires. Les
premiers, professionnels, sont à accès limités, avec plus de moyens et
sans possibilité de faire de la recherche, tandis que les seconds,
académiques, sont à accès ouvert, avec moins de moyens et avec
possibilité de faire la recherche. Cette dualité va déconnecter les
formations professionnelles de la recherche scientifique, et
l'Université des formations professionnelles. Cette déconnexion va
longtemps priver une grande partie des enseignants-chercheurs des
établissements de formation des cadres de contribuer à la production
scientifique et de progresser dans leurs carrière. Ce qui va conduire le
Maroc à ''exporter'', ou plutôt à offrir, un savoir fondamental qu'il
ne peut utiliser et à importer un savoir technique qu'il ne peut
produire. Avec le temps, la recherche scientifique sera taxée de luxe,
qui finira par convaincre de son inutilité. De l'inutilité de la
recherche à l'inutilité de l'Université il n'y a qu'un pas qui sera
franchi après le désengagement de l'État dû à l'ajustement structurel
des années 80, qui va précipiter la rupture de l'équilibre fragile du
marché du travail des diplômés. La diversification de l'offre
universitaire (FST, EST…) qui va suivre cette crise va garder la même
logique duale, dans le mode d'accès (régulé ou ouvert) et dans la nature
des cursus (professionnel ou fondamental).
En plus du dualisme
originel, le Maroc va ajouter une troisième dimension à la fragilisation
de l'Université publique en créant Al Akhawayn. Les pouvoirs publics
vont forcer en 1993, l'introduction d'une troisième voie ''privée'' qui
n'a pas pu émerger du marché comme pour le primaire ou le secondaire!
Avec l'arrivée de cette Université publique, payante et à accès régulée,
l'enseignement supérieur cessa d'être dual. Aujourd'hui, le
gouvernement récidive en forçant l'introduction en masse d'universités
payantes, étrangères cette fois, dans le paysage éducatif
post-baccalauréat !
Quand les pouvoirs publics décrètent de
confier la formation des élites aux grandes écoles et aux Universités
étrangères, ils ne peuvent se soucier de réformer, restructurer ou
renforcer l'Université. Ils tendent tout naturellement à s'en
désintéresser. La question est donc: pourquoi l'Etat s'acharne-t-il à
maintenir son Université structurellement faible pratiquement depuis sa
création ?
La marginalisation de l'Université
et le processus ''technocratique''
C'est en France qu'une ''succession de choix, plus politiques que
pédagogiques,'' va instaurer ce dualisme à la fin du dix-huitième
siècle. La demande en cadres techniques de la révolution industrielle va
conduire à la création d'écoles spéciales pour pallier les lacunes
d'une Université engourdie dans la scholastique sous l'influence de
l'église. Contrairement à la France où cette solution va durer,
l'Allemagne, sous l'impulsion de Humboldt, va réformer son Université
pour s'adapter à la nouvelle donne. Dans cette réforme qui rompt avec le
système médiéval sans adopter le côté strictement utilitariste des
écoles, enseignement et recherche sont liés et les formations
fondamentales et professionnelles ne sont pas séparées. Cette réforme va
servir de modèle à tous les pays anglo-saxons.
L'influence de
l'ancienne puissance coloniale n'explique cependant pas tant de zèle
pour marginaliser l'Université marocaine, d'autres facteurs politiques
ont été plus déterminants. En effet, l'Etat dès le début, s'est méfié
d'une Université trop contestataire. Avec les syndicats étudiant (UNEM)
et enseignant (SNESup) progressistes, l'Université allait vibrer au
diapason de la contestation de gauche. L'Université formait alors des
élites scientifiques mais aussi politiques. Ainsi, à ses débuts,
l'Université en plus du rôle d'ascenseur social, a contribué à la lutte
pour la modernisation du pays et la démocratisation de l'Etat, ce qui
lui vaut l'inimitié du camp conservateur. Contrairement à la France où
les gouvernements progressistes se sont méfiés d'une Université
conservatrice, au Maroc, ce sont les gouvernements conservateurs qui se
sont méfiés d'une Université progressiste ! Leurs premières réactions
furent brutales (emprisonnement, interdiction, …). Après les années ''de
plomb'', un processus démocratique, prévoyant des élections, fut
négocié. Mais à une classe politique, issue du mouvement national formée
dans l'Université, le Makhzen va préférer les notables et les
technocrates.
Ainsi, le ministère de l'Intérieur va régulièrement
''élire'' des notables dans les assemblées représentatives pour donner
une majorité à des organes exécutifs formés de technocrates. Issues des
''grandes'' familles, ces derniers ont pour mission de développer une
idéologie de collaboration et non d'opposition. ''Ils passent
successivement par les grands corps de l'Etat, la haute Fonction
publique, à la tête des banques, des grandes sociétés industrielles,
commerciales, agricoles et de services publics''. Et c'est le diplôme
des grandes écoles, garanti par l'Etat, qui assure le passage d'un poste
à un autre. L'enseignement supérieur va donc être réaménagé pour former
une élite technocratique dépolitisée à partir des années 70, la veille
du ''processus démocratique'' ! Tous les moyens vont être déployés pour y
arriver: déconnexion de la formation des cadres de l'Université,
introduction d'un régime militaire à l'Ecole Mohammedia et création des
classes préparatoires. Ces dernières constituent le parcours idéal pour
remplir la nouvelle mission de l'enseignement supérieur. En effet, la
compétition à outrance, la focalisation sur des matières trop
spécialisées et une infantilisation due au parcage dans des lycées
conduisent à un appauvrissement des sensibilités des apprenants.
L'inégalité devant l'accès fait de cette filière une véritable machine
de reproduction des élites, qui sacrifie le succès du plus grand nombre
sur l'autel de la réussite d'une minorité.
Avec la création d'Al
Akhawayn, clin d'œil aux notables, dont les enfants n'ont pas pu entrer
dans les établissements trop sélectifs, l'enseignement supérieur devient
à trois vitesses. Payant pour les plus aisés, sélectif pour les
enfants, bien encadrés, de la classe moyenne et gratuit non sélectif et
fondamental, pour les plus défavorisés ! L'enseignement cesse alors
d'être un ascenseur social pour devenir une machine de reproduction des
inégalités.
A la fin des années 90, l'unanimité sur un constat
d'échec du système éducatif a conduit à une série d'initiatives visant à
le réformer. Cette aubaine aurait pu être saisie, pour initier une
réforme d'envergure et rendre à l'Université sa mission naturelle de
formations des élites.
La restructuration
de l'Université et l'alternance
consensuelle
La première commission nationale d'éducation insiste, en 1995, sur
l'obligation de la scolarisation jusqu'à 16 ans et la nécessité de
préserver la gratuité.
Il lui sera reproché de ne pas s’être
suffisamment penchée sur l'adéquation formation-emploi. Une autre
commission, la COSEF dirigée par un technocrate, va lui succéder en 1999
et adoptera une Charte nationale pour l'éducation et la formation. La
réforme est enclenchée par la promulgation des lois sur l'enseignement
supérieur (01-00), l'obligation scolaire (04-00), l'enseignement
préscolaire (05-00), les académies régionales (07-00) …
En
consacrant l'autonomie de l'Université, la loi va lui permettre d'avoir
sa propre politique. Avec des filières régulièrement accréditées, les
formations figées jusqu'alors, deviennent adaptables au contexte
socioéconomique. Le renoncement à l'unification du supérieur fut la
principale faiblesse de cette loi. L'autre faiblesse fut d'ériger
l'Université en établissement public alors que la législation marocaine
ne distingue pas le caractère scientifique et technique des
établissements académiques.
La réorientation des réformes et le retour à la technocratie (2002)
En 2002, un gouvernement dirigé par un technocrate va fermer la
parenthèse de l'alternance consensuelle, censée aboutir à la démocratie.
Sous ce gouvernement, la réforme de l'éducation va prendre du retard,
de l'avis même de la COSEF, surtout dans ''la généralisation du
préscolaire et de l'enseignement de base''. L'architecture pédagogique
initiale de l'enseignement supérieur sera remplacée par le système LMD
et ''l'idée d'œuvrer pour une intégration régionale des établissements
de formation de cadres pédagogiques dans l'Université'' ne sera pas
réalisée. L'abandon de cette idée ''fondamentale pour réaliser des
recherches pédagogiques et mettre en œuvre des programmes adaptés aux
besoins régionaux'' aura des répercussions négatives sur tout le système
éducatif. Cette connexion de ces établissements à l'Université aurait
pu amorcer le processus d'unification. Mais le gouvernement choisira le
morcellement et décrète de cloisonner l'Université en établissements
académiques à accès ouverts, en établissements professionnels à accès
limités et en instituts de recherches sans étudiants ! Ajoutant au
passage une quatrième dimension : les facultés polydisciplinaires,
établissements à accès ouverts mais s'arrêtant à bac +2! Comme pour la
formation de cadres, cette déconnexion des polydisciplinaires et des EST
de la recherche, va priver le pays du talent de jeunes
enseignants-chercheurs et les empêcher de progresser dans leurs
carrières.
La marche arrière… (2007) !
Avec le temps, les limites de la réforme commencent à apparaître. Une
évaluation objective s'imposait pour d'éventuels réajustements.
L'unification de l'enseignement supérieur et l'introduction de la
spécificité académique dans le statut d'établissements publics
particuliers que sont les Universités, auraient pu contribuer à ces
réajustements. C'est finalement un plan insipide dit ''d'urgence'' qui
tentera de ''réformer'' la réforme ! D'importantes sommes d'argent vont
atterrir à l'Université trop longtemps affamée. Incapable de les
dépenser judicieusement à cause de l'inertie bureaucratique et du
contrôle a priori, l'Université peinait à remplir ses engagements.
Privée des formations professionnelles avec un sureffectif d'étudiants
démotivés, une législation inadaptée, et un personnel mal préparé,
l'Université n'était pas prête à la contractualisation. Celle-ci ne fut
qu'une façon d'externaliser l'échec des politiques publiques et les
décisions impopulaires à l'Université. Le Plan d'urgence fut un échec
total avec en prime une vaste dilapidation des deniers publics !
Cependant, ce gouvernement va réaliser l'intégration des établissements
pédagogiques de formation de cadres, mais à sa façon, en créant les
Centres régionaux des métiers de l'enseignement... Ces nouveaux
établissements qui relèvent des académies régionales, incluent les
prérogatives des ENS ! L'histoire de la première ENS convertie en
faculté des sciences de l'éducation en 1983 est alors répétée !
La marchandisation de l'Université et le Printemps arabe
La persistance du sous-développement, l'institutionnalisation de
l'autoritarisme et de l'économie de rente, vont conduire aux révoltes du
monde arabe. Au Maroc, après le Mouvement du 20 février, une nouvelle
Constitution et des élections anticipées vont conduire une coalition
conservatrice au gouvernement. A l'instar de la lutte pour
l'indépendance, le ''Printemps arabe'' qui fait miroiter développement,
démocratie et justice sociale, va susciter un grand espoir. Comme hier,
l'espoir va céder la place à la déception. Comme hier, le discours
nationaliste ou panarabe avait permis d'avaler la pilule autoritaire et
rentière, le discours islamiste permet de faire avaler la dragée
néolibérale. La chute des dictatures mafieuses censée libérer les
initiatives et permettre ''d'assurer un développement plus égalitaire''
céda la place à un automne néolibéral en Tunisie, en Egypte et au Maroc.
La politique néolibérale du plan 2013-2016 pour l'enseignement
supérieur, est renforcée par la reconsidération de la gratuité et
l'implantation de campus délocalisés ! Cette introduction forcée d'un
enseignement supérieur étranger, qui renonce à la marocanisation, seul
principe réalisé depuis l'indépendance, ne peut que donner le coup de
grâce à une Université fragilisée par le dualisme.
Politique néolibérale
Bien avant Reagan et Thatcher, Pinochet fut le premier à tester le
néolibéralisme. Après le coup d'Etat, contre le président
démocratiquement élu Allende, la junte militaire conseillée par les
Chicago boys va appliquer la doctrine de Friedman. Elle va réformer la
législation du travail, faire des coupes dans les budgets sociaux,
réformer la retraite et privatiser l'éducation ! Celle-ci devient un
bien que les familles peuvent acheter, ce qui les conduit pendant des
années à dépenser la quasi-totalité de leurs revenus pour éduquer leurs
enfants. Ils vont se rendre compte, plus tard, que les collèges privés
ne garantissaient pas l'accès à l'Université, que les diplômes
universitaires étaient dévalorisés et que l'obtention d'un bon emploi
n'assurait pas un bon salaire. Les Chiliens vont comprendre que ce qu'on
leur présentait comme une vérité n'était qu'un mythe, ce qui les
conduit à une mobilisation depuis mai 2011 ''pour demander le retour à
une éducation gratuite''. Après le Chili, le néolibéralisme va être
appliqué aux Etats-Unis de Reagan et en Grande-Bretagne de Thatcher. La
chute du mur de Berlin et la fin de l'histoire de Fukuyama vont pousser
d'autres pays à suivre cette voie. Ce néolibéralisme incita l'Université
à transformer le savoir en marchandise menaçant son rôle fondamental
qui est de développer et partager un savoir critique et de démocratiser
son accès.
Marchandisation du savoir
Après la crise économique des années 70, le sous-financement des
Universités, de certains pays développés, les pousse à recruter des
étudiants étrangers payant des frais de scolarité élevés. Après cette
étape, elles passent des accords de franchise avec des établissements
étrangers. Ensuite, ce fut la délocalisation de formations par
joint-venture et enfin l'implantation d'un campus à l'étranger, soit la
même logique d'internationalisation d'une entreprise ordinaire. Ainsi
cette marchandisation du savoir est plus le fruit des contraintes
financières dues à la remise en cause de l'Etat-providence que des
préoccupations académiques.
L'hiver universitaire
La remise en question de l'enseignement, attendue après le ''Printemps
arabe'', cédera la place à la continuité du programme d'urgence. Dans
un souci plus mercantile qu'intellectuel, le gouvernement choisira de
renforcer le désengagement de l'Etat. S'appropriant cette conception
néolibérale, les nouveaux responsables contribuent à la macdonalisation
de l'enseignement supérieur souhaité par un capitalisme mondial,
résolument athée, adoptant les vertus du marché comme unique religion.
Pourtant, le savoir est par nature un bien public qui ne peut être
considéré comme une marchandise et sa logique de fonctionnement est
incompatible avec celle du marché. Sa production repose sur
l'accumulation historique, maintenue dans le domaine public. Sa
privatisation va empêcher sa diffusion, supprimant ainsi les conditions
de sa reproduction, menaçant le développement du pays. Sans offrir une
garantie de continuité, la concurrence par ces établissements, ayant une
longue expérience de marketing, est une menace réelle pour la survie
même du système universitaire national. L'indépendance intellectuelle,
longtemps sauvegardée par une distance entre l'Université et le marché,
risque de faire les frais de ces implantations. En effet, la poursuite
du gain oblige ces établissements à but lucratif, à s'adapter aux mœurs
de leur clientèle, pouvant les conduire à donner du crédit à des
théories peu fiables, pour satisfaire une forte demande. La recherche
d'économies pourrait conduire à une standardisation préjudiciable aux
formations. Davantage concentré sur l'enseignement, ce type
d'Université, supprimera la recherche, ou la limitera aux activités non
innovatrices moins risquées. La régulation marchande peut menacer la
diversité des formations en limitant l'offre aux disciplines les plus
demandées. Enfin, le grand problème reste la remise en question de la
démocratisation de l'accès à l'enseignement supérieur qui sera déterminé
par la richesse.
Après une lente marginalisation due aux calculs
politiciens, l'Université est à nouveau menacée par une rapide
liquidation dictée cette fois, par les nouveaux choix économiques.
Conclusion : le
printemps de l'Université
aura-t-il lieu ?
Face à ce démantèlement méthodique de l'Université, personne n'a le
droit de se taire. Accepter la sous-traitance de la formation des élites
par des ''universités-entreprises'' étrangères, c'est s'éloigner de
l'idéal de l'indépendance. Tolérer une technocratisation des élites,
c'est s'éloigner de la construction d'une démocratie. Ne pas poser le
problème d'une Université publique rassemblant tous les savoirs et
toutes les compétences, c'est s'éloigner de l'idéal de justice sociale.
Il s'agit d'une question de choix de société, qui nécessite la
mobilisation des universitaires et de l'ensemble des citoyens afin de
rebâtir
l'Université nationale, pour développer le pays, démocratiser
l'Etat et instaurer une justice sociale.
Le morcellement actuel
est source d'inégalités de moyens, de niveaux et de diplômes.
Finalement, d'inégalités devant l'avenir pour des milliers d'étudiants
qui n'auront pas le bon diplôme, parce qu'ils n'ont pas la bonne adresse
familiale. Il est temps de stopper cette course vers un élitisme
néfaste et revenir au principe essentiel de l'égalité devant l'accès au
savoir et aux métiers. Seul le regroupement de tous les établissements
de formation post baccalauréat à l'intérieur d'une Université publique
peut à la fois donner aux citoyens plus d'égalité de chances et
permettre au pays de transformer une réussite quantitative en réussite
qualitative. Cette réforme ne viserait pas à mettre en place un
dispositif homogène, mais à rapprocher ces différents cursus, dans
l'esprit général d'une ''propédeutique''. Une fois l'unification
engagée, il faut s'attaquer au chantier de l'autonomie.
Cette
dernière nécessite une révision préalable de la législation des
établissements publics pour y introduire la spécificité académique.
L'autonomie, qui doit garantir une indépendance en matière de production
et de transmission des savoirs, loin d'une mainmise idéologique ou
politique, de l'Etat ou du marché, passe par un financement qui doit
rester essentiellement public.
* Professeur à l'Université Mohamed V-Agdal
Membre du bureau national du Syndicat national de l'enseignement supérieur