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mercredi 23 mars 2011

Le racisme envahit l'espace politique


Tribune de Michel Tubiana,  Le Monde, 21/3/2011


De plus en plus ouvertement, le racisme envahit l'espace politique. Je ne veux pas ici évoquer le Front national mais bien une partie de la droite parlementaire et, à un moindre niveau, une partie de la gauche. L'accueil enthousiaste réservé par l'UMP aux suggestions d'Eric Zemmour de supprimer la législation antiraciste (et de supprimer aussi les maigres subventions aux associations…) est révélateur de ce qui n'est plus la dérive de quelques-uns mais une lame de fond.
L'accusation portée contre un potentiel candidat socialiste aux élections présidentielles de vivre à l'étranger et de ne pas ressembler à ceux et à celles qui peupleraient nos "terroirs", sans compter qu'il dirige une institution financière mondiale, n'est pas neutre. Et ce n'est pas faire preuve de terrorisme intellectuel que de constater que cette conjugaison entre argent et déni de loyauté et d'appartenance nationale rappelle les plus anciens stéréotypes antisémites. Quant aux musulmans, de lois stigmatisantes en questionnement sur la compatibilité de leur foi avec la République ou plus radicalement avec la nationalité française, ils sont devenus l'objet principal d'une rhétorique d'exclusion.
Voici qu'utilisée par ceux là même qui, jusqu'à aujourd'hui, au mieux l'ignoraient, au pire la combattaient, la laïcité est détournée de son sens pour exiger de quelques millions de citoyens français, déjà souvent soumis au talon de fer social, qu'ils répudient leur religion pour être acceptés dans la communauté nationale. Nul n'est exempt de ce mal qui vient de loin. En 2005, la campagne présidentielle avait déjà fixé le cap avec la création du ministère de l'identité nationale et de l'immigration et l'appropriation par Nicolas Sarkozy de la vulgate d'extrême droite. Qui se souvient que dès juillet 2007, dans son discours aux ambassadeurs, le même Nicolas Sarkozy opposait, fût-ce pour en prévenir la guerre, "l'islam à l'Occident" ?
Qui se souvient qu'en mars 2006, était publié un manifeste, signé par de brillants intellectuels, qui, ne rechignant pas devant l'emphase, postulaient "qu'après le fascisme, le nazisme et le stalinisme", l'horizon du monde était oblitéré par "l'islamisme" ? Puis ce fût la xénophobie érigée en politique d'Etat, assimilant étrangers à la délinquance, à la polygamie, aux ghettos de banlieues, à cette invasion toujours brandie comme une menace et jamais survenue.
Vint ensuite le glissement inévitable des étrangers à ceux qui leurs ressemblent, entendons les demi-français. C'est ainsi que le 8 décembre 2009 Nicolas Sarkozy, sous prétexte de tolérance, fait des musulmans français des étrangers qu'il faut "accueillir" dans leur propre pays. Assignés à résidence communautaire, ils sont toujours désignés par leur origine (immigrés de la deuxième, troisième ou, bientôt, quatrième génération) ou par leur appartenance religieuse. Et que dire des préoccupations d'un ancien responsable du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) qui s'inquiète de la fécondité des femmes musulmanes de France et d'ailleurs ? Le débat sur l'identité nationale s'est inscrit dans la même logique, celle qui fige la France dans une geste immuable aux racines judéo-chrétiennes (mais plus chrétiennes que juives…).
Il a entraîné un tel défoulement contre les étrangers et les musulmans, réunis dans la même vindicte, que l'on sentait bien qu'il s'agissait de la dernière étape avant que le débat public ne sombre dans l'inacceptable. Nous y sommes. Les musulmans français ou pas sont sommés de faire leur examen de conscience et de répondre de nos peurs collectives. Que celles-ci soient bien réelles, et il en est de nombreuses, ou qu'elles soient du domaine de l'imaginaire, n'autorisent pas à les exploiter pour en rendre responsable une religion et ses adeptes. C'est pourtant ce que signifie le débat engagé par l'UMP, officiellement sur la laïcité, en réalité sur la compatibilité de l'islam et de la République, contredisant par là tous les principes de la laïcité.
Faut-il s'étonner dès lors de la cécité qu'a montré la diplomatie française face aux événements qui secouent le monde arabe ? Les discriminations que supportent ici les français musulmans expliquent aussi le mépris du gouvernement français à l'égard de ces "gueux" en révolte là-bas.

RELATION D'EMPATHIE
Et puisqu'en ces temps de salmigondis de la pensée, il faut aller jusqu'à dire l'évidence sauf à être suspecté de tous les maux, l'exigence naturelle d'une égalité des droits au profit des musulmans, la critique justifiée des discriminations qu'ils subissent n'impliquent en rien un renoncement à l'un quelconque des principes de la République ou de changer la loi de 1905 et encore moins la prétention à un régime dérogatoire. L'égalité des droits, le droit commun suffisent.
Mais pour que cette égalité prospère, il faut que s'allume cette lumière qui nous permet de voir dans l'Autre notre propre image, notre propre voix, qui nous permet de le reconnaître dans la même humanité que la nôtre. Le regard que l'on porte peut être celui de la part d'humanité qui nous est commune, il est aussi, c'est ô combien plus facile, l'exacerbation d'une altérité qui serait irréductible. Entre ces deux prismes, s'inscrit l'opposition, elle est irréductible, entre l'empathie et le rejet comme point de départ de la relation qui se créée.
Je ne peux vivre sans cette relation d'empathie a priori. Je refuse de m'inscrire dans cette perception des différences qui font d'elles le début et la fin de toute relation humaine. Je ne peux vivre dans la méfiance permanente de l'Autre qui peu à peu s'étend naturellement au plus proche au point de ronger tous les rapports sociaux pour les transformer en concurrence. Et c'est parce que cette empathie nous est aujourd'hui servie, par ceux qui en sont exsangues, comme une tare qui détruirait notre cocon national que nous allons mal. Le génie dont on peut assurément créditer le peuple de France, c'est d'avoir compris, dès 1789, que la négation des droits d'un seul homme était la seule cause des malheurs publics et de la corruption des gouvernements.
La tâche de nos responsables politiques et de chacun de nous, c'est de continuer dans cette voie. C'est donc de construire des projets politiques qui nourrissent l'imaginaire et non de créer ou d'attiser la haine. Il est temps de le dire fortement : ceux et celles qui sont incapables d'entendre la souffrance de tous et se perdent dans les querelles personnelles, n'éviteront pas la sanction de leur renoncement. Ceux et celles qui nous entraînent dans cette course à l'abîme, qui usent du racisme et de l'antisémitisme comme arme politique, perdent toute légitimité et légitiment la révolte.
Michel Tubiana, président d'honneur de la Ligue des droits de l'homme (LDH)
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/03/21/le-racisme-envahit-l-espace-politique_1495343_3232.html

samedi 19 février 2011

Des parents d'élève préfèrent le chant guerrier de notre Marseillaise à une pacifique berceuse arabe...

Berceuse arabe enseignée dans une école provoque  une lettre anonyme de parents mécontents
 Par SudOuest.fr, 16/2/2011

 Une enseignante d'une école primaire du Gard a reçu un courrier de protestation anonyme de la part de parents d’élèves pour avoir enseigné une berceuse arabe à ses élèves : "Pourquoi pas notre Marseillaise?"
Lorsque la maîtresse de l’école du Pin, dans le Gard, a entrepris d’apprendre à ces élèves de CP-CE1 une berçeuse franco-arabe, son initiative a été accueillie par un courrier anonyme de protestation.
Selon le Midi Libre, certains parents d’élèves du regroupement pédagogique intercommunal des communes de Pin et Saint-Pons-la-Calm se disent « étonnés que leurs enfants apprennent une chanson arabe à l’école » et certains refuseraient de les voir chanter cet air. Pourtant le film « Azur et Asmar » de Michel Ocelot dont elle est tirée parle de tolérance, de l’histoire de deux enfants de couleurs différentes élevés par la même nourrice.
« Nous parents à l’heure où certaines catégories d’individus sifflent la Marseillaise, nous posons la question :"Pourquoi ne pas, plutôt que des chants arabes, enseigner notre Marseillaise à nos enfants ?" demandent-ils dans leur lettre.
L’équipe enseignante a répondu non sans ironie à ces propos. « Soyez également rassurés quand à l’apprentissage de la Marseillaise par vos enfants, Notre hymne national est enseigné chaque année », affirme t-elle dans sa lettre publiée par le site internet Objectif Gard.
Mais elle souligne que " ce chant est violent […] : aux armes citoyens, des étendards sanglants, égorger vos fils, qu’un sang impur abreuve nos sillons…" Des paroles qui tranchent avec la pacifique berceuse d’Azur et Asmar.
« Nous ne sommes ni fermées, ni retranchées, nous sommes professionnelles et ouvertes à toutes les différentes », affirment-elles.
Dans une interview au Midi libre, le maire de la commune Francis Rouzaud a rappelé que « les parents n’ont pas à intervenir dans le contenu pédagogique. S’ils traitent du respect, de la tolérance en plus des savoirs, c’est très bien […] Que ce choix pédagogique ne plaise pas, je peux le concevoir mais les préférences politiques et culturelles doivent rester à l’extérieur de l’établissement". L’inspecteur de l’éducation nationale Marcel Lotito a quant à lui précisé que cette étude autour du film de Michel Ocelot s’inscrit dans le cadre de l’opération nationale baptisée « école et cinéma et que la berceuse figure dans la fiche pédagogique officielle. Certains parents ont également tenus à soutenir la maîtresse.
Le réalisateur du film Michel Ocelot lui-même a réagit publiquement à cette nouvelle. Toujours selon le Midi Libre, il s’est dit « effaré par cet incident » et a invité les plaintifs à venir découvrir le vrai message de son film lors d’une projection gratuite.

http://www.sudouest.fr/2011/02/16/berceuse-arabe-enseignee-dans-une-ecole-une-lettre-anonyme-de-parents-mecontents-320032-4828.php

lundi 30 novembre 2009

Débat Besson : une police des étrangers et une police de la pensée au service de l'identité nationale

Par Bernard Girard, Agoravox, 30/11/2009


Pire que tout ce qu’on imaginait. 
 La circulaire envoyée par Besson aux préfets dans le cadre du débat sur l’identité nationale décline jusqu’au ridicule tous les stéréotypes traditionnellement attachés à ce type de question. Avec au final un acharnement, une obstination lourds de menaces pour les libertés.
En affirmant dans le préambule que le débat « répond aux préoccupations soulevées par la résurgence de certains communautarismes, dont l’affaire de la Burqa est l’une des illustrations », Besson accrédite d’emblée la thèse de la menace islamique, même si, comme on le sait, l’Islam est étranger à cette tradition vestimentaire, en outre extrêmement marginale en France. Mais les limites du débat ont au moins le mérite d’être clairement définies : comment protéger l’identité nationale de la menace étrangère ?
De façon perverse, car dissimulée derrière des interrogations qui, sous une apparence ouverte, ferment en réalité le débat, le questionnaire adressé aux préfets énumère, dans une logorrhée aberrante et confuse, tous les fantasmes du ministre de l’immigration : « la cohabitation entre communautés vivant séparément est-elle possible dans notre République/ dans notre Nation ? Notre République/ notre Nation est-elle multiculturelle ? » (§1.7). De l’immigration à la délinquance, il n’y a qu’un pas, franchi sans scrupule par un ministre qui, à travers le débat, cherche à légitimer sa politique de rafles policières et de camps d’internement : « Comment éviter l’arrivée sur notre territoire d’étrangers en situation irrégulière, aux conditions de vie précaires génératrices de désordres divers (travail clandestin, délinquance) et entretenant, dans une partie de la population, la suspicion vis-à-vis de l’ensemble des étrangers ? » (§1.7).
Pour Besson, si l’identité nationale est mise à mal par le communautarisme « ethnique, racial, religieux, social », il n’imagine pas que l’exaltation du sentiment national soit une forme de communautarisme. Décidément obsédé par « les signes ostentatoires d’appartenance religieuse », il s’interroge : « la République doit-elle aller plus loin dans la lutte contre le communautarisme », confondant dans un même regard « appartenance religieuse » et « communautarisme » (§1.8). Ne nous voilons pas la face : le Musulman, réduit à son particularisme, sera toujours inassimilable...
Lutte contre l’immigration d’un côté, et de l’autre, promotion d’une identité nationale tellement ringarde que le débat vire au pathétique. Pour Besson, la définition de cette identité est à chercher dans une consternante liste de propositions, inspirée par Déroulède ou par le Café du commerce.
Parmi les items constitutifs de l’identité nationale (§1.2), on note en vrac « nos valeurs » - mais on ne sait pas lesquelles ; « notre histoire » - l’histoire de qui ? Des Capétiens directs, des paysans bas-bretons, des maçons italiens ou des petits Maghrébins dont la famille vit en France depuis un demi-siècle ? Il faut bien sûr rechercher le désir de vivre ensemble à travers « notre art culinaire, notre vin, notre art de vivre » ou dans un patrimoine exclusivement chrétien, « nos églises et nos cathédrales » : les mosquées, les synagogues ou les temples protestants ne peuvent évidemment prétendre au qualificatif de patrimonial. Curieusement, le questionnaire prend la forme surannée des catéchismes d’autrefois, appris par cœur, dans lesquels chaque question induit la réponse attendue.
On le pressentait depuis le début, cette circulaire aux préfets le confirme : le débat est biaisé. A aucun moment, le questionnement sur l’identité nationale n’offre la possibilité de dépasser le cadre étroit voulu par le ministre. « Le débat – affirme le préambule – doit aussi faire émerger (...) des actions permettant de conforter notre identité nationale et de réaffirmer les valeurs républicaines et la fierté d’être Français ». Nulle part, il n’est suggéré que les « valeurs républicaines » n’ont rien à voir avec une conception étriquée et obsolète de la nation dont il faudrait nécessairement être fier ou que ces valeurs seraient même singulièrement mises à mal par la politique économique et sociale de l’actuel gouvernement.
La nécessité de réaffirmer la fierté nationale apparaît en filigrane tout au long du document à travers ses aspects les plus caricaturaux mais aussi potentiellement lourds de menaces pour les libertés individuelles : il s’agira ainsi ( § 2.3) de « mettre en place dans l’ensemble des 100 préfectures et 350 sous-préfectures des cycles d’instruction civique ouverts à tous : élèves et parents d’élèves, associations, centres de loisir (...) Donner à tous les enfants de France l’occasion de chanter au moins une fois par an la Marseillaise (...) Accroître la place des symboles (drapeau, Marianne) dans l’ensemble des édifices publics ». Pour les récalcitrants, on veillera à « imposer [c’est moi qui souligne] le respect des symboles de la Nation » (§1.13) : par la prison, la contrition publique ? Rappelons au passage qu’aujourd’hui l’ « outrage aux symboles nationaux » est déjà punissable de six mois de prison et de 6500 euros d’amende. Le crime de blasphème n’est pas loin. Les intellectuels, sociologues, historiens, se voient quant à eux sommés de s’expliquer publiquement sur le « malaise » que génère chez certains d’entre eux, la question de l’identité nationale (§1.12).

On le voit, ce qui se met en place, à travers ce débat mystificateur, c’est, parallèlement au renforcement de la police des étrangers, une inquiétante police de la pensée : la liberté de conscience, voire la liberté de parole, sont bridées au nom d’une prétendue défense de l’identité nationale. Le ministère de l’immigration et de l’identité nationale qui, avec Hortefeux, limitait son action – certes avec brutalité – à la chasse aux étrangers, s’arroge aujourd’hui avec Besson des prérogatives dans la formation civique et morale des citoyens. Une formation étayée sur les pires égarements de l’extrême-droite.
« Pourquoi nous sentons-nous proches des autres Français, même sans les connaître ? », interroge Besson (§1.1). Il est vrai que si les Français connaissaient mieux certains d’entre eux, ils auraient toutes les raisons de s’en méfier.