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vendredi 15 janvier 2010

Le prix Goncourt de la poésie a été remis hierà Abdellatif Laâbi

Le prix Goncourt de la poésie remis hier à Abdellatif Laâbi
13 Janvier 2010
Récompense du poète au chant singulier

Par Mohammed Yefsah, 13/1/2010
C'est dans la discrétion que le prix Goncourt 2009 de la poésie a été remis officiellement, hier à Paris, au poète marocain Abdellatif Laâbi, figure prolifique de la littérature francophone moderne. L'Académie Goncourt l'a primé pour l'ensemble de son œuvre, riche d'une trentaine de publications. Cet auteur, l'un des importants de la génération post-indépendance marocaine, est aussi un romancier, dramaturge et traducteur.
Abdellatif Laâbi est né en 1942 à Fès, «ville-labyrinthe où les enfants se frottent à la vie, cimetières où l'on joue au football pieds nus pour ne pas abîmer ses chaussures» écrit-il, pour célébrer cet univers, source de sa poésie. Le fils de l'artisan-sellier, après une scolarité dans sa ville natale, s'envole vers Rabat la capitale, où il a suivi des études de lettres à l'Université Mohammed V. Il a ainsi participé à la création du Théâtre universitaire marocain, en 1963.

Durant cette époque d'effervescence culturelle et d'engagement intellectuel au Maghreb, Laâbi donne sens au combat de l'écrivain en créant en 1966 la revue Souffles, afin de porter la révolution esthétique et politique dans la Cité. Les membres fondateurs de cette revue, Mohamed Khaïr-Eddine et Mostafa Nissaboury entre-autres, promettaient ainsi une « guérilla linguistique », une sorte de "terrorisme" graphique qui consistait à renouveler les formes et l'esthétique de la littérature francophone maghrébine pour la débarrasser de ses alinéations.

Malheureusement, la revue allait disparaître suite à l'arrestation de ses membres par le régime de Hassan II. Condamné à dix ans de prison, Abdellatif Laâbi allait connaître les geôles du Maroc de 1972 à 1980. Cinq après sa libération, il quitte son pays natal, source de son inspiration dans sa poésie plurielle, en s'exilant en France pour rejoindre sa femme et ses enfants. A travers les « Chroniques de la citadelle d'exil », correspondance épistolaire du poète en prison, on découvre son expérience de l'enfermement, où il questionne le corps, l'humain, en tentant d'apporter son amour a ses proches.

«Les Fruits du corps», «Mon cher double», «Tribulations d'un rêveur attitré», «Poèmes périssables», «Le soleil se meurt», «Le Spleen de Casablanca», «L'Etreinte du monde» sont les quelques titres d'une vingtaine de recueils poétiques de l'auteur. La poésie de Laâbi est un mélange de révolte et de beauté esthétique. Son écriture est pleine de saveur et de splendeur qui expriment des choses banales de la vie auxquelles il donne un sens inattendu, une grandeur inaperçue, une couleur cachée. Sa poésie exprime aussi une forte énergie, un interminable souffle, un grand cri silencieux et une révolte pointée contre les injustices du monde.

Laâbi le romancier a publié une œuvre autobiographique, «Le Fond de la jarre», où il questionne le clair-obscur de l'individu, mais aussi « Le chemin des ordalies ». Son son récit le plus atypique est « L'OEil et la nuit », paru en 1969. L'auteur de la pièce théâtrale «Rimbaud et Shéhérazade» est par ailleurs un excellent traducteur qui a, notamment, traduit l'un des grands poètes contemporains arabes, le feu Mahmoud Darwich.

La maison d'éditions La Différence sort demain deux œuvres de cet auteur : le second tome des œuvres complètes, « Œuvre poétique II », et «Le livre imprévu», dans lequel Laâbi « revient sur ses pas pour s’interroger sur le parcours qui l’a mené de la médina de Fès où il est né et a grandi, à sa vie actuelle », annonce l'éditeur.

Le Goncourt de la poésie a récompensé un poète au chant singulier qui s'adresse toujours aux oreilles plurielles du monde.

Extrait:
Le règne de barbarie (1980)

Cri du rossignol des poètes imbéciles 
cri de la rage clignotante d’aérolithes sarclés
cri de la tripe à l’orée des abattoirs 
cri du gâchis séculaire intimant l’Arrêt
cri des concentrations boulimie de l’argent
cri des trésors miraculés suspendus aux sorciers
cri charlatanerie docte à la suite du pouvoir
cri salué des flancs du génocide
cri médiéval lumière des époques obscures
cri je patine sur les rails du chaos
cri le vent s’arrêtera changé criquets à la gesticulation
cri tassé à la lie de la mémoire devenue organe
cri de Continent le tam-tam nous couvre des voix
cri gosier tu ne contiens que la plus dérisoire de mes détonations
cri je suis plus qu’homme quelque chose quelqu’un en tragique expansion
cri coulée mienne incandescente
cri je noierai cette planète d’une poésie asphyxiante
marteau-piqueur gaz bruts que je réserve
cri je sais parler mais pas aux puissants
cri o b j e c t e u r
cri la trahison de l’ami du déporte-parole
cri les dégueulades tournées du marasme
cri la bile renvoyée en quadrilatères hissés
cri prostitution du musicien singe à se tordre
cri la morgue philosophale criticaillante
nous enterrant en notre nom vivants
cri qu’on foute la paix aux salauds que nous sommes
cri Assez

impudique chanteuse Vieille hétaïre Nous scalpant dans le sang fébrile Nous embobinant Nous lâchant fétu et paille à la fraternité du délire sensitif D’un lyrisme que nous pétons mutations de toutes facultés Nous tapant sur les cuisses et les dos mutuels Ronronnant l’imbécile refrain de la fraternité d’exclusion Chante Oum Kalthoum ta voix nous pourfend et nous fait rire au summum de la jouissance

fossile carnivore Sœur du mammouth surpris Mais incalculable
f o r c e

Site officiel de l'auteur:
http://www.laabi.net

mardi 15 décembre 2009

Abdellatif Laâbi : des mots contre les maux

Par Hinde Taarji,14/12/2009
«Le poète a toujours raison»

Au-delà de la puissance de l’œuvre et de la force créative de l’écrivain et du poète, le Goncourt de la poésie à Laâbi, c’est toute cette histoire et tout ce parcours de vie qu’il salue. Emotion donc et chapeau bas à ce poète qui, malgré toutes les épreuves endurées, a toujours conservé sa capacité à aimer et à croire en l’humain.
Des nouvelles qui apportent du plaisir, il n’en tombe pas tous les jours. Il en est une qui, bien que délivrée dans le froid libellé du communiqué de presse, a dû susciter de l’émotion chez bien des personnes. Des hommes et des femmes appartenant à une génération dont la jeunesse, dans les années 70, s’est dopée à l’utopie d’un monde meilleur, plus juste et plus égalitaire. Reprise ensuite par les médias nationaux et internationaux, une dépêche de la MAP nous a ainsi appris que «le Goncourt de la poésie 2009 a été attribué mardi (1er décembre) à Paris à l’écrivain et poète marocain Abdellatif Laâbi pour l’ensemble de son œuvre». Pour la deuxième fois de son histoire, la prestigieuse Académie Goncourt a ainsi consacré un des nôtres, qui plus est un poète dont toute l’œuvre est un hymne à la liberté et à la justice. Laâbi «goncourdisé», quelle formidable revanche sur «la citadelle de l’exil» !
Le premier Goncourt à un Marocain, celui de la littérature, c’était en 1987 et le lauréat en était Tahar Ben Jelloun. Le plus célèbre des prix littéraires à un écrivain marocain d’expression française, un grand moment que ce fut là ! S’approprier la langue de l’Autre, l’ancien colonisateur, la réinventer, y ciseler des mots à soi, forgés à son histoire collective et atteindre l’excellence jusqu’à forcer la porte du temple, l’auteur de La Nuit sacrée fut le premier à réaliser cette prouesse. Forte de cette reconnaissance, la littérature marocaine d’expression française a vu s’élargir son éventail de lecteurs non marocains. Grâce au Goncourt, un livre tel que La plus haute des solitudes a été relu. Car, il est juste de le rappeler, avec cette langue de l’autre qu’il a faite sienne, Tahar Ben Jelloun a participé à tirer de l’ombre des êtres alors plongés dans un noir absolu. Après Driss Chraïbi et ses Boucs, il fut parmi les tout premiers écrivains à écrire sur la condition des émigrés maghrébins en France, contribuant ainsi à casser leur invisibilité.
L’attribution du prix Goncourt de la poésie à Abdellatif Laâbi est chargée d’une autre symbolique, aussi forte mais de nature différente. Au-delà de l’homme d’écriture, le Goncourt à Laâbi honore l’homme d’engagement. Il consacre une plume qui, toute une vie durant, fut au service de la lutte. Non pas la lutte pour les biens matériels ou pour le pouvoir mais la lutte noble, le combat de l’homme pour l’homme. Les mots contre les maux, telle pourrait être la devise de Abdellatif Laâbi, devise qui lui coûta de ne pas voir ses enfants grandir, privé qu’il fut de liberté pendant huit longues années.
Né à Fès en 1942, Abdellatif Laâbi a 14 ans à l’indépendance. Trop jeune pour participer à la lutte de libération mais suffisamment âgé pour avoir connu la condition humiliante du colonisé. Et donc pour s’éprendre à tout jamais du mot liberté.
Abdellatif découvre la lecture et la langue française à l’adolescence. Très tôt, il est atteint du «mal d’écrire». «Mon premier choc, raconte-t-il, fut la découverte de l’œuvre de Dostoïevski. Je découvrais avec lui que la vie est un appel intérieur et un regard de compassion jeté sur le monde des hommes». A vingt ans, Laâbi s’ouvre à la passion, celle des mots, du théâtre et d’une femme, la compagne rêvée d’une vie, Jocelyne, qu’il épouse à 23 ans. Sa sensibilité est à fleur de peau, réceptive et réactive à l’extrême. En 1965, les émeutes de Casablanca au cours desquelles des milliers d’enfants sont fauchés par les balles marquent son engagement en politique. Un an plus tard, avec d’autres poètes, il crée Souffles, une revue qui va cristalliser autour d’elle toutes les énergies créatrices de l’époque. D’abord lancée dans une perspective de renouveau poétique, la revue attire très vite vers elle des peintres, des cinéastes, des hommes de théâtre, des chercheurs.... Au-delà du poétique, c’est le politique dans toutes ses dimensions qui se donne à penser. «Ce minuscule opuscule contient de la dynamite. Les hommes qui nous parlent ont déjà laissé derrière eux le temps des gammes et des vocalises. Ils ont moins de trente ans, mais, à travers une expérience mouvementée, douloureuse du monde, ils témoignent d’une lucidité, d’une présence rare». (Politique-Hebdo, 1966). Souffles, qui sera interdite en 1972, ce sont trente numéros de questionnement sur la culture et de mise en exergue des maux de la société marocaine. Entretemps, Laâbi est devenu l’un des fondateurs du mouvement d’extrême gauche Ilal-Amam. En 1972, en même temps que la revue est interdite, Laâbi est arrêté. Jugé en 1973, le poète est condamné à dix ans de prison. Les «preuves» de son entreprise de «subversion», du complot fomenté contre le régime : les numéros au complet de Souffles.
Au-delà de la puissance de l’œuvre et de la force créative de l’écrivain et du poète, le Goncourt de la poésie à Laâbi, c’est toute cette histoire et tout ce parcours de vie qu’il salue. «Le poète a toujours raison/qui voit plus loin que l’horizon...». Émotion donc et chapeau bas à ce poète qui, malgré toutes les épreuves endurées, a toujours conservé sa capacité à aimer et à croire en l’humain.

mercredi 2 décembre 2009

Le Goncourt de la Poésie 2009 attribué à Abdellatif Laâbi

map, 1/12/2009
Le poète marocain Abdellatif Laâbi a remporté le Prix Goncourt de la Poésie 2009, a annoncé mardi l'Académie française Goncourt.
Abdellatif Laâbi a été primé par cette prestigieuse distinction littéraire française "pour l'ensemble de son œuvre", précise l'Académie Goncourt dans un communiqué transmis à MAP-Paris.
"Ce prix lui sera remis lors du déjeuner de rentrée", mardi 12 janvier 2010, ajoute la même source.
Né en 1942, Laâbi est à la fois poète, romancier, homme de théâtre et traducteur. Il est le fondateur de la revue "Souffles". Ses ouvrages de poésie sont publiés aux Editions "La Différence".
Le jury du Prix comprend Tahar Benjelloun, ancien lauréat du Prix Goncourt du roman en 1987, Françoise Chandernagor, Patrick Rambaud, Michel Tournier, Edmonde Charles-Roux, Robert Sabatier, Jorge Semprun, Françoise Mallet-Joris, Bernard Pivot et Didier Decoin.
Abdellatif Laâbi est l'un des écrivains marocains les plus importants de sa génération qui compte une œuvre à la fois prolifique et plurielle.
Né à Fès en 1942, Abdellatif Laâbi a fait ses études de littérature française à l'université Mohammed V à Rabat, ville à partir de laquelle il avait participé, en 1963, à la création du Théâtre universitaire marocain.
Son écriture recèle une grande humanité toujours soucieuse du combat à mener pour plus de justice et plus de liberté.
Il compte à son actif une vingtaine de recueils de poésie, la plupart aux éditions +La Différence+, en l'occurrence "Tribulations d'un rêveur attitré" (2008), "Mon cher double" (2007), "Oeuvre poétique I" (2006), "Ecris la vie" (2005), "Les Fruits du corps" (2003), "L'automne promet" (2003), "Poèmes périssables" (2000), "Le Spleen de Casablanca" (1996), "L'Etreinte du monde" (1993) et "Le soleil se meurt" (1992).
Le second tome de l'"Oeuvre Poétique (II)", ainsi qu'un récit "Le Livre imprévu" sortiront chez le même éditeur le 14 janvier 2010, a appris MAP-Paris auprès de la Maison "La Différence".
Chez L'Harmattan, Laâbi a signé "L'Ecorché vif" (1986), "Discours sur la colline arabe" (1985) et "Sous le bâillon le poème" (1981).
Il est aussi l'auteur de "Fragments d'une genèse oubliée" (Paroles d'aube, 1998), "Le Règne de barbarie" (Seuil, 1980), "Histoire des sept crucifiés de l'espoir" (La Table rase, 1980), "Tous les déchirements", avec dessins originaux de Jean Bazaine (Messidor, 1990), "Ruses de vivant", accompagné de dessins de feu Mohamed Kacimi (Al Manar, 2004), et "Petit Musée portatif", dessins de Abdallah Sadouk, préfacé par Françoise Ascal (Al Manar, 2002).
En tant que romancier, il a publié notamment "Le Fond de la jarre" (Gallimard, 2002), et "L'îil et la Nuit", (Atlantes -Casablanca 1969) et (La Différence Minos, 2003), qui représente pour lui "une sorte d'acte de naissance littéraire".
Au théâtre, le poète a compte "Rimbaud et Shéhérazade" (La Différence, 2000), un volume réunissant "Le Baptême chacaliste" (1987) "Exercices de tolérance" (1993), et "Le Juge de l'ombre" (1994). Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées au théâtre.
Il est également l'auteur de l'anthologie: "La Poésie marocaine, de l'indépendance à nos jours" (La Différence 2005).
Dans le domaine de la presse et des essais, Laâbi était le fondateur, en 1969, de la revue "Souffles" à laquelle collaboraient plusieurs intellectuels marocains notamment Tahar Benjelloun, Mohamed Khaïr-Eddine ou Mostafa Nissaboury.
Dans ses rencontres comme dans son travail d'écrivain, Laâbi œuvre sans cesse pour un véritable dialogue, un réel partage, afin qu'existe la paix entre les différentes cultures.

map : 01.12.2009 - 15:35:00

Il est bien dommage que soit oublié dans son parcours de vie son long passage dans les geôles de Hassan II, période pendant laquelle il n'a pas cessé d'écrire , quand il en avait la possibilité. NDLR