Chers amis lecteurs de solidmar,

Solidmar est fatigué ! Trop nourri ! En 8 ans d’existence il s’est goinfré de près de 14 000 articles et n’arrive plus à publier correctement les actualités. RDV sur son jumeau solidmar !

Pages

Affichage des articles dont le libellé est décadence institutionnalisée. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est décadence institutionnalisée. Afficher tous les articles

mardi 27 août 2013

A relire : Catastrophe de l’éducation au Maroc : un historien français avait tout prévu il y a 50 ans

    Et si l’état actuel de l’éducation au Maroc était tout à fait prévisible depuis 50 ans? Et si l’état catastrophique était prémédité par une élite bien établie qui souhaitait continuer à avoir la mainmise sur le Maroc? C’est que laisse entendre cette lettre envoyée par Charles-André Julien, éminent historien français spécialiste du Maghreb. Au lendemain de l’indépendance, il fut invité par Mohammed V à fonder l’Université marocaine, et fut à cet effet nommé premier doyen de la Faculté des Lettres à Rabat.
    Cette lettre a été adressée à M. Bennani, Directeur du Protocole de Mohammed V.
    Charles André Julien
    Paris 1 Novembre 1960
    Cher ami,
    Depuis hier 31 Octobre, j’ai cessé d’être officiellement doyen de la Faculté des Lettres de Rabat. Je puis désormais m’exprimer en toute liberté.
    J’ai été appelé par Sa Majesté à contribuer à resserrer les liens culturels entre l’Occident et l’Orient. Je l’ai fait de mon mieux. J’ai créé de toutes pièces une Faculté qui a acquis un solide renom, et qui eut pu devenir le centre culturel le plus important de l’Afrique musulmane et un centre d’attraction pour les Africains francophones. J’ai toujours été partisan de l’arabisation, mais de l’arabisation par le haut. Je crains que celle que l’on pratique dans la conjoncture présente ne fasse du Maroc en peu d’années un pays intellectuellement sous développé. Si les responsables ne s’en rendaient pas compte, on n’assisterait pas à ce fait paradoxal que pas un fonctionnaire, sans parler des hauts dignitaires et même des Oulémas, n’envoie ses enfants dans des écoles marocaines. On prône la culture arabe, mais on se bat aux portes de la Mission pour obtenir des places dans des établissements français. Le résultat apparaîtra d’ici peu d’années, il y aura au Maroc deux classes sociales : celle des privilégiés qui auront bénéficié d’une culture occidentale donnée avec éclat et grâce ä laquelle ils occuperont les postes de commande et celle de la masse cantonnée dans les études d’arabe médiocrement organisées dans les conditions actuelles et qui les cantonneront dans les cadres subalternes. Avec de la patience et de la méthode on eut pu aboutir à un tout autre résultat, qui permettrait de donner à tous les enfants des chances égales d’avenir.
    Le Ministère de l’Education Nationale ne parait pas répondre aux services qu’on attend de lui. On ne saurait dire que l’ordre et la compétence y triomphent, cependant que les éléments marocains les plus valables et soucieux de l’avenir de leur pays sont attaqués dans l’Istiqlal. Les dossiers importants sont parfois partagés entre trois services sans que le cabinet laisse jouer au Secrétariat général son rôle normal de coordination. Le Ministre ne semble pas désirer les contacts. A part la visite de courtoisie que j’ai pu faire après ma nomination, je n’ai jamais eu l’occasion de m’entretenir avec lui. Le Directeur de l’Enseignement supérieur, dont dépend la Faculté, ne répond généralement pas aux lettres. Les mesures les plus importantes sont improvisées, et il m’est arrivé de les apprendre par leur publication au journal officiel sans que j’aie té consulté. C’est ainsi qu’à la mi-octobre 1960, on a décidé en quelques heures de créer une propédeutique et des certificats de licence marocaine de langue française, sans que les programmes aient été au préalable étudiés et que les incidences de ces initiatives aient été mesurées. J’ai appris ces décisions en prenant connaissance de textes polycopiés déposés sur le bureau de ma secrétaire. Il est impossible de faire un travail efficace avec une technique si contraire ä la bonne administration. S’il est un domaine en effet où l’improvisation a des conséquences redoutables pour l’avenir, c’est Enseignement. On ne semble pas s’en douter.
    Sa Majesté m’a appelé à Rabat pour promouvoir la culture marocaine, et non pour être complice de sa ruine. Je me suis donc retiré, laissant à d’autres les responsabilités d’une politique universitaire qui me parait imprudente et vouée à l’échec. Je répète que le Maroc est totalement libre de choisir la politique culturelle qui lui semble la meilleure, mais c’est à des Marocains qu’il doit en confier l’application. C’est pour cela que j’ai sollicité du Ministre mon remplacement par un doyen marocain. Un autre point me parait grave quoique d’un autre ordre, c’est celui de la situation faite aux fonctionnaires français qui sont en place, telle que j’ai pu l’apprécier par ma propre expérience. Que le Maroc les remplace par des nationaux, cela est tout à fait normal, mais qu’il ne leur témoigne pas des égards auxquels ils ont droit, cela me parait difficile à admettre. Depuis trois ans, j’ai consacré la majeure partie de mon temps au Maroc sans autre rémunération que le remboursement partiel de mes frais. Je l’ai fait volontiers, mais que l’on m’ait placé à plusieurs reprises devant le fait accompli alors que j’avais la responsabilité de la marche de la Faculté, cela ne saurait être admis par un homme conscient de sa dignité. Faire toutes les besognes officielles, et être tenu à l’écart des décisions fondamentales, c’est pour un doyen une position morale qu’il lui est impossible de supporter. Quand par exemple, le Recteur organise un banquet en l’honneur de son collègue de l’Université de Paris, le Professeur Debré, et qu’il y invite mon adjoint M. Ben Bachir sans m’y convier moi même, bien qu’il sache ma présence à Rabat, il pratique une ségrégation regrettable qui m’oblige à me souvenir que le soir de la Celle Saint-Cloud, j’étais l’hôte de Sa Majesté au premier dîner en l’honneur du Maroc indépendant. Je puis mesurer par ce seul fait les changements qui se sont produits depuis cinq ans.
    A la cérémonie émouvante qui a marqué mon départ, et à laquelle assistaient de nombreux marocains et français, j’ai été salué par un professeur, fonctionnaire du rectorat, et par le vice-doyen de la faculté. Le ministre n’était pas présent, et pas d’avantage le directeur de l’enseignement supérieur. Ce sont les Marocains qui ont éprouvé le plus de gène. Si j’ai reçu une lettre très aimable du recteur, le ministre n’a pas cru devoir me témoigner la reconnaissance du Maroc, soit en m’écrivant, soit en me recevant. Par contre, l’ambassadeur de France et le conseiller de la Mission culturelle dont je ne dépendais en aucune mesure et qui ont toujours strictement respecté l’autonomie de la Faculté, m’ont réservé à plusieurs reprises le meilleur accueil. Je me serais abstenu de signaler l’attitude à mon égard du Ministre de l’Education Nationale si elle n’avait entraîné des conséquences sur lesquelles je vous serais obligé de bien vouloir attirer l’attention de Sa Majesté. Depuis le 10 mai dernier (2), date à laquelle j’ai donné ma démission, j’ai écrit à plusieurs reprises au Ministre pour l’informer de la situation. II n’a pas jugé utile de m’accorder un entretien. Avant de retourner au Maroc, je l’ai informé que je serais à Rabat, pour un dernier séjour, à partir du 13 Octobre et que je me tiendrais à sa disposition. J’avais l’intention de le prier de solliciter pour moi une audience de sa Majesté. Fonctionnaire chérifien, je devais en tant que français donner l’exemple du respect de la voie hiérarchique qui s’impose à tous. M’adresser directement au Palais, sans passer par l’intermédiaire de mon ministre eut manqué aux règles les plus impératives de l’Administration. Mon Ministre ne me convoquait pas, j’ai été mis dans l’impossibilité à mon grand regret de présenter à Sa Majesté mes remerciements pour la confiance qu’elle m’a toujours témoignée.
    Croyez mon ami à mes souvenirs les meilleurs.
    Charles André Julien, professeur à la Sorbonne ».
    Source : Centre d’Histoire de Sciences Po Paris
    Un article détaillé sur Charles-André Julien est publié sur le numéro de Juin 2012 du magazine Zamane.

    samedi 8 juin 2013

    Jamel Debbouze et la cuisse de Jupiter


      Jamel Debbouze et le roi Mohammed VI 

      Le pays serait peuplé d'une horde d'ignorants. De simples tubes digestifs, incapables de prendre en main leur propre destinée et dont même les élites ne sauraient être que domestiquées, «à-plat-ventristes», foncièrement incompétentes et notoirement corrompues. La théorie ainsi énoncée confère à la monarchie le rôle d'un Saint sauveur contre les affres du chaos, de la zizanie et de toute autre forme d'insécurité.

      Ahmed Benseddik
       «Se croire sorti de la cuisse de Jupiter», une expression française dont les origines remontent à la mythologie romaine et qui signifie se prendre pour quelqu'un d'exceptionnel, être imbu de soi-même, être prétentieux. L'expression fait allusion au mythe de la naissance de Dyonisos dont la mère Sémélé, parce qu'ayant demandé à son amant Zeus de se montrer à elle dans toute sa puissance, fut anéantie par cette vision. Zeus, pour ne pas perdre son fils, l'arracha des entrailles de sa mère morte et le mit dans sa cuisse, d'où il naquit trois mois plus tard. Plus tard, la mythologie romaine remplaça Zeus par Jupiter. 

      Le jeudi 30 mai 2013, la deuxième chaîne française de télévision, a consacré une partie de son émission «Grand Public», à l'humoriste Jamel Debbouze. Une émission au cours de laquelle fut évoquée une déclaration de ce dernier pendant le festival de Marrakech du rire en 2012, et qui mérite amplement que l'on s'y arrête, l'espace d'un instant :
      «Je suis très fier de mon amitié avec le roi du Maroc parce que je suis privilégié. Je suis à un endroit privilégié. Je sais quels sont les combats qu'il mène, je les approuve, je les soutiens. Je trouve que s'il y avait davantage de gens comme le roi au Maroc, le Maroc irait beaucoup plus vite, mais il est seul... »
      En quelques mots candides et condescendants, l'artiste a décrit la quintessence de ce que le Pouvoir marocain s'évertue depuis des décennies à inculquer au citoyen moyen, tout en maintenant sciemment, en dessous de la moyenne, toute conscience politique, et tout esprit de citoyenneté, au profit du fatalisme et de la passivité qui vont comme un gant, au statut qu'on lui a concocté, de simple sujet, soumis à une monarchie dont la légende voudrait qu'elle soit omnipotente et omnisciente, avec un droit de vie et de mort, sur les siens.


      Jamel Debbouze et Mohammed VI

      Stratégie pitoyable, qui distille à l'envie, l'idée que le pays serait peuplé d'une horde d'ignorants. De simples tubes digestifs, incapables de prendre en main leur propre destinée et dont  même les élites ne sauraient être que domestiquées, «à-plat-ventristes», foncièrement incompétentes et notoirement corrompues. La théorie ainsi énoncée, confère à la monarchie le rôle d'un Saint sauveur, contre les affres du chaos, de la zizanie, et de toute autre forme d'insécurité.
      L'affirmation du comédien: «le roi est seul» procède de la même caricature de cette doctrine diabolique. Ce postulat signifiant, entre autres : le roi est bien seul pour prendre les plus petites comme les plus grandes des décisions. Celles-ci sont, par essence, à tout le moins, irréprochables, sinon sublimes.
      A la différence de Jamel Debbouze, qui mérite la palme d'or de l'obséquiosité et dont le constat est une insulte à l'intelligence de ses compatriotes, Fouad Abdelmoumni voit dans ce genre de discours, un motif de grande inquiétude.
      Au cours d'une interview vidéo datée du 22 mai, l'économiste et militant des droits de l'Homme décortique, sans fioriture et dans une perspective historique, le côté pervers de la situation produite par cette stratégie, et les risques qu'elle fait planer sur le futur du pays:
      «La grande réussite du régime de Hassan II n'a pas été seulement de réprimer les gens, elle a été surtout de convaincre tout le monde qu'il n'y a pas que l'entourage royal qui était pourri mais que toutes les élites étaient pourries. On a vu que le jeu de l'Etat actuel continue dans cette direction. D'ailleurs le fait qu'il ait privilégié l'élection de personnages de troisième ordre souvent avec une réputation crapuleuse à la tête de partis historiques, au Maroc, relève de cette dynamique fondamentale qui est : tous pourris. Et si tout le monde est pourri, chacun n'a qu'à chercher à satisfaire son intérêt personnel, et il pourra mieux le satisfaire en tapant aux grandes portes des palais, plutôt qu'en cherchant une expression politique avec éventuellement un fond idéologique, avec une démarche partisane organisée...
      ... Le roi actuel Mohamed VI semble se désintéresser de la chose politique, lui-même victime du caractère absolument hideux de son père...
      ... En 2001, il y a un retournement assez radical. Je crois que pendant ces deux années, l'ensemble de l'entourage royal et l'ensemble des élites, partisanes, gouvernementales, administratives, militaires et autres, qui étaient en contact avec le roi, chaque fois qu'elles en avaient l'opportunité, lui disaient : Majesté tout ce que vous touchez devient or, et tout ce que vous ne prenez pas en charge, rien ne se passe. Et donc il a probablement, de plus en plus, considéré qu'il avait la baraka, cette volonté divine à ses cotés qui faisait qu'il pouvait être sorti de la cuisse de Jupiter et apporter des changements fulgurants ».
      Voilà l'arrogance et le mépris érigés en outils de gouvernance et qui vont jusqu'à dépouiller l'élite de sa dignité  et la contraindre à intérioriser le mépris et développer, à son tour, un discours le justifiant, sinon le glorifiant. Nous sommes aux confins du syndrome de Stockholm.
       A cet égard, les récentes déclarations surréalistes de Habib El Malki, un des barons de ce qui reste de l'USFP, sont édifiantes. En commentant la tentative du parti de l'Istiqlal de solliciter l'arbitrage royal, en vertu de l'article 42 de la Constitution, ce dernier a affirmé toute honte bue, et tout en pestant contre ce qu'il a qualifié de décadence de la politique :
      «le roi est un arbitre, il est le garant de l'équilibre, entre les institutions constitutionnelles, et donc le recours à lui est un recours à la sécurité».
      Autant le dire, les sécuritaires ont peaufiné leur basse besogne de plonger le débat public et la vie politique dans un état de décadence et distiller le spectre de l'apocalypse dans les esprits.
      Si Jamal Debbouze se vante de son amitié avec le roi, la considérant comme un privilège, le roi, quant à lui, n'a pas cette chance de compter parmi ses amis, un certain Fouad Abdelmoumni.
      Pour le plus grand malheur de notre pays. Il faut croire qu'un seul Fouad lui suffit.  
      ----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
       A voir :

      Jamel DEBBOUZE, la génération DEGAGE, & L'exception marocaine !!! 

       http://youtu.be/SpFVjZ1x-eg