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vendredi 23 mai 2014

Le livre d’Ali Amar sur Mohamed VI est toujours interdit au Maroc


Livre d'Ali Amar
Alors que le livre d’Ali Amar est toujours interdit par le ministre islamiste de la communication, Mustapha El Khalfi, celui du prince Hicham El Alaoui circule sans aucun problème au Maroc.
Beau message envoyé aux Marocains : il n’est pas question d’interdire le livre d’un alaouite, après tout le pays leur appartient. Même s’ils sont fâchés entre eux.
Ali Amar n’en a cure. En attendant la sortie de son nouveau livre, le dernier continue de se vendre bien.
La revue belge Esprit libre a interviewé Ali Amar.
Ali Amar (Photo DR)
Ali Amar (Photo DR)
amar esprit libre
Esprit Libre : Les problèmes de liberté d’expression auquel vous avez été confronté au Maroc en tant que journaliste ont été nombreux, à commencer par l’aventure de feu l’hebdomadaire indépendant Le Journal que vous aviez cofondé. Pour quels motifs politiques a-t-il cessé de paraître ?
Ali Amar : La raison est éminemment politique bien que les autorités aient maquillé leur décision judiciaire de mettre les scéllés au Journal et d’en interdire définitivement la publication par des arguties financières. Depuis sa fondation en 1997, Le Journal avait apporté un vent frais dans la presse marocaine alors moribonde, bridée par les tabous et les lignes rouges tracées par le pouvoir. Pendant une dizaine d’années nous avons constitué un aiguillon pour le régime par nos enquêtes au cœur du système monarchique, économique, sécuritaire…Notre indépendance de ton, nos investigations incessantes, notre refus de suivre aveuglément la propagande d’Etat sur tant de dossiers sensibles, tout cela, a fini par exaspérer l’Etat profond qui a fini par décréter notre fin.

Esprit Libre : Votre premier livre Mohammed VI, le grand malentendu édité en France en 2009 a été censuré au Maroc. Votre second livre, Paris-Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux, a-t-il été mieux accueilli lors de sa publication en 2012 ?
Ali Amar : Malheureusement, mon second livre co-écrit avec le journaliste Jean-Pierre Tuquoi du journal Le Monde, a subi le même sort que le premier. Derrière son titre métaphorique, il décrypte les relations quasi-incestueuses qu’entretiennent les élites politiques françaises et marocaines, que ce soit sur le plan économique que politique. Un sujet qui gène autant Paris que Rabat. La référence à Marrakech, première ville touristique marocaine, vous l’avez compris, rend compte de cette proximité puisque c’est là-bas où se nouent les pactes politiques, les alliances industrielles sur fond de corruption, loin du regard des médias sauf lorsqu’il s’agit de célébrer lors de fêtes fastueuses la belle entente franco-marocaine. Il est toujours pour moi significatif de constater que mes livres se trouvent en tête de gondole à la Fnac ou Virgin à Paris et pas dans les rayons des mêmes enseignes à Casablanca ou Marrakech. C’est toute l’illusion du Maroc d’aujourd’hui où la modernité n’est souvent qu’une façade.

Esprit Libre : En Belgique, cela s’est vu récemment avec un livre d’enquête contenant des révélations sur la famille royale qu’un journaliste issu d’un média audiovisuel a signé de sa plume, certains sujets polémiques passent difficilement par voie de presse car ils engagent la responsabilité du média. Il semble que les rédactions ne sont pas toujours prêtes à assumer certaines révélations là où le domaine de l’édition permet à la fois un plus grand recul, un traitement plus en profondeur et une plus grande liberté d’expression. La situation n’est pas la même au Maroc ?
Ali Amar : A travers votre question, c’est toute la question du rapport aux familles régnantes par voie de presse qui est posée dans des pays où quel que soit le niveau de démocratisation, certains tabous demeurent persistants. Si en Belgique, les médias sont rétifs à ce genre d’exercice, alors que le monde de l’édition est plus libre, au Maroc la situation demeure encore plus fermée tant la Couronne détient non seulement l’essentiel du pouvoir politique, mais est protégée par un halo de sacralité qui est traduit dans les textes de loi. S’aventurer à enquêter sur le roi du Maroc, sa famille ou son premier cercle vous expose à la censure et à des peines privatives de liberté que ce soit par voie de presse ou par la publication d’ouvrages.

Esprit Libre : Votre présence actuelle en Belgique démontre que le vent de liberté semé par les « printemps arabes » n’a pas soufflé sur le Maroc en termes de liberté d’expression. Qu’attendiez-vous de ces mouvements ?
Ali Amar : C’est une vaste question. Contrairement à ce que l’ont croit, l’effet des « printemps arabes » s’est fait aussi ressentir aussi au Maroc où des milliers de jeunes indignés du Mouvement du 20-Février ont battu le pavé pendant plus d’un an pour réclamer des réformes tendant à réduire les pouvoirs omnipotents de la monarchie. Cela s’est traduit par une réforme constitutionnelle bien timide, mais cela a suffi à libérer davantage la parole dans la rue. Si la liberté de la presse est loin d’être totalement acquise, d’autres formes d’expression ont émergé profitant de la puissance d’Internet et des réseaux sociaux. C’est assurément le plus grand bénéfice de cette poussée de fièvre contestataire. J’attends de ce bouillonnement de la jeunesse marocaine une prise en main de son destin dans une société apaisée où l’exercice de la démocratie pourra faire sauter certains verrous politiques, assurer une meilleure redistribution des richesses du pays, mais aussi dans les mentalités, pour que s’installe des mécanismes de reddition des comptes. Une sorte affranchissement d’un système qui continue d’infantiliser les Marocains pour les sortir du statut de sujets du roi vers la citoyenneté.

Esprit Libre : Subissez-vous moins de pression depuis que vous écrivez sur le Maroc depuis l’étranger ? Votre collaboration avec Slate Afrique est-elle plus sereine ?
Ali Amar : La pression que je subis, que ce soit au Maroc ou à l’étranger est plutôt d’ordre médiatique tant la « presse jaune » constitue encore un moyen utilisé par une frange du pouvoir marocain pour tenter assez désespérément de décrédibiliser ses détracteurs. Je ne collabore plus avec le site Slate Afrique depuis plus d’un an pour des raisons liées à la capacité du pouvoir marocain à mettre au pas une large partie de la presse européenne par la propagande, la pression politique, la séduction voire la corruption. Un des meilleurs journalistes espagnols a d’ailleurs été contraint de quitter son poste de correspondant pour le Maroc au sein du plus grand titre de presse madrilène pour des raisons similaires. Cela vous donne une image de la puissance des lobbys que peut actionner Rabat à l’International.

Esprit Libre : Combien de temps allez-vous rester en résidence en Belgique et sur quel(s) sujet(s) comptez-vous enquêter et écrire pendant cette période d’exil ?
Ali Amar : Je vais résider à Bruxelles pendant deux ans à l’invitation de la Ville et de la maison internationale des littératures Passa Porta dans le cadre du programme ICORN (International Cities Of Refuge Network). J’ai en tête l’idée de faire un remake de mon second livre, mais cette fois-çi dans le cadre des relations belgo-marocaines où il y a tant de choses à dire et révéler…

Esprit Libre : En quoi la collaboration avec le monde académique – et l’Université libre de Bruxelles en particulier – est-elle indispensable ? Et comment va-t-elle s’articuler pendant votre séjour à Bruxelles ?
Ali Amar : C’est d’abord pour moi une chance de pouvoir grâce à un partenariat conclu entre les universités bruxelloises dont l’ULB et Passa Porta de pouvoir échanger avec les étudiants et le corps professoral et plus largement avec le public belge. Cette année, la Belgique et le Maroc célébrent les 50 ans de l’immigration marocaine en Belgique, l’occasion de revenir sur cette histoire commune, d’en comprendre les enjeux et l’avenir. Je crois que ce genre d’expérience est indispensable dans le dialogue que nous devons instaurer entre intellectuels du Maroc et de Belgique pour dépasser le simple cadre des relations bilaterales entre nos deux pays. Nous réfléchissons à Passa Porta avec l’ULB à un programme qui s’étalera sur ma période de résidence à Bruxelles et qui sera jalonné par des activités diverses qui se traduiront par des conférences et qui alimenteront mes futurs écrits.

lundi 6 juillet 2009

Mohammed VI ou les espoirs déçus

par Baudoin LOOS,BAUDOUIN, Le Soir (Bruxelles), 3/7/2009
Un livre à l’occasion des dix ans du règne du souverain chérifien
Entretien


En ce mois de juillet, Mohammed VI célébrera la première décennie de son règne. Dix ans pour un Maroc nouveau qui avait suscité beaucoup d’espoirs. Plusieurs livres (1) sont sortis pour l’occasion, dont celui d’Ali Amar, ancien directeur du Journal hebdomadaire, publication qui eut l’occasion de tester les limites – en fin de compte assez drastiques – de l’ouverture concoctée par le régime. Son ouvrage ne plaît pas en haut lieu à Rabat et se retrouve donc à l’index. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée – iconoclaste au Maroc ! – d’enquêter sur le roi ?
Je crois qu’il était évident pour moi qui ai suivi de près les premiers pas du successeur de Hassan II de rendre compte à ma manière de cette époque passionnante où l’arrivée d’un jeune monarque que l’on décrivait moderne devait transformer le Maroc ou tout au moins son régime et l’engager résolument dans un processus démocratique. Mon ambition n’était pas de faire un travail académique, ni forcément exhaustif, mais un livre de journaliste qui relate certains faits comme je les ai vécus. Bien sûr, la nouveauté vient du fait que l’ouvrage est rédigé de l’intérieur et c’est une première, un tabou qui tombe aussi.


« Le grand malentendu », le sous-titre, induit une maldonne : d’aucuns espéraient un roi réformateur, il ne l’est pas, c’est ça ?
L’espoir énorme qu’a suscité la montée sur le trône de Mohammed VI en 1999 n’a pas rempli toutes ses promesses, notamment sur la capacité de la monarchie à se réformer, d’où cette idée de malentendu. Le système s’est régénéré presque à l’identique dans une certaine continuité des archaïsmes qui ont caractérisé le long règne de Hassan II. Nous sommes passés d’une monarchie absolue, répressive, à une « hypermonarchie » qui a ravalé sa façade aux yeux du monde, mais qui demeure arc-boutée sur son principe de sacralité qui empêche toute séparation des pouvoirs et, ce faisant, toute justice sociale.



Pourtant, il a fait la Moudawana (code la famille révisé à l’avantage de la femme) et l’Instance équité et réconciliation (qui a permis aux victimes des « années de plomb » de raconter leurs tourments)…
Il a plutôt accompagné et soutenu ces réformes et c’est loin d’être assez. La réforme de la Moudawana est le résultat d’un processus au long cours qu’il faut d’abord attribuer aux nombreuses féministes qui ont mené un combat courageux et difficile en raison des pesanteurs sociales sur la question de la femme et des contraintes religieuses que le roi lui-même a eu des difficultés à gérer. Le Palais a repris en main le dossier à cause de la défaite des socialistes qui n’ont pas eu le courage politique de mener à terme cette réforme à très forte valeur symbolique. D’ailleurs, la Moudawana demeure encore en deçà des ambitions des progressistes.
Sur l’IER, il s’agit plus de marketing que d’avancées notoires. L’essentiel de la vérité n’a pas été fait sur les années de plomb, et la justice n’a pas été rendue aux victimes si ce n’est quelques réparations matérielles. Les recommandations de l’IER pourtant approuvées par le roi sont restées lettre morte laissant la possibilité à de nouvelles exactions.

Comment expliquer la grande popularité du roi, dans un pays que vous décrivez comme rongé par la corruption, l’impéritie et, surtout, les injustices sociales ?
Il est indéniable que Mohammed VI jouit d’une grande popularité. Son image est en rupture avec celle de son père car son empathie envers les pauvres n’est pas feinte. Elle demeure cependant fondée sur une politique caritative et non sur une redistribution réelle des richesses, malgré des efforts tangibles de développement des infrastructures de base. La corruption demeure un sport national et la prédation économique est plus que jamais au cœur du système politique.

Les droits de l’homme constituent autant de désillusion, après de gros espoirs…
C’est ce qu’il faut résolument mettre au passif de ce bilan d’étape de Mohammed VI. Les droits de l’homme sont toujours bafoués, la justice demeure aux ordres et sert souvent d’outil de représailles. La torture n’a pas disparu et l’appareil sécuritaire est toujours sanctuarisé sans contre-pouvoirs politiques. Quant à la liberté de la presse, après une parenthèse où des journaux au ton nouveau avaient repoussé certaines lignes rouges, nous revenons peu à peu à un journalisme de complaisance et de non-dit. Il faut dire que les moyens de faire taire les esprits libres se sont adaptés : on n’emprisonne plus systématiquement les journalistes, mais les amendes colossales, le risque d’interdiction d’exercer ou le boycott économique des journaux ont fini par faire triompher l’autocensure.

Vous décrivez un roi jaloux de ses prérogatives, absolues selon la Constitution…
C’est le point nodal de l’inertie du régime qui se définit comme une « monarchie exécutive », c’est-à-dire au fond « irresponsable » devant ses sujets puisque d’ascendance divine. Tout progrès est de ce fait anéanti par une infantilisation des institutions.

Peu porté sur la politique, le roi délègue, mais pas aux élus. Qui décide ?
Sans horizon de réforme du pacte social avec la monarchie, le système continuera par fonctionner par la cooptation de certaines élites et non par la méritocratie et la sanction des urnes. Aujourd’hui, le cabinet royal a plus de pouvoir que toutes les institutions représentatives cumulées. D’où d’ailleurs la désaffection des Marocains pour les élections. Le risque est que le roi se retrouve ainsi seul face à ses choix.

Comment votre livre a-t-il été accueilli au Maroc ?
Il est censuré au Maroc. La presse qui en a beaucoup parlé a évité dans sa majorité d’en débattre sur le fond et fustigé sa « liberté déconcertante » pour reprendre la Une d’un hebdomadaire casablancais. Cela dit, il se vend très bien à l’étranger. Les Marocains sont contraints de le lire sous le manteau.

(1) Mohammed VI, le grand malentendu, chez Calmann-Lévy. On lira aussi avec grand intérêt Le Maroc de Mohammed VI, la transition inachevée, de Pierre Vermeren, à La Découverte.

L’ÉDITO :qui gouverne ?
Des institutions démocratiques ne font pas une démocratie, le Maroc le prouve. Le gouvernement y ressemble plus à une courroie de transmission des décisions royales, alors que le parlement n’est rien d’autre qu’une chambre d’enregistrement. Les conseillers du roi, un homme qui n’a guère d’appétence pour la chose politique, jouent dès lors un rôle capital dans le processus décisionnel. Avec les amis et les responsables sécuritaires, en tout une grosse cinquantaine de personnes composent le pouvoir réel, et « font tourner le pays », comme l’écrit l’historien français Pierre Vermeren. Parmi ceux-là, un homme sort du lot, Fouad Ali al-Himma, un proche du roi qui semble jouir du statut de nº 2 virtuel du royaume. Il s’est lancé en politique en 2007, créant le Parti de l’authenticité et de la modernité, promis à un grand succès car perçu comme « le parti du roi ». (B. L.)

et les islamistes ?
La mouvance islamiste marocaine se révèle protéiforme. Depuis les royalistes membres du Parti de la justice et du développement (PJD), second au parlement, jusqu’à la mouvance jihadiste terroriste (les attentats de Casablanca en 2003 avaient choqué le pays) en passant par la puissante association tolérée « Justice et bienfaisance » du cheikh Yassine qui conteste non sans audace la sacralité du roi, toute la gamme des postures islamistes se retrouvent au royaume chérifien. Les autorités n’ont de cesse de contrôler les diverses tendances, usant au besoin d’une répression sans merci – et parfois aveugle, selon des ONG spécialisées dans les droits de l’homme – ou en veillant à circonscrire les progrès du PJD, sans oublier la surveillance de la formation des imams. (B. L.)