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jeudi 14 juillet 2011

Deux ânes se bécotant sur l'artère publique dans le quartier chic d’Anfa, à Casablanca,

Par Hind Taarji. La Vie éco, 14/7/2011
Je m'interrogeais sur ce qu'il y a de commun entre l'homme à qui les deux ânes devaient de se bécoter sur une artère publique et les conducteurs des belles voitures qui empruntent régulièrement cette voie.

L’image est juste surréaliste. Dans le quartier chic d’Anfa, à Casablanca, au beau milieu du large boulevard qui mène jusqu’à la corniche, deux ânes sont plantés là, immobiles. Nous sommes dimanche matin. La circulation est rare, ce qui donne toute sa vacuité à l’espace. Quelques voitures passent sans troubler le moins du monde nos équidés. Ils seraient au milieu d’un champ qu’ils afficheraient la même placide indifférence. Que font-ils là et d’où viennent-ils ? Je regarde aux alentours. Pas trace de maître à l’horizon. Pas de charrette non plus, rien qui puisse expliquer cette insolite présence. Cette image, bizarrement, m’a accompagnée pendant plusieurs jours. Elle m’est apparue comme un pied de nez du Maroc profond à l’autre, celui qui, avec ses grandes artères et ses maisons californiennes, se pense au diapason du siècle mais dont les réflexes et les modes de fonctionnement restent au fond d’un autre temps, un temps qui s’obstine, ou plutôt qu’on s’obstine, à ne pas vouloir laisser passer.

La vue de ces deux ânes abandonnés à eux-mêmes au beau milieu d’un boulevard éveille la méditation, la mienne du moins. En tant que Marocains, où en sommes-nous ? Qui sommes-nous au fond, quels sont les points demeurés communs entre le propriétaire, évaporé dans la nature, de ces deux bêtes et les automobilistes habitués de cette belle artère ? Nous inscrivons-nous vraiment dans une logique d’évolution ou bien faisons-nous du sur-place, pire, régressons-nous tout en nous donnant l’illusion d’avancer ? La réalité, tant sur le plan social que politique, se fait si complexe et contradictoire qu’il devient difficile d’y voir clair. Sur le plan politique d’abord, en ces lendemains de référendum.
Le Maroc vient de plébisciter la réforme constitutionnelle octroyée par son Roi. Avec une unanimité confondante, 98% !, les Marocains ont mis dans l’urne le OUI comme il leur a été demandé de le faire par la plus haute autorité de l’Etat. Les grandes chancelleries européennes ont applaudi à «l’exception marocaine» et aux «grandes avancées démocratiques» dont elles estiment le texte constitutionnel porteur. 
Mais, alors même que celui-ci consacre effectivement plusieurs dispositions relatives aux droits humains, le vice-président de l’AMDH, la deuxième grande association marocaine des droits de l’homme, vient d’envoyer une lettre ouverte au ministre de l’intérieur. Dans celle-ci, Abdelhamid Amine avertit que sa vie et sa sécurité sont en danger. Il demande au ministre d’en prendre acte. «Je vous écris, lui dit-il, en votre qualité de ministre de l’intérieur au sein du gouvernement marocain, responsable de la sécurité des citoyennes et des citoyens, pour vous informer de ce que j’ai subi, avec d’autres citoyens et citoyennes, comme humiliations, insultes, harcèlements, menaces et violences de la part de personnes, connues sous le nom de “baltajis”, instrumentalisés par des services sécuritaires pour s’attaquer au mouvement du 20 Février». S’ensuit un résumé daté et détaillé des faits en question, faits qui, aux dires de l’intéressé, se seraient déroulés sous l’œil impavide, et complice, des forces de l’ordre. Leur lecture glace. Déjà le cirque, il n’est pas d’autre mot, organisé en faveur du oui, en a jeté plus d’un, même parmi ses partisans les plus convaincus, dans la consternation. Si, maintenant, les faits relatés dans ce courrier sont exacts et justes les affirmations de leur rapporteur, à savoir que ces «baltajis» ont, effectivement, été instrumentalisés par des services de sécurité, alors il y a lieu de s’inquiéter. Plus : de désespérer. 
Reportons-nous maintenant au registre social même si l’un va avec l’autre. Je m’interrogeais sur ce qu’il y a de commun entre l’homme à qui les deux ânes devaient de se bécoter sur une artère publique et les conducteurs des belles voitures qui empruntent régulièrement cette voie. De prime abord, pas grand-chose. A y réfléchir cependant, bien plus qu’il n’y paraît. Les deux, à des degrés différents, s’enlisent dans des sables mouvants, n’ont plus rien de ferme sous les pieds. Le résultat se traduit par des comportements contradictoires marqués par le manque d’éducation et l’incivisme, deux tares qui font le drame de notre société actuelle. 
Pour donner de bons fruits, les hommes comme la terre ont besoin d’être cultivés (dans le sens d’éduquer). Ont besoin d’être nourris par de bons engrais et, surtout, débarrassés des mauvaises herbes. Or, celles-ci, au lieu d’être réduites, paraissent proliférer, étouffant les jeunes pousses qui tentent d’essayer de poindre.

samedi 2 juillet 2011

Des vessies pour des lanternes

Par Hind Taarji. La Vie éco, 1/7/2011
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Comme un seul homme, tous les partis politiques, à l'exception des «extrémistes», se sont levés pour applaudir aux formidables avancées portées par cette nouvelle Constitution qui conserve au Souverain l'essentiel de ses prérogatives.

Le PJD affiche sa satisfaction. Il a raison de le faire. Il a suffi que Abdelillah Benkirane monte sur ses grands chevaux pour que, comme par enchantement, à sa publication, le texte constitutionnel se présente, «purifié» de ce qui a suscité la «colère» préventive du secrétaire général du Parti de la justice et du développement. Au cours des jours précédant la publication de la nouvelle Constitution, des fuites bien orchestrées ont laissé entendre que la liberté de conscience s’y trouvait mentionnée. «L’islam reste la religion de l’Etat mais la liberté de croyance est garantie dans le cadre de la loi et sans que cela ne porte atteinte à l’ordre public», a cru savoir l’AFP en se basant sur des sources concordantes. Le lendemain de la diffusion de cette information, Abdellilah Benkirane profitait d’une rencontre à Témara avec la jeunesse du PJD pour clamer son rejet du principe de la liberté de croyance, criant à l’atteinte à l’identité islamique nationale. Et de menacer: «Si on est contraint de voter contre (la Constitution), on le fera. On mènera même une campagne pour inciter les gens à voter non». Haussant le ton, il donnait libre cours à sa hargne contre «ces gens qui se disent laïcs et qui veulent juste corrompre ceux qui ont la foi». Et d’ajouter : «Nous sommes une nation musulmane, c’est notre nature. Nous n’allons pas permettre à d’autres de construire des églises, de convertir nos enfants au christianisme !».

M. Benkirane, qui, à la lumière de l’information précitée, a exigé la révision du texte constitutionnel avant son adoption par le Roi, a donc tout lieu d’être satisfait. Dans ce Maroc qui prétend à la modernité et à la démocratie, c’est sa voix qui est écoutée. Exit la liberté de croyance (si tant est qu’elle trouva effectivement une place temporaire dans la nouvelle Constitution), cette liberté première à la base de toutes les autres. Et pauvres, pauvres de ceux qui espéraient encore être surpris par le courage des membres de la commission mise en place pour concocter le texte censé nous mettre en orbite démocrate. Comme un seul homme, tous les partis politiques, à l’exception des «extrémistes», se sont levés pour applaudir aux formidables avancées portées par cette nouvelle Constitution qui conserve au Souverain l’essentiel de ses prérogatives et continue à m’interdire à moi, citoyenne, le droit fondamental de croire ou de ne pas croire.

Il y a plus de deux cents ans que cette liberté-là a été acquise dans cet Occident dont nous nous revendiquons du modèle politique. Deux cents ans que les citoyens sont libres de gérer à leur guise leur rapport au Bon Dieu, de le reconnaître ou pas, de suivre Moïse, Jésus, Mohammed, Bouddha ou Tartapion sans que personne ne vienne leur réclamer des comptes. Parce que cela ne regarde personne, et encore moins l’Etat, et encore moins des politiciens qui vont instrumentaliser cette chose précieuse et personnelle qui s’appelle la foi pour accéder à cet outil pervers et dangereux qui se nomme le pouvoir. «Ces gens qui se disent laïcs et qui veulent juste corrompre ceux qui ont la foi», nous dit M. Benkirane. Mais qu’est-ce qui corrompt plus la foi que l’hypocrisie ? L’hypocrisie des tartuffes qui, dissimulés derrière l’habit de la religion, se permettent les pires saloperies ! «Nous n’allons pas permettre à d’autres de construire des églises, de convertir nos enfants au christianisme !». Les nations «chrétiennes» européennes ne devraient donc pas, elles aussi, autoriser les quatorze à quinze millions de musulmans qui vivent en leur sein à édifier des mosquées. Quant aux chrétiens qui se convertissent à l’islam, elles devraient les envoyer au fond du trou tout comme les prédicateurs qui, par leur prosélytisme, les ont arrachés à leur mère l’Eglise. Mais voilà, ces nations-là sont laïques et ce qui relève de la foi personnelle des individus n’est pas leur affaire. Et lorsque des populistes de droite et d’extrême-droite veulent interdire l’édification des minarets, des voix s’élèvent pour les dénoncer en tant que pourfendeurs de la laïcité et de la démocratie.

Par ailleurs, que nous montrent toutes ces polémiques en Europe autour du voile, des prières de rue ou du halal sinon des pratiques de l’islam qui, loin de se diluer, se renforcent, s’affirmant au point d’inquiéter la société d’accueil et la conduire à s’interroger sur son identité ? L’attachement à l’islam est-il moins fort chez les Marocains de l’Occident que chez leurs concitoyens du Maroc ? A voir la pratique religieuse des jeunes en émigration, tout indique qu’il est aussi, sinon même plus puissant. La laïcité ne se pose pas en ennemi de la religion. Elle se contente de séparer les sphères du religieux et du politique de manière à ce que le premier n’instrumentalise par le second. En cela, elle est la clé de voûte de toute véritable démocratie. La liberté de croyance(*) relève des libertés individuelles telles que définies par la Déclaration universelle des droits de l’homme à laquelle le Maroc affirme adhérer. La démocratie est un tout. Ce n’est pas un supermarché où l’on prend ce qui arrange et laisse ce qui dérange. Et tant que moi, Marocaine du XXIe siècle, je ne peux pas choisir et décider de mes croyances, je ne serai pas en démocratie. Alors, de grâce, qu’on arrête de vouloir me faire prendre des vessies pour des lanternes !


(*) Mardi 21 juin à Strasbourg, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a octroyé au Parlement marocain le statut de «partenaire pour la démocratie». Mais la résolution adoptée l’engage à respecter «la liberté de conscience, de religion et de croyance, y compris le droit de changer de religion»

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