«Le Maroc proclame les droits humains qu’il n’applique pas»
Par Pascal Muelchi, Le Courrier (Genève) 16/4/2013
Des milliers de manifestants brandissant
diverses pancartes pour dénoncer la corruption, exiger de meilleurs droits
civils et l’établissement d’une nouvelle constitution, lors d'une manifestation
à Casablanca, dimanche 20 Mars 2011 .
RÉPRESSION • Une association franco-marocaine mène
campagne pour les détenus d’opinion du royaume, dont les prisons s’emplissent
malgré les promesses du régime.
Créée en 1984, l’Association de défense
des droits de l’homme au Maroc (ASDHOM) n’en est pas à sa première campagne en
faveur des prisonniers d’opinions! Mais celle lancée en novembre 2012 revêt une
importance particulière, puisque le royaume s’est acheté une image démocratique
à bon compte, pourtant fort éloignée de la réalité de ses cachots. Des prisons
que le «printemps arabe» ne cesse d’ailleurs d’alimenter.
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| Ayad Ahram |
Pour briser le
silence et les chaînes de la détention arbitraire, l’ASDHOM orchestre une vaste
campagne de lettres et de parrainages depuis la France, sa base arrière. A la
veille de la journée internationale pour les prisonniers politiques, Le Courrier
a rencontré l’enseignant franco-marocain Ayad Ahram, 49 ans, qui préside la
remuante ONG depuis le 2 mars dernier, après avoir été son secrétaire général
durant six ans.
Combien de prisonniers politiques y a-t-il
actuellement au Maroc? Le chiffre est-il en augmentation depuis le 20 février
2011, lorsque le mouvement protestataire du même nom a
démarré?
Ayad
Ahram:
Le 17 novembre, jour du lancement de notre campagne, nous avions établi une
liste de 172 candidats au parrainage. Seulement deux d’entre eux étaient
poursuivis tout en demeurant en liberté. Aujourd’hui, le chiffre se monte à
quelque 177* prisonniers politiques, répartis en sept groupes, les principaux
étant les islamistes (23), les militants du M20F, le «printemps démocratique»
(34), et 64 Sahraouis. Parmi ces détenus politiques et syndicaux, quelque
septante ont été arrêtés après le déclenchement du M20F en 2011. Cela fait donc
40% de tous les détenus politiques à l’heure
actuelle!
L’Etat marocain met constamment en avant
ses réformes mais emprisonne des opposants. Cela paraît incohérent,
non?
Pour un observateur non averti, le Maroc a
mis en place des réformes politiques qui vont dans le sens d’une «transition
démocratique». La nouvelle constitution, l’élargissement des prérogatives du
Conseil consultatif des droits de l’homme, devenu Conseil national DH, donnent
l’impression que le Maroc a fait son «printemps arabe», même si je ne suis pas
d’accord sur la terminologie, à laquelle je préfère «printemps
démocratique».
Les chancelleries occidentales se sont en tout cas empressées
de lui jeter des fleurs et de vanter sa «marche clairvoyante vers la démocratie
et le progrès». Mais si l’on creuse un peu plus en profondeur, on remarque que
le Maroc est passé maître dans l’art de signer et ratifier les différentes
conventions internationales et d’organiser de grands colloques et séminaires
internationaux sur le respect des droits de l’homme, sans pour autant se soucier
de les appliquer.
Le Parti de la justice et du développement
(PJD, islamo-conservateur) est depuis plus d’un an au pouvoir. Son ministre de
la Justice, Moustapha Ramid, est un avocat connu, défenseur des droits
humains.
Quel bilan faites-vous concernant la
liberté d’expression et
d’opinion?
Je ne me faisais pas d’illusion. En tant
qu’avocat, Me Mustapha Ramid avait effectivement défendu, du temps où il n’était
pas au gouvernement, des victimes de violations de droits. Mais aujourd’hui il
fait partie d’un gouvernement qui n’est pas maître de ses décisions politiques.
On a beau parler de la séparation des pouvoirs, mais au Maroc, persiste
malheureusement un gouvernement de l’ombre qui gravite autour du Palais (royal,
ndlr). Plusieurs arrestations ayant trait à la liberté d’opinion ont eu lieu
sous ce gouvernement. Si au début du M20F, les autorités marocaines avaient
marqué le pas, présence des caméras de tout le monde oblige, elles n’hésitent
plus maintenant à réprimer les rassemblements de protestation pacifique et à
condamner des militants. Notre association veut jouer le rôle de garde-fou. Elle
ne juge pas les intentions. Elle préfère juger sur
pièces.
Une des dernières affaires1
concerne la vingtaine de Sahraouis jugés par le tribunal militaire à Rabat le 17
février et condamnés à de très lourdes peines, suite aux affrontements de
l’automne 2010 à Gdim Izik.
Ce procès a été catastrophique à tous
points de vue. Catastrophique surtout pour le combat des droits de l’homme que
nous menons. L’Etat marocain voulait son procès «exemplaire» destiné à l’opinion
intérieure. Il s’est servi de la présence d’observateurs nationaux et étrangers
pour tenter de légitimer ce procès intenté à des citoyens sahraouis qui, dans la
plupart des cas, sont des défenseurs de droits de l’homme connus pour leur
action militante pacifique.
Le refus d’entendre les témoins réclamés par la
défense n’est qu’un exemple d’irrégularités qui ont entaché ce procès. Les
plaintes des accusés concernant les tortures subies lors des interrogatoires
pour leur extorquer des aveux n’ont pas été prises en compte. Rien que le fait
que des citoyens civils soient jugés par un tribunal militaire doit poser un
problème de conscience. On voit que le tribunal ne cherchait pas à établir la
vérité et les responsabilités des événements de Gdim Izik tels qu’ils se sont
déroulés.
Où en est-on concernant ce jugement? La
récente enquête sur le Maroc du rapporteur spécial des Nations Unies sur la
torture Juan E. Méndez a-t-elle eu un effet?
Non, ce rapport a eu le même traitement
que la plupart des textes qui concernent le Maroc: l’indifférence. Aucune action
n’a pu ébranler les autorités marocaines.
*Le 15 avril, le nombre de prisonniers politiques parrainés et à parrainer se monte à 203 (ndlr solidmar)
«Sortir les détenus de leur
isolement»
Parrainer un prisonnier est en premier
lieu un acte de solidarité. Quel est le but principal de la
campagne?
Notre objectif est double: créer une chaîne de
solidarité avec les prisonniers politiques pour les sortir de leur isolement et
leur enfermement, et mettre la pression sur les autorités marocaines en les
interpellant sur le traitement qu’elles infligent à des victimes. Pour un détenu
politique, recevoir une lettre d’une personne qu’il ne connaît pas c’est se
sentir réconforté dans son combat contre l’injustice. L’idée à venir est
d’appeler à une rencontre avec tous les parrains et toutes les marraines en
présence de Gilles Perrault, l’écrivain français qui s’associe à la campagne. La
date n’est pas encore retenue. Mais je pense que ça devrait se faire avant la
fin juin 2013.
La campagne de l’ASDHOM touche pour l’instant la France, la
Suisse, la Belgique et le Maroc. Mais nous avons aussi pu la porter au Forum
social mondial (FSM) de Tunis, en collaboration avec la Coordination maghrébine
des organisations des droits humains (CMODH) et le Forum des associations de
luttes démocratiques de l’immigration (FALDI).
Les autorités marocaines
détestent être interpellées par des citoyens du monde car cela va à l’encontre
du discours qu’elles essaient de faire passer.
Quel impact avez-vous en
France et au Maroc?
En France, la campagne a reçu un fort soutien. Notre
association collabore avec d’autres collectifs de la diaspora. Mais la tâche la
plus dure reste de sensibiliser les migrants marocains à grande échelle.
Au
Maroc, la tâche est plus difficile. Nous faisons tout ce qui est possible pour
atteindre toutes les victimes de violations au Maroc. Il existe une campagne
lancée au niveau du pays par d’autres associations partenaires de défense des
droits de l’homme pour la libération des prisonniers M20F et de tous les
prisonniers politiques. Nos combats sont ainsi complémentaires et versent dans
le même but.
En janvier, quatre militants marocains ont
été arrêtés par la gendarmerie à Betz, en Picardie, devant le château du roi du
Maroc. Que montre cet incident et, plus largement, quel rôle joue la France au
Maroc?
La France était le premier pays à
féliciter les officiels marocains suite à leurs quelques initiatives après le
déclenchement du Mouvement du 20 Février. Alain Jupée, alors ministre des
Affaires étrangères, a même salué «la clairvoyance» du chef de l’Etat marocain
dans un discours qu’il prononcé à l’ONU. Les intérêts français sont intimement
liés à ceux du pouvoir en place au Maroc. Ce n’est donc pas étonnant que les
officiels français ferment les yeux sur les atteintes aux droits de l’homme au
Maroc. Cela rappelle étrangement le soutien que la France apportait sans
vergogne au régime tunisien de Ben Ali.
L’épisode de Betz montre bien que la
France est prête à sacrifier quelques principes quand il s’agit de protéger ceux
qui protègent ses intérêts.
Les défenseurs des droits de l’homme au Maroc
n’attendent rien des officiels français quant au respect des droits des
citoyens. Ils les interpellent au contraire et dénoncent leurs ingérences et le
soutien politique qu’ils apportent à un Etat qui ne respecte pas les principes
des droits de l’homme. Nous sollicitons par contre les démocrates français et
autres ONG de solidarité pour soutenir la lutte du peuple marocain pour le
respect de ses aspirations démocratiques à un Etat de droit, à la liberté, à la
dignité et à la justice sociale.