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jeudi 10 octobre 2013

Ali Anouzla : Vingt-quatrième jour de prison !

Le journaliste Ali Anouzla dans les griffes du pouvoir

Après une semaine de garde à vue, le journaliste indépendant Ali Anouzla a été placé le 24 septembre en détention préventive pour incitation au terrorisme. Une arrestation arbitraire faite par un pouvoir qui renoue avec les pratiques autoritaires, dénonce Hicham El-Alaoui.
HICHAM BEN ABDALLAH EL-ALAOUI, Courrier International, 26/10/2013

Un policier marocain tente d'empêcher un photographe de prendre une photo du journaliste Ali Anouzla, lors de son arrivée au tribunal de Rabat pour répondre de publication de fausses informations sur la santé du roi, le 21 décembre 2009 - AFP/Abdelhak Senna 
Un policier marocain tente d'empêcher un photographe de prendre une photo du journaliste Ali Anouzla, lors de son arrivée au tribunal de Rabat pour répondre de publication de fausses informations sur la santé du roi, le 21 décembre 2009 - AFP/Abdelhak Senna
L'auteurHicham Ben Abdallah El-Alaoui est membre de la famille royale marocaine et cousin du roi Mohamed VI. Son père, Abdalah ben Mohammed El-Alaoui, est le frère du roi Hassan II.
La liberté de la presse a été une nouvelle fois bafouée au Maroc. L'arrestation arbitraire du journaliste Ali Anouzla le 17  septembre 2013 révèle au grand jour la fragilité de la dite transition démocratique du royaume. Mais cet acte est loin d'être isolé : il s'inscrit dans une dynamique de reprise en main autoritaire du champ politique après les "concessions-ouvertures" accordées au lendemain des mobilisations populaires de 2011.
Journaliste consciencieux et respecté de ses pairs, Ali Anouzla est depuis 2010 à la tête de Lakome, l'un des sites Internet d'information en langues arabe et française les plus suivis du Maroc. Il s'est surtout illustré dans la rédaction d'éditoriaux aussi critiques que percutants sur le pouvoir en place. Le site s'est aussi fait connaître par la publication d'enquêtes sans concession sur la corruption et les dysfonctionnements du Makhzen [le centre du pouvoir, les proches du roi et l'establishment].
C'est par exemple Lakome qui serait à l'origine de la révélation de l'affaire d'un pédophile espagnol gracié par le roi, qui a fait le tour du monde [cet] été et qui a provoqué une indignation générale dans le pays. C'est aussi lui qui a mis en lumière le scandale des concessions de carrières de sables, levant ainsi le voile sur un réseau étendu de corruption et de clientélisme qui touche tous les niveaux de l'Etat, jusqu'à l'un des plus proches collaborateurs du roi.
Si tous ces affronts sont restés "impunis", on peut imaginer que le Makhzen ne faisait qu'attendre le moment opportun pour réduire au silence ce journaliste qui dérange. Et c'est la mise en ligne [le 16 septembre] d'une vidéo, publiée par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), critiquant la monarchie et la menaçant d'attentat, qui a fourni le mobile idéal tant attendu. Ali Anouzla est arrêté [le 17 septembre] à son domicile et le siège de Lakome est perquisitionné. Le journaliste est immédiatement mis en examen pour "apologie du terrorisme". [Après une semaine de garde à vue, Anouzla est placé le 24 en détention préventive et transféré à la prison de Salé dans la banlieue de Rabat.]

Le Makhzen contrôle les médias à l'aide d'une multitude de moyens
Le pouvoir fait preuve de myopie, il vit dans l'immédiat et ne mesure pas l'étendue des dégâts qu'il cause : l'onde de choc provoquée par les soulèvements populaires de 2011 dans plusieurs pays arabes n'épargne pas le Maroc. Pour absorber la colère populaire et plaire aux partenaires occidentaux, le régime a dans un premier temps lâché du lest en promettant des réformes profondes et plus de libertés. Mais une fois la tempête passée, voyant d'une part l'essoufflement du mouvement de contestation local et la dérive de la situation révolutionnaire dans les autres pays, fort d'autre part du soutien financier des monarchies du Golfe et de la complaisance de certaines puissances occidentales, le Makhzen se sent de nouveau pousser des ailes. Progressivement, les promesses vont aux oubliettes et le pouvoir – plus décomplexé que jamais – renoue avec les pratiques autoritaires comme le donnent à voir les représailles contre les militants, les artistes et les journalistes indépendants dont Ali Anouzla est aujourd'hui le symbole.
Dans un Maroc qui se déclare en prétendue transition, le changement, la réforme et l'ouverture démocratique ne seraient crédibles que si la liberté d'expression était reconnue, la séparation des pouvoirs entre l'exécutif et le judiciaire respectée. Il faudrait être aveugle pour croire que tel est le cas. Cela signifie qu'on n'est pas dans une phase de transition démocratique, mais tout simplement de ravalement de façade pour épater la galerie et donner le change sur la nature du véritable fonctionnement du système.
On nous objectera que le Maroc d'aujourd'hui est témoin de la multiplication des médias, de l'apparition de nouveaux titres. Mais qui dit multiplication ne dit pas forcément diversification. Le Makhzen contrôle les médias par une multitude de moyens allant de l'intimidation et de la censure au boycott publicitaire, aux amendes arbitraires mais sans appel, à des campagnes de calomnie et de mise au pas par une presse aux ordres. Les réseaux sociaux dont le siège est au Maroc suivent le même sort.
L'épreuve d'Ali Anouzla ne peut rester vaine : derrière la liberté de presse, c'est la dignité des citoyens marocains qui est engagée et la réputation du pays.
 http://www.courrierinternational.com/article/2013/09/26/le-journaliste-ali-anouzla-dans-les-griffes-du-pouvoir
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mercredi 16 février 2011

Et si le Maroc, dont le roi est le septième souverain le plus riche de la planète, basculait à son tour ?

Par José Ignacio Torreblanca, El País, 16/2/2011
Plusieurs groupes appellent à manifester dans le royaume le 20 février. Nombre des éléments déclencheurs des révolutions tunisienne et égyptienne sont aussi présents dans le pays, rappelle le politologue espagnol José Ignacio Torreblanca. Et les Européens feraient bien de s'en soucier.
La France n'a rien vu venir en Tunisie, et les États-Unis ne soupçonnaient pas non plus ce qui allait se produire en Égypte. Arrivera-t-il la même chose à l'Espagne avec le Maroc ? Devra-t-elle regretter a posteriori d'avoir ignoré les signaux qui annonçaient ce qui allait se passer ? Honnêtement, nous n'en savons rien. Ce que nous savons en revanche, c'est que le cocktail températures élevées, air très sec et vent violent accroît sensiblement les risques d'incendie. Dans le cas du Maroc, nous ignorons si l'appel à la mobilisation populaire, le 20 février prochain, lancé sur les réseaux sociaux, atteindra ses objectifs. Nous savons en revanche que nombre des éléments déclenchants des révolutions tunisienne et égyptienne sont présents, et que les revendications des jeunes Marocains sont très semblables.
D'abord, la température. La population marocaine est tout aussi jeune (les 15-29 ans en représentent près d'un tiers) et le taux de chômage y est tout aussi élevé. De fait, au Maroc, 82 % des chômeurs sont des jeunes (contre 56 % en Tunisie et 73 % en Egypte). Et, comme dans les deux autres pays, le chômage frappe particulièrement les jeunes diplômés du secondaire (plus de la moitié - 58 % - sont sans emploi).
© AFP
Un homme brandit une pancarte pendant une manifestation de soutien aux Égyptiens à Rabat, 12 février 2011.
Aux données objectives, qui illustrent le coût élevé de la vie au Maroc, viennent s'ajouter des impressions subjectives : dans le dernier sondage Gallup en date, 80 % des Marocains se disaient frustrés par les difficultés qu'ils rencontrent au quotidien pour s'en sortir, ce qui place le royaume chérifien à la 119e place, derrière l'Algérie (86e), la Tunisie (97e) et l'Egypte (116e). Il semble donc que la croissance de ces dernières années ne se soit pas répercutée sur les jeunes : le secteur public ne crée plus d'emplois et le secteur n'est pas en mesure d'offrir des débouchés aux jeunes instruits qui arrivent sur le marché du travail. Et, selon les données disponibles, ces jeunes ont le même niveau d'accès à Internet que leurs homologues tunisiens et égyptiens. L'air est très sec, donc.
A cette absence de perspectives s'ajoute la corruption, qui attise le mécontentement. Si tous les indicateurs situent le Maroc à des places préoccupantes dans les classements internationaux (derrière la Tunisie, même), les télégrammes de l'ambassade des États-Unis à Rabat, révélés par WikiLeaks, mettent en lumière l'ampleur de la corruption et l'impunité dans laquelle elle se pratique, et ce parce que le roi, la maison royale et leur entourage en sont les premiers agents. Selon le magazine Forbes, les actifs que possède Mohammed VI dans la banque, l'assurance, l'immobilier, les télécommunications, les mines et l'agriculture ont fait de lui, à seulement 45 ans, le septième souverain le plus riche de la planète, avec un patrimoine personnel estimé à 2,5 milliards de dollars. Que celui qui s'est autoproclamé "roi des pauvres" soit parvenu à doubler son patrimoine en pleine crise économique mondiale constitue un honneur douteux. Mais quand cela se produit dans un pays qui affiche un PIB par habitant de 4 773 dollars (sensiblement inférieur à celui de l'Égypte ou de la Tunisie), qui compte 40 % d'analphabètes et dont un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, un tel degré d'avarice est une ineptie qui ne peut que saper la légitimité et la stabilité du régime. Il est vrai qu'au Maroc des élections sont organisées régulièrement, l'alternance politique existe mais, une fois de plus, tous les indicateurs sur la liberté de la presse et l'indépendance de la justice soulignent que les Marocains ne jouissent que d'une liberté extrêmement limitée et sous étroite surveillance. La récente création du parti Authenticité et modernité, sur une initiative royale, montre que le monarque envisage moins la réforme politique que l'institutionnalisation du pouvoir politique et économique entre les mains d'une petite élite.
Les événements en Tunisie et en Égypt© AFP Un homme brandit une pancarte pendant une manifestation de soutien aux Égyptiens à Rabat, 12 février 2011.e sont une excellente occasion pour l'Union européenne d'encourager des réformes au Maroc. "La meilleure protection pour notre sécurité est un monde fait d'États démocratiques bien gouvernés. Propager la bonne gouvernance, soutenir les réformes sociales et politiques, lutter contre la corruption et l'abus de pouvoir, instaurer l'État de droit et protéger les droits de l'homme : ce sont là les meilleurs moyens de renforcer l'ordre international." Cette phrase est extraite de la "Stratégie européenne de sécurité" de 2003 rédigée par Javier Solana [à l'époque haut représentant de l'UE pour la Politique étrangère et de sécurité commune] et que les Vingt-Sept ont signée, visiblement sans l'avoir lue.