Les crises ont toujours
une valeur constituante. Krisis (κρίσις) signifie choix, la décision. Krino
(κρίνω), le verbe dont dérive le substantif krisis, signifie séparer,
distinguer ordonner. Rupture, choix, nouvel ordre. Les crises n'ont jamais eu
une issue acquise d'avance, univoque. Des facteurs dialectiques jouent
dans les crises, impliquant par définition une possibilité, ou une
autre, ou encore une autre. Des contradictions réelles" qui font marcher
l'histoire, pourrait- on dire.
La Grande Récession en Europe a entraîné un appauvrissement dramatique de
la population, une baisse des revenus du travail comparable seulement avec
celle enregistrée dans l'immédiat après-guerre. Les inégalités ont énormément
augmenté, en raison d'une redistribution gigantesque de la richesse vers le
haut, et plus de 25 millions de personnes (19 dans la seule zone euro) sont
exclues de la population active. Les élites économiques et institutionnelles
ont déchargé sur les citoyens le coût de l'assainissement budgétaire, en
prenant, dans la foulée, la crise comme prétexte pour infliger le coup final au
modèle social européen et à sa civilisation du travail. Une austérité
combinée avec des contre-réformes du marché du travail pour réorganiser les
sociétés européennes en fonction des intérêts du capital, la subrogation de
la démocratie par un succédané, une gouvernance fonctionnelle. Une structure
postmoderne du pouvoir, dans laquelle la souveraineté cède la place à la
règle, à sa «rationalité mathématique», à la primauté de la procédure sur la
décision démocratique, sur le consentement.
La crise des grandes organisations politiques de masse, des corps
intermédiaires, a certainement favorisé cette dérive, ainsi que la faiblesse
intrinsèque de la pensée critique, à savoir la soumission intrinsèque d'une
part de celui-ci à l'idéologie dominante, à la suite de la défaite du
mouvement ouvrier du XXe siècle et des transformations qui ont affecté la
sphère productive, les relations entre le capital et le travail.
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