Par Said Rabian 13/4/2013
Rabat 4 avril. La capitale du royaume chérifien recevait le président
français, François Hollande. Dans son discours devant les deux chambres
du Parlement réunies en séance commune, l’invité du roi Mohammed VI
appuie les réformes politiques lancées par le palais royal. Il en vante
la substance et salue «les avancées démocratiques» du Maroc.
Rabat et Casablanca (Maroc).
De notre envoyé spécial
Le président français décline la cartographie de la présence française
dans ce pays du Maghreb occidental. Une centaine d’entreprises dans le
secteur de l’aéronautique se trouvent à Casablanca, où Airbus fabrique
certaines pièces pour ses appareils, une usine du constructeur
automobile Renault à Tanger qui est déjà à sa première année de
production, et des investissements dans l’agro-industrie, sans compter
le traitement de l’eau et bien évidemment le tourisme qui capte des
milliers de visiteurs européens et français. Le tout a été enrobé par
François Hollande dans deux maîtres mots : la colocalisation et
l’amitié. Son discours a mis le Maroc en émoi.
Le chef de l’Etat français a offert un cadeau à son hôte en soutenant
le plan de large autonomie proposé en 2007 par le palais en guise de
solution au problème du Sahara occidental, pourtant pris en charge par
les instances de l’Organisation des Nations unies. Le lendemain, toute
la classe politique en parlait ; la presse marocaine en première ligne.
Hollande a été applaudi. Et tout le monde acquiesce ; la droite et la
gauche, l’on se demande à présent comment rendre pratique l’appui de la
France au plan de l’autonomie marocain et surtout comment faire pression
sur l’Algérie ?
Le makhzen omniprésent
Il y a un tel endoctrinement que le Marocain lambda suit l’actualité et
répercute le discours officiel. Dans les cafés de Casablanca, capitale
industrielle du Maroc, dans les taxis, on ne manque pas de vous faire la
remarque dès que l’on sait que vous venez d’Alger. «Pourquoi vous nous
empoisonnez la vie avec le problème du Sahara occidental ?» «Si les
Algériens nous laissaient tranquilles, on leur ouvrirait un couloir sur
l’Océan», soutient un chauffeur de taxi au centre-ville de Casablanca.
Et les Sahraouis ? Une simple question et notre transporteur change
d’humeur et se tait pendant tout le reste du trajet. Dans ces contrées,
la cause des Sahraouis, qui ne demandent rien de plus que de vivre dans
leur pays colonisé par le Maroc après le départ des Espagnols, est un
vain mot. Les plus progressistes des Marocains refusent la justesse même
de la lutte des Sahraouis pour l’indépendance.
De l’Istiqlal aux islamistes du Parti pour la justice et le
développement (PJD) au gouvernement depuis plus d’une année, on entend
presque les mêmes propos. Ils attendent tous l’évolution et les
conséquences du discours de François Hollande. Une certaine élite
marocaine, la presse et tout ce que compte Mohammed VI comme cour font
pression et demandent avec insistance aux Français d’aller plus loin que
ce qui a été dit. Il y a une sorte d’acharnement contre l’Algérie qui,
selon le discours ambiant, est à l’origine de tous les maux du royaume.
Un jeune Casablancais, Jawad, pense qu’il y a deux problèmes majeurs
entre les deux pays : la question du Sahara et la fermeture de la
frontière. «Cela nous pénalise», dit-il. Mais allez lui expliquer que
les Sahraouis veulent leur indépendance et que les frontières ce sont
les Marocains eux-mêmes qui sont à l’origine du problème ! Il refuse
même d’en discuter. Quid des questions des libertés publiques dans le
royaume ?
Depuis que l’allié français distribue les bonnes notes à Mohammed VI,
il y a de moins en moins de voix qui s’élèvent au Maroc pour dénoncer la
répression qui frappe le monde de la presse, la société civile et les
organisations des droits de l’homme.
Que reste-t-il du Mouvement du 20 février ?
Le makhzen a pu imposer une véritable omerta. Aucune voix ne discorde.
Il a transformé, comme le soutient un militant des droits de l’homme, la
devise «Dieu, le roi et la patrie» en «le roi est le dieu du Maroc».
Cela semble marcher, puisque tout le monde se refuse de critiquer
Mohammed VI, tant que le business marche bien. Un membre des jeunes du
Mouvement du 20 février, mouvement né dans la foulée du Printemps arabe
en 2011, est totalement «désespéré de voir un jour son pays progresser
vers plus de liberté et de démocratie». «Notre organisation, qui a pu
mobiliser les Marocains pour exiger une monarchie parlementaire et
réduire les pouvoirs exorbitants du palais royal qui a procédé à des
réformettes, s’est effilochée au fil du temps.» «La propagande
officielle a réussi à démobiliser plus d’un», ajoute notre interlocuteur
qui pense que le mouvement est en hibernation, il dort, soutient-il,
avant d’être interrompu par son camarade. Catégorique, celui-ci tempête :
«Il ne dort pas, notre mouvement est tout simplement mort.» La raison ?
Les Marocains ne suivent plus. Le makhzen a réussi à mettre «dans la
poche» quelques-uns de ses membres en les convaincant par divers moyens,
certains par le fric, d’autres par la trique. Selon des confrères
marocains, d’autres raisons sont à l’origine du recul de la
contestation.
Dès le début, elle a été infiltrée par des éléments d’El Aadl wal
ihssan et des militants du PJD qui n’ont pas manqué au moment voulu de
planter un coup de couteau dans le dos d’un mouvement spontané de jeunes
déterminés à remettre en cause l’ordre monarchique. Plus que cela, le
Mouvement du 20 février a été, selon des journalistes marocains
rencontrés à Casablanca, constitué de figures emblématiques, de leaders
qui auraient pu émerger de la contestation. Il faut le dire, le makhzen
est omniprésent dans la société. Nous avons eu à le vérifier et voir
comment la persécution peut inhiber l’action politique.
Au lendemain de notre arrivée à Casablanca via Rabat où nous avions
passé trois jours, des policiers en civil se présentent sur le lieu de
notre résidence. «Il est où l’Algérien qui a loué ici ?», avaient-ils
demandé à la réception. Nous savions que les journalistes algériens qui
se rendent au Maroc sont particulièrement surveillés, mais pas au point
d’épier le moindre de leurs mouvements, comme par exemple aller prendre
un café.
Nous nous présentons alors à la sûreté de wilaya de Casablanca pour
demander pourquoi des policiers en civil cherchaient après nous ? Ils ne
savaient en réalité rien de la «visite» et de l’identité des visiteurs.
Nous avons pris alors la décision de nous présenter au consulat
d’Algérie à Casablanca pour informer les responsables de la situation,
qui ont montré toute leur disponibilité à nous rassurer et surtout à
apporter de l’aide. L’«algérophobie» de la police parallèle marocaine
faisant le pied de grue devant l’immeuble où nous avons loué peut
produire des effets inattendus.
L’«ennemi algérien»
L’expérience nous donne une idée sur le niveau de souffrance des
persécutés marocains et sahraouis. Et combien pèse le fait seulement
d’être poursuivi par des inconnus dont la police marocaine elle-même
ignore l’existence. Un citoyen de Casablanca trouve cela «normal». Selon
lui, «c’est cela qui a rendu le Maroc plus sûr et a fait de lui une
destination préférée des touristes étrangers». «Si ce n’était pas la
sécurité qui règne partout dans le royaume, dit-il, Chirac, Hillary
Clinton et toute la nomenclature européenne, notamment française,
n’auraient pas eu des résidences de luxe à Marrakech.» C’est vrai que
les investissements étrangers, surtout français ainsi que la coopération
dans le domaine de la formation, l’ouverture sur le monde avec une
diversité effective en matière de culture et de religion, sont une
réalité, mais derrière ce décor, il y en a une autre plus poignante de
répression, de régression des libertés, notamment d’une incommensurable
misère sociale : chômage, et pauvreté.
Derrière les grands buildings de Casablanca et ses vastes avenues se
cache une véritable détresse humaine. Des enfants de 15 ans, parfois
moins, sillonnent les artères de la ville pour glaner quelques dirhams
en proposant de cirer les chaussures des passants. Les mendiants
quémandant le prix d’un repas aux «gawris» (Occidentaux). Le Maroc est
en réalité en pleine crise.
Le ministre de l’Intérieur, Mohamed Al Ancer, le reconnaît lui-même
dans ses déclarations publiques : «La situation économique du Maroc est
très difficile, et ce n’est certainement pas avec des paroles en l’air
qu’on va régler les problèmes.» Le chef du parti Istiqlal, Hamid Chebat,
n’en dira pas moins. Pour lui, «la situation est très dangereuses».
Tous les indicateurs économiques sont au rouge. Le gouvernement de
Abdelilah Benkirane, du parti islamiste PJD, vient d’ailleurs de décider
l’arrêt de l’exécution de 15 milliards de dirhams des dépenses de
l’investissement au titre de l’exercice de 2013, alors que l’économie
marocaine a besoin de 25 milliards de dirhams pour rester à flot.
La coalition au gouvernement ne cesse de subir les contrecoups de cette
situation. L’équilibre est tellement fragile que l’édifice chérifien
peut tomber en ruine à n’importe quel moment. Mais le roi compte sur le
soutien de l’«ami», qui pense que le palais est sur la bonne voie et
tente même de lui ouvrir des perspectives en soutenant son plan de large
autonomie comme solution au conflit du Sahara occidental. L’acharnement
du palais royal sur l’Algérie à travers sa cour et sa presse participe
de cette vieille recette de vouloir désamorcer la bombe interne en
faisant endosser tous les problèmes de la monarchie au prétendu «ennemi
algérien».