Chers amis lecteurs de solidmar,

Solidmar est fatigué ! Trop nourri ! En 8 ans d’existence il s’est goinfré de près de 14 000 articles et n’arrive plus à publier correctement les actualités. RDV sur son jumeau solidmar !

Pages

Affichage des articles dont le libellé est littérature carcérale. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est littérature carcérale. Afficher tous les articles

mercredi 9 septembre 2015

L’enfer des mots




Tazmamart


Le point sur un genre littéraire apparu il y a une vingtaine d’années au Maroc et qui nous remémore les sombres heures de notre Histoire récente : la littérature carcérale.

La production carcérale entre dans le paysage intellectuel marocain durant la première moitié des années quatre vingt dix. L’assouplissement du régime, la préparation d’un nouveau règne, la recherche d’une concorde nationale et la fin des deux blocs ont eu des conséquences bénéfiques sur l’édition au Maroc et plus généralement sur la liberté d’expression. De nouvelles maisons d’édition vont naître, des voix naguère bâillonnées, retrouvent leur liberté de parler et de témoigner. C’est alors qu’un genre nouveau, entre le témoignage, le journal et le roman à thèse, soutenu par une presse indépendante, prend pied et entreprend de restituer la mémoire d’une époque que les générations précédentes ont bien connue. La recherche de la vérité, le devoir mémoriel font leur chemin et si la réconciliation nationale reste possible on se demande encore comment faire lorsque l’on ne peut ni punir ni pardonner.

L’Histoire à rebours commence en 1991 lorsque Gilles Perrault écrivain et journaliste français lance un pavé dans la mare en publiant Notre ami le roi. Le livre interdit au Maroc est pourtant dans la bouche de tout ce que compte la société marocaine comme politiques, intellectuels, universitaires et cadres. Il relate des faits dont les Marocains ont entendu parlé mais qu’à de rares exceptions près, tous préfèrent taire. Il lève le voile sur un jardin secret du règne de Hassan II, rescapé de deux attentats odieux, mais justicier sans scrupule. Ce réquisitoire contre un roi réputé intelligent, cultivé et moderne va ébranler la classe politique marocaine qui se prépare à vivre un moment important de son histoire. L’événement, de surcroît, touche en la personne du roi, la fierté nationale. Le régime desserre l’étau sur des morts vivants. L’un d’eux prend sur lui de relater des faits exempts autant que possible d’impressions personnelles ou d’émotions, sources potentielles de distorsion de la vérité.


Et d’abord les militaires

Tazmamart cellule 10 d’Ahmed Marzouki est à cet égard emblématique. Il ouvre une série de témoignages qui viennent dire avec effroi ce que l’homme peut faire endurer à l’homme. Longtemps tenu secret, le bagne de Tazmamart va livrer toutes ses horreurs. A la suite du premier coup d’Etat à Skhirat dans lequel les cadets d’Ahermoumou sont, par leurs officiers, jetés aveuglément, Marzouki restitue des faits que la mémoire tente aussi fidèlement que possible de reproduire. L’homme n’est pas un écrivain tant s’en faut. Militaire de carrière, par ses aveux, il souhaite participer à un devoir de mémoire et lever l’opprobre qui pèse sur lui et ses camarades de bagne. Son témoignage prend la forme d’un collectif dont l’auteur ne serait qu’un porte parole parmi d’autres. Le récit se veut débarrassé des jugements péremptoires, il fait place lui-même par moment aux défaillances de la mémoire, il reste pudique sur les relations entre camarades de bagne. Un souci de vérité est en permanence mis en avant, on veut coller à l’événement, on souhaite que celui-ci parle de lui-même pour dire l’horreur. Le livre connaît un franc succès aussi bien à l’étranger qu’au Maroc et Marzouki sort grandi d’un anonymat tragique qui jusqu’ici l’avait comme ses camarades écarté de la cité des hommes.

Suivront d’autres témoignages du calvaire de Tazmamart. Opération Boraq F5 d’Ahmed El Ouafi à titre d’exemple. A la différence de Marzouki, El Ouafi choisit de commencer par la fin, ce mercredi 15 septembre 1991, jour mémorable où le souverain va gracier les rescapés de Tazmamart. Le livre relate les événements du deuxième coup d’Etat, l’attaque du Boeing royal par des avions de chasse partis de la base militaire de Kénitra et qui l’interceptent au dessus de l’espace aérien marocain. Là aussi le récit tente de vaincre l’oubli et, à sa façon, retrace la vie de ces sous-hommes dont l’existence même est niée.