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samedi 8 juin 2013

Le système de rente au Maroc... la gangrène et ses métastases


L'économie de rente est-elle un levier de régulation sociale et /ou de légitimation du pouvoir ? Est-elle consubstantielle à l'idéologie makhzénienne ? Telle qu'elle se déploie actuellement, cette forme d'enrichissement est-elle appelée à perdurer ? A qui incombe la responsabilité d'extirper cette gangrène de notre tissu institutionnel ? Est-il judicieux d'interpeller exclusivement l'institution monarchique ? Le gouvernement dispose t-il d'un modus operandi pour combattre ce phénomène ?
Certes, il ne faut pas procéder à l'ablation tout en laissant les métastases. La monarchie est-elle décidée à jouer le jeu ? A jeter du lest ? A aller jusqu'au bout de la besogne, au risque de créer un désordre systémique ? D'entamer sa centralité ? De perdre son impérium ?

Le clair- obscur des acteurs
L'avènement de la première alternance «négociée» sous le gouvernement Youssoufi n'a pas pu conjurer le phénomène de la rente. Son endiguement s'est avéré une chimère, tellement les pesanteurs historiques sont fortes. Les socialistes ont justifié cet échec par l'existence de poches de résistance. Une manière pudique de ne pas désigner nommément le régime. C'est le politiquement correct qui confine chez nous à la complaisance. La seconde alternance pilotée par le PJD relèvera t- elle le défi ? Rien n'est moins sûr.
L'approche qui a présidé à la publication des listes des «agrémentés» de transport et des carrières relève t- elle de la politique spectacle ? Annonce t- elle en filigrane une détermination à prendre à bras le corps tout ce qui touche aux politiques publiques ? Et quid des «agrémentés» ; cette classe d'intouchables, ces lobbies de la mer ? La publication des premières listes a crée un sentiment de mal-être, de « Hogra » au sein de la société.

M’hammed Alaoui Yazidi
 Désabusés, les Marocains attendent – avec plus ou moins de nihilisme - du gouvernement des actions concrètes à fort impact. Le parti de la justice et du développement a fait de l'éradication tous azimuts de la prévarication «d'Alfasâd », un objectif nodal de sa campagne électorale. Il s'est fixé une obligation de résultat. Imbu de la légitimité électorale de son parti, le président du gouvernement - d'entrée de jeu- s'est empressé d'habiter le personnage de Don Quichotte.
Quelques mois plus tard, son enthousiasme s'est étiolé. Au contact du terrain, il s'est rétracté, au motif que les diables et crocodiles (moulins à vent) inhibent son action. Si le PDJ cède aux compromis et à la compromission, scénario probable, il y laissera vraisemblablement des plumes comme l'USFP. S'amuser à secouer le nid des guêpes ne peut que mener à l'impasse. Comme dit le philosophe allemand NIETZSCHE «Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort». Cela veut dire que l'échec du PJD donnerait un surcroît de puissance à l'institution monarchique.
De part sa prééminence sur l'échiquier politique, la monarchie est passée maître dans l'art d'endiguer la pression, de conjurer les exigences, de neutraliser par absorption comme la phagocytose les turbulences de toutes sortes émanant de son environnement. Au fil du temps, elle a développé une capacité réactive à son environnement. C'est la réactique. Les managers  définissent ce concept comme «le temps de réponse globale de l'entreprise, de l'Etat à des modifications de son environnement», qu'il s'agisse de l'apparition de nouveaux besoins, de nouveaux acteurs, etc.
Face au mouvement du 20 février, elle a fait montre d'adaptation sans pour autant perdre son essence, sa spécificité. Elle est comparable au roseau, qui plie mais ne rompt pas (le discours royal du 9 mars 2011). «Tout l'art de la politique est de se servir des conjonctures », disait le Roi soleil Louis XIV.
C'est-à- dire faire de la conjoncture une opportunité pour faire sa mue. la constitution du 31juillet 2011 en fut le couronnement. Les rédacteurs de cette loi fondamentale ont usé avec virtuosité du «trompe l'œil» ; genre pictural qui donne à distance l'illusion du réel par la magie du pinceau. (illusions d'optique). C'est un jeu simultané de séduction et de confusion.
L'institution monarchique est par essence hégémonique, centralisatrice et à propension égocentriste. Elle a toujours manifesté une certaine phobie au changement. C'est dans le génome du Makhzen. Il préfère les petits pas, la production démesurée des institutions ; - au risque de créer de la cacophonie -  les doses homéopathiques face aux ruptures ; le jeu à somme nulle, gagnant/perdant (pour la maîtrise de la zone d'incertitude), plutôt que le jeu à somme positive, gagnant /gagnant.
J'en veux pour exemple la loi organique relative la nomination aux emplois supérieurs et son décret d'application qui ont opéré un partage qualitativement léonin entre le ROI et le chef du gouvernement. Mais ce procédé me semble de bonne guerre. Préfigure t-il l'émergence d'un nouveau modèle de gouvernement où la monarchie exécutive se fonderait dans une sorte de dyarchie inégalitaire ? Un régime dyarchique égalitaire, signifierait un Roi qui règne mais qui ne gouverne qu'à moitié.
Le patrimonialisme et l'économie de rente :
Deux espèces d'un même genre
L'économie de rente et le patrimonialisme forment un tout insécable. Les deux vont de concert. Selon Max Weber (économiste allemand, 1864- 1920) le patrimonialisme est un type idéal de domination traditionnelle qui remonte au moyen âge. Il permettait aux princes d'user et d'abuser des ressources de leur royaume ou de leur seigneurie comme si elles étaient leur bien personnel. Aucune différenciation n'existait entre la sphère publique et la sphère privée. Cette pratique féodale inhérente à l'Etat princier n'a pas épargné le système de l'empire chérifien marocain, qui reposait sur de vieilles traditions du sultanisme. Elle y a trouvé son biotope pour se déployer, épousant ainsi des aspects polymorphes.
Pour Jean –François Médard (1934- 2005, ancien professeur de science politique à l'institut d'études politiques de Bordeaux), l'un des fondateurs de la revue internationale de politique comparée, connu pour ses travaux sur le néo-patrimonialisme et les big-mens en Afrique sub-saharienne, le néo-patrimonialisme est une variante du patrimonialisme. Un modèle type hybride érigé en archétype de l'Etat post- colonial. Il considère que les Etats africains présentent tous les traits du patrimonialisme en termes de contrôle des ressources de l'Etat, et ce en recourant aux mécanismes de l'allégeance et de la soumission. Les postes de responsabilité sont transformés en aubaine, en source d'enrichissement personnel et de promotion sociale aussi bien pour le détenteur du poste que pour son entourage immédiat (clan, parti, fratrie, tribu, famille). C'est le règne de la rationalité prédatrice, qui transforme nos cols blancs en grands carnassiers, en vautours, et en charognards. Les scandales liés aux affaires de détournement des deniers publics dans les entreprises publiques marocaines en donnent une atterrante idée sur ce phénomène.
Gravir les échelons de la hiérarchie administrative repose également sur l'appartenance à un réseau et la fidélité à celui qui le contrôle. C'est l'allégeance en strates.


"Lumières sur les biens mal acquis d'Ali Bongo" - Paris, juillet 2011

La confusion entre la sphère publique et la sphère privée, entre le politique et l'économique fonctionne selon la loi des vases communicants. La figure du Big-men. Ce dernier se doit de jouer sur tous les registres. Son profil est complexe, parce qu'il n'est pas aisé de déterminer si l'on a avant tout affaire à un businessman, à un politicien entrepreneur, ou à un leader à la tête d'une communauté, d'un parti. La logique du big-men repose largement sur le «straddling» (chevauchement de positions, conflits d'intérêts). In fine, le néo-patrimonialisme correspond à une situation de dualisme où l'Etat se caractérise par un phénomène de patrimonialisation et de bureaucratisation (type idéal de domination rationnelle- légale. Voir les types idéaux de Max Weber). En somme un oxymore.
La «politique du ventre» ; un autre fondamental du néo-patrimonialisme. L'inventeur de ce concept est Jean –François Bayart(1950), politologue et spécialiste de sociologie historique comparée. Dans l'un de ses livres référence, «L'Etat africain : la politique du ventre».  Il cite un proverbe africain populaire pour en donner la signification. «La chèvre broute là où elle est attachée.» Ce paradigme désigne une manière d'exercer l'autorité avec un souci exclusif de la satisfaction matérielle d'une minorité. La démarche renvoie à une conception de l'appareil d'Etat, perçu comme lieu d'accès aux richesses, aux prébendes, au pouvoir pour soi et pour les membres de son clan. L'Etat fonctionne donc comme un rhizome(1) de réseaux personnels.
Gros plan IN SITU
Au Maroc, le phénomène de la rente existait comme il a été dit, bien avant l'avènement de la colonisation. Il suffit d'interroger la sociologie historique pour s'en convaincre. Des concepts comme l'aubaine, Al mouna, Al 'âattaya marquent toujours notre mémoire collective. Ils renseignent sur la  munificence sultanienne. D'un trait de plume, un Sultan pouvait transformer un sujet plébéien en sujet patricien. Le changement du statut social dépendait le plus souvent du bon vouloir et aussi du tempérament du prince. Au fil du temps - modernisation de l'Etat aidant -, l'économie de rente a revêtu de nouveaux habillages.
Depuis l'indépendance du Maroc, la monarchie, pour des raisons intrinsèquement politiques, a érigé la rente en mode de gouvernance, en mode de redistribution des richesses. Le but non avoué ; élargir sa base sociale, et in fine, en faire un levier d'allégeance. Il me semble que notre culture politique a fait sienne ces deux  citations de Napoléon Bonaparte. «On gouverne mieux les hommes par leurs vices que par leurs vertus». «Le peuple est le même partout. Quand on dore ses fers, il ne hait pas la servitude». Qu'on se rappelle l'aphorisme de Feu Hassan II, emprunté à François Guizot (2), lequel est devenu au fil du temps une sorte de paradigme. S'adressant à ses généraux au lendemain du coup d'Etat manqué de 1972 : il leur avait dit en substance. «Enrichissez- vous». Une exhortation on ne peut plus machiavélo- pragmatique à l'enrichissement illicite et rapide. C'est l'An I de l'institutionnalisation «informelle» ou si vous voulez, de l'incrustation de la prédation dans notre tissu social. Plus que ça ! C'est le début de l'anomie (à ne pas confondre avec l'anémie) ;  concept cher au sociologue français Emile Durkheim, qui  se caractérise par le délitement des valeurs morales, religieuses et civiques.
Cet effacement des valeurs fait imparablement le lit de la prédation sociale. La loi de 2 mars 1973 sur la marocanisation a accentué cette tendance pathologique à l'affairisme et à la prédation. Officiellement, on voulait par l'esprit de cette législation ; favoriser la création d'une nouvelle classe d'entrepreneurs au Maroc. Que nenni ! Mais en fait, elle avait un objectif implicite. Les deux tentatives de coups de 1971 et 1972 ont fait vaciller le pouvoir royal. Il fallait donc jeter du lest.
L'exonération des revenus agricoles de tout impôt direct suite à une décision royale en 1984 va dans ce sens. Et ce malgré les recommandations de la banque mondiale qui met en avance le principe de la neutralité de l'impôt. On a justifié cela par les années de sécheresse. Cette exonération qui se voulait temporaire, a été prorogée à plusieurs reprises. Sera t- elle reconduite en 2014 ? La sécheresse est un phénomène cyclique au Maroc. Notre climat se caractérise par l'alternance des années de vaches grasses et celles de vaches maigres. Les défenseurs de la fiscalisation de ce secteur, en particulier les économistes, estiment que l'imposition des revenus agricoles n'affecte en rien la productivité et la compétitivité du secteur, puisqu'elle vient après calcul du résultat de l'exploitation agricole et donc des coûts de production. La masse des petits paysans seront épargnés par la refiscalisation de l'agriculture, puisque leurs revenus n'atteindraient pas le seuil de l'imposition. D'ailleurs cette défiscalisation du secteur agricole est contraire à l'article 17  de  la constitution qui dispose: «Tous supportent, en proportion de leur facultés contributives, les charges publiques que seule la loi peut, dans les formes prévues par la présente constitution, créer et répartir.» Nous sommes en présence d'un cas atypique de violation de l'Etat de droit fiscal par l'Etat lui-même. Dans le même ordre d'idées, l'article 42 énonce que « ...le ROI chef de l'Etat veille au respect de la constitution... ».


Culture de tomates hors-sol

L'agriculture bénéficie actuellement de 23 mesures dérogatoires qui font perdre à l'Etat 3,8 Mds dh/an (Finances news hebdo du 7 février 2013).
Avec la mise en œuvre du Plan Maroc Vert, le montant des aides publiques (subventions et primes à l'investissement) a cru d'une manière substantielle.  Les subventions représentent actuellement entre 35 et 40%. Toutes les activités et les facteurs de production sont concernés. Système d'irrigation ( petite et moyenne hydraulique), installation de projets de transformation de produits agricoles, d'abattage, de conditionnement, etc. (voir L'Economiste du 18 février 2013).
Le discours officiel ne cesse de nous rebattre les oreilles avec ce concept de gouvernance, de le répéter à tout bout de champ, à telle enseigne qu'il est devenu un fourre tout, une auberge espagnole. Subséquemment, une typologie pléonasmique, tautologique a vu le jour : gouvernance économique, sociale, religieuse, médiatique, sportive, rurale, financière, fiscale, et j'en passe. La nouvelle constitution a accentué cette banalisation.
Commanderie des croyants et économie de rente : une osmose incestueuse
Peut-on tolérer l'économie de rente et son corollaire l'enrichissement illicite dans un pays où l'Islam est la religion d'Etat ? Cette pratique malsaine, inique m'interpelle en tant que citoyen libre de ce pays. Al- amrbi'lma'rûf, wa- nahy 'alâ'l- munkir ». Cette prescription se traduit par «la commanderie du bien et le pourchas du mal». Analogiquement, l'économie de rente ne relève t- elle pas du mal ? Ne sommes-nous pas une nation de la Wassatiyya ? Du juste milieu ? De la modération ? Accorder un agrément de transport ou une licence de pêche en toute illégalité, dont la location génère pour son bénéficiaire des dizaines de millions par mois ne peut qu'entretenir le nihilisme au sein de notre société et pousser les gens à la radicalisation. Et que dit notre constitution, amendée à la faveur du printemps arabe ? Elle dispose dans son préambule «que le royaume du Maroc développe une société où tous jouissent de l'égalité des chances ... ». D'après les statistiques, 70% des agréments de transport sont loués. Certaines carrières de sable, marbre, gravier, réalisent un gain de 200 000 DH par jour. L'exploitation des carrières représente un manque annuel à gagner de 5,5 milliards de DH.
L'économie de rente selon les estimations représente entre 1,5 et 2% du PIB. La bonne gouvernance dont se gargarise à satiété la classe politique, devrait conduire à l'adoption d'une loi, laquelle loi définirait les conditions d'octroi des agréments. Les cahiers des charges sur la base desquels on accorde les agréments, n'ont aucune valeur juridique, en plus ; ils sont ployables à volonté. Il y a presque un consensus sur le maintien du statu quo.
Afin d'être en phase avec la lettre et l'esprit de la nouvelle constitution, le gouvernement de Mr Benkirane, sous peine de tomber dans la bien-pensance, devrait geler les agréments  «haut de gamme»  ; parce qu'il s'agit tout bonnement de biens appartenant à la collectivité. Si seulement ces «agrémentés» déclaraient au fisc les agréments qu'ils louent à coup de millions par mois. Outre la scélératesse de l'économie de rente, c'est l'évasion fiscale par excellence qui fait perdre à la collectivité des milliards de dollars par an.
Quelque soit son substrat social, l'agrément est un acte anti-citoyen. L'assistanat par l'octroi de ce privilège ne constitue aucunement une panacée contre les inégalités sociales, un rempart contre la précarité sociale. L'économie de rente segmentarise la population, institutionnalise une citoyenneté à plusieurs vitesses, fragilise les liens sociaux et du coup, le sentiment d'appartenance citoyenne à son pays.

M'hammed Alaoui Yazidi, journaliste

(1) Un rhizome est une tige, souvent souterraine, allongée et horizontale ou oblique d'une plante s'étendant habituellement à la surface du sol, ou dessous, capable de produire de nouvelles plantes à partir de ses bourgeons. Plus qu'une métaphore, l'expression est bel et bien une image parlante de la réalité.
(2) chef du gouvernement sous la monarchie de juillet 1830-1848 et dont le souverain fut Louis-Philippe Ier

 http://fr.lakome.com/index.php/chroniques/872-le-systeme-de-rente-au-maroc-la-gangrene-et-ses-metastases
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vendredi 1 février 2013

Bienvenue au royaume de la rente : une enquête sur la corruption au Maroc

    par Christophe Guguen & Omar Radi, Lakome, 31/1/2013



    La publication en novembre dernier de la liste des détenteurs d'agréments de carrière a mis à nu les dysfonctionnements d'un secteur économique soumis à l'appareil d’État, où les privilèges et les fraudes massives font perdre chaque année près de 3 milliards de DH de rentrées fiscales.



    Au premier abord, cette liste ne révélait pourtant rien de spécial, si ce ne sont les défaillances de l'administration : les données fournies sur les 1885 exploitants de carrières enregistrés, en majorité des personnes morales, sont souvent incomplètes.
    C'est en plongeant dans la liste, en étudiant la nature, l'évolution chronologique de l'actionnariat et les bilans de ces sociétés que les choses deviennent intéressantes. Lakome s'y est attelé. Les résultats de ses recherches ne sont certainement pas exhaustifs, du fait de l'opacité du secteur et du non-respect par beaucoup d'entreprises des obligations légales de dépôt au greffe du tribunal de commerce.
    Ils révèlent toutefois les dysfonctionnements du système, les privilèges dont continuent de bénéficier aujourd'hui certains élus, pour la plupart issus des partis de l'administration, et le poids des lobbies opposés à toute remise en cause de l'économie de rente.
    L'enquête que vous propose Lakome met également en lumière les activités d'un discret réseau d'affaires gravitant autour de Mohamed Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi Mohammed VI et gérant de la holding royale Siger. Un réseau qui a profité pendant plusieurs années de la richesse des sous-sols marocains. Bienvenue au royaume de la rente.
    Articles du dossier:
    L'édito d'Aboubakr Jamai : Enquête au royaume de la rente



    L'enquête menée par l'équipe de Lakome sur la liste des bénéficiaires d'agréments de carrières, publiée récemment par le gouvernement, montre d'abord une évidence : les copains et les coquins du régime en profitent allègrement. Pour ne rien arranger, la quasi-totalité des entreprises dont Lakome a pu consulter les comptes ne déclarent pas de profits. Elles ne paient donc pas d'impôt sur les bénéfices. Une étude attentive de leurs comptes révèle le genre d'anomalies qui feraient le bonheur de n'importe quel scrupuleux inspecteur des impôts. On découvre aussi la présence parmi les détenteurs d'agréments, de sociétés domiciliées dans des paradis fiscaux dont les actionnaires, forcément anonymes, échappent de fait au fisc marocain. Pour compléter le tableau, il s'avère que certaines de ces sociétés sont alliées à des proches du palais dont un membre du secrétariat particulier du roi. Une révélation qui souligne jusqu'à la caricature la corruption du système. En fait, l'enquête recèle trois autres enseignements majeurs.

    C'est une liste digne d'une « république » bananière, preuve d'une administration publique scandaleusement défaillante. C'est une liste tellement mal ficelée qu'on se demande si tout cela n'a pas été orchestré de connivence avec le ministère de Rabbah pour rendre sa publication inoffensive. Parmi ses innombrables anomalies, des sociétés bénéficiaires d'agréments toujours en cours de constitution, d'autres même pas inscrites au registre de commerce, des sociétés aux dirigeants inconnus et on en passe et des meilleurs. Cette constatation n'est ni anodine ni surprenante.

    Elle n'est pas anodine car elle contredit dans les faits l'un des arguments principaux des tenants de la constitution actuelle.  Ceux-ci justifient le maintien de l'autoritarisme sous la forme d'une institution monarchique qui ne rend pas de comptes malgré ses larges prérogatives, par la nécessité d'un État fort.  Un État qui servirait les intérêts suprêmes de la nation parce qu'immunisé des bassesses politiciennes et des chicaneries partisanes, parce qu'hors de portée de la volonté d'une populace encore trop immature pour choisir ses propres dirigeants politiques. L'étude attentive de la liste montre pourtant que cet État largement contrôlé par la monarchie et ses alliées, est médiocre, incompétent.

    Cette constatation n'est pas surprenante non plus car l'autoritarisme ne peut s'accommoder de l'application scrupuleuse des règles de droit qui gouvernent le fonctionnement d'un État réellement fort. Le droit, en l'occurrence, n'est pas ce que le texte écrit et voté dit, c'est ce que le gouvernant et ses affidés décrètent sur le moment. C'est cette vérité que l'on énonce chez nous en ânonnant le sempiternel : « la loi est bonne mais elle est mal ou pas appliquée ».  C'est une situation inscrite dans l'ADN du système. Elle n'est pas le résultat de l'incompétence de quelques fonctionnaires. Ces derniers mois ont d'ailleurs démontré qu'il existait au sein de l'appareil de l 'État des fonctionnaires à la fois compétents et honnêtes.

    Les juges de la Cour des comptes ont produit ces deux dernières années des rapports qui honorent leur mission. Ce n'est pas leur faute si, par exemple, rien n'a été fait contre ce chouchou du régime qu'est Anas Sefrioui, PDG d'Addoha, alors qu'ils avaient souligné les passes-droits dont lui a fait bénéficier le gendarme de la bourse, le CDVM.  Ce n'est pas non plus leur faute si l'agence de presse de l’État, la MAP, continue à insulter l'intelligence des marocains en produisant de l'information «nord-coréenne» alors que les juges de la Cour des comptes en ont courageusement dénoncé la gouvernance. Autre exemple, ce sont des cadres et ex-cadres du ministère des finances qui ont sorti l'affaire Bensouda/Mezouar et leurs primes indues, qui ont exposé le système des « caisses noires ».  Ce sont là des cas qui montrent bien que le problème ne réside pas dans la technicité ni l'honnêteté des agents de l’État. Le problème réside dans un système qui pour se perpétuer a besoin de générer de la mauvaise gouvernance.

    Le deuxième enseignement de cette enquête a trait à l'affaire du Sahara. L'une des accusations éculées mais toujours abondamment utilisées par le régime pour discréditer ses opposants est de les accuser de trahir la « cause nationale », d'affaiblir la patrie dans sa lutte pour parachever son intégrité territoriale. Notre enquête permet de lui retourner la politesse. Les sociétés bénéficiaires d'agréments domiciliées au Sahara sont soit les moins transparentes de la liste publiée par le ministère de l'équipement, soit appartiennent à des potentats locaux alliés du Makhzen. Les indépendantistes ne pouvaient espérer mieux pour renforcer leur argument de nation spoliée par un État colonial, et mafieux qui plus est.

    Le dernier enseignement majeur de cette enquête porte le nom d'une commune : Ain Tizgha. A l'image du pays, c'est une commune riche en ressources mais pauvres en services communaux pour cause de corruption et de prébendes. Un rapport récent estime que la commune ne perçoit que 30% du montant des recettes de la taxe sur l'exploitation des carrières qu'elle aurait dû percevoir s'il n'y avait pas fraude. Car les détenteurs d'agréments pistonnés fraudent. Et c'est bien parce qu'ils sont pistonnés qu'ils peuvent aisément frauder. Ces 30 % perçus correspondent à 5 Mdh. Le montant additionnel auquel peut prétendre la commune s'il n'y avait fraude serait donc de 11,7 Mdh. Sachant que son budget annuel total est de 16 Mdh, une gouvernance saine libérée des scories de l'économie de rente lui permettrait d'augmenter ses recettes de plus de 70%. Voilà une petite commune qui sans être des plus démunies du pays est loin d'être des plus riches. Une commune dont une grande partie des habitants vivent encore d'agriculture vivrière, et qui voit ses ressources pillées dans des proportions faramineuses.

    Voilà un régime qui multiplie les opérations ostentatoires de charité, à travers notamment les actions de la fondation Mohammed V et son grand show de la campagne de solidarité nationale, alors qu'il perpétue un mode de gouvernance qui dépouille les Marocains de ressources qui leur reviennent de droit.

    Morocco: how state corruption works

    There is an excellent, multifaceted investigation of corruption involving licenses attributed by the state for the use of quarries in state lands that has recently been published in Lakome, the independent Moroccan news website. As editor Aboubakr Jamai explains in a  companion editorial piece, the investigations details how members of the royal cabinet, their relatives, and other well-connected people have had privileged access to sand and other quarries, often through companies that barely have a legal existence, pay no taxes, and operate in very shadowy circumstances.
    The corruption surrounding access to quarries has long been a commonly known fact about Morocco, a country with a long coastline and where sand quarrying in particular often takes place in an often unregulated away — something environmentalists have long complained about, since the quarrying takes place at times in what should be protected areas (the beautiful Atlantic beaches near Tangier and Asilah in the north are a case in point). But Lakome's investigation takes one rather banal type of corruption and paints a picture of such "state capture" takes place. You can probably imagine the same things happen for, say, touya wood felling in the Middle Atlas or fishing licenses that often go to senior army officers. 
    This is precisely the type of in-depth investigative journalism that is so rare in the Arab world — using even inadequate public data to understand how one particular type of corruption works, which can tell you a lot not only about where money flows (and doesn't flow — the municipalities where these quarries are losing out on revenue that could go to facilities for locals) but also about how power flows. And it's not a pretty picture for a monarchy that boasts of being headed by a "king of the poor."