Noël Mamère
Le 19/10/2015.
Le 19/10/2015.
Erri de Luca ou le courage de la désobéissance civile
19 octobre 2015 |
Par Noël Mamère
« Le Lyon-Turin doit être saboté. C’est pour ça que les cisailles étaient nécessaires. Il ne s’agit pas de terrorisme. Elles sont nécessaires pour faire comprendre que la ligne à grande vitesse est un ouvrage nuisible et inutile. Le dialogue avec le gouvernement a échoué, les tentatives de médiation ont échoué : il ne reste donc que le sabotage ».
Ces mots ont été prononcés par l’écrivain italien Erri De Luca, le 1er novembre 2013, dans une interview au Huffington Post.
Ce sont ces mots qui étaient jugés en délibéré ce lundi à Turin où le procureur a demandé une peine de huit mois de prison… Pour de simples mots. Heureusement, la raison l’a emporté. En renonçant à condamner l’écrivain, la justice italienne vient d’éviter de sombrer dans le ridicule et l’opprobre et protège du même coup la sacro-sainte liberté d’expression, tant il est vrai que l’on « emprisonne pas Voltaire ».
Erri de Luca n’a jamais renié ses convictions écologistes. De même qu’il n’a jamais caché son opposition à une ligne LGV qui met en danger l’environnement et qui, elle, provoque un sabotage caractérisé de la nature.
Au-delà de la contestation d’un grand projet coûteux, inutile et imposé, nous sommes ici au cœur d’une grande bataille culturelle et politique. Pour plusieurs raisons :
D’abord, en raison de la différence entre le traitement de l’affaire en Italie et en France. L’Italie vit encore dans la mémoire des années de plomb. Une coalition entre anciens communistes, vieux démocrates chrétiens et nouvelle droite berlusconienne s’obstine à ne pas solder les comptes du Mai 68 rampant, qui mobilisa la jeunesse dans une violence mettant en danger le compromis historique tissé par Aldo Moro qui le paya de sa vie. 45 ans après, l’heure n’est toujours pas à la réconciliation. Notons d’ailleurs qu’Erri de Luca, jeune ouvrier et militant de Lotta continua, organisation maoïste, ne prit jamais les armes à l’époque. En Italie, contrairement à la France, on peut condamner sans problème des écrivains ou des philosophes, comme Cesare Battisti ou Toni Negri, sans que politiques et intellectuels s’en émeuvent.
Mais, sur le fond, cette affaire dépasse la simple personne d’Erri de Luca et l’Italie post-berlusconienne. L’Europe toute entière sombre dans une spirale d’autoritarisme. La peur suscitée par les actions terroristes du fascisme religieux, la gouvernance à la godille de pouvoirs impuissants à résoudre la crise sociale et la montée du national-populisme, débouchent sur une gestion de plus en plus autoritaire. Les Etats européens tentent de répondre à la demande d’ordre venant d’opinions tétanisées par le chaos géopolitique et les mutations qu’engendre la globalisation. Cette régression est partagée, peu ou prou, par la droite et la gauche sociale-libérale qui y voient la solution à leur impuissance face au gouvernement invisible des multinationales.

